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Description

La drogue est-elle un marché comme les autres ? Qui consomme quoi ? Dans quel contexte ? Avec quels effets ? Quelles en sont les retombées économiques et sociales, en particulier dans les quartiers pauvres ? Lieux et réseaux de sociabilités, règles d’organisation et de fonctionnement du marché, positions des différents acteurs du processus pénal : en évitant toute généralisation hâtive sur les "banlieues", deux sociologues ont mené une enquête de terrain et une réflexion approfondie sur l’usage et le trafic de drogues dans les cités populaires. Ils mettent en relief la diversité des carrières dans ce monde social. L’analyse des pratiques observées de la police, des douanes et de la Justice aide à comprendre les impasses de la criminalisation. Dominique Duprez est chargé de recherche au CNRS. Michel Kokoreff est maître de conférences à l’université de Lille I. Sociologues, tous deux sont membres du Clersé-Ifresi et appartiennent au groupement de recherche "Psychotropes, politique et société" du CNRS.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2000
Nombre de lectures 4
EAN13 9782738142511
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Ouvrage proposé par Alain Ehrenberg
© É DITIONS O DILE J ACOB , FÉVRIER 2000
15, RUE S OUFFLOT , 75005 P ARIS
www.odilejacob.fr
ISBN  : 978-2-7381-4251-1
Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5 et 3 a, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou réproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.centrenationaldulivre.fr
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Ce livre est dédié à toutes les personnes qui nous ont aidés dans nos enquêtes, en premier lieu celles qui ont accepté de nous livrer des fragments de leur vie, malgré le risque de raconter au sociologue des faits parfois méconnus des services judiciaires. Nous n’oublions pas les magistrats qui nous ont permis d’accéder à leurs dossiers, les policiers et les douaniers qui ont accepté que nous observions leurs pratiques, et tous les autres acteurs. Nous remercions nos collègues du groupe Travail, éducation, ville au sein de nos équipes de recherche, le Clersé et l’Ifresi, ceux du GDR du CNRS Psychotropes, politique et société, et nos étudiants, pour les échanges féconds que nous avons eux avec eux à différentes étapes de nos travaux. Bessie Leconte et Corinne Lelièvre nous ont fait des remarques bien utiles lors des relectures des épreuves. Nous remercions également Christophe Guias et Jean-Luc Fidel pour leur travail éditorial. Pour ne pas ajouter de la stigmatisation à des lieux qui en subissent déjà les effets, les noms des cités, des sous-quartiers et des rues – comme ceux des personnes – sont fictifs. Cependant, la question des territoires étant, de notre point de vue, un élément important de compréhension de certaines pratiques sociales, et donc de la nécessité de les contextualiser, les noms des villes et des quartiers ont été conservés.
INTRODUCTION
Politiques et usages de drogues

La question des drogues reste en France un objet tabou. Entourée de rumeurs, cette question peut être considérée d’un point de vue sociologique comme un miroir de la société française, de ses difficultés à reconnaître le droit à la différence, qu’il s’agisse de l’étranger, du marginal, de l’homosexuel ou du drogué. Par contraste, le recours à l’alcool est perçu sinon comme légitime, du moins comme normal : seuls 10 % des Français ne consomment pas d’alcool. C’est un pilier de la sociabilité, y compris dans le monde du travail. La moindre promotion, le moindre événement familial est l’objet d’un « arrosage » alors que dans les pays d’Europe du Nord un tel acte paraîtrait incongru. Mais la société française change ; nombre de groupes de jeunes et de moins jeunes ont ce qu’en langage médical, on appelle des « pratiques addictives » en recourant à des « produits stupéfiants » dans le vocabulaire policier.
Pour les générations les plus anciennes, qui constituent par ailleurs l’ossature de la classe politique, les positions restent massivement figées : on insiste sur la dangerosité des drogues et on défend la criminalisation de comportements considérés comme déviants. On sait qu’entre 25 % et 50 % de la population dans certaines prisons est incarcérée pour des affaires liées aux drogues suivant que l’on considère l’inculpation principale ou que l’on replace l’acte incriminé, par exemple un cambriolage, dans l’histoire de vie de la personne (Duprez, Kokoreff, 1995b).
Ce livre n’est pas un plaidoyer pour la légalisation des drogues. La rencontre de situations de misère morale et physique au cours de nos enquêtes, dans des quartiers souvent marqués par des symptômes chroniques de pauvreté, nous a fait comprendre que la réponse n’est pas si simple. Cependant, l’absence d’une politique lisible conduit des individus vers la délinquance et la marginalisation, alors que d’autres chemins seraient possibles. On peut considérer avec Alain Ehrenberg que « le problème des drogues peut parfaitement être arraché à son idéologisation. C’est une question de méthode politique : réduire les passions et les craintes que les drogues suscitent pour en faire un objet politique normal. Un problème est politique quand il n’a pas de solution technique évidente : il y a des arguments contradictoires qu’il convient de soupeser, mais aussi des solutions pratiques 1  ».
En France, les comportements sociaux impliquant le recours à des substances psychoactives ont été abordés essentiellement à partir des produits, ce qui a donné « la théorie de l’intoxication et le modèle de l’abstinence comme solution 2  ». Cette approche a amené une fragmentation par produit (alcool, drogues illicites, tabac, etc.) et une spécialisation des intervenants. Aujourd’hui, « il est apparu évident aux intervenants dans ce domaine et à la communauté scientifique que cette approche était réductionniste et aboutissait à la mise en place de politiques et de dispositifs non pertinents 3  ». Les mêmes auteurs soulignent qu’en raison « de la place considérable tenue par les déterminants environnementaux, le terme de pratiques addictives est souhaitable, de la même manière qu’on dit pratiques sexuelles, pratiques sportives. Cet emprunt à la sociologie et à l’anthropologie a le mérite de bien mettre en évidence le multi-déterminisme de ces comportements et d’énoncer clairement qu’il s’agit de comportements humains 4  ».
On ne peut considérer que positivement les évolutions des intervenants en toxicomanie, le rapprochement des points de vue des neurobiologistes et des psychiatres, le dépassement de la guerre de territoires entre spécialistes du monde médical. La démarche des autorités politiques n’en reste pas moins essentiellement médicalisante et ignorante des facteurs sociaux et économiques qui sont à la base de pratiques avant tout sociales.
Ainsi, le plan triennal de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances adopté le 16 juin 1999 par un Comité interministériel a retenu quatre orientations essentielles :
– informer le public sur les comportements, les produits et les politiques publiques ;
– accompagner le rappel à la loi par le développement de la prévention, en priorité à l’égard des jeunes ;
– développer une véritable politique de formation initiale et continue des principaux acteurs de la lutte contre les drogues ;
– réorganiser l’offre de soins de manière à ce que les différentes structures, invitées à se rapprocher, puissent apporter des réponses adaptées aux nouvelles formes de consommation.
Ce plan, comme ceux qui l’ont précédé, fait la part belle au point de vue médical, seul retenu, le rappel à la loi soulignant la continuité des interdits pénaux. Pourtant leur application, notamment à propos du cannabis, est souvent impossible, ce qui conduit A. Ehrenberg à penser que « la politique française contribue ainsi à faire perdre le sens de la loi au lieu de la renforcer ». D’où aussi des incohérences flagrantes : « La prévention du risque VIH, qui implique de laisser les consommateurs poursuivre leurs pratiques, est contradictoire avec la façon française de voir le traitement, qui vise l’abstinence. Ce faisant, on ne froisse personne mais on dévalorise l’action publique 5 . »
On sait par ailleurs que l’approche par produit a contribué à instaurer une hiérarchie de dangerosité des produits qui n’a pas de base scientifique, pas plus que la distinction entre produits licites et illicites. Dès novembre 1994, le Comité national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé estimait que la distinction entre drogues licites et illicites « ne reposait sur aucune base scientifique cohérente ». En mai 1998, dans un rapport officiel, le professeur Bernard Roques, directeur d’une unité de recherche en pharmacologie moléculaire de l’INSERM et du CNRS, a mis en pièces la distinction classique opérée par la loi entre les différentes substances psychotropes. Sur des bases scientifiques indiscutables, il a classé les produits en trois groupes en fonction non de leur statut légal mais de leur dangerosité 6 . Le premier groupe comprend l’héroïne, les opiacés et l’alcool ; le deuxième les psychostimulants (amphétamines), les benzodiazépines (médicaments anxiolytiques et hypnotiques), le tabac et les hallucinogènes ; le troisième, dont la dangerosité est considérée comme plus faible, comprend le cannabis.

Punir et guérir
L’intervention des scientifiques a facilité la mise en œuvre d’une politique plus pragmatique puisque, dès juillet 1998, les missions de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) sont élargies aux drogues licites comme l’alcool, le tabac ou les médicaments. Il n’en reste pas moins que le cadre légal lié à la loi de 1970 reste inchangé : punir et guérir. L’application de cette loi a favorisé la diffusion anormalement élevée du sida en France en renvoyant la vente, l’achat et l’emploi de « substances vénéneuses » dans un monde souterrain et en favorisant par la répression les risques de transmission virale par injection (Roques, 1999). Elle a aussi largement contribué à criminaliser certains usages de drogues et certaines catégories de population au détriment d’autres usages et d’autres catégories de population. Comme le soulignait Anne Coppel, présidente de l’Association française pour la réduction des risques liés à l’usage de drogues, « le crack ou la cocaïne, omniprésents dans différents quartiers de la banlieue parisienne et dans le sud de la France, restent invisibles pour la police 7  », alors que la part des usagers de cannabis ne cesse d’augmenter parmi les personnes interpellées : 85 % en 1998 contre 60 % en 1988.

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