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Feu Mathias Pascal , livre ebook

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Description

Mathias, garçon timoré, vit en province : il abandonne le foyer conjugal après une querelle avec sa femme et sa belle-mère et se rend à Montecarlo. Là, il gagne au jeu plusieurs dizaines de milliers de lires. En lisant les faits divers, il apprend qu'on le croit mort, suite à la fausse identification du cadavre d'un désespéré, qui s'est jeté dans le puits de Mathias. Cette étrange situation lui suggère de faire croire à sa mort véritable et de tenter de commencer une vie nouvelle. Feu Mathias Pascal prend alors le nom d'Adrien Meis. Il s'installe à Rome dans une pension de famille, tenue par Anselme Paleari et sa fille Adrienne, mais dirigée en fait par un dangereux individu, Terence Papiano, veuf d'une seconde fille de Paleari. Dans la maison vivent deux autres personnages : Scipio, le frère de Terence, à demi épileptique, et voleur, ainsi que Silvia Caporale, professeur de musique, victime de Papiano, mais que le maître de céans, fanatique de spiritisme, estime pour ses éminentes qualités de médium. Tels sont les personnages qui recréent autour de Mathias Pascal la vie de société qu'il avait pensé fuir à jamais. La vie quotidienne recommence, avec ses petits événements, ses aventures agréables ou désagréables, sans oublier l'humble amour dont la pauvre Adrienne entoure le fugitif. Mathias est partagé entre la crainte de voir se découvrir sa situation équivoque et le besoin de se sentir vivre en se liant à ses semblables par un nouveau réseau d'intérêts et de sentiments...

Informations

Publié par
Date de parution 30 août 2011
Nombre de lectures 97
EAN13 9782820608864
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Feu Mathias Pascal
Luigi Pirandello
1904
Collection « Les classiques YouScribe »
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Suivez-noussur :

ISBN 978-2-8206-0886-4
Chapitre 1 AVANT-PROPOS

Une des rares choses, peut-être même la seule dont je fusse biencertain, était celle-ci : je m’appelais Mathias Pascal. Etj’en tirais parti. Chaque fois que quelqu’un perdait manifestementle sens commun, au point de venir me trouver pour un conseil, jehaussais les épaules, je fermais les yeux à demi et je luirépondais :
– Je m’appelle Mathias Pascal.
– Merci, mon ami. Cela, je le sais.
– Et cela te semble peu de chose ?
Cela n’était pas grand-chose, à vrai dire, même à mon avis. Maisj’ignorais alors ce que signifiait le fait de ne pas même savoircela, c’est-à-dire de ne plus pouvoir répondre, comme auparavant, àl’occasion :
– Je m’appelle Mathias Pascal.
Il se trouvera bien quelqu’un pour me plaindre (cela coûte sipeu) en imaginant l’atroce détresse d’un malheureux auquel ilarrive, à un certain moment, de découvrir qu’il n’a ni père nimère. On pourra alors s’indigner (cela coûte encore moins) de lacorruption des mœurs, et des vices, et de la tristesse des temps,qui peuvent occasionner tant de maux à un pauvre innocent.
Eh bien ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je pourraisexposer ici, en effet, dans un arbre généalogique, l’origine et ladescendance de ma famille et démontrer que j’ai connu non seulementmon père et ma mère, mais encore mes aïeux.
Et alors ?
Voilà : mon cas est étrange et différent au plus hautpoint ; si différent et si étrange que je vais leraconter.
Je fus, pendant environ deux ans, chasseur de rats ou gardien delivres, je ne sais plus au juste, dans la bibliothèque qu’uncertain monsignor Boccamazza, en 1803, légua par testament à notrecommune. Évidemment ce monsignor devait connaître assez mall’esprit et les aptitudes de ses concitoyens, ou peut-êtreespérait-il que son legs, avec le temps et la commodité, allumeraitdans leur âme l’amour de l’étude. Jusqu’à présent, je puis enrendre témoignage, rien ne s’est allumé, et je le dis à la louangede ses concitoyens. Ce don fit même naître si peu de reconnaissancepour Boccamazza que la commune alla jusqu’à refuser de lui érigerun simple buste, et quant aux livres, elle les laissa des années etdes années entassés dans un magasin vaste et humide, d’où elle lestira ensuite, jugez un peu dans quel état ! pour les logerdans la petite église solitaire de Santa-Maria-Liberale,désaffectée je ne sais pour quelle raison. Là, elle les confia sansaucun discernement, à titre de bénéfice et comme sinécure, àquelque fainéant bien protégé, qui, pour deux lires par jour,surmonterait le dégoût d’endurer pendant quelques heures leurrelent de moisi et de vieillerie.
C’est le sort qui m’échut à mon tour, et, dès le premier jour,je conçus une si piètre estime des livres, imprimés ou manuscrits(comme d’aucuns, fort antiques, de notre bibliothèque), quemaintenant je ne me serais jamais, au grand jamais, mis à écriresi, comme je l’ai dit, je n’estimais mon cas véritablement étrangeet fait pour servir d’enseignement à quelque lecteur curieux, quipar aventure, réalisant enfin l’antique espérance de cette bonneâme de monsignor Boccamazza, mettrait les pieds dans cettebibliothèque, à laquelle je lègue le présent manuscrit, à chargepourtant de ne le laisser ouvrir par personne moins de cinquanteans après mon troisième, ultime et définitif décès.
Car, pour le moment (et Dieu sait combien il m’en chaut !),je suis mort, oui, déjà deux fois, mais la première par erreur, etla seconde… vous allez voir.
Chapitre 2 DEUXIÈME AVANT-PROPOS (PHILOSOPHIQUE) EN MANIÈRE D’EXCUSE

L’idée ou plutôt le conseil d’écrire m’est venu de mon révérendami don Eligio Pellegrinotto, qui a présentement en garde leslivres de Boccamazza, et auquel je confierai ce manuscrit à peineterminé, s’il l’est jamais.
Je l’écris ici, dans la petite église désaffectée, sous lalumière qui me vient de la lanterne, là-haut, de la coupole ;ici, dans l’abside réservée au bibliothécaire et entourée d’uneclôture basse en bois, à colonnettes, tandis que don Eligios’ébroue sous le fardeau, qu’il a héroïquement assumé, de mettre unpeu d’ordre dans cette véritable babylone de livres. Je crains fortqu’il n’en vienne jamais à bout.
Maints livres curieux et plaisants ont été ainsi pêchés sur lesrayons de la bibliothèque par don Eligio Pellegrinotto, grimpé toutle long du jour sur une échelle de lampiste. Chaque fois qu’il entrouve un, il le lance d’en haut, élégamment, sur la grande tablequi est au milieu ; la petite église en retentit ; unnuage de poussière s’élève, d’où deux ou trois araignées s’enfuientépouvantées ; j’accours de l’abside, enjambant labalustrade ; je donne d’abord, avec le livre lui-même, lachasse aux araignées tout par la grande table poudreuse, puis jel’ouvre et je me mets à le parcourir.
Ainsi, peu à peu, j’ai pris goût à semblable lecture. À présent,don Eligio me dit que mon livre devrait être conduit sur le modèlede ceux qu’il va dénichant dans la bibliothèque.
Tout suant et poussiéreux, mon révérend ami descend de l’échelleet vient prendre une gorgée d’air dans le jardinet, qu’il a trouvémoyen d’improviser ici, derrière l’abside, protégé tout à l’entourpar des palissades et des grillages.
Eh bien ! en vertu de l’étrangeté de mon cas, je parleraide moi, mais le plus brièvement qu’il me sera possible,c’est-à-dire en me bornant à donner les renseignements quej’estimerai nécessaires.
Quelques-uns d’entre eux, certes, ne me font guèrehonneur ; mais je me trouve maintenant dans une condition siexceptionnelle que je puis me considérer comme déjà hors de la vie,donc sans obligations et sans scrupules d’aucune sorte.
Commençons.
Chapitre 3 LA MAISON ET LA TAUPE

Je me suis trop hâté de dire, au début, que j’avais connu monpère. Je ne l’ai pas connu. J’avais quatre ans et demi quand ilmourut. Étant allé sur une de ses balancelles, en Corse, pourcertain négoce qu’il y faisait, il y mourut d’une fièvrepernicieuse, à trente-huit ans. Il laissait toutefois dansl’aisance sa femme et ses deux fils : Mathias (ce serait moi,et ce fut moi) et Robert, mon aîné de deux ans.
Jusqu’à ces derniers temps vivait, tout près d’ici, sur la plagedéserte, un très vieux pêcheur, qui fut matelot dans sa jeunessesur la balancelle de mon père. Il n’était pas du pays et on ne sutjamais de quel pays il était : il se faisait appeler d’undrôle de surnom dont l’avaient sans doute affublé autrefois lesmariniers d’Abruzze et d’Otrante : Giaracannà . Ilpossédait une petite barque, des nasses et des filets, et, depuisplus de trente ans, pratiquait la pêche sur ce coin de plagesolitaire où il s’était construit avec quelques roches une espècede tanière, dans laquelle il dormait la nuit, comme une bêteheureuse, sans amours, sans pensées et sans peur. Les jours de ventet de mauvaise mer, il restait assis devant sa tanière, ses piedsdéchaussés enfouis dans le sable, les coudes sur les genoux, latête entre les mains ; il regardait les flots de ses yeuxverdâtres et injectés de sang, et fumait une pipe presque sanstuyau, délicieusement culottée.
C’est dans une de ces journées que j’allai le trouver, pourparler de mon père avec lui. Je dus faire mille efforts pour mefaire entendre. Heureux homme, qui, par surcroît, étaitsourd !
Je le vois encore devant moi, dans sa vieille chemise touterapiécée, coiffé d’une espèce de chapeau qui avait perdu touteforme et toute couleur et avait fini par ne plus faire qu’un avecla tête qui le portait ; une fière tête, au visage brûlé parle soleil et les embruns, encadré par une barbe courte, épaisse etblanche, comme l’écume des vagues.
– Ah ! Fils de Gian Luca, c’est toi ?
Il me toisa de la tête aux pieds, puis souleva d’une main sonchapeau et se gratta le chef.
– Tu veux rire ? Car Gian Luca, d’un coup de poing,terrassait un brave taureau.
Et il me raconta, à sa façon, en de rudes phrases incisives etavec des gestes violents, une aventure de mon père, à Nice, avecquelques marins anglais à moitié ivres.
– Et que penses-tu, lui demandai-je alors, de ce capitaineanglais et de son chien, dont quelques vieux s’obstinent encore àparler, là, au pays ?
Giaracannà hocha le corps tout entier, dédaigneusement, puis sefrappa vigoureusement la poitrine, plusieurs fois, de ses paumesénormes :
– Il a tout fait, avec celui-là, Gian Luca !
Quelques vieillards du

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