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Description

« Le village n'a point de rues. Des chemins aboutissent à la route qui le traverse, quand il n'est pas situé au beau milieu des champs ou sur la lisière d'un bois. On y use plus de sabots que de bottines. On y mange plus de légumes que de viande. On y boit plus d'eau que de vin. » Ce village, il s'agit des Vernes. Aux Vernes, point d'auberge, de boutique, d'école ou même de clocher ; seulement une poignée de maisons et de fermes jetées au milieu des champs, et où vivent quelques familles. Le roman nous fait découvrir l'intimité de ces familles et nous dévoile la vie paysanne des années 1890 et 1900. Le témoignage d'une époque, avant la grande guerre, quand nos campagnes voyaient se densifier le chemin de fer et arriver les toutes premières moissonneuses mécaniques...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 octobre 2013
Nombre de lectures 53
EAN13 9782365752176
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0049€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Henri Bachelin


Le Village







Préface

Ceux qui parlent du « village » ne le connaissent pas. Ce n’est pas leur faute, je me hâte de le dire. Si tant est qu’il y ait faute, elle n’est à coup sûr que vénielle : le mot prête à tant d’interprétations différentes ! Dans l’esprit de chacun il évoque une image particulière.
Il a pris la place qu’occupait, jadis, le « hameau ». C’était si joli, couplé avec sa rime obligée : « ormeau » ! Ce n’étaient que bergers, fillettes et musettes ! Et je m’en voudrais d’oublier le chalumeau. Non pas qu’on n’ait eu recours qu’au hameau. Mais le titre de l’intermède de Jean-Jacques et l’indication du décor sont à cet égard bien caractéristiques. Le titre ? Le Devin de village. Le décor ? Le théâtre représente d’un côté la maison du devin ; de l’autre, des arbres et des fontaines et, dans le fond, un HAMEAU. Et encore Colin chante tantôt : Je sus lui plaire en habit de VILLAGE ; et tantôt : et je vais pour jamais m’éloigner du HAMEAU.
La rime a ses raisons que la raison ne connaît pas. Du moins les avait-elle quand on rimait encore. Mais, s’il n’y a nulle différence entre village et hameau, pourquoi ces deux mots ? Seraient-ils donc synonymes ? Le dictionnaire lui-même nous autoriserait presque à le croire, où je lis :
– Hameau. Réunion de quelques maisons rurales ne formant pas commune.
– Village. Assemblage de maisons, moins considérable qu’une ville, et principalement habité par des paysans.
Pourtant, même de ces définitions un peu vagues, nous serions autorisés à conclure que le village soit plus important que le hameau.
Mais, aujourd’hui que le hameau a disparu de la circulation littéraire, pour quiconque ne connaît la province que par les livres, toute ville qui n’est ni Paris, ni de la banlieue de Paris, ni Marseille, ni Lyon, ni Bordeaux, ni même Toulouse, n’est pas loin d’être un village. Quant aux chefs-lieux de cantons personne n’hésite, alors qu’en réalité ce sont les plus authentiques « petites villes » qui puissent exister, à les cataloguer « villages ». Les régiments qui tiennent garnison dans nombre de sous-préfectures en chassent, à coups de clairons et de trompettes, ce silence et cette paix qui seraient leur plus grand charme. Éléments hétérogènes que la petite ville ne parvient pas à assimiler, ils l’embarrassent et la déforment.
Le village est bien le village. Chaque petite ville, en tant que chef-lieu de canton, commande à un certain nombre de communes qui commandent elles-mêmes à un certain nombre de villages autour de chacun desquels sont disséminés, en plus ou moins grande quantité, les hameaux. Chaque petite ville, en tant que commune, commande elle-même à un certain nombre de villages et de hameaux. Ce sont là notions élémentaires. Je ne découvre aucun monde nouveau ; je rappelle simplement. En littérature, on est trop porté à confondre sur ce point. Si je décris les mœurs d’une petite ville, ce n’est pas une étude « villageoise » que je fais, et vice versa. Il n’y a pas, dans le village, ces centres que constituent, dans la petite ville, boutiques, auberges, cafés, mairie, église. Sa vie propre en est profondément modifiée. Il n’existe qu’en fonction des champs et, selon les régions, des bois qui l’entourent.
Les habitants de la petite ville – je ne parle ni des bourgeois ni des factionnaires –, ne sont pas des paysans : ce sont des commerçants et des ouvriers. Quelques-uns sont des ouvriers-paysans. Quelle différence entre l’ouvrier qui vit dans une maison qui, la plupart du temps, ne lui appartient pas, et le paysan qui, si misérable qu’elle soit, est propriétaire de sa chaumière et ne travaille que pour son propre compte ! Jeunes ou vieilles, les femmes ne s’y privent certes point de caqueter ; mais, aussi bien dans son aspect que dans ses mœurs, le village a conservé je ne sais quoi de patriarcal, à la fois austère et plaisant, qu’on ne retrouve dans la petite ville qu’atténué. La petite ville ? Mais on y voit des couturières et des jeunes filles mises à l’avant-dernière mode de Paris : vais-je dire, vraiment, qu’elles sont bien de leur village ? Vais-je les appeler « villageoises » ? Non. On y voit aussi des cafés ornés de glaces et munis de banquettes où messieurs les fonctionnaires, aux environs de cinq heures, viennent faire la partie avec le maire, le pharmacien et quelques bourgeois : est-ce qu’ils sont, eux aussi, de leur village ?
Le village n’a point de rues. Des chemins aboutissent à la route qui le traverse, quand il n’est pas situé au beau milieu des champs ou sur la lisière d’un bois. On y use plus de sabots que de bottines. On y mange plus de légumes que de viande. On y boit plus d’eau que de vin. Oui, je sais. Il y a les gars qui reviennent du régiment avec des habitudes d’élégance et des besoins de confort, mais cela leur passe vite. Il y a les filles qui, pour huit jours, rapportent de Paris, où elles sont femmes de chambre, du linge, des provisions et des nouvelles. Mais, dès qu’elles sont parties, on range le linge dans l’armoire, trop beau pour qu’on l’use, on vit sur les provisions, et l’on ne pense plus aux nouvelles. La vie du village reste stagnante. Une pierre jetée dans la mare n’en trouble point l’eau lourde.
Et il faut bien qu’il en soit ainsi. Si chaque village devenait petite ville, que deviendrait, en retour, notre administration sacrée ? Mais notre littérature n’a point de pareils soucis. J’entends bien qu’elle n’emploie le mot « village » que comme définition générique, et qu’il ne puisse y avoir trente étiquettes différentes à coller au dos des livres qui étudient la province. Mais tout de même elle va au-delà, à moins qu’elle ne reste en deçà, de ce qu’elle prétend faire entendre. Car le village a sa vie propre qui n’est celle ni de la ville, en un seul mot, ni de la petite ville. Du moins l’avait-il hier encore…

Décembre 1912.




Première Partie


I

À la tombée de la nuit Vincent sortit de dessous son hangar couvert de balai sec et qu’il avait lui-même construit. Il venait de passer son après-midi à fendre des bûches. Bien que les champs et les bois fussent blancs de neige il n’avait pas froid. Déboutonnés, son gilet de laine et sa chemise laissaient voir sa large poitrine velue. Il suait même un peu. À quatre heures sa journée était finie. Il s’arrêta un instant dans la cour, ouvrit sa tabatière et prisa. Une demi-minute après il éternua de façon si sonore que tout le village aurait pu l’entendre si les portes et les fenêtres des chaumières n’avaient pas été fermées. Dans quelques-unes il y avait déjà de la lumière. Mais presque toutes se contentaient de la clarté des flammes qui montaient, longues, des feux de fagots, ou courtes des bûches énormes. Quelqu’un pourtant dut l’entendre car la porte de sa propre maison s’ouvrit ; une petite femme parut sur le seuil et dit : « Quoi que tu fais donc là, hébété ? Tu vas attraper la maladie de la mort ! Vas-tu te dépêcher de rentrer ! »
C’était sa femme, qui s’appelait Jeanne. Elle était si menue que, le diminutif de Jeannette ne suffisant pas, le village tout entier ne la connaissait que sous le nom de « la petite Jeannette ». On prononçait ce dernier mot comme si on l’eût coupé en deux : d’abord Jean, à quoi l’on ajoutait : nette.
Vincent avait l’air de flairer d’où venait le vent et il se balançait sur ses deux jambes. Elle fut obligée de sortir et de le pousser. S’il n’avait eu la complaisance de s’ébranler de lui-même tous les efforts de la petite Jeannette eussent été inutiles. Mais c’était un bout de femme active, nerveuse et qui faisait de lui ce qu’elle voulait. Il alla droit à l’arche où il prit un pain entamé de la veille ; il s’en coupa un morceau. Puis montant sur une chaise il atteignit un chapelet d’oignons suspendus à une solive du plafond enfumé. Il en détacha un qu’il éplucha, assis au coin du feu, et se mit en devoir de le manger ; c’était son régal, qu’il ne s’offrait que dans les grandes circonstances, lorsqu’il se sentait heureux sans seulement savoir pourquoi ou qu’il avait bien travaillé. S’il s’était écouté il ne serait plus resté d’oignons pour la cuisine ; mais sa femme avait vite fait d’y mettre

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