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Le Docteur Herbeau , livre ebook

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Description

Au début du XIXe siècle, Saint-Léonard, un chef-lieu de canton du Limousin, est le décor d'un amour impossible. Aristide Herbeau, médecin de campagne, tombe amoureux de Louise, une de ses patientes. Mais Louise est l'épouse de Riquemont, un châtelain, éleveur de chevaux limousins. Les amoureux s'emploient à ne pas éveiller la méfiance de Riquemont, mais un jour le mari va surprendre le docteur Herbeau aux genoux de Louise…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 mars 2015
Nombre de lectures 63
EAN13 9782365752718
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Jules Sandeau


Le Docteur Herbeau


Un roman limousin



Collections Terroirs « Classiques »





Chapitre premier

En quelle année naquit le docteur Herbeau, Aristide Herbeau, docteur de la Faculté de médecine de Montpellier, membre du conseil municipal de Saint-Léonard, chevalier de la Légion d’Honneur, une des figures les plus poétiques qu’ait ensevelies l’ombre des temps modernes ? A quelle époque vint-il exercer la médecine à Saint-Léonard ? C’est ce que nul ne saurait dire. Il n’est personne qui se rappelle avoir assisté aux débuts du docteur Herbeau, personne qui se souvienne qu’un autre docteur ait existé à Saint-Léonard avant le docteur Herbeau. On l’a toujours connu avec la même perruque, le même ventre et le même jonc à pomme d’or ; il a toujours eu cinquante ans, le même cheval, la même femme, la même culotte de velours et les mêmes souliers à boucles d’argent. Son cheval, c’était une jument, avait nom Colette : horrible bête, d’un gris sale, mais d’un trot solide, qui boitait toujours en sortant de l’écurie, mais qui, au bout d’une heure, allait comme un petit vent. Mme Adélaïde Herbeau était une grande femme sèche, acariâtre, et d’un tempérament jaloux. Le docteur, qui était versé dans la connaissance de l’antiquité grecque, se consolait en songeant à Socrate.
C’était bien à coup sûr le plus aimable des docteurs, d’une bonté vraie, d’une humeur facile, d’une naïveté charmante. Il aimait le chevalier de Parny, citait volontiers Horace, recherchait la société des femmes, et jouissait auprès du beau sexe d’une réputation de galanterie qui aurait pu justifier la jalousie d’Adélaïde, s’il n’avait porté dans ses mœurs une austérité qui eût fait honneur à un esprit nourri de lectures moins profanes. Je ne dirai rien de son habileté pratique : ses clients ne s’en plaignaient pas. Il tuait les uns, guérissait les autres, et tout le monde était content. Sans rivaux, sans confrères, il régnait seul à Saint-Léonard. A la ville et aux alentours, on ne vivait, on ne mourait que par le docteur Herbeau. Aussi quelle existence occupée que la sienne ! Rarement le soleil levant le surprenait auprès d’Adélaïde. En été, à trois heures du matin, à six heures en hiver, par la bise, par la pluie, par la glace, le docteur était sur Colette, trottant dans les sentiers, gravissant les monts, côtoyant les eaux de la Vienne. Et c’était le bon temps ! Il visitait la ferme, le château, la chaumière, et partout il trouvait des visages amis et des cœurs bienveillants. « Monsieur Herbeau ! » s’écriait-on aussitôt qu’il apparaissait le long de la haie, ses ailes de pigeon au vent, la face épanouie, le ventre mollement ballotté par le trot régulier de sa monture, et les enfants d’accourir ; l’un prenait la bride, l’autre l’étrier, un troisième venait en aide aux courtes jambes du docteur. La ménagère rinçait les verres, et, pendant qu’Aristide prescrivait ses ordonnances, l’enfance joyeuse, grimpée sur Colette , promenait le pacifique animal, qui baissait humblement la tête et prenait son triomphe en patience. Au château, c’était bien autre chose ! on y aimait la gaieté d’Aristide, sa bonhomie et sa grâce parfaite. Aussi quel touchant accueil et quelles tendres prévenances ! Il s’y rencontrait bien parfois quelques esprits dénigrants et sceptiques qui traitaient assez légèrement la science du cher docteur ; mais ce que je puis affirmer, sans crainte d’être démenti, c’est que tous les gens bien portants le voyaient avec plaisir et faisaient de lui le plus grand cas.
Il était roi de la ville. Si deux maisons rivales choisissaient le même jour pour réunir à leur table les gloutons de Saint-Léonard, on se disputait le docteur presque à main armée (de fourchettes, s’entend), et c’étaient des querelles dont l’acharnement rappelait les divisions des Capulet et des Montaigu. Pour prévenir à la fois ces façons d’agir malséantes et les inimitiés que lui aurait nécessairement attirées, soit un double refus, soit une préférence plus imprudente encore, le docteur avait décidé qu’en pareille occurrence on le tirerait au sort. Dans les derniers temps, on le jouait en un cent de piquet. Un soir, chez la directrice de la poste aux lettres, le brigadier de gendarmerie proposa au receveur des contributions indirectes de jouer Mme Herbeau à qui perd-gagne. Ce mot incisif et méchant fut rapporté le lendemain à Mme Herbeau, qui ne pardonna jamais à la gendarmerie royale. L’année suivante, une épidémie, qui frappa particulièrement les gendarmes, s’étant déclarée dans le pays, Mme Herbeau menaça Aristide d’une séparation judiciaire, s’il visitait un seul gendarme de Saint-Léonard. Belle occasion dont ne profita pas Aristide ! Époux soumis et résigné, il refusa ses soins à la gendarmerie souffrante : tous les gendarmes guérirent. Je suis loin d’approuver cette soumission d’Aristide aux rancunes d’une épouse implacable. Un médecin se doit à l’humanité tout entière. Toutefois, si l’on songe aux orages que le docteur, en résistant aux ordres d’Adélaïde, eût infailliblement déchaînés sur sa tête, peut-être l’excusera-t-on d’avoir sacrifié à la tranquillité de son ménage les intérêts de la société, frappée dans ses enfants les plus chers.
Il faut bien reconnaître, hélas ! qu’en toutes choses le docteur ployait ainsi sous la volonté conjugale. Aristide tremblait sous un regard de Mme Herbeau, comme la perdrix sous l’œil magnétique du chien qui la tient en arrêt. Souvent, dans les cercles brillants de la ville, on le voyait, auprès des jeunes beautés, se livrant à toutes les grâces d’un esprit attique et léger. Sa figure rayonnait ; Horace et Parny voltigeaient sur ses lèvres ; de ses petits yeux sortaient des jets de flamme, et ses mains, enhardies par la poésie latine, osaient parfois des libertés toutes paternelles. Mais soudain ses traits se cristallisaient, un nuage cuivré passait sur son front, ses mains se retiraient confuses. C’est qu’un regard de Mme Herbeau, parti, comme une flèche, de la table de jeu, avait traversé le salon et frappé Aristide au cœur. Le reste de la soirée, le docteur était triste et muet. On le voyait errer, comme une chauve-souris, autour des parties de boston, insensible aux agaceries des femmes, morne, inquiet, et se crispant douloureusement aux approches de l’orage qu’il entendait gronder à l’horizon. L’orage éclatait au retour. Auprès d’Adélaïde, les transports d’Othello, la jalousie d’Hermione, n’eussent été que fureur de ramier et colère de gazelle. C’étaient toute la nuit des cris, des larmes, des sanglots, des tonnerres mêlés de pluie et de grêle à renverser des chênes druidiques ; comme le roseau, Aristide ployait la tête, attendant, pour la relever, qu’un rayon de soleil vînt rendre un coin d’azur au ciel.
De ces scènes déplorables, qui ne se renouvelaient que trop souvent, le docteur avait retiré je ne sais quelle outrecuidance juvénile, dont il ne se rendait pas bien compte à lui-même, mais qui n’en était pas moins réelle. À force de s’entendre déclarer coupable, le bon docteur en était arrivé à douter de son innocence, à sentir je ne sais quelle velléité de fatuité posthume se glisser dans son cœur et se loger sous sa perruque. Il finit par interpréter la jalousie de Mme Herbeau en faveur de ses agréments personnels, et sa vanité, fleur hivernale, éclose sous les transports jaloux d’Adélaïde, grandit au milieu des orages, comme ces violiers qu’a semés la tempête et qui croissent sur les ruines, battus des vents et de la tourmente. Hélas ! il la caressait avec amour, cette fleur épanouie sur ses rameaux jaunissants, et ne prévoyait pas qu’elle dût un jour attirer la foudre sur l’arbre de ses prospérités !
Adélaïde était donc la plaie du docteur, l’ombre de son soleil, l’eau qui trempait son vin, le rugueux revers de sa médaille d’or. Mais quelle existence n’a pas un mal secret qui la ronge ? La plus belle rose cache un ver destructeur au fond de son calice, disait à ce propos un poète de Saint-Léonard. Au reste, le docteur puisait aux réalités de la vie des consolations beaucoup plus positives que celles qu’auraient pu lui offrir toutes les muscs limousines. Il avait fait de son jonc à pomme ciselée un véritable sceptre, qui régnait sans partage sur dix lieues à la ronde, et, grâce aux contributions qu’il levait tous les ans sur la santé de ses sujets, il préparait à ses vieux jours cette médiocrité dorée qu’avait chantée son cher Horace. Déjà sa maison s’élevait, blanche et coquette, sur la place des Récollets, dominant les riches prairies, les champs baignés par la Vienne, et les fabriques de porcelaine semées au pied du

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