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Description

A l'orée du XXème siècle, Noël Cavignac évolue au sein de la bourgeoisie orléanaise. Alors que son avenir est tout tracé à la tête de la manufacture familiale de son père, lui aspire pourtant à un tout autre dessein, plus artistique... Si l'usine est confrontée au choix du progrès industriel, Noël, lui, est tiraillé entre un héritage paternel provincial et des rêves de Beaux Arts à Paris. Au détour d'Orléans, d'Olivet et de la proche Sologne, Noël grandit, découvre, s'amuse. Puis il s'affirme, fait des choix, avant que la vie ne décide pour lui ... Noël est, au tournant de ce siècle, l'incarnation de la délicate transition entre la tradition et la modernité.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2014
Nombre de lectures 252
EAN13 9782365751834
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Olivier & Yolande Delagrange



Le Guépin Une enfance orléanaise et solognote à la Belle Époque


Roman de terroir






Du même auteur

Léon Delagrange, le Dandy Volant d’Olivier & Yolande DELAGRANGE – Éditions Larivière, 2003 (biographie illustrée).

La Mauvaise Fortune d’Olivier DELAGRANGE – La Découvrance Éditions, juin 2007 (roman).

Manuscrits & Châtiments, récit d’un écrivain flibustier malouin d’Olivier & Yolande DELAGRANGE – La Découvrance Éditions, mars 2010 (roman).


À mon père, ce parfum solognot de Bordebure.

OD


PREMIÈRE PARTIE : LES FRÈRES ANAGRAMMES


Chapitre 1

Je me nomme Noël Calvignac, mon prénom découlant tout naturellement de ma gémellité de naissance avec le Seigneur.
En me faisant naître à Orléans, mes parents m’intronisèrent, de fait, dans la confrérie des Guépins ! Cette appellation locale désigne depuis des temps immémoriaux les habitants d’Orléans. On prétend qu’elle trouve son origine au V e siècle, lorsque la ville était assiégée par les Huns. Après avoir guetté en vain l’arrivée des soldats d’Aetius, l’évêque saint Aignan, en désespoir de cause, jeta une poignée de sable du haut de la muraille, en implorant le ciel de lui porter secours ; miraculeusement, chacun des grains se métamorphosa alors en une guêpe. Et cette troupe bourdonnante aux dards acérés mit en déroute les rudes barbares qui se trouvèrent nez à nez avec les légions, arrivées entre-temps ! De la guêpe comme arme de combat ! D’autres exégètes locaux soutiennent que ce terme illustrerait le caractère piquant des Orléanais. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Guépin je suis né ! Guépin je mourrai !

Le XIX e siècle avait soixante-huit ans lors de ma venue sur terre. Je suis né faubourg Madeleine, dans le quartier ouest de la ville, connu à une certaine époque pour abriter des chaufourniers, le voisinage de carrières expliquant la calcination, dans des fours à chaux, des débris calcaires impropres à la construction.

Ma mère était le second enfant de Clément Bourillon, descendant d’une lignée de tisserands, qui avait su donner de l’ampleur au savoir-faire familial en fondant une manufacture de laine dont la prospérité fut assurée par des marchés obtenus avec l’armée. De mon oncle dont je n’avais découvert que très récemment l’existence, personne ne parlait jamais ; Arsène était persona non grata dans la galerie familiale et comme s’il n’avait jamais vécu, son existence était tout simplement mise sous l’éteignoir, reléguée dans les oubliettes de notre histoire dont nul ne l’extirpait jamais, ne serait-ce qu’en prononçant son prénom. J’avais simplement appris fortuitement, au détour d’une des rares disputes de mes grands-parents paternels, que naviguant dans des milieux interlopes, il avait été entraîné dans des affaires douteuses, et que mon grand-père qui avait escompté en faire son successeur avait dû y renoncer. Était-il vivant ou mort ? Atteint d’une maladie honteuse, saltimbanque, clochard, escroc ou nabab entouré d’un essaim de courtisans dans une contrée lointaine ? À chacune des fois où j’avais tenté de percer ce secret de famille, je n’avais obtenu que des bouches closes : et ma mère, bigote patentée, m’avait alors fusillé du regard en signant nerveusement la croix qui pendait sur son corsage, comme si j’avais évoqué le diable en personne. Mon père, Maxime Calvignac, avait ainsi pris la place du « fantôme » en devenant le beau-fils du patriarche.
En même temps que la fille du patron, Maxime Calvignac avait épousé la direction de la manufacture de couvertures de laine Bourillon et Cie qu’il partageait avec son beau-père. Le capitaine d’industrie Clément Bourillon 1 , vieux renard, après avoir jaugé plusieurs mois les capacités du jeune diplômé tout frais émoulu de l’École Centrale des Arts et Manufactures, avait définitivement levé toutes ses réserves ; conquis par l’intelligence pratique du Centralien, l’industriel s’était même arrangé pour l’inviter à sa table et l’intéresser à sa fille unique, le meilleur des contrats à ses yeux. Et le port altier de l’ingénieur, à la moustache conquérante, avait vite séduit le cœur de la jeune femme. Ainsi que le manufacturier l’avait manigancé, un mariage en bonne et due forme avait scellé le destin des deux familles ; noces qui faisaient office d’adoubement pour Maxime dans le monde des affaires ; épousailles qui constituaient pour le patriarche la meilleure assurance de sauvegarde du patrimoine familial. Les deux associés présidaient aux destinées de l’importante fabrique, chacun orchestrant une partition bien définie entre eux : au patron, vieux briscard du négoce, les relations avec les fournisseurs et le volet commercial ; au jeune homme pétri d’idées progressistes, et véritable fils de substitution, la direction technique. L’affaire était d’importance puisque l’usine ne comptait pas moins de quatre cents employés et se targuait de réaliser des produits de qualité, maintes fois couronnés lors d’expositions tant en France qu’à l’étranger. Maxime Calvignac, à l’écoute de son temps et du progrès qui faisait reculer chaque jour les vieilles certitudes et pratiques ancestrales, avait réussi à persuader son beau-père de la nécessité de moderniser l’équipement de production. Conserver le vieux matériel, c’était abandonner des parts de marché à ceux des concurrents, nombreux, qui ne restaient pas insensibles aux sirènes du modernisme.
L’ingénieur, après avoir patrouillé dans tous les recoins de la manufacture, avait convaincu son aîné de l’urgence d’investir dans de nouvelles machines, ou bien de se résoudre – telle une bête rongée par la vieillesse – à voir grignoter son bénéfice avant de fatalement disparaître. Voire pire, d’être contraint – honte suprême – de se laisser reprendre par une firme plus éclairée et ayant sauté à temps dans le train du modernisme !
Clément Bourillon, convaincu à la fois par les idées et la conviction de son gendre – pourtant tendre dans le monde des affaires -, avait confié à ce dernier la lourde tâche de défendre son programme auprès des notables du conseil d’administration ; une sorte d’épreuve du feu !
Méthodiquement, y consacrant un chapelet d’heures, Maxime avait parcouru les moindres recoins de la filature ; puis il avait brûlé ses soirées à user moult chandelles, à aligner des chiffres et à se pencher sur la volumineuse documentation remise par les fournisseurs de nouvelles machines. Le soir, son bureau était toujours le dernier de l’usine à s’éteindre ; le père Jules, concierge et véritable institution de la manufacture, le voyait descendre à point d’heure l’escalier y menant.
– Pas encore rentré chez soi, monsieur l’ingénieur ?
– Les concurrents nous guettent, mon brave Jules. Les machines sont vieilles. Il faut absolument reprendre de l’avance si on veut rester dans la course ! Point de secret : il faut travailler d’arrache-pied pour repenser tout l’appareil productif.
– Mouais, grommela le vieil homme, tout en lissant sa superbe moustache poivre et sel.
« Il ferait mieux de mignoter sa jeune femme, pensa-t-il ; elle est gironde ! Plutôt que de s’user les yeux sur des catalogues ! Ah ! Si j’étais à sa place et avais son âge !… Les études, c’est bien, ça vous fait des ingénieurs… mais point des maris ! » Tout en laissant s’épanouir un sourire fripon sur son visage parcheminé, il hâta le pas pour rejoindre son Angèle dont il avait appris, au fil des années de vie commune, à apprécier d’autres mets que ceux mitonnés avec amour par cet émérite cordon bleu…
Le grand jour du conseil arriva. À l’issue d’un exposé durant lequel Maxime avait brillamment énoncé son programme, le banquier Tavanel prit l’initiative de la contre-attaque :
– Très bien votre démonstration, jeune homme ! Très avant-gardiste ! Mais pourquoi investir des sommes colossales dans l’usine (vous parliez de cent mille francs, voire plus !), alors que cela fait des années qu’elle nous rapporte des sommes importantes ? Un métier manuel vaut assurément dix fois moins qu’un métier mécanique dont vous vous faites un peu vite l’avocat, aveuglé par toutes ces idées de modernisme dont on vous abreuve dans vos grandes écoles à produire des ingénieurs ! Vous n’êtes pas à Paris, jeune homme, mais bien dans le Loiret. Réputés posés et réfléchis, nous n’accordons notre confiance qu’aux choses et aux hommes qui ont fait leurs preuves ! termina Tavanel, en toisant Maxime d’un air narquois, et l’assemblée

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