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Les immémoriaux , livre ebook

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Description


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... Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci... Ceux-là... Des hommes Maori ? Je ne les connais plus : ils ont changé de peau.


Médecin de formation, Victor Segalen est l'un des pères de l'ethnologie française. Réputé pour ses nombreuses recherches, il est également connu pour ses qualités de romancier. Au début du XXème siècle, c'est après un séjour à Nouméa que l'auteur s'interroge sur le devenir de la civilisation maori suite à la colonisation européenne. Les immémoriaux font ainsi référence à ces peuples qui sous les effets de l'acculturation et de l'endoctrinement finissent par oublier leurs traditions, leur culture, leur passé... in fine leur identité. Le roman sera publié en 1907 sous le pseudonyme de Max-Anély.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782357289758
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0019€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

LES IMMÉMORIAUX
AUX MAORI DES TEMPS OUBLIÉS


VICTOR SEGALEN

ALICIA EDITIONS
TABLE DES MATIÈRES




Première partie


LE RÉCITANT

LES HOMMES AU NOUVEAU-PARLER

ORO

LE PRODIGE

LES MAÎTRES-DU-JOUIR


Deuxième partie


LE PARLER ANCIEN


Troisième partie


L’IGNORANT

LES BAPTISÉS

LES HÉRÉTIQUES

LA LOI NOUVELLE

LA MAISON DU SEIGNEUR
… Voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci… Ceux-là… Des hommes Maori ? Je ne les connais plus : ils ont changé de peau.


Les Immémoriaux.
PREMIÈRE PARTIE



(Dans tous les mots maori u doit se prononcer ou :
atua comme « atoua », tatu comme « tatou », etc.)
LE RÉCITANT

C ette nuit là — comme tant d’autres nuits si nombreuses qu’on n’y pouvait songer sans une confusion — Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L’heure était propice à répéter sans trêve, afin de n’en pas omettre un mot, les beaux parlers originels : où s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c’est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d’autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l’ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche : de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s’élève dans l’obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l’île d’une ceinture de prières.
Térii ne tenait point le rang premier parmi ses compagnons, sur la terre Tahiti ; ni même dans sa propre vallée ; bien que son nom « Térii a Paraürahi » annonçât « Le Chef au grand-Parler ». Mais les noms déçoivent autant que les dieux de bas ordre. On le croyait fils de Tévatané, le porte-idoles de la rive Hitia, ou bien de Véhiatua no Téahupoo, celui qui batailla dans la presqu’île. On lui connaissait d’autres pères encore ; ou plutôt des parents nourriciers entre lesquels il avait partagé son enfance. Le plus lointain parmi ses souvenirs lui racontait l’atterrissage, dans la baie Matavaï, de la grande pirogue sans balancier ni pagayeurs, dont le chef se nommait Tuti. C’était un de ces étrangers à la peau blême, de l’espèce qu’on dit « Piritané » parce qu’ils habitent, très au loin, une terre appelée « Piritania » 1 . Tuti frayait avec les anciens Maîtres. Bien qu’il eût promis son retour, on ne le vit point revenir : dans une autre île maori, le peuple l’avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux premiers jours de la troisième, dépecé avec respect afin de vénérer ses os.
Térii ne cherchait point à dénombrer les saisons depuis lors écoulées ; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fécondateur. — Les hommes blêmes ont seuls cette manie baroque de compter, avec grand soin, les années enfuies depuis leur naissance, et d’estimer, à chaque lune, ce qu’ils appellent « leur âge présent ! » Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer… Il suffit de sentir son corps agile, ses membres alertes, ses désirs nombreux, prompts et sûrs, sans s’inquiéter du ciel qui tourne et des lunes qui périssent. — Ainsi Térii. Mais, vers sa pleine adolescence, devenu curieux des fêtes et désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux, il s’en était remis aux prêtres de la vallée Papara.
Ceux-là sacrifiaient au maraè le plus noble des maraè de l’île. Le chef des récitants, Paofaï Tériifataü, ne méprisa point le nouveau disciple : Paofaï avait dormi parfois avec la mère de Térii. L’apprentissage commença. On devait accomplir, avec une pieuse indolence, tout ce que les initiateurs avaient, jusque-là, pieusement et indolemment accompli.
C’étaient des gestes rigoureux, des incantations cadencées, profondes et confuses, des en-allées délimitées autour de l’enceinte de corail poli. C’étaient des rires obligés ou des pleurs conventionnels, selon que le dieu brillant Oro venait planer haut sur l’île, ou semblait, au temps des sécheresses, s’enfuir vers le pays de l’abîme et des morts. Docilement, le disciple répétait ces gestes, retenait ces dires, hurlait de joie, se lamentait. Il progressait en l’art d’interpréter les signes, de discerner, dans le ventre ouvert des chiens propitiatoires, les frémissements d’entrailles qui présagent un combat heureux. Au début de la mêlée, penché sur le premier ennemi tombé, le haèré-po savait en épier l’agonie : s’il sanglotait, le guerrier dur, c’était pour déplorer le malheur de son parti ; s’il fermait le poing, la résistance, alors, s’annonçait opiniâtre. Et Térii au grand-Parler revenant vers ses frères, leur jetait les paroles superbes qui mordent les cœurs et poussent à bondir. Il chantait, il criait, il se démenait, et prophétisait sans trêve, jusqu’à l’instant où lui-même, épuisé de lever les courages, tombait.
Mais si les aventures apparaissaient funestes ou contraires aux avis mystérieux de ses maîtres, il s’empressait à dissimuler, et à changer les signes équivoques en de plus rassurants présages. Ce n’était pas irrespect des choses saintes : à quoi serviraient les prêtres, si les desseins des dieux — se manifestant tout à coup immuables et clairs — n’exigeaient plus que des prières conjurantes ou de subtils accommodements ?
Térii satisfaisait pleinement ses maîtres. Fier de cette distinction parmi les haèré-po — le cercle de tatu bleuâtre incrusté sur la cheville gauche — il escomptait des ornements plus rares : la ligne ennoblissant la hanche ; puis la marque aux épaules ; le signe du flanc, le signe du bras. Et peut-être ; avant sa vieillesse, parviendrait-il au degré septième et suprême : celui des Douze à la jambe-tatouée. Alors il dépouillerait ces misères et ces fardeaux qui incombent aux manants. Il lui serait superflu de monter, à travers les taillis humides, en quête des lourds régimes de féï pour la faim : les dévots couvriraient le seuil de son faré de la nourriture des prêtres, et des femmes nombreuses, grasses et belles, rechercheraient ses embrassements comme remède à la stérilité. Alors il serait Arioï, et le frère de ces Maîtres-du-jouir, qui, promenant au travers des îles leurs troupes fêteuses, célèbrent les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.
Avant de prétendre en arriver là, le haèré-po devait, maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d’un nouet unique, s’écartent en longueurs diverses interrompues de nœuds réguliers. Les yeux clos, le récitant les égrenait entre ses doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d’interminables générations. Cette tresse, on la nommait « Origine-du-verbe », car elle semblait faire naître les paroles. Térii comptait la négliger bientôt : remâchés sans relâche, les Dires consacrés se suivraient à la longue d’eux-mêmes, dans sa bouche, sans erreur et sans effort, comme se suivent l’un l’autre en files continues les feuillages tressés qu’on lance à la dérive, et qu’on ramène, à pleines brasses, chargés de poissons miroitants.



Or, comme il achevait avec grand soin sa tâche pour la nuit, — nuit quinzième après la lune morte — voici que tout à coup le récitant se prit à balbutier… Il s’arrêta ; et, redoublant son attention, recommença le récit d’épreuve. On y dénombrait les séries prodigieuses d’ancêtres d’où sortaient les chefs, les Arii, divins par la race et par la stature :


«  Dormait le chef Tavi du maraè Taütira, avec la femme Taürua,
puis avec la femme Tuitéraï du maraè Papara :
De ceux-là naquit Tériitahia i Marama.
Dormait Tériitahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini du maraè Vaïrao :
De ceux-là naquit … »
Un silence pesa, avec une petite angoisse. Aüé ! que présageait l’oubli du nom ? C’est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que les dieux ont désignés pour être gardiens des mots ! Térii eut peur ; il s’accroupit ; et, adossé à l’enceinte en une posture familière, il songeait.
Sans doute, il avait tressailli de même sorte, une autre nuit, déjà : quand un prêtre subalterne du maraè rival Atahuru s’était répandu, contre lui, en paroles venimeuses. Mais Térii avait rompu le charme par une offrande à Tané qui mange les mauvais sorts, et les maléfices, aussitôt, s’étaient retournés sur le provocateur : le prêtre d’Atahuru se rongeait d’ulcères ; ses jambes gonflaient. — Il est aisé de répondre aux coups si l’on voit le bras d’où ils tombent.
Cette fois, les menaces étaient plus équivoques et nombreuses, et peuplaient, semblait-il, tous les vents environnants. Le mot perdu n’était qu’un présage entre bien d’autres présages que Térii flairait de loin, qu’il décelait, avec une prescience d’inspiré, comme un cochon sacré renifle, avant l’égorgement, la fadeur du charnier où on le traîne. Déjà les vieux malaises familiers se faisaient plus hargneux. D’autres, insoupçonnés, s’étaient abattus — voici vingt lunaisons, ou cent, ou plus — parmi les compagnons, les parents, les fétii. À les remémorer chacun sentait un grand trouble dans son ventre :
Des gens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les yeux brillants, la peau visqueuse, le souffle coupé de hoquets douloureux, mouraient en haletant. D’autres voyaient leurs membres se durcir, leur peau sécher comme l’écorce d’arbre battue dont on se pare aux jours de fête, et devenir, autant que cette écorce, insensible et rude ; des taches noires et ternes les tatouaient de marques ignobles ; les doigts des mains, puis les doigts des pieds, crochus comme des griffes d’oiseaux, se disloquaient, tombaient. On les semait en marchant. Les os cassaient da

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