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Celui du Bois Jacqueline , livre ebook

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Description

Le vieux Ricou est un sabotier Solognot. Il a soixante-cinq ans et il doit élever tout seul son petit-fils Fernand qui passera le certificat d'études l'an prochain. Le sabot, ça ne marche plus fort, les jeunes leur préfèrent les chaussures. Alors pour gagner sa croute et pour élever son petit-fils, le vieux Ricou, il s'adonne à un vieux vice qui lui a déjà valu des ennuis. Il fait la chauve-souris, la nuit, il pose des collets dans les buissons ou dans les brémailles qui bordent les taillis. Il fait le braco solognot, il n'est pas bien méchant, rien à voir avec ses bandes qui descendent de Paris en voiture depuis quelque temps pour braconner le gros gibier et qui n'hésitent pas à tirer sur les gardes... Mais poser des collets, ça vous vaut des ennemis...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 février 2015
Nombre de lectures 69
EAN13 9782365751933
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0049€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Gaston Chérau de l’Académie Goncourt Celui du Bois Jacqueline
I. Le château de Carmenère
– Domino ! Mme Vernon abattit vivement as et zéro. – À moi la partie ! C’était la troisième qu’elle gagnait. Son petit-fils frappa si fort du plat de la main sur la table que les dés sautèrent, tandis que M. de Fulbert lançait, en colère : – Yves ! Aussitôt, Mme de Fulbert s’interposa, mi-grondeuse, mi-souriante : – Yves, voyons ! Tu ne pourras donc jamais te guérir ? Sa grand-mère, Mme Vernon, se rejeta au fond de sa bergère et, considérant son petit-fils : – Je me demande de qui tu tiens ! Sans hésiter, il répondit : – De papa. – Tu es bien aimable ! dit M. de Fulbert, désarmé. – On ne ressemble pas à ses parents par les défauts, énonça Jacqueline paisiblement, sans lever les yeux de sa broderie. – Toi, ma chère sœur puînée, de quinze ans d’âge, tu es trop jeune pour discuter avec les grandes personnes ! – Les grandes personnes !... Mon cher frère aîné, ta moustache... – La moustache ? Ça ne se porte plus, et, depuis cette mode bénie, ajouta-t-il avec emphase, il n’y a, ma petite, aucune différence entre l’oncle Grégoire et moi. N’est-ce pas, tonton ? M. Grégoire Vernon, interpellé, déposa sur le guéridon le livre qu’il lisait et, se levant vivement, marcha sur son neveu : – Tu vas voir, garnement, s’il n’y a pas de différence entre nous !
Mais le jeune homme ne l’attendit pas : il se fit un rempart de sa chaise et commença de manœuvrer. – Je vais voir !... Et vous allez tous voir ! Une nouvelle fois, M. de Fulbert clama : – Yves ! Sa femme le calma : – Laisse-les s’expliquer, va ! – Qu’ils s’expliquent, mais qu’ils ne fassent pas un pareil boucan. On ne peut pas être tranquille dans cette maison ! Et, tandis que M. Grégoire Vernon poursuivait son neveu qui, à chaque pas, dressant une barrière de chaises et de fauteuils entre eux, continuait de le harceler : – C’est vrai ! Il n’y a pas moyen d’avoir de tranquillité avec toi... Tu es là, toujoursà te mêler de ce qui ne te regarde pas ! On peut le dire, oui, que tu meubles le silence des champs ! Mme Vernon riait, amusée. Jacqueline s’était levée ; elle saisit brusquement son frère à bras le corps, et M. Grégoire Vernon en profita pour lui prendre les oreilles, tandis qu’Yves criait : – C’est une lâcheté ! Pour un homme qui a fait la guerre, ça n’est pas honorable. Et il énonça paisiblement : – Tu vois bien qu’il n’y a pas de différence entre toi et moi : moi je cours, et toi tu me suis. Grand-mère a raison ! Et, soudain, désignant la poche de son oncle : – Tu ne pourras pas m’accuser d’avoir déchiré ta poche ! M. Grégoire Vernon lâcha son neveu, qui ne fit qu’un bond vers la porte en disant, avec l’accent et les mots du vieux Solognot : bon monsieur, ou ben vat au blez, ch’tit gars, voir si laSiesez-vous, nout’ chabosse est guiochée !(Asseyez-vous, notre bon monsieur, ou allez au diable voir si la chouette est perchée.) Il avait les rieurs de son côté. En été, pendant les longues journées des vacances, et, de temps à autre, la nuit, pendant les tournées, il accompagnait les gardes et s’amusait à apprendre le parler du pays. Tout enfant, on le trouvait assis sur le banc, à la porte des fermes, se faisant
conter des histoires qu’il rapportait avec les mots et l’accent. Pour lui, la sarcelle était une « écouette », le corbeau une « couale », la pie une « caraque », l’émouché était un « fouetteux », la chouette une « chabosse » ; le temps était « rousineux » quand il pleuvassait, l’homme honnête et franc était « fiscal »... Son père, M. de Fulbert, n’osait même plus le réprimander ; Mme Vernon, sa grand-mère, ne cachait pas son secret contentement de voir son petit-fils épouser si bien la contrée. Quant à M. Grégoire Vernon, il n’avait pas fait autrement que lui, jadis, et il ne se privait pas du plaisir de parler la langue des gardes et des paysans. Parti à la poursuite de son neveu dans les couloirs du château, il ne se connaissait plus. M. de Fulbert marmonna en montrant le salon : – C’est un champ de foire ! – Eh bien, dit Mme Vernon, on rangera cela tout à l’heure ; laissez-les donc s’amuser ! Ici, il vit, cet enfant ! – Ça, belle-mère, on ne peut pas le nier ! – Que demandez-vous de plus ? Il est revenu du lycée avec une mine de papier mâché ; cinq semaines à Carmenère, et voyez ses joues ! – Oh ! ce que j’en dis, c’est pour qu’il ne vous fatigue pas. – Mon ami, il ne me fatigue pas, et puis, il me rappelle tellement Grégoire à son âge ! – N’empêche que s’il était comme Jacqueline, dit M. de Fulbert, nous serions rudement plus tranquilles ! – Papa, s’il était comme moi, la maison serait un couvent et tu serais le premierà t’en plaindre ! – Je n’en doute pas, dit Mme de Fulbert. Mme Vernon, qui réfléchissait à la partie qui venait de s’achever, demanda à son gendre : – Enfin, pourquoi n’avez-vous pas mis votre double blanc au moment où j’ai mis six et blanc ? M. de Fulbert ouvrit de grands yeux ; il était déjà si loin de là ! – Pourquoi ? C’est que je ne l’avais pas. À la place qu’il avait quittée, Mme Vernon retourna les dominos et en détacha le double blanc. – Vous l’auriez mis, que je ne gagnais pas.
Elle avait une mémoire extraordinaire et faisait des déductions plus extraordinaires encore. Au bout du deuxième tour de pose, il était rare qu’elle ne connût pas le jeu de ses partenaires. C’était une vieille femme charmante, à la voix douce, un peu cassée, qui aimait à voir briller autour d’elle, mais qui ne faisait rien pour tenir la première place dans la conversation. Avec elle, on était obligé d’être naturel. Elle mettait le monde de ses amis à l’aise ; on ne la voyait qu’aux repas et durant la soirée qui suivait le dîner ; pourtant, son influence était visible dans tout le château – dans les chambres où chaque invité retrouvait ses habitudes comme s’il était chez lui, la table disposée comme on avait relevé qu’il la plaçait pour écrire, le petit déjeuner du matin composé selon son goût, le feu de bois aux époques des battues d’hiver, pour ceux qui aimaient voir la flambée... C’était comme si, au château de Carmenère, on avait tenu un registre sur lequel étaient inscrits les goûts et les manies de ceux qui y passaient. L’ordre reluisant des grandes demeures y régnait du haut en bas, avec une bonne grâce dont on ne retrouvait l’équivalent nulle part. Bras-dessus, bras-dessous, Grégoire Vernon et son neveu rentrèrent, le visage animé. – Mon pauvre Grégoire, dit Mme de Fulbert, tu n’es pas près de te faire respecter ! – Odette, ma chère sœur vénérée, je ne vois pas pourquoi tu m’appelles « pauvre », moi qui, précisément, suis parfaitement heureux de ne pas me faire respecter ! – Et toi, Grégoire, dit Mme Vernon qui avait continué à réfléchir, pourquoi n’as-tu pas mis ton un-six, puisque tu avais dans ton jeu le double as et des as à ne savoir qu’en faire ? – La semaine prochaine, tu nous en reparleras, ma chère mère, et je t’en dévoilerai les raisons... peut-être... si j’ai bien réfléchi d’ici là ! – Pas du tout, répliqua Mme Vernon sans se départir de son calme. D’ici la semaine prochaine nous aurons l’occasion de jouer d’autres fois. Le valet entrait, portant le plateau de l’orangeade et des sirops. C’était le signal qui se répétait chaque soir : la veillée était achevée. Soudain, un coup de fusil éclata dans le lointain ! – Et, allez donc ! dit M. de Fulbert en se levant. Belle-mère, voilà toujours un faisan de moins sur nos terres ! – Ou un chevreuil ! dit Grégoire Vernon. C’est au Chemin de l’Enfer ; les chevreuils s’y tiennent en ce moment, et ils vont boire au Cosson. M. de Fulbert avait déjà saisi le téléphone et il appelait la maison du garde. – C’est vous, Temple ? Ah ! c’est toi, Georges ! Tu as entendu ?
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