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Le Pain et le blé , livre ebook

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Description

Ce livre parle du début du XXe siècle, de la campagne, des métiers, des gens de cette époque. Jules Leroux nous donne une petite galerie de ce monde paysan. Le Charron, la tante Poncette, des personnages bien dessinés dans leur petitesse, leur égoïsme féroce et leur rapacité en face des Poncette ou encore des Francolin qui respirent la vie et la joie. Le vocabulaire de Jules Leroux est celui d'une époque, hors Larousse, celui d'une région, les Ardennes. Un livre fort sans intrigue réelle où l'on suit avidement les personnages dans leur vérité attachante de gens modestes roulés dans les aléas d'une vie qu'ils finissent quand même par maîtriser. Ce roman posthume ne fut édité qu'en 1922.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 63
EAN13 9782365752374
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Jules Leroux
 
 
Le Pain et le blé
 
 
Roman
 
 

 
 
Première partie
Le pain
 
 
Flizy
 
Lorsque l’on quitte Mézières par la porte du Theux et qu’on grimpe la rampe qui conduit à Saint-Laurent, on ne tarde pas à dominer la plaine, qui, à droite, pose un large cercle vert entre Mézières et Donchery. Complètement fermée par des collines aux lignes souples, elle donne l’impression de quiétude des endroits bien clos, jardins, pâturages, où les verdures, les fleurs et les ombres dorment sous la protection des haies vives ou des murs de pierres sèches.
À la douceur des lignes sinueuses de l’horizon proche, à la tranquillité de cette campagne somnolente où de loin en loin piétine quelque troupeau, s’ajoute la tendresse des tons effacés et fondus d’un paysage voilé.
Toujours un peu de brume ouate les formes, atténue les couleurs, éteint le vert de la grande prairie et des bouquets d’arbres, adoucit le gris bleu des toitures d’ardoises et les ocres des labours qui rapiècent les coteaux. Les notes les plus claires sont données par les flaques brillantes des sablières, les barres de la Meuse, qui, à chaque coude, luisent avec un éclat doux de vieil étain, le panache blanc d’une locomotive ou d’un remorqueur. Sur les collines les plus lointaines, dévêtues chaque matin par une bise sèche, les masses noires des forêts, les bleus de Prusse, des sarts et des triots se juxtaposent durement, révélant dans l’arrière-pays l’Ardenne sombre, brutale, hostile.
C’est vers cette plaine que le plateau ardennais chasse le troupeau débandé des nuages, qui, bousculés, bondissent des trouées de Mézières ou de Sedan, sous la huée et les sifflements d’étrivières du vent d’est. C’est là qu’ils se rassemblent, et le ciel de cette région grise est d’une beauté surprenante, sans cesse renouvelée. Si, pendant quelques rares journées d’été, il prend des teintes fraîches de blanc lavé de bleu, pendant presque toute l’année il est couvert, comme disent les gens du pays. Parfois les nuages s’étagent en stries sombres, répétant dans l’immense les ondulations des collines ; parfois, ils se juxtaposent comme des blocs d’une fantastique maçonnerie dont les lézardes laissent filtrer un soleil pâle ; le plus souvent, ils se mêlent, se confondent et tendent un gigantesque rideau de papier huilé qui tamise une lumière opalisée sous laquelle s’argente un paysage de rêve. Toits et ciel d’ardoise comme les yeux des femmes de la région, collines d’un blond cendré comme leurs cheveux, aux lignes larges et souples comme celles de leurs corps robustes, verdures grises comme leurs âmes, il y a entre cette nature et l’habitant une harmonieuse correspondance, un accord intime et discret comme celui du sourire et du regard dans un visage apaisé.
Sous ce grand ciel songeur ou tourmenté, au bas des talus et sur les hauteurs s’égrène le double chapelet des villages : Le Theux, Romery, Lumes, Nouvion, Flize, au bord de la Meuse qui dessine la moitié d’une circonférence ; et le long de la route nationale qui l’achève, Dom-le-Mesnil, Elaire, Les Ayvelles, Flizy. Au-dessus du cercle des villages de la plaine, un cercle de villages sur les collines : Saint-Marceau, sur un mamelon ; Feuchères à l’orée du bois d’ Élan  ; Ville-sur-Lumes ; Saint-Laurent, penché curieusement sur Romery. De village à village, on se fréquente peu ; on ne s’aime guère ; les gens du Theux, qui sont presque des citadins, dénigrent les ferronniers de Saint-Laurent, qui méprisent les carriers de Romery, lesquels accablent de quolibets au passage les charretiers de Lumes, et jusqu’au bout de la chaîne il en est ainsi.
Mais le village le plus fier de lui, le plus dédaigneux à l’égard des autres, est certainement Flizy. Oui ! ils sont fiers de leur village, les habitants de Flizy, et même ceux qui ne le quittent jamais le proclament le plus beau des Ardennes.
Bâti à flanc de coteau, à trois kilomètres de Mézières, sur la route de Sedan, il aligne tant bien que mal ses maisons de pierre jaunâtre, haussées sur d’étroites chaussées, coiffées d’ardoise, le long de l’unique rue qui, perpendiculaire à la grand-route, dévale vers la Meuse. Oui, les Fliziens aiment Flizy, et la Meuse qui l’inonde presque tous les ans, et leurs hauts tas de fumier dressés devant chaque maison, et leur clocher planté de travers, et le pâquis appelé grand-place, et le château aux tourelles pointues, transformé en caserne pour quelques dragons. Se tourne-t-on vers Sedan ? Devant soi s’étend la vaste prairie, coupée par la ligne du chemin de fer, verte au printemps, blonde l’été, rousse en automne, recouverte d’eau pendant l’hiver. Se rend-on à Mézières ? On suit, sous une double file de frênes, une belle route, droite et ombreuse. Descend-on vers la Meuse ? On s’arrête devant la Sablière, où l’on tue à coups de fusil des brochets gros comme des veaux, et dont l’eau rend le linge de Flizy le plus blanc de la région. En sens inverse, gravit-on la colline au bas de laquelle s’étend le village ? Arrivé à la hauteur du fort des Ayvelles, on domine la plaine et son amphithéâtre, et les Fliziens qui ont quelque peu voyagé disent volontiers :
– Il n’y a pas deux points de vue pareils en France.
La plupart des ouvriers qui habitaient Flizy ne se montraient nullement hostiles aux laboureurs, qu’ils plaisantaient volontiers, dégourdis par la vie à l’usine. Presque tous conservaient les qualités de sobriété et d’économie des travailleurs de la terre qu’ils avaient été. Tous cultivaient un jardin, élevaient des lapins, et parfois un cochon. Leur grande ambition était de posséder une petite maison. Il fallait d’abord acheter le terrain, puis donner tant par mois à une société qui se chargeait de la construire, et, jusqu’à sa mort, l’ouvrier demeurait l’esclave de sa maison, qu’il devait payer, entretenir, embellir.
C’est ainsi que Flizy s’agrandit d’un quartier propre et coquet. Fiers de leur maison, les nouveaux propriétaires étaient fiers de leur village : l’orgueil local ne faisait que s’accroître, et lorsque l’un d’eux disait : « Je travaille à Mohon, mais j’habite à Flizy », il laissait entendre, en élevant la voix sur les derniers mots, qu’il tenait à l’honneur de compter parmi les habitants du plus beau village des Ardennes.
Le grand Brifaut, le charron, n’aimait ni les cultivateurs ni les ouvriers d’usine. Naturellement, il se gardait bien de les insulter ; il faisait même belle mine à tous, mais quand il se trouvait avec le bourrelier, le maréchal-ferrant, le cantonnier, il ne retenait pas sa langue. Il habitait au centre du village, en face de l’église, de la mairie, de l’école, des deux principaux cabarets, dans une grande maison haut perchée sur une chaussée, au coude de la route ; il voyait, entendait, savait tout ce qu’il y avait à voir, à entendre, à savoir : rien ne lui échappait. De sa boutique, il dominait la moitié de Flizy, savait sortir ou rentrer à propos. Chaque jour, il voyait le curé, le maître d’école, le maire, le garde-champêtre, le cantonnier, et presque tous les habitants. De là, il assistait à tous les baptêmes, à toutes les noces, à tous les enterrements, et chaque dimanche à l’entrée et à la sortie de la messe. C’est lui qui fabriquait tous les cercueils, mettait les morts en bière, les portait dans la fosse. Avait-on besoin de consulter le plan cadastral ? On appelait le charron, qui connaissait comme pas un tout le terroir. Manquait-il un témoin dans quelque cérémonie ? On appelait le charron, qui ne refusait jamais une occasion de boire un coup, quand il ne lui en coûtait rien. Dans sa boutique, tout en remuant ses pièces de bois ou en planant une jante, il ne cessait de monologuer à haute voix, ricanait, s’emportait, se posait des questions, y répondait avec mépris ou colère, s’adressait de sonores injures en y entremêlant quelques jurons, parfois si haut qu’on lui criait de la rue :
– Ça ne va donc pas, père Brifaut ?
– Non, ça ne va pas ; il n’y a plus que la canaille qui vit !
Et sa voix était indignée ; et tout son corps, éloquent ! Tous les muscles de son visage rasé, massif, taillé dans du vieux chêne, tressautaient d’indignation ; et sous l

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