Demain, dès l aube…
57 pages
Français

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Demain, dès l'aube… , livre ebook

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Description

Guernesey, 1862-63. Depuis sept ans, la vie tranquille de cette île anglo-normande est transformée par l’arrivée de nombreux Français, proscrits par Napoléon III pour avoir protesté contre le coup d’état qui avait confisqué la république. Et du plus célèbre d’entre eux, Victor Hugo.
Nell, fille d’un modeste cultivateur local, rêve vaguement d’une vie autre, plus exaltante. Le contact avec les proscrits, la famille Hugo et la littérature lui permettra-t-il d’échapper à la tyrannie de son père et de se forger un avenir ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 octobre 2021
Nombre de lectures 18
EAN13 9782312087030
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Demain , dès l’aube…
Michèle Simonsen
Demain , dès l’aube…
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08703-0
Chapitre 1
Nell caressa la tête de la Rousse et plongea son regard dans les grands yeux éteints.
« Un peu de courage, ma belle. Ce sera bientôt fini. »
Mais la pauvre bête s’affala dans la paille, trop épuisée pour mettre bas.
Le père jura entre ses dents :
« Misère ! On va perdre et la mère et le veau ! Nell, tu vas tout de suite aller à Saint-Pierre chercher Maître Leprévost. Tu lui porteras un panier de pommes. Et ne t’avise pas d’aller vadrouiller sur le port. Avec tous ces proscrits qui rôdent… »
Malgré l’état inquiétant de la Rousse, Nell sourit de plaisir. Elle n’avait pas souvent l’occasion de quitter la ferme.
Elle ôta son tablier, alla chercher son châle et prit d’un pas rapide le sentier bordé d’ajoncs qui la mena au chemin des Traudes . Là , elle respira. Le père ne pourrait plus la rappeler, même s’il changeait d’avis.
Il faisait frais à cette heure matinale, malgré le printemps précoce. Une fois franchie George Road, le parfum sucré des ajoncs fit place à l’odeur exaltante de la mer. Nell se hâta vers la côte et s’engagea sur le chemin de crête qui surplombait la mer. Saint-Pierre Port était à cinq bons kilomètres. Si elle pressait le pas, elle pourrait peut-être gagner un quart d’heure et aller se promener dans la vieille ville après la visite au vétérinaire. Nell aurait donné cher pour pouvoir travailler à la ville, comme certaines de ses camarades. Mais le père avait bien besoin d’elle à la ferme et leurs quelques vaches et leurs pommiers ne leur permettaient pas d’engager une servante.
Nell respira à pleins poumons le vent du large. Elle semblait revivre après les heures passées à l’étable avec la Rousse malade. Elle scruta l’horizon, essayant vainement d’apercevoir les côtes de France.
La France ! Elle n’y était allée qu’une fois, il y avait bien longtemps, au mariage de sa tante, maîtresse d’école à Granville . Le père n’avait eu que mépris pour le minuscule jardin de la tante, mais Nell avait gardé un souvenir ébloui des livres – au moins une douzaine ! – qui ornaient le dessus de la commode, avec leurs reliures de cuir, leur odeur de colle, leurs pages de garde chamarrées… Tante Amélie l’avait invitée à revenir la voir, mais le père avait fait la sourde oreille, et Nell n’avait jamais osé lui en reparler.
Le vétérinaire n’était pas chez lui. Nell laissa un message et le panier de pommes à sa servante. Elle avait encore quelque temps devant elle et au lieu de rebrousser chemin, elle continua vers la ville.
Peut-être qu’Emma serait dans son jardin, et qu’elle pourrait échanger quelques mots avec elle ? Le père lui avait défendu de revoir son amie d’enfance, depuis que celle-ci avait épousé un proscrit, autrement dit un malfaiteur. Nell n’avait pas osé protester. Pourtant, Emma semblait bien s’entendre avec son Joseph, et la plupart des gens de Guernesey avaient de la sympathie pour les proscrits, qui payaient de l’exil leur courageuse opposition à la tyrannie. Mais le père n’en démordait pas : les proscrits étaient des gens sans foi ni loi, des séditieux qui n’allaient pas à l’église.
Emma n’était pas chez elle. Déçue , Nell porta son regard vers le large. Un navire approchait. Venait -il de Cherbourg , ou de Southampton ? Une foule nombreuse attendait sur le quai, attirant Nell comme un aimant. Une envie irrésistible la prit de voir de près les passagers qui débarquaient, de respirer l’atmospère de France ou d’Angleterre qui les nimbait. Sans réfléchir, elle releva sa jupe et descendit vers le quai.
Le vaisseau venait de contourner Castle Pier et était entré dans le port. Déjà les passagers descendaient par des échelles de corde dans les barques qui les amèneraient à quai. La place était noire de monde : bourgeois bien mis venus accueillir leur famille, commerçants attendant leurs provisions, gamins en guenille espérant une menue pièce, jeunes gars à l’étroit dans Guernesey, rêvant vaguement d’une vie autre, plus exaltante. Tous fixaient du regard le vaisseau et les barques.
Tous sauf un, qui se tenait un peu à l’écart, raide dans son costume à cravate blanche, indifférent au vent du large, et dont le regard perçant balayait lentement la foule : le vice-consul de France qui, disait-on, assistait à chaque départ et à chaque arrivée. Il était flanqué d’un homme à la barbe rousse.
La première barque arriva à quai. Un jeune homme sauta à terre, puis donna la main à une jeune femme vêtue d’un superbe manteau de voyage magenta. Nell ne pouvait en détacher son regard. Sous l’élégant chapeau, on devinait une épaisse chevelure d’un noir de jais. Le beau visage, très régulier, était empreint d’une expression frappante, difficile à déchiffrer : Amertume ? Détermination ? Colère ?
Le jeune homme aida sa compagne à mettre pied à terre et se chargea de son sac de voyage.
Sur leur passage, beaucoup soulevèrent leur chapeau.
Soudain, quelqu’un s’approcha de lui et lui donna l’accolade. Nell, que la foule avait poussée tout près, l’entendit lui glisser à l’oreille :
« Alexandre a été arrêté à Rennes. Réunion immédiate, là où tu sais. »
L’élégant passager s’arrêta, indécis, regarda sa compagne avec sollicitude, puis parcourut des yeux les gens qui l’entouraient. Son regard s’arrêta sur Nell :
« Mademoiselle, pourriez-vous porter le bagage de ma sœur et l’accompagner jusque chez nous, à Hauteville House ? » Et sans attendre la réponse, il lui mit une pièce dans la main et disparut dans la foule avec son camarade.
Hauteville House ! La belle demoiselle habitait Hauteville House, la maison du Proscrit, où les frères Mauger avaient travaillé pendant plus d’un an avec toute une équipe !
Interdite, Nell hésitait, quand la jeune femme lui tendit son sac de voyage en disant d’un ton brusque :
« Eh ! Bien, allons-y. Qu’attendez-vous ? »
Nell prit le bagage des mains de la belle demoiselle et se mit en marche, enivrée par son parfum. Elles traversèrent le quai. Les gens s’écartaient sur leur passage avec déférence.
En entrant dans Hauteville street, Nell s’enhardit :
« Vous venez de France, mademoiselle ? »
« Oui. »
« J’y suis allée, une fois. Chez ma tante, en Normandie. Ah ! C’est beau, la Normandie ! »
La demoiselle parut frissonner :
« La Normandie est une contrée maudite ! »
Puis elle reprit, plus doucement :
« Toi, tu es native de Guernesey ? »
« Hélas, oui. »
« Tu ne t’y plais pas, toi non plus ? Tu t’y sens en prison ? »
Nell s’arrêta, surprise. Ces quelques mots venaient d’exprimer ce qu’elle avait toujours ressenti sans jamais se l’avouer.
« Mais la France aussi est une prison, quand on a une famille tyrannique », reprit la demoiselle à mi voix.
Elles arrivèrent bientôt devant une imposante maison entourée d’un grand jardin soigneusement entretenu.
Une servante courut à leur rencontre :
« Bonjour, mademoiselle Adèle. Avez-vous fait bon voyage ? Mais où est monsieur Victor ? »
« Qui sait ? Il va là où il veut, lui. C’est un homme. »
Ainsi, la belle demoiselle s’appelait Adèle. Quel joli nom ! À la fois doux et vibrant.
La servante prit le bagage des mains de Nell sans un mot.
Mademoiselle Adèle traversa le jardin. Arrivée au perron, elle se retourna :
« Au fait, comment t’appelles-tu ? »
« Nell Letissier. »
« Eh ! Bien merci, Nell Letissier. »
Et elle disparut dans la belle maison.
La cloche de l’église Saint - Pierre réveilla Nell de son éblouissement. Il lui fallait maintenant se hâter, si elle voulait éviter une réprimande. Elle remonta la haute ville aussi vite que le permettaient les convenances, mais une fois sortie de Saint - Pierre Port , elle retroussa ses jupes et se mit à courir. Tout se mêlait dans sa tête : le message mystérieux sur une réunion secrète, la magnificence de la maison du Proscrit , la belle demoiselle et ses propos pleins de fureur rentrée.
Comme Nell arrivait au Petit Bois, un homme déboucha brusquement de derrière un arbre et la fit sursauter. Elle reconnut le rouquin qui accompagnait le consul de France sur le port. Il lui barra la route.
« Halte-là ! N’es-tu pas la fille de Thomas Letissier, tenant du domaine de Blanchelande, à la ferme des Loriots ? »
Nell le salua.
« Oui, pour vous servir. »
« Et maître Letissier sait-il que sa fille fréquente les proscrits ? »
« Je ne les fréquente pas ! »
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