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N'écoutez pas la sorcière... Tome I , livre ebook

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Description

« Certes, elle était noire de crasse, avait la chevelure tout emmêlée et la robe en lambeaux ; les gardes, qui entouraient la carriole, s'amusaient à écarter du bout de leur pique les pans de ce pauvre vêtement, afin qu'on pût apercevoir ce corps souillé par la terre, quand elle s'était débattue pour leur échapper, et par de longs jours d'enfermement sans rien pour s'aiguayer ; mais elle gardait un maintien fier et regardait le ciel d'un œil pur, sans l'ombre de la peur ou de l'angoisse. Les moines marchaient devant, l'un des vicaires portait une croix sur laquelle un Christ de bois semblait implorer le Très-Haut ; les trois autres psalmodiaient des litanies. Suivaient le sieur de Grélevent, sa famille et ses gens ; et puis des paysans venus des autres villages qu'une malsaine curiosité poussait à venir contempler comment on brûlait le corps d'une sorcière pour que son âme, purifiée des emprises du démon, puisse s'envoler au paradis... Bertrand, soudain captivé par la réalité de l'événement, oublia ses rêves et ses angoisses et regarda de tous ses yeux. » S'il a tôt fait de rejoindre les ordres, le jeune Bertrand finira par quitter la théologie pour se destiner à la médecine alors en plein essor, épaulé par Clément, homme sage doublé d'un savant apothicaire. Un allié de poids dans cette France qui vit encore au rythme des superstitions et du fanatisme, de l'inquisition et des bûchers en place publique... Mêlant la chronique historique au récit initiatique, Daniel Tharaud présente ici le premier tome d'une saga ambitieuse nous plongeant dans un monde déchiré entre le passé et l'avenir, pratiques rétrogrades et découvertes scientifiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 octobre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782342057379
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0071€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

N'écoutez pas la sorcière... Tome I
Daniel Tharaud
Société des écrivains

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


Société des écrivains
175, boulevard Anatole France
Bâtiment A, 1er étage
93200 Saint-Denis
Tél. : +33 (0)1 84 74 10 24
N'écoutez pas la sorcière... Tome I
 
Toutes les recherches ont été entreprises afin d’identifier les ayants droit. Les erreurs ou omissions éventuelles signalées à l’éditeur seront rectifiées lors des prochaines éditions.
 
 
 
 
1
 
 
 
Le petit Bertrand suivait sa mère à regret. Sa tête, tout emplie des histoires qu’il entendait commenter depuis plusieurs jours, lui faisait mal et ne lui permettait plus de rêver comme à son habitude. Tout le bourg de Prégnac était en effervescence ; cela lui était devenu insupportable. Une semaine plus tôt, il pouvait encore courir dans les rues et laisser son esprit s’égayer des échos dont cette petite cité du Languedoc bruissait familièrement, il pouvait s’asseoir à l’ombre d’un arbre, fermer les yeux, imaginer tout un monde différent à partir du galop d’un cheval, du chant d’une lavandière, du caquetage de deux commères, du murmure du curé qui passait en récitant quelque prière ou en marmonnant quelque réflexion.
Depuis l’autre dimanche la rue était devenue un enfer, partout la même peur, la même méchanceté, les mêmes bavardages ; on n’entendait plus qu’un seul propos redit de cent façons, mais toujours aussi terrifiant.
L’âme du bourg semblait avoir sombré dans la démence, et le petit Bertrand ne la comprenait plus, depuis ce jour pourtant consacré au Seigneur, depuis qu’il avait été dit qu’on avait capturé la sorcière et qu’on allait la brûler.
Jusque-là, il en avait toujours entendu parler, mais sans qu’on en fît plus de cas que des autres nouvelles du pays, et toujours de façon bienveillante. Elle faisait partie du quotidien, et bien souvent les commères se réunissaient pour l’évoquer et avaient des sourires amusés. Les hommes refusaient d’écouter les histoires que l’on racontait sur elle, mais certains clignaient de l’œil entre eux et haussaient gaillardement les épaules. Le curé Paulin n’en parlait jamais et levait les bras vers le ciel, quand une bonne femme lui posait une question précise.
— Contentez-vous de prier Dieu et de vivre en paix avec votre conscience !
Un jour pourtant Bertrand se souvenait que des moines étaient venus pour “prêcher la bonne parole”, avait dit le père Paulin. Cela l’avait beaucoup surpris. Ce bon curé, qui lui apprenait à lire et à écrire – et beaucoup d’autres choses qu’il était nécessaire de connaître, disait-il, pour comprendre la nature et les hommes –, ne leur enseignait-il pas la “bonne parole” ? C’est cependant ce qu’on disait de lui et ce que sa mère affirmait. Ainsi, le petit s’était-il interrogé ! “Y a-t-il donc plusieurs bonnes paroles ?” Mais il n’avait pas encore osé demander au prêtre des explications sur ce sujet.
Ces moines avaient fulminé contre “ces soi-disant faiseurs de miracles, qui prétendent pénétrer les secrets de la nature et mettent le salut de vos âmes en danger !”. C’est ce que les gens en avaient retenu, car Bertrand n’avait rien compris à leurs propos et avait laissé son esprit vagabonder vers d’autres pensées.
Les bonnes gens du bourg en avaient discuté un jour ou deux, mais étaient revenus bien vite à leurs habituels soucis.
Et puis, en ce matin dominical, où presque tout le bourg était réuni pour ouïr la messe dans la vieille église, des mercenaires – c’est ainsi que les avait appelés le curé, car aucun n’était connu dans le pays –, avaient encerclé un coin de campagne, sur une colline voisine où l’on était accoutumé de voir paraître la “Bardane”, et l’avait capturée.
ça avait été comme l’annonce d’une épidémie ou d’une invasion. Au sortir de l’office, la nouvelle avait saisi tout un chacun d’une peur subite et d’un trouble instinct de mort.
Et les moines étaient réapparus avec leurs chapelets et leurs invectives contre ceux qui avaient coutume d’aller consulter cette femme aux mœurs impies et aux pratiques diaboliques.
On l’avait enfermée à une demi-lieue du bourg, dans la grange d’une ferme qui appartenait au sire de Grélevent, et la troupe qui l’avait débusquée gardait l’endroit.
Le sire de Grélevent était le seigneur du pays, un homme courageux et juste, qui n’abusait pas de ses droits.
Il avait insisté auprès des moines pour apporter son concours au maintien de la vraie foi, et avait offert de les loger et de subvenir à la nourriture des soldats. Ce que ne manqueraient pas d’apprécier le comte de Toulouse et monseigneur l’archevêque.
Il n’avait sollicité des moines – que l’on apprit à appeler “inquisiteurs” – que la promesse de traiter humainement la prisonnière et de lui faire un juste procès.
— Les serviteurs de la foi, avait répondu celui qui menait l’action, n’ont que le souci de sauver son âme, et point l’envie de la maltraiter. Nous ne sommes que les humbles représentants de l’Église et ne feront qu’appliquer ses saintes lois.
Mais le peuple avait eu connaissance d’autres procès et personne ne doutait de l’issue de celui-là !…
On n’avait retenu, de la troupe qui avait encerclé la colline, qu’une quinzaine d’hommes pour assurer la garde. Les autres s’en étaient retournés guerroyer Dieu sait où, à la suite de leur capitaine. Ceux qui demeuraient se réjouissaient de l’aubaine ! Car ils étaient bien nourris, couchaient dans la paille et n’avaient pas la crainte d’être assaillis.
L’archevêque avait dépêché deux autres vicaires pour assister les deux inquisiteurs, et ces quatre religieux se gobergeaient sans retenue des soins du petit hobereau.
Depuis que la nouvelle était connue, l’abbé Paulin était devenu étrangement muet. À toute question, il répondait d’un signe de croix et s’enfuyait quasiment, en égrenant son rosaire. Il n’ouvrait la bouche que durant la messe qu’il disait chaque matin.
Les moines – le peuple ne voulait point employer d’autre terme – venaient à cet office ; le château n’étant qu’à un quart de lieue, et le sieur de Grélevent ayant mis son cocher et sa voiture à leur disposition. Mais peu de gens se pressaient dans la nef. Chacun avait trop peur d’entendre les dures paroles que ces trop zélés serviteurs de l’Église se plaisaient à proférer contre leurs mœurs grossières et leur complaisance à toutes sortes d’hérésies. Chacun vivait comme il pouvait ! Bien mal, si l’on se référait aux propos de ces défenseurs de la foi ! Mais qui donc en était responsable… La misère étant trop souvent le quotidien de la plupart d’entre eux.
Le dimanche suivant, on sut que la sorcière avait reconnu être la victime des démons, qui la menaient à leur gré et lui faisaient endurer les pires peines, et que pour préserver le salut de son âme on allait brûler son corps qui restait la possession du diable.
Tout le pays se sentait coupable autant qu’elle et tremblait de ressentir les mêmes tourments et d’être accusé aux mêmes fins.
On avait donc commencé de dresser un bûcher hors du bourg, dans un lieu un peu désert près des ruines d’une ancienne chapelle, où un vaste terre-plein offrait un espace suffisant pour accueillir la foule des fidèles et des curieux qui ne manqueraient pas d’accourir des alentours.
Le sieur de Grélevent n’avait pas souhaité que le bourg fût souillé par ce supplice et que la populace s’entassât dans ses rues étroites, et qu’ainsi le peuple fût privé du spectacle édifiant qu’il constituait.
Le curé Paulin avait proposé son bedeau pour faire office de bourreau, afin qu’on n’allât pas chercher un étranger et que le jugement soit rapidement exécuté ; ceci, pour que le pays retrouve son calme, et la foi sa sérénité ! Cet homme était une espèce de géant, d’un esprit limité mais d’une force sans égale et cependant doux avec les enfants et respectueux de la religion. Le sieur de Grélevent lui adjoignit deux de ses hommes pour l’aider dans cette tâche.
En deux jours, tout fut prêt, et le bruit courut qu’on exécuterait la sentence le lendemain quand le soleil serait à son plus haut.
Ainsi le petit Bertrand se laissait entraîner par la main rude de sa mère, effrayé et curieux, l’imagination en éveil et le ventre serré par une étrange crispation ; trop d’images s’étaient formées dans sa tête ; trop de cauchemars avaient empli ses rêves.
Une foule déjà dense entourait le bûcher, dressé assez haut contre un pan de mur resté debout.
Gaspard – c’était le nom du bedeau – attendait en compagnie de ses deux aides. Trois torches brûlaient déjà, fichées dans des anfractuosités du mur. Un murmure houleux emplissait l’air qui ne fit qu’accentuer l’angoisse du petit.
Et puis le silence se fit et la plupart des paysans se signèrent. On venait d’apercevoir le chariot qui amenait la Bardane.
Les gens du pays avaient pris l’habitude de la nommer ainsi, car elle utilisait fréquemment cette plante pour soigner les affections qui endommageaient leur peau. Elle leur avait appris à la reconnaître afin qu’ils se confectionnent cataplasmes et emplâtres. Les enfants couraient la campagne pour la cueillir et conservaient ses capitules pour leurs jeux.
Bertrand avait participé à ces cueillettes, mais n’avait jamais vu la sorcière de près.
Il l’avait imaginée vieille et chenue et fut tout étonné de voir apparaître une femme encore jeune, aux formes fermes, à l’allure vigoureuse.
Certes, elle était noire de crasse, avait la chevelure tout emmêlée et la robe en lambeaux ; les gardes, qui entouraient la carriole, s’amusaient à écarter du bout de leur pique les pans de ce pauvre vêtement, afin qu’on pût apercevoir ce corps souillé par la terre, quan

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