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Le pays où poussent les bouleaux , livre ebook

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Description

Alma Rosé est la fille du fameux Konzertmeister – premier violon – de l’opéra de Vienne, Arnold Rosé. Sa mère Justine est la sœur de Gustav Mahler. L’avenir de la jeune femme s’est construit depuis son enfance par et avec la musique et son violon, dans un univers artistique, cultivé et privilégié.
Anna Eerlijk est née à Vienne, d’une mère autrichienne musicienne et d’un père néerlandais mathématicien. Après la mort de la première, le second l’emmène aux Pays-Bas pour échapper à la terreur nazie.
Parce que toutes deux sont classifiées juives du fait de leurs origines, elles se retrouvent bien malgré elles dans l’enfer de Birkenau, « protégées » par la volonté irrationnelle des SS de créer un orchestre dans le camp des femmes. Alma comprend très vite qu’elle détient entre ses mains le sort de ses musiciennes ; elle va, dès son entrée en fonction comme chef, s’employer à mener l’orchestre à son maximum. Elle est persuadée que toutes finiront gazées si elle ne réussit pas.
De la fin du XIXe siècle jusqu’à la découverte des camps, de Vienne à Auschwitz, en passant par Amsterdam et Londres, ce récit à trois voix raconte le parcours tragique de personnages unis par une même passion pour la musique, ballottés par les événements d’un siècle qui donne naissance à la plus grande abomination qu’est la Shoah.
Le personnage d’Anna est fictif. Il est la synthèse des témoignages laissés par de nombreuses musiciennes déportées. En revanche, les autres personnages ont existé et les faits sont réels.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 février 2023
Nombre de lectures 10
EAN13 9782370117304
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Extrait

LE PAYS OÙ POUSSENT LES BOULEAUX
Alma, Anna & Arnold

Agnès Boucher


© Éditions Hélène Jacob, 2023. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-730-4
À Alma, Anita, Violette et toutes les autres musiciennes, héroïnes et survivantes tragiques.
À tous ceux qui ne sont pas revenus de l’horreur absolue.
1 – Anna
Que c’est difficile ! Sortir de cette maison me semble une insurmontable épreuve. Comment puis-je songer à abandonner ce vieillard ? À la simple idée de quitter les lieux et sans doute ne jamais le revoir, j’ai l’atroce sensation de trahir mon propre père. Dans une espèce de dualité de sentiment, je ressens pour lui compassion et haine sourde, à un niveau d’intensité extrême. Comprenez-moi ! Cet homme est âgé de plus de 80 ans et il est toujours de ce monde. Pourquoi a-t-il le privilège d’exister lorsque des millions de ses semblables se sont envolés en fumée ? C’est difficile à accepter quand Pa est mort depuis de longs mois, assassiné alors qu’il avait encore tant de choses à faire et à découvrir.
Aussitôt, une vague de honte ardente me submerge ; Herr Rosé se tient en face de moi ; son corps me semble si fragile, avec cette impuissance débile du vieillard qu’il est devenu. Dans le même temps, le regard sombre et aigu n’a rien perdu de sa force et de sa profondeur, malgré le désespoir qui l’embue. Sans doute son amertume est-elle analogue à la mienne. J’existe, je suis vivante et sa fille n’est plus, qui ne voulait que revenir auprès de lui. Il trottine à pas menus derrière moi, me raccompagne vers la porte d’entrée en dépit de son immense fatigue. Nous avons passé l’après-midi ensemble. Ce fut intense en émotions de toutes sortes. Sa main emprisonne mon coude, comme si c’était moi qui avais besoin d’être guidée et soutenue. À moins que ce dernier contact physique ne l’aide à se convaincre de la matérialité de cet instant extraordinaire. Emportée par une espèce de pulsion instinctive, je me penche vers lui et effleure sa joue tannée de mes lèvres sèches ; sa barbe clairsemée, réminiscence d’un collier jadis si abondant et soigné, picote ma peau. Je m’accroche à son épaule comme je le ferais à une bouée, froissant l’étoffe de son veston de vieux tweed dans ma main encore amaigrie par les privations. Il retient mon étreinte, m’attire contre lui pour m’enlacer avec maladresse, m’embrasse à son tour. Chacun puise dans l’autre un sursaut de courage et de tendresse, quelques bouffées de souvenirs enfuis à jamais.
— Vous ne reviendrez pas me voir, n’est-ce pas ?
— Je vous l’ai dit, je n’en sais rien. J’ignore tout de ma vie future. Rester ici, retourner aux Pays-Bas, émigrer en Palestine. J’ai besoin de réfléchir.
— Vous pouvez aussi épouser votre ami Nicholas. De ce que vous m’avez raconté, il semble très amoureux.
— Cette alternative me paraît de plus en plus folle à envisager, non ?
— Il faut vivre, pour tous ceux qui ont disparu, et leur prouver qu’ils n’ont pas été sacrifiés pour rien.
— Oui, sans doute, certains le feront. Mais mon père m’aurait implorée de terminer mes études. Il me déconseillerait ce mariage et chaque jour qui passe me convainc un peu plus de la chose.
Il me regarde comme s’il avait deviné que nous nous voyons pour la dernière fois.
— Vous ne reviendrez pas, n’est-ce pas ? répète-t-il comme pour s’en persuader.
— Je ne sais pas…
À quoi bon lui mentir ? Je continue de vivre au jour le jour, incapable de me projeter plus loin d’une semaine, ce qui est un pas de géant pour moi qui, pendant des mois, ai éprouvé chaque seconde comme si elle était la dernière.
— Au moins, ne m’oubliez pas. N’oubliez pas Alma…
— Comment pouvez-vous imaginer une horreur pareille ?
Ma voix se brise sous le poids du chagrin. Je l’embrasse encore une fois, un véritable baiser filial, et finis par me sauver comme une voleuse.
Sur le perron, je prends sur moi pour ne pas m’arrêter et dévale les marches en courant jusqu’au portail. Là, je marque encore une hésitation. Je pensais à tort me sentir plus à l’abri à l’extérieur. Trop d’émotions se bousculent sous mon crâne, amalgame d’impressions contradictoires, d’incertitudes qui renaissent de leurs cendres quant à mon avenir. Je prends appui sur la barrière en bois et tente de recouvrer tous mes esprits. L’après-midi a été riche en surprises et en soupirs. Rencontrer le père d’Alma n’était pas anodin. J’ai replongé la tête la première dans le passé, le sien tout autant que le mien. Avec lui, je suis physiquement rentrée à Vienne, là où je suis née, où j’ai grandi et où ma mère est morte et enterrée.
Une dernière fois, car mon instinct me dit que je ne reviendrai jamais ici, je me retourne ; je distingue l’ombre de Herr Rosé derrière le voilage. Il l’écarte lentement et me fait un imperceptible signe de la main, comme un ultime adieu, le regard à la fois douloureux et soulagé. Il sait que tout est achevé et il a tellement envie de rejoindre sa fille. Sans doute, le récit que je lui ai fait pendant cet après-midi lui a apporté quelque réconfort, mais il sera de courte durée. Anita {1} était déjà venue lui exposer l’essentiel. Avec moi, il a surtout revécu Vienne. Je lui offre mon sourire le plus vaillant. Nous sommes tous les deux épuisés et, tout compte fait, heureux, aussi incroyable que cela puisse paraître. Nous avons évoqué sans trop de tristesse la nostalgie des jours bénis d’avant le chaos.
Dans la rue, j’avance d’abord à l’aveuglette, sans bien savoir où me mènent mes pas. Puis je reprends peu à peu mes esprits et retrouve ces hésitations qui ne me quittent jamais depuis ma sortie de Bergen-Belsen. J’inspire profondément pour me donner le courage de continuer et me montre prudente dans mon cheminement, comme si le sol pouvait à tout instant s’effondrer sous mon poids. Autour de moi, les trottoirs sont pour ainsi dire vides ; le jour va bientôt laisser la place à l’obscurité ; c’est sans doute ce qui m’effraie le plus ; toute cette liberté subite, ces espaces sans limites tangibles, à part l’horizon, qui m’ouvrent de nouvelles perspectives ; il n’y a ni miradors ni barbelés pour entraver mes pas, juste des maisons coquettes entourées de jardins fleuris, des contre-allées herbeuses et arborées, quelques rares immeubles. Je remonte la rue en direction de la gare et continue de prendre garde où je mets les pieds. Mais mes semelles ne s’enfoncent pas dans la boue ni ne trébuchent sur des pierres. Les cadavres ne jonchent pas le pavé.
Je ne m’y habituerai jamais !
Nicholas a eu la délicatesse de me conduire en voiture en début d’après-midi. Il m’a déposée devant mon lieu de rendez-vous, proposant de m’escorter. J’ai soupçonné que son offre, quoique très serviable, était motivée en partie par une sorte de curiosité un peu mortifère ; il cherche aussi à me protéger d’un trop-plein d’émotions. Mais j’ai refusé avec fermeté. Je tenais par-dessus tout à être en tête à tête avec le père d’Alma et j’ignorais combien de temps prendrait notre entretien ; je ne voulais pas être espionnée et encore moins me sentir contrainte par un horaire.
J’ai préféré qu’il dispose de son après-midi à sa guise. J’ai peut-être eu tort. Avec lui, je ressens moins la pesanteur de ma liberté retrouvée. Sa présence me réconforte.
— Je prendrai le train pour rentrer, ne crains rien.
— Tu es bien certaine ? Tu ne connais pas les horaires.
— Si, j’y ai pensé. De ton côté, tu as mille choses à faire.
— T’attendre dans la voiture ne me dérange pas.
— Il faut que j’apprenne à me débrouiller toute seule, Nicholas.
— D’accord. Mais si tu as besoin de moi, téléphone-moi à la maison. J’y serai. Je peux être là très vite, tu as vu, c’est tout près du centre de Londres.
Malgré tout, je suis assez fière de lui avoir tenu tête. Il est temps que je prenne mon autonomie. Et, au fond de moi, je devinais que nous aurions beaucoup à nous dire, Herr Rosé et moi, que nous étions seuls à pouvoir partager.
Nous venons du même univers, de la même culture, de la même ville. Vienne, unique et détruite à tout jamais. Herr Rosé a perdu sa fille et moi, j’ai vu mon père marcher à la mort. Et si Alma n’a pas succombé à la barbarie nazie au sens premier du terme, comme Pa, elle mérite que je raconte ses derniers instants et surtout, que je retrace son œuvre.
Plongée dans mes pensées, je sursaute vivement lorsqu’un chien se prend à grogner parce que j’ai l’audace de longer le jardinet dont il a la responsabilité ; il jappe si près de moi que j’exécute un grand pas de côté et me tords à demi le pied sur le bord du trottoir, au risque de me fouler la cheville. Ses aboiements n’ont rien de terrifiant dans l’absolu, mais je ne supporte plus de les entendre. Ils étaient omniprésents dans le camp, véritables hurlements de bêtes féroces, lesquelles, en temps normal, n’auraient été que de braves gardiens, défenseurs de leurs maîtres. À Auschwitz, les nazis ont dressé ces animaux à dessein ; ils les excitaient à nous attaquer et à nous mordre. Souvent, des prisonnières en sont mortes, la gorge déchirée d’un coup de mâchoire, sous les rires et les acclamations de nos tortionnaires. Je n’ai jamais eu à subir ce genre d’agression, mais j’en ai vu tellement succomber à leur cruauté. Dans le cas présent, ce n’est qu’un roquet, une petite boule de poils que j’aurais trouvée adorable avant la guerre. À l’heure actuelle, tout me fait trembler et me terrifie. Et à certains moments, je désespère de retrouver un jour mes comportements raisonnés d’autrefois.
Vais-je devoir à jamais fournir autant d’efforts pour feindre la normalité, au risque de me perdre ?
Nicholas m’assure que le phénomène est naturel, si l’on considère les atrocités auxquelles j’ai survécu. « Avec le temps, cela passera », tente-t-il de me convaincre avec patience. Selon lui, si je le désire vraiment, il suffira que je prenne sur moi et me tourne résolument vers la vie. Alors, je parviendrai à vaincre mes démons. Tout redeviendra comme avant, banal et évident. Mais il ne peut me comprendre, même s’il a fait partie d

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