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Description

Pierre-Jean Massoni, réputé pour sa force, son sang-froid et son caractère ombrageux, accepte d'aider la famille Grimaldi dans sa vendetta contre le meurtrier de l'un des siens. Pour mieux piéger le criminel et permettre son arrestation, Massoni gagne sa confiance, allant jusqu'à l'accompagner dans ses méfaits. C'est ainsi qu'il est lui-même arrêté. Per­suadé que la famille Grimaldi témoignera en sa faveur, Massoni est serein. Mais voilà que les Grimaldi l'abandonnent et l'accablent devant le juge. Cinq ans plus tard, de retour en Corse après avoir purgé sa peine au bagne, il prend le maquis afin d'assouvir sa vengeance contre ceux qui l'ont trahi, et devient l'un des plus redoutables bandits d'honneur corses du milieu du XIXe siècle. Mais la vendetta appelle la vendetta… Fleuve de sang est la transposition en roman d'une histoire vraie.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 29 octobre 2013
Nombre de lectures 93
EAN13 9782365752107
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0049€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Jean-Baptiste Marcaggi


Fleuve de sang

Histoire d’une vendetta corse






On a flétri ou exalté outre mesure les bandits corses, parce qu’on ne s’était pas donné la peine de les pénétrer. À part la magistrale esquisse de Prosper Mérimée, Colomba, il n’a été publié sur eux rien d’à peu près exact.
Pour bien comprendre la Corse, cette cuve de passions bouillantes, il fallait avoir l’âme corse et l’indépendance d’esprit nécessaire pour oser dire toute la vérité.
Dans cette sombre, véridique, impartiale monographie d’une Vendetta, on aura comme un microcosme des mœurs insulaires. On y verra que les bandits corses ne sont ni des héros, ni de méprisables criminels, mais des malheureux sur qui pèse une terrible fatalité historique.
Je me suis imposé, après mûre réflexion, le douloureux devoir de présenter à mes compatriotes ce raccourci de leurs mœurs sanguinaires. Ils s’y retrouveront en des attitudes sauvages, odieuses, mais j’estime que c’est ardemment aimer son pays que de mettre à nu les ulcères et les plaies qui l’épuisent, le tuent dans ses forces vives.


J.-B. M.
Ajaccio, avril 1896.


Se il sole ti vede
Mio piombo ti tocca.

(Vieux proverbe corse.)


Première partie


I. Un village corse en 1840

Au mois d’avril 1840, les habitants de Marignana virent, avec inquiétude, Pierre-Jean Massoni rentrer dans son village natal. On chuchotait, tout bas, son aventure : il était gendarme, en résidence à Sainte-Lucie de Tallano. Sa femme, à la suite de papotages insignifiants, avait eu une vive altercation avec la femme du maréchal des logis. Celui-ci fit retomber sur Massoni sa mauvaise humeur. Il lui adressa, à diverses reprises, des réprimandes publiques, injustes. Massoni était nerveux et bouillant. Il patienta, patienta, puis, un beau jour, hors de lui, il envoya à son chef un coup de fusil qui lui emporta le bout de l’oreille gauche. On le garda deux mois en prison préventive. Il fut déféré devant un conseil de guerre, et, comme de nombreuses circonstances atténuantes plaidaient en sa faveur, comme il avait été, jusqu’à ce jour, un serviteur irréprochable, on se borna à le rayer des cadres de la gendarmerie. On craignait, au surplus, qu’une peine afflictive ne jetât cet homme dans le maquis et n’en fît un criminel dangereux.
De terribles préventions, en effet, pesaient sur Massoni. Il avait la haute taille, l’ossature puissante d’un athlète, et dans sa virile figure brune, encadrée de barbe noire, brillaient deux yeux durs, au regard froid. Dans les relations ordinaires de la vie il avait le cœur le plus chaud qu’on pût trouver : il était serviteur zélé, excellent camarade, ami solide ; mais, après boire, à des minutes de colère, sa figure blêmissait, ses yeux devenaient troubles, et un tremblement nerveux le secouait de la tête aux pieds. N’étant plus maître de lui, il avait, alors, des emportements de bête furieuse. Sa main pesante s’abattait, formidable, autour de lui, et il cognait en dément. Sa voix surtout était singulière : une voix rauque, aux durs éclats, qui restait dans l’oreille, une fois entendue, comme quelque chose de bestial.
À Marignana on avait pour Massoni, outre le respect vague qu’impose, dans le peuple, l’extraordinaire force physique, l’appréhension que causaient ses précédents de jeunesse. On se rappelait les actes de cruauté de son adolescence batailleuse ; on se rappelait surtout le coup de pistolet qu’il avait tiré, à dix-neuf ans, sur un brave homme de quarante-cinq ans, à la suite d’une futile discussion au jeu, et chacun sentait, étant données ses dispositions d’esprit, qu’il convenait de le ménager.
On s’empressa donc autour de Massoni dès son arrivée. Les parents, les amis, les simples connaissances lui firent fête. On donna un vin chaud en son honneur, et tous, par des paroles aimables, l’engagèrent à prendre patience. Massoni ne cachait pas son ressentiment.
– Le lâche ! le lâche ! s’écriait-il, se laisser dominer par une femme ! Obéir aux caprices d’une femme ! Ceux qui se laissent commander par des femmes ne sont pas des hommes ! Il ne faudrait pas que ce misérable arrive à la portée de ma carabine !... Je lui montrerais de quelle pâte sont faits les vrais hommes !
Aussitôt installé, il se mit au travail. Il acheta des outils de cultivateur et commença le défrichage d’un bout de maquis, naturellement arrosé, pour le transformer en jardin potager.
Marignana n’est guère modifié depuis cette époque, sauf que des routes carrossables le mettent en communication avec les villages voisins, Ota, Cristinacce, Evisa, etc., et que sa population s’est élevée de 800 à 1 200 habitants. Il se compose d’une agglomération, de maisonnettes brunes et basses, en granit de terre argileuse, accrochées au flanc du mont Sant’Angelo en pleine châtaigneraie. Il surplombe une étroite vallée, encaissée dans de hautes montagnes tourmentées, qui barrent l’horizon de tous côtés. À droite, d’imposantes masses grises et nues, où, sur les crêtes, grimpe, en fines hachures, la forêt d’Aïtone. En face, la gorge de Porto, sombre, aux déchiquetures livides, qu’ensanglante la rouge ossature d’Ota et qu’étrangle l’éperon sinistre de la Spelunca. À gauche, l’énorme bloc granitique, polychrome, du Capo dei Signori, et des coteaux abrupts, dentelés, où des bouquets d’arbres émergent d’un fouillis de hautes broussailles.
À trois cents mètres de Marignana se trouve un petit hameau, Chidazzo, cinq ou six maisons côte à côte, au bord de la route et séparées du village par un pli du vallon.
Il se dégage de ces coteaux pelés, de ces masses sombres, une impression d’accablement. Le cercle dur de ces montagnes, empêchant le regard de s’étendre, force l’âme à se replier sur elle-même. Et comme le canton d’Evisa, aujourd’hui sillonné de routes, n’avait, à l’époque, que de tortueux sentiers muletiers, les habitants de Marignana, sans relations avec le monde extérieur, se trouvaient étroitement bloqués dans leur humble village.
Ils menaient et ils mènent encore une existence primitive et patriarcale. La plupart d’entre eux étaient bergers ; chaque famille possédait un lopin de terre, quelques plants de châtaigniers, et, en outre, on avait le droit de pacage sur de vastes étendues de biens communaux, où chacun devenait propriétaire des arbres qu’il y plantait. Ils vivaient pauvrement, mais sans effort, la nature pourvoyant à leurs premiers besoins. Vers la mi-novembre, ils se livraient à la cueillette des châtaignes dans les forêts qui entourent le village. On avait ainsi de la farine de châtaignes, de quoi faire la polenta, c’est-à-dire des provisions pour la moitié de l’année. Chaque famine avait, en outre, engraissé un, deux, ou trois porcs, qu’on avait laissé pâturer en liberté dans le maquis et les chênaies. Ils les tuaient à la Noël, et les femmes fabriquaient la charcuterie : figatelli, lonzi, jambon, saucissons.
Au mois de janvier, aux premiers froids, quand la neige s’amoncelle sur les cimes d’Aïtone, ils se claquemuraient dans leurs étroites maisons, et passaient les longues journées d’hiver au focone, large pièce où des feux énormes flambaient sur le sol en terre battue, tandis que les châtaignes séchaient, lentement, disposées en couches épaisses, sur le plafond à claire-voie.
Déjà les bergers étaient descendus avec leurs troupeaux à la plage, c’est-à-dire dans la chaude vallée de Revenda, au bord de la mer, tout près de Cargèse. Avec eux avaient émigré quelques paysans qui ne répugnaient pas trop au travail de la terre. Ils labouraient et faisaient les semailles de blé et d’orge.
Les vieilles femmes, les enfants, les vieux restés au logis, passaient les soirées d’hiver à tisser le pelone, drap rude en poil de chèvre, et la toile pour le linge.
Ils vivaient ainsi entre eux, étrangers aux bruits, aux agitations du dehors. Pendant les veillées, au focone, on racontait les fole, les légendes, les histoires de mazzeri, de revenants ; on disait les prouesses des bandits énergiques et fiers, et on chantait les lamenti, cantilènes tristes, monotones.
Les hommes se livraient aussi, souvent, à d’ardentes parties de scopa, jeu de ruse, plein de subtilités. Ils ne rompaient cette vie monotone et silencieuse que pour aller à la pêche aux truites, très abondantes dans les torrents glacés qui grondent dans les environs de Marignana et pour aller à la chasse. Aux premiers froids, les merles arrivaient en tumultueux essaims. Ils les prenaient en tas, au lacet. Le gibier à poil et à plume pullulait également dans les taillis. L’existence matérielle était donc assurée à peu d’efforts. Leur ardent désir, leur unique ambition à tous, était d’avoir un fusil de

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