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Terres lorraines , livre ebook

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Description

Un pêcheur sur la Moselle, tourmenté par des désirs d'indépendance et de découvertes, abandonne sa terre natale pour s'embarquer sur un navire qui fait le trafic entre la Lorraine et la Flandre. Il y perdra sa fiancée qui meurt suite à son départ et sera entraîné dans une vie de nomade loin des paysages lorrains familiers. Terres lorraines s'inscrit dans le courant régionaliste, il y décrit en détail les paysages lorrains, le monde rural, la vie des humbles et des miséreux. Le livre fut couronné par le prix Goncourt en 1907, conjointement avec un recueil de nouvelles de Moselly, Jean des Brebis ou le livre de la misère, paru en 1904.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 février 2015
Nombre de lectures 442
EAN13 9782365752022
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Émile Moselly


Terres lorraines








Première partie


Il pouvait être sept heures du matin, en novembre. Une aube pluvieuse filtrait du ciel bas, noyait les champs d’une désolation infinie. Les chaumes grisâtres, lavés par l’automne, revêtaient la terre d’une toison hérissée, pareille à un vêtement de miséreux. La pluie cessait par moments ; alors une buée d’eau se levait des bois, dont le moutonnement ondulait dans les lointains ; puis une déchirure livide s’ouvrait au flanc des nuages ; la pluie tombait en un ruissellement de cataracte, comme si toutes les eaux du ciel s’étaient ruées par cette ouverture.
La route dévalait presque à pic. Par endroits des bancs de pierre affleurant le sol y faisaient des marches d’escalier pour des pas de géant, et ces pierres blanches étaient polies par la roue des chariots, par l’écoulement des eaux, par le glissement des sables.
Deux silhouettes s’ébauchèrent dans la grisaille du lointain, deux paysans qui marchaient côte à côte.
Ils s’arrêtèrent du même mouvement en haut de la montée, et s’étant adossés à des « landres » de bois sec, qui fermaient une friche, ils y appuyèrent les lourdes hottes d’osier qui leur sciaient les épaules.
Ils étaient tous deux étrangement pareils, vêtus de futaine grise que la pluie recouvrait d’une fine buée de gouttelettes, ayant le torse serré dans un tricot de laine brune. Leurs physionomies frustes et graves s’éclairaient du même regard bleu. Mais l’un était un jeune gars bien planté, dont les joues se recouvraient d’une barbe châtain, frisée et drue, tandis que l’autre, un vieux, tout courbé par le travail des champs, paraissait infirme, incapable de se redresser désormais pour regarder les nuages, le ciel lumineux, les spectacles qui égaient les hommes et les réconfortent.
Ils soufflèrent un moment, tandis qu’un pâle rayon de soleil, filtrant à travers la pluie, courait sur l’horizon, allumait des lueurs dans les buissons d’épine. Un roitelet, tout près d’eux, fit entendre quelques notes d’une chanson mouillée et frissonnante.
Puis l’averse redoubla.
– Pierre, dit le vieux, v’là qu’ça recommence.
Et l’autre répondit, haussant les épaules d’un air de lassitude :
– C’est le temps de la saison.
Ils se remirent en marche, ayant dans leur allure le morne accablement des bêtes de somme. Tout un attirail de pêche dansait dans leurs hottes. Pour franchir les ruisseaux d’eau boueuse, ils sautaient sur les pierres branlantes, étendant les bras pour reprendre leur équilibre. Pierre avait le bras passé dans l’anse d’un pot de fonte ébréché, où couvait un feu de braise. Quand la rafale tournoyante passait sur les deux hommes, une mince colonne de cendre, sortant du vase, montait dans l’air, comme une fumée.
Ils arrivèrent au bord de la Moselle. La rivière coulait, rapide et glacée, sous des branches de saules garnies de « chatives », brins de joncs et de roseaux secs, amenés par les crues récentes, que le vent agitait avec un long froissement triste. Une barque était amarrée à la berge, une vieille barque dont le fond était obstrué de gravats et d’herbes folles.
Les deux hommes y montèrent. Elle partit lentement, puis s’anima peu à peu, gagnée par la vie mobile et frémissante du flot. Les berges fuyaient de chaque côté d’un mouvement monotone, laissant apercevoir dans la profondeur des prairies inondées des saules étêtés qui levaient leurs têtes difformes. Et parfois aussi on côtoyait des tas de bois empilés à la lisière des forêts. Alors une odeur forte de tan courait sur l’eau : ce souffle pénétrant que les grands chênes exhalent après leur mort.
Puis la rivière s’élargit, devint un lac d’eau jaunâtre. Les deux hommes se mirent à pêcher.
Assis sur la planche à l’arrière, le vieux Dominique faisait décrire à sa barque des courbes lentes. Puis il jetait dans l’eau des poignées de son et de chènevis. De grandes traînées blanches filaient à la surface ; les coques légères des grains de chènevis se dispersaient en une poussière grise. Bientôt des ablettes attirées, montant des profondeurs, trouaient la nappe de leur frétillement léger, de leur pullulement innombrable. Pareille aux insectes sortis de la terre à la fin d’une journée chaude, toute cette vermine de la rivière grouillait, tournoyait, happait les menus débris emportés au fil de l’eau.
Pierre, debout à l’avant, plongeait dans la rivière le large filet, tendu sur deux bâtons en croix, qu’on appelle un échiquier. Puis il le relevait d’un vigoureux tour de reins, campé solidement sur ses jambes écartées au fond de la nacelle, qui vacillait à chacun de ses mouvements.
Les ablettes s’entassaient dans un coin, les ventres blancs jetant des lueurs pâles.
Un rude métier, cette pêche. Rentrés au logis, les deux hommes raclaient les poissons, mettant de côté les écailles qui luisaient comme des piécettes d’argent. Ils en remplissaient une grande boîte de fer-blanc, qu’ils allaient tous les quinze jours expédier à la poste de la ville. Ils savaient vaguement qu’on envoyait la chose à Paris pour fabriquer des perles fausses.
La pluie tombait toujours : on aurait pu tordre leurs vêtements. Une vapeur d’eau montait de leurs épaules, de leurs jambes, de leurs bras. Leurs mains, cinglées par l’averse, s’engourdissaient, devenaient si maladroites qu’ils s’empêtraient dans les besognes les plus simples.
Parfois ils pâlissaient, tout près de défaillir. Mais ils ne se plaignaient pas, retenus par une sorte de pudeur, craignant de passer pour des femmelettes. Des pensées tristes, de lentes obsessions tournoyaient invinciblement dans leurs cerveaux. Le vieux Dominique songeait à la vie qui se faisait plus âpre chaque jour. On trimait toute sa chienne de vie pour amasser quatre sous et on n’y arrivait pas. Mais il finirait bien par se reposer ! On le coucherait auprès de sa femme, la Marie-Anne, dans le petit cimetière de campagne dont les croix s’effritent sous les hâles desséchants, sous le ruissellement des pluies d’automne.
Pierre, plus jeune, regrettait simplement le bon gîte, la pipe qu’on fume au coin de l’âtre ; une vision obsédante ramenait devant ses yeux la « taque » de fonte dressée dans la cheminée, une plaque venue des temps anciens, couverte de dessins qu’on ne comprenait plus. La suie qui la revêtait s’enflammait parfois dans le feu clair des bourrées, et des rougeoiements y couraient, pareils à des chenilles lumineuses.
Le soir tombait sur les eaux livides. Cela vint lentement, doucement, ce crépuscule blême qui terminait le jour, comme il avait commencé, le noyant d’une clarté indécise. Une coulée d’ombre envahissait les champs, la rivière, la prairie inondée. La houlée furieuse du vent se déchaîna subitement. Il n’y eut plus rien que ces deux immensités mouvantes, la fuite des eaux sous le glissement de la nuit.

* * *

C’était la même vie pendant toute l’année, chaque jour ramenant le même labeur persévérant et vain.
Ces pêcheurs étaient pareils aux rocs calcaires dont leur visage avait la couleur terne et rude. À force de se pencher sur la rivière, leur regard usé avait l’éclat fondu, la transparence des eaux qui coulent.
Jamais ils n’auraient imaginé une existence différente, une façon moins pénible de gagner leur vie. Ils pêchaient comme leurs pères, pris par cette étreinte de la routine qui emporte les générations rustiques dans les mêmes chemins battus, coupés d’ornières profondes. Ils accomplissaient leur lourde tâche sans réfléchir, avec une lenteur de machines bien remontées, se hâtant vers un but qu’elles n’entrevoient pas.
Leur effort rude, simple, toujours renouvelé, se perdait dans le grand rythme des forces universelles. Ils peinaient sur les eaux, comme les sables qui coulent au flanc des monts, comme les souffles qui courbent les forêts, comme les sources qui rongent les rocs, sans avoir de leur vie autre chose qu’une conscience obscure.
En vain les longs hivers finissant en pluies tièdes apportaient au flanc des monts de mouvantes parures de fleurs, en vain les saules retombant sur les courants d’eau les effleuraient de la laine jaunâtre de leurs chatons, ils restaient insensibles à cette séduction que la nature indifférente semble prodiguer en de certains jours.

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