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Le Prince des parquets-salons , livre ebook

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Description

Il y a des 'Chtits" dans le ch'Nord, connu ! Mais il y en a aussi entre l'Allier, le Berry et la Creuse. C'est le pays des "cht'tits gas", chers à l'écrivain paysan Emile Guillaumin. C'est ainsi que l'on appelle "les jeunes" dans ce coin de la France. Dans les années soixante, les "ch'tits gas" en question écumaient les bals de campagne, à la recherche de "ch'tites gattes" voulant bien se laisser "câliner" et plus si affinités, à l'arrière d'une Deudeuche, d'une Aronde ou d'une 4CV. Qui sera couronné roi des parquets-salons à l'issue de la saison 1962-63 ? Qui sera sacré dauphin ou "prince" de ces pistes de danse couvertes, montées et démontées chaque semaine dans un bourg différent au hasard des fêtes de village ? C'est la peinture d'une époque, au temps du "yéyé", dans le contexte culturel, sociologique et politique des Trente Glorieuses. Cette histoire nous est racontée telle qu'elle fut vécue dans le centre de la France, mais elle aurait pu se dérouler ailleurs dans l'Hexagone.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 26
EAN13 9782365752381
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Jean-Claude Fournier
 
 
Le Prince des parquets-salons
 
 
Roman
 
 

 
 
I. Conférence au sommet
 
Ça discutait sec à la terrasse du « Café de la Paix ». Ce samedi matin, les escadrilles de mominettes volaient très bas et en formation serrée. Brioche se faisait prier pour remettre sa tournée et se fit rappeler à l’ordre :
« Tu vas-t-y te décider à rhabiller l’gamin ? On a déjà tous payé not’ canon, faut-y qu’on s’cotise pour avoir not’ dose de jaune ? »
À l’apéro, histoire de monter au front la fleur au fusil, seuls Le Ricard et le Pastis étaient de mise les jours de guinche. Le Pernod, à la rigueur, était toléré. Avant l’arrivée en masse des pieds noirs, l’anisette était presque ignorée par les piliers de comptoir. Si quelqu’un avait eu l’idée saugrenue de commander un Cinzano, un Byrrh, un Picon, un Saint-Raphaël, ou bien encore un Guignolet kirsch, un Claquescin, un Noilly-Prat, on lui eût fait immédiatement remarquer que ces vulgaires sirops étaient des boissons de chochotte. Tout affichage de goûts « suspects », eût produit le même effet qu’un coming out. Personne n’aurait osé enfreindre le strict tabou régissant les us et coutumes en vigueur dans la bande. En guise de sermon enjoignant le coupable à une autocritique publique, le contrevenant aurait eu droit à la célèbre chanson de Piaf, entonnée en chœur, dont les vieilles se régalaient lorsque la rengaine « passait » à la radio, et dans laquelle il était question de son homme, qui lui « foutait des coups » et qui la rendait « marteau ». Ou pire encore, le déviationniste aurait été condamné au supplice suprême pour un yéyé convaincu : devoir entendre sans se boucher les oreilles, Le légionnaire, autre beuglante réaliste d’avant-guerre célébrant les mérites d’un homme, « un dur, un vrai, un tatoué », qui « sentait bon le sable chaud ».
Mais ce jour-là aucun interdit viril ne fut enfreint. Tous commandèrent la même chose.
Les regards étaient tournés vers Brioche. Les bananes à la Elvis, gominées à la crème Pento, lui semblèrent onduler en une vague artificielle et accusatrice aux dessus des têtes. Comme cela se devait à l’époque, la brillantine Forvil, appliquée dès le réveil en couches épaisses, brillait dans les cheveux. Les mèches lançaient des éclairs de reproche en sa direction. Le radin de service fit signe au garçon.
Après cet incident, la petite bande se remit à feuilleter le « Centre Matin » en quête de bals de campagne où elle pourrait se rendre en ce long week-end du mois de juin. Les expressions étaient solennelles. L’heure était grave… Il fallait se décider, sans commettre d’erreur fatale. Les rares moyens de transport dont ils disposeraient pendant trois jours devaient être rentabilisés afin de ne laisser personne en rade.
Une page entière de la feuille de chou locale était consacrée ce jour-là aux bals dits « sous parquets-salons ». Dans le Massif Central, à l’époque, cette appellation du cru désignait ainsi ces petits palais de la danse éphémères, tout en bois et peinturlurés de teintes criardes. En l’absence de salles des fêtes dans un village, ils étaient montés et démontés en même temps que les manèges et les stands de tir, au gré des diverses manifestations organisées par les municipalités des environs. Bien entendu, il convenait de choisir des destinations qui fussent à portée de la Deuche du père de Côtelette ou de la Simca Aronde du P’tit Bodin.
Le Pépé-Boss, en fin connaisseur, avait trouvé immédiatement les encarts publicitaires qui mentionnaient les villages, bourgs et hameaux reculés où il pourrait une fois encore ajouter de précieux points à son compteur et démontrer aux pauvres mortels attablés qu’il leur était impossible de rivaliser avec lui. D’habitude, tout le monde s’attendait à ce qu’il ponctuât son analyse de la rubrique festive à l’aide d’un proverbe bien connu de tous et destiné à convaincre l’assistance de la direction qu’il convenait de choisir pour l’expédition de la soirée. Sans le savoir et en grand précurseur de tendances devant l’éternel, il se fendit ce jour-là d’une formule qui, remaniée quelques décennies plus tard par les créatifs du Conseil général, deviendrait un slogan publicitaire incitant les Parigos-têtes-de-veau à venir passer des vacances dans ce coin perdu de la France profonde : « En Creuse, papouilles heureuses. » Les autres comprirent immédiatement qu’il exprimait ainsi son envie d’aller du côté d’Auzances, histoire de faire quelques piqûres de rappel aux filles de la Marche qui s’étaient montrées extrêmement coopératives lors d’une « campagne de vaccination » précédente et au cours de laquelle il avait abondamment donné de sa personne.
Côtelette était le fils d’un boucher bien connu du quartier du Pont-Neuf, ce qui lui avait valu le surnom ridicule dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Il se fendit d’une rafale de rimes bien senties : « Payses aguicheuses, langues baveuses, fesses nerveuses, lèvres pulpeuses et j’en passe.»
Il avait souvent recours à de telles dégoulinades verbales afin de rappeler à ceux qui l’auraient oublié qu’il était élève-maître à l’École normale de Moulins, qu’il se destinait au noble métier d’instruisou, qu’il n’avait nulle intention de reprendre l’affaire familiale, et que le sobriquet dont ses copains persistaient à l’affubler était largement immérité.
En coupant ainsi le sifflet au docteur Folamour de la bande, le vaniteux Côtelette pensait faire d’une pierre plusieurs coups : marquer son territoire, signifier une bonne fois pour toutes aux ch’tits Pieds nickelés rassemblés à l’heure de l’apéro et du tiercé que, pour le bagout au moins, le queutard– ultimo pouvait aller se faire voir chez Plumeau.
Sans prétendre contester l’indiscutable suprématie du Boss en matière de fesse, il laissait indirectement entendre à ses compagnons que lui aussi avait fait fort à de nombreuses reprises dans les parquets-salons de ces contrées pourtant considérées à Montluçon comme une sorte de no-woman’s-land. Une croyance populaire très répandue venait d’ailleurs renforcer cette réputation, selon laquelle les corbeaux étaient censés voler le ventre tourné vers les cieux pour ne pas voir la misère qui sévissait sur le plancher des vaches.
Enfin et surtout, chaque fois qu’il était question de la Creuse, l’héritier honteux du désosseur de barbaque n’admettait pas que l’on doutât de l’avantage qu’il prétendait posséder sur ses rivaux en raison de sa connaissance intime du terrain et des indigènes. Il se prévalait régulièrement de son ascendance du côté maternel pour prétendre à un droit de cuissage sur celles qu’il appelait « les gueuses pisseuses ». Par cette formule affectueuse et pour ainsi dire, il les prenait sous son aile protectrice et possessive. Dans ses discours les plus iconoclastes envers une hiérarchie établie de longue date et qui plaçait le Pépé-Boss sur la première marche du podium des queutards, il se revendiquait d’une aïeule creusoise, libertine prétendait-il, qui faisait de lui le descendant d’une illustre lignée de débauchés campagnards. En réalité, l’arrière-grand-mère en question était une pauvre fille de ferme qui s’était fait trousser par le patron, dans une meule de foin sans doute : elle en aurait enfanté Gustave, le grand-père de Côtelette. Après beaucoup de canons enfilés, le petit-fils du fruit de ces amours interdites osait parfois défier celui qui raflait tous les morceaux de choix dans les bals où il sévissait. Le Figaro autoproclamé du bocage aimait se prendre pour le héros de Beaumarchais et contester les privilèges de l’aristocrate de la baise. Il revendiquait pour lui aussi un droit de cuissage, qui n’était que théorique, sur les gattes de là-bas. Comment, d’ailleurs, eût-il pu empêcher le Boss de faire les carnages qu’il prétendait faire partout où il passait ? Le comte Almaviva de cette tragi-com&

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