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Figures et choses qui passaient , livre ebook

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Description

FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENTPierre LotiCollection« Les classiques YouScribe »Faites comme Pierre Loti,publiez vos textes sur YouScribeYouScribe vous permet de publier vos écrits pour les partager et les vendre.C’est simple et gratuit.Suivez-nous sur : ISBN 978-2-8206-0674-7PASSAGE D'ENFANT5 décembre 1894.Ce que je vais écrire est pour ceux qui, dans les cimetières, contemplant quelque fosse à peine fermée que lespremiers bouquets blancs recouvrent encore, se sont sentis tenaillés jusqu'au fond et déchirés, au souvenir depetits yeux candides, éteints là sous la terre affreuse…Oh ! l'énigme déroutante et sombre, que la mort des petits enfants !… Pourquoi ceux-là, au lieu de nous, quiavons fini et qui, si volontiers, accepterions de partir ?… Ou plutôt, pourquoi étaient-ils venus, alors, puisqu'ilsdevaient s'en retourner si vite après avoir subi l'inique châtiment d'une agonie ?… Devant leurs tombes blanches,notre raison et notre cœur se débattent, en détresse révoltée, au milieu de ténèbres…* * * Le petit être délicieux, dont je voudrais prolonger un peu la mémoire en parlant de lui, était le fils unique deSylvestre, – un domestique à nous qui est devenu, après dix années, presque quelqu'un de la famille.Il n'avait vu que deux fois les étés de la terre. Ses cheveux de soie jaune, comme on en met aux poupées, separtageaient en drôles de petites mèches, rebelles aux coiffures. Son teint était comme celui des roses de Bengale,ses traits comme ...

Informations

Publié par
Date de parution 30 août 2011
Nombre de lectures 189
EAN13 9782820606747
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Figures et choses qui passaient
Pierre Loti
Collection « Les classiques YouScribe »
Faitescomme Pierre Loti, publiez vos textes sur YouScribe
YouScribevous permet de publier vos écrits pour les partager et les vendre. C’est simple et gratuit.
Suivez-noussur :

ISBN 978-2-8206-0674-7
PASSAGE D'ENFANT
5 décembre 1894.
Ce que je vais écrire est pour ceux qui, dans les cimetières, contemplant quelque fosse à peine fermée que les premiers bouquets blancs recouvrent encore, se sont sentis tenaillés jusqu'au fond et déchirés, au souvenir de petits yeux candides, éteints là sous la terre affreuse…
Oh ! l'énigme déroutante et sombre, que la mort des petits enfants !… Pourquoi ceux-là, au lieu de nous, qui avons fini et qui, si volontiers, accepterions de partir ?… Ou plutôt, pourquoi étaient-ils venus, alors, puisqu'ils devaient s'en retourner si vite après avoir subi l'inique châtiment d'une agonie ?… Devant leurs tombes blanches, notre raison et notre cœur se débattent, en détresse révoltée, au milieu de ténèbres…
***

Le petit être délicieux, dont je voudrais prolonger un peu la mémoire en parlant de lui, était le fils unique de Sylvestre, – un domestique à nous qui est devenu, après dix années, presque quelqu'un de la famille.
Il n'avait vu que deux fois les étés de la terre. Ses cheveux de soie jaune, comme on en met aux poupées, se partageaient en drôles de petites mèches, rebelles aux coiffures. Son teint était comme celui des roses de Bengale, ses traits comme ceux des anges ; il avait une petite bouche ouverte, au-dessus d'un menton un peu rentrant qui lui donnait une naïveté adorable. D'ailleurs, le plus joyeux des innocents bébés, tout au bonheur nouveau d'exister, de respirer, de se mouvoir ; plein de vie et de santé fraîche ; potelé, musclé comme les Amours païens.
Mais son charme surtout était dans ses yeux, de grands yeux bleus assez enfoncés sous l'arcade du front, des yeux de candeur, de confiance et aussi de continuel étonnement devant toutes les choses de ce monde…
***

A Paris, ce matin gris de décembre, dans une chambre d'hôtel quelconque, sans nouvelles depuis quatre jours, arrivant d'un voyage du Nord, j'ouvre au hasard une de mes lettres prises à la poste restante. – Et elle commence ainsi : « Hier au soir, à huit heures, cet amour de petit Roger mourait dans d'affreuses souffrances. Nous le pleurons tous, et Sylvestre fait une pitié profonde… »
… D'abord, je tourne sur place et je marche, vite, comme sous la poussée et l'exaspération d'une douleur physique… Ensuite, je reprends la lettre, pour continuer de savoir : c'est le croup, qui l'a emporté en quelques heures, au milieu de l'affolement de ceux qui le soignaient…
Je marche encore, détaillant sans savoir pourquoi les objets, les laideurs de cette chambre, repoussant du pied des choses qui m'entravent pour passer, – le temps de bien comprendre l'inexorable réalité de ce que je viens de lire, et puis, tout à coup, un nuage, je n'y vois plus – et je pleure…
L'idée ne m'était jamais venue que ce petit Roger pouvait mourir… Et puis, non, je ne croyais pas qu'il avait pris tant de place en moi, ce petit-là, je ne pouvais pas croire que je l'aimais tant !… Est-ce qu'on sait d'ailleurs pourquoi on aime tel petit être qui ne vous est rien, plutôt que tel autre qui vous touche de plus près : c'est quelque chose qui va des yeux dans les yeux, qui vient de la toute petite âme candide et neuve, pour pénétrer doucement jusqu'au fond de la vôtre, lassée et morne…
***

Dans ce même courrier, une dépêche, qui attendait aussi depuis deux jours à la poste restante : « Je suis dans la peine. Notre petit Roger mort. SYLVESTRE. »
Maintenant je regarde les dates. Tout cela est déjà d'avant-hier ! Donc, on l'emportera au cimetière ce soir, et il est trop tard, je n'ai aucune possibilité d'arriver, aucun moyen humain de revoir la chère petite figure, même rigide et pâlie…
***

Roger Couëc, c'était le titre qu'il se donnait à lui-même quand on lui demandait : « Comment t'appelles-tu ? » (Couëc, une abréviation à lui du nom de son père, qui est un nom de Bretagne aux rudes consonances de granit.) Quand il prononçait ce Couëc, il était comique si gentiment, qu'on le lui faisait toujours redire – et, de retrouver aujourd'hui ce pauvre petit mot enfantin, de le réentendre en souvenir, me fait mal affreusement.
***

Ici, à Paris, où je devais m'arrêter, j'avais mille choses à faire, tant de rendez-vous arrangés ; des amis comptaient sur moi pour régler des questions importantes… Rien de tout cela n'existe plus ; sans seulement m'inquiéter de les avertir, je veux au plus vite m'en aller, rentrer chez moi, dans ma maison où pourtant va manquer pour toujours cette petite fleur qui était Roger Couëc.
Mais je n'ai de train possible pour m'emmener que ce soir et, pendant tout un long jour désolé, il va falloir attendre dans cette chambre, ou bien errer dans les rues ; au milieu d'ambiances indifférentes ou hostiles, être sombre et seul, en révolte outrée et sans espoir contre la cruauté stupide de la mort, qui ferme de tels petits yeux, qui fauche de tels petits anges pour les coucher dans son charnier…
***

« Je suis dans la peine. Notre petit Roger mort. » Tandis que les heures suivent leur marche lente, je fais comme une revue de cette existence de deux étés – chaque instant qui vient, après la stupeur première, martelant en moi plus profondément la notion que c'est à tout jamais fini…
Oh ! sa petite voix dans la cour de notre maison quand je passais devant le logis de ses parents et qu'il voulait me suivre : « Messieu ! messieu ! » (Pour lui, monsieur était mon nom.) Et ensuite son petit trottinement joyeux derrière moi, pour me rejoindre… Fini et glacé, tout cela !…
En souvenir, il me réapparaît surtout avec une certaine robe de molleton rose, qui fut son costume de tous les jours pendant cette fin de saison, et une cravate « La Vallière » blanche, brodée à chaque bout d'une fleur chinoise, qu'il portait généralement sens devant derrière, la rosette dans le dos, sous les petites mèches de ses cheveux jaunes… Mon Dieu, voici que cela me déchire le cœur à me faire pleurer encore, de penser à cette petite cravate tournée à rebours, retombant sur le dos de cette robe rose…
***

Il était très vif, ce petit Roger, et cependant il ne se mettait jamais dans de méchantes colères, comme tant d'autres enfants ; quand on le contrariait, en l'empêchant d'aller patauger dans l'eau ou en lui retirant des mains quelque objet qu'il aurait brisé, il jetait de grands cris et pleurait de grosses larmes ; mais c'était du désespoir seulement, avec un air de dire : « Est-il possible qu'on soit si injuste pour moi ? est-il possible qu'il m'arrive des malheurs pareils ? » Alors, il était si adorable qu'on lui cédait toujours. Et à présent, on donnerait des jours de la vie pour ne lui avoir jamais causé même ces petits chagrins-là.
Parfois, quand il croyait avoir quelque chose de bien important à faire et qu'on voulait l'arrêter au passage, il vous regardait avec un sérieux impayable, en vous repoussant du bras sans rien dire les sourcils froncés, et il continuait son chemin ; – les chats, à certaines heures, affectent de ces gravités drôles et charmantes, quand ils se rendent empressés quelque part, trop occupés pour répondre à votre appel.
***

Il avait des yeux, ce Roger, des yeux qui n'étaient pas de la terre, qui souriaient d'habitude avec une petite joie confiante, mais qui, par instants furtifs, regardaient trop profond. Bien que tout en lui respirât la vie, l'insouciant bonheur de croître et de rire, il avait des yeux, quand on y repense, qui semblaient interroger, implorer, s'inquiéter de quelque lendemain noir…
Et ce sont ceux-là qu'elle va choisir, la vieille Faucheuse implacable et imbécile, pour les jeter dans ses trous de cimetière !…
***

Le lendemain 6 décembre, après une nuit de voyage, j'arrive chez moi, au lever d'un sinistre jour d'hiver. Dans ma chambre, je trouve le pauvre Sylvestre allumant mon feu. Avec des sanglots qui tout de suite lui viennent, il me dit cette simple et enfantine phrase, résumant tout : « J'ai perdu mon petit Roger. » Et là, dans cette chambre glacée encore, éclairée par un commencement de jour et par une la

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