Raison et Plaisir
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Raison et Plaisir , livre ebook

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Description

Que se passe-t-il dans le cerveau de l'artiste lorsque celui-ci crée? Quels mécanismes régissent l'activité cérébrale au moment de la contemplation d'un tableau? D'où vient cette étrange et si puissante émotion, le plaisir esthétique ? Peut-on l'expliquer ? Longtemps la création artistique est demeurée un mystère. Depuis une vingtaine d'années, cependant, grâce à l'apport des neurosciences et de la psychologie cognitive, loin de s'épaissir, le mystère peu à peu se dissipe. Explorateur du cerveau et grand collectionneur, c'est à une fantastique « aventure philosophique» au cœur du processus créatif que nous convie Jean-Pierre Changeux, dans ce livre illustré par des chefs-d'œuvre peu connus de l'art français et étranger.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 1994
Nombre de lectures 2
EAN13 9782738173621
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS ODILE JACOB
Matière à pensée
(avec Alain Connes)
1989
 
Fondements naturels de l’éthique
(collectif)
1993
© ODILE JACOB, SEPTEMBRE 1994 15, RUE SOUFFLOT , 75005 PARIS
www.odilejacob.fr
ISBN : 978-2-7381-7362-1
Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5 et 3 a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou réproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Préface

La science ne s’identifie pas à la raison, ni l’art au plaisir ; mais il n’y a pas de science sans plaisir ni d’art sans raison. Cela suffit-il pour légitimer le titre d’un livre qui porte à la fois sur l’art – tout particulièrement la peinture – et sur le cerveau, cet « organe de l’âme », « gardien de la pensée et de l’intelligence » et siège de nos passions 1  ?
On oppose volontiers la science à l’art. Il y a peu de temps, le simple fait d’imaginer que les ineffables mystères du beau et de sa création puissent être l’objet d’une quelconque investigation scientifique paraissait sacrilège. Or, au cours des récentes décennies, le savoir sur le cerveau de l’homme et ses fonctions cognitives a progressé de manière spectaculaire. Le moment n’est pas venu d’en donner une quelconque « explication » qui satisfasse les critères de l’examen scientifique. Il paraît, par contre, légitime d’en débattre, de faire tomber les barrières qui freinent ou même s’opposent au débat, de tenter d’évaluer la plausibilité de liens qui uniraient l’art à la science. Il ne s’agit plus de « déconstruire » en vain ni d’invoquer les brumes ineffables de l’être, mais de tenter de « reconstruire », avec prudence et sagesse, la création et la contemplation de l’œuvre d’art à partir des fragments encore épars de nos connaissances sur le cerveau. À ce stade, toute réflexion de cette nature doit être prise, non comme aboutissement, mais comme « propos en évolution » d’une recherche qui se poursuit.
Le sens des mots ne possède ni la perfection ni l’immanence des Idées platoniciennes, mais, comme notre connaissance du Monde, est soumis à un perpétuel devenir évolutif. Ainsi en est-il du mot « comprendre ». Dans le latin classique, comprehendere possède le sens de « saisir ensemble », physiquement, avec même la connotation violente « d’empoigner » 2 . Progressivement, au Moyen Âge, ce sens s’efface au profit de concevoir, saisir par l’intelligence, faculté de « cueillir, choisir, rassembler ». Oserais-je suggérer que la genèse largement autobiographique de ces réflexions réitère, en quelque sorte, une semblable évolution ?
Rien ne semblait prédisposer le biologiste moléculaire que j’étais à réfléchir sur l’art. La dissection des mécanismes élémentaires de la vie cellulaire, fût-elle celle de la cellule nerveuse, paraît, à première vue, totalement disjointe du plaisir de contempler les Aveugles de Jéricho de Poussin ou la Danse de Matisse. Certes, beaucoup de scientifiques, de mathématiciens, de biologistes éprouvent la nécessité d’aménager, en marge de leur activité professionnelle, un espace de vie consacré à l’art. Cette expérience de l’art tranche avec le quotidien du chercheur : elle distrait, repose, enrichit, humanise... en un mot, lui apporte un complément de bonheur. Dans ces conditions, on ne s’attend pas à ce qu’il réunisse ce que son expérience vécue dissocie. Sauf que tout cela se passe dans son cerveau.
Entre-temps, le biologiste moléculaire est devenu neurobiologiste et il a, en toute légitimité, été amené à s’interroger sur ses propres fonctions cérébrales, et à se livrer au « libre examen » des « états mentaux » qui l’occupent lorsqu’il se fait amateur d’art. « L’empoignade » première se transforme en « saisie », en réflexion globale, même s’il paraît encore prématuré de suggérer une authentique compréhension de l’un par l’autre.
L’enfant découvre le monde avec la fraîcheur d’un regard qu’anime le désir insatiable de tout voir, de tout organiser, de tout comprendre. Il choisit, rassemble, s’approprie, en un mot collectionne. Le dictionnaire illustré sert de ready made qui satisfait momentanément sa boulimie d’images et d’objets de sens. Mais accéder au sens ne se substitue pas à l’acte d’acquérir. Celui qui possède éprouve toujours le souci de démontrer, ne serait-ce qu’aux proches, la pertinence de ses choix dispendieux. La collection de timbres-poste, vignettes, aux singularités presque illimitées, offre à l’enfant devenu adolescent le moyen de réaliser cette démonstration. Il se rend compte rapidement que le monde du philatéliste est un univers figé, beaucoup moins fertile en surprises et énigmes que le monde vivant, et, vers onze ans, la collection d’insectes évacue sans difficulté celle des timbres-poste. La capture de l’espèce rare et convoitée – qu’elle soit mouche, guêpe ou bourdon – requiert une exploration patiente : la dextérité physique fait partie du jeu (faut-il y reconnaître l’expression d’un instinct primitif de chasse ?). Toutefois, l’enjeu principal réside dans la reconnaissance de l’iden tité de la bête enfin épinglée. L’examen attentif et systématique d’homologies et de différences morphologiques avec des exemplaires déjà récoltés (ou avec ceux décrits dans les ouvrages spécialisés) aboutit, après bien des hésitations, à l’attribution du nom latin de genre et d’espèce. L’étiquette qui en porte le nom « donne du sens » au spécimen, le distingue de la foule des incertae sedis, le place dans le groupe zoologique et, détail important, permet d’en apprécier la rareté. Nomina ni nescis perit et cognitio rerum, écrivait Linné dans son Systema naturae. La collection sert d’instrument de connaissance. Nommer avec exactitude l’espèce capturée n’épuise cependant pas le bonheur du collectionneur. Au-delà du nom, il y a la fascination des élégantes proportions de son corps, de la moire pourprée de ses yeux composés, des reflets métalliques de son corselet velu, de la nervuration flamboyante de ses ailes. En un mot, l’animal possède une incontestable beauté ; il exerçait un authentique « pouvoir esthétique » sur l’adolescent que j’étais.
En dépit de son attirance pour les « Harmonies naturelles » du monde vivant, celui-ci, devenu étudiant en thèse, ne pouvait se satisfaire d’une vision essentialiste aussi primitive. La biologie moléculaire naissante et l’exceptionnelle rationalité du maître Jacques Monod, l’amenaient à rejeter une appréhension trop globale, et nécessairement vague, au bénéfice de mécanismes élémentaires plus explicatifs. Par conviction, il se frustre, désormais, du prodigieux répertoire d’images qu’offre la diversité du vivant. La collection d’art comble rapidement ce vide, avec un complément majeur de significations et d’émotions. Quelques icônes russes ou grecques récoltées lors de voyages dans les pays méditerranéens, quelques lithographies et même quelques toiles d’art contemporain composent le premier embryon, encore informe, de collection. Celle-ci ne prendra son essort qu’avec le constat surprenant que des tableaux de qualité des XVII e et XVIII e  siècles, le plus souvent anonymes, restaient encore accessibles sur le marché de l’art à des bourses modestes. Toutefois, il fallait aimer cette peinture d’histoire, si peu reconnue de nos jours, alors qu’au XVII e  siècle elle se situait au plus haut de la hiérarchie des genres. Comme l’énonçait alors Félibien, le « païsage » se place au-dessus « des fruits, des fleurs ou des coquilles », les « animaux vivants » au-dessus des « choses mortes et sans mouvement », et la « figure de l’homme », « le plus parfait ouvrage de Dieu sur la terre », encore au-dessus de tout cela. Mais « le peintre qui ne fait que des portraits n’a pas encore atteint cette haute perfection de l’Art »... « Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensembles ; il faut traiter l’histoire et la fable ; il faut représenter de grandes actions comme les Historiens, ou les sujets agréables comme les Poètes ; et montant encore plus haut, il faut par des compositions allégoriques, savoir couvrir sous le voile de la fable les vertus des grands hommes et les mystères les plus relevés. » Comme le note Antoine Schnapper 3 dans un texte admirable sur le peintre Jean Jouvenet, cette peinture, essentiellement religieuse, est « la véritable contrepartie des grands spectacles tardifs de Racine, Esther ou Athalie », la plus opposée qui soit au « petit goût » tant prisé des Goncourt et de la bourgeoisie parisienne. Elle repose sur « des effets simples et frappants fondés sur une “ordonnance pittoresque” largement calculée, une composition claire, renforcée par les gestes des personnages principaux et la direction de leurs regards... ». Balance entre la représentation du réel et celle des idées, recherche sur le corps et sur l’expression non verbale des émotions, mise en harmonie rythmée et mesurée des personnages et du paysage, muta eloquentia 4 , la peinture d’histoire est aussi une remarquable histoire naturelle de l’homme.
Attribuer un nom d’artiste à l’œuvre anonyme découverte au gré d’une vente aux enchères, distinguer l’original de la copie, documenter l’histoire de l’œuvre... font progresser dans la connaissance du tableau. Mais à quoi tout cela peut-il servir dès lors que celui-ci vous plaît, que vous l’aimez ? En fait, reconnaître la vivacité du geste et l’extrême économie de moyens que déploie l’artiste, singulariser l’accent qui signe la main du maître, comme la mise en contexte de l’œuvre dans l

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