Il n y a pas d arc-en-ciel au Paradis
142 pages
Français

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Description

L’auteur tchadien Nétonon Noël Ndjékéry déplore depuis longtemps une zone grise dans l’histoire africaine : peu de travaux de recherche, et encore moins d’oeuvres littéraires, abordent la difficile thématique de l’esclavage transsaharien. Il lui faudra des années, en parallèle à ses autres travaux littéraires, pour aboutir à la rédaction d’Il n’y a pas d’arc-en-ciel au Paradis. Des chasses aux esclaves pratiquées par des sultanats sahéliens jusqu’à l’émergence de Boko Haram, de la colonisation française à l’enrôlement des tirailleurs jusqu’aux « Indépendances », Nétonon Noël Ndékéry nous confronte aux horreurs des traites négrières orientales dont les survivances crèvent encore régulièrement l’actualité. Il dresse ainsi le tableau de près de deux siècles de privation de liberté et d’exploitation humaine dans la région de l’actuel Tchad.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 mars 2022
Nombre de lectures 36
EAN13 9782940700172
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Nétonon Noël Ndjékéry
Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis



Hélice Hélas Editeur bénéficie d’une prime à l’encouragement de l’Office fédéral de la culture pour les années 2021-2024, et d’un conventionnement avec l’Etat de Vaud et la ville de Vevey pour les années 2022-2024.
© Nétonon Noël Ndjékéry, 2022 pour le texte
© macbe, 2022 pour l’illustration de couverture
© Hélice Hélas Editeur, 2022
ISBN : 978-2-940700-17-2
www.helicehelas.org


Collection
Mycélium mi-raisin


Table des matières
Prologue
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
Epilogue
Chronologie comparative
Du même auteur
Dans la même collection


A la mémoire de mon père, André Mékonlao,
qui fut blessé à la bataille de Monte Cassino .


Prologue
Juin 2017, mois du Ramadan 1438 selon l’Hégire
Tu y es enfin arrivé, dans ce jardin céleste où sont exclues la misère et l’obscurité ! La réalité qui s’engouffre entre tes paupières à peine ouvertes en porte témoignage. Tu discernes d’abord ce carré de ciel dont l’azur, rehaussé par une poussière de nuages immaculés, ouvre tout l’espace à l’expression de ta foi. Ensuite, tu découvres progressivement qu’en dehors de ce quadrilatère à dominante bleue, se déploie partout une blancheur de coton égrené. Murs, rideaux, draps. Tout autour de toi revêt une pureté typique d’un monde sans tache ni ombre. Pour que les choses ne souffrent d’aucun doute, tu vois surgir à portée d’étreinte deux adolescentes belles à rendre sa virilité de trentenaire à un vieillard grabataire. Elles sont, elles aussi, vêtues de blanc de la tête aux pieds et leur teint n’a rien à envier à la carnation de la plus délicate princesse arabe. Jusqu’à ce jour, des filles de ce calibre-là n’enflammaient tes fantasmes qu’à travers la froide magie rectangulaire des écrans. Or, elles te sont aujourd’hui livrées en chair et en os, en rond et en creux, en forme d’avant-goût au somptueux harem qui est la juste récompense de tout martyr digne de ce nom.
Tu mesures à la lascivité de leurs minauderies et de leurs poses combien ces grâces se tiennent au service de ton bon plaisir. A cette idée, ton sang bouillonnant ne fait qu’un tour. Tu lances une main audacieuse vers l’une des poitrines déjà en proie au frissonnement de la volupté. Mais grande est ta stupeur de voir les seins s’éloigner de tes doigts. Tu te convaincs d’emblée que cette dérobade participe d’un simple jeu visant à fouetter ton désir. D’ailleurs, tu surprends bien les deux consœurs se tordant de rires avec l’entrain désuet des personnages d’un film muet. Non, tu ne saisis nul écho de cette joyeuse désinvolture. Heureusement, tu entends peu après des paroles à peine murmurées, mais pétillantes d’émerveillement :
– Me voici donc dans le Jardin où coulent des ruisseaux de lait et des rivières de miel !
Tu crois que c’est quelqu’un d’autre qui les a prononcées. Pourtant, elles ont bien fusé d’entre tes propres lèvres. Enfin, tu perçois aussi les trémolos hilares des jeunes femmes. Tu te laisses happer par l’éclat conjugué de leur sourire et de leur regard. Te voilà subjugué, dépossédé de toi-même. Tu te mets à te convulser et la violence de tes spasmes s’accroît au fur et à mesure que les minois angéliques des deux charmeuses se rapprochent de ton visage. Au moment où tu sens des souffles parfumés à la myrrhe et au santal se mêler au tien, tu te mues en caisse de résonance de ton propre pouls. Et, l’œil éperdu d’éblouissement, tu vois les élégantes s’effilocher au fur et à mesure qu’une impétueuse quiétude t’envahit. Elles se sont à peine fondues dans la blancheur environnante que tes paupières se referment d’elles-mêmes et qu’affluent en toi des images de nature plus bucolique.
Ta mémoire s’est faite hirondelle en plein vol. Elle survole une eau d’un bleu opalin sur laquelle des nénuphars voyagent en tournoyant. Elle plane par-dessus des centaines d’îles, nomades ou sédentaires, couvertes d’acacias doum, de roseaux, de papyrus ou encore d’ambatchs en transe sous les chatouillis du vent. Elle vole au diapason de passereaux aquatiques, de canards sauvages, d’outardes et d’alouettes rousses dont le ramage titille sans arrêt le silence. Elle caresse de son ombre le dos de crocodiles ou d’hippopotames dérivant au milieu de vagues paresseuses. A perte de vue se déploient mille et un archipels qui composent un vertigineux labyrinthe…
Face au premier Européen à rafraîchir le bleu de ses yeux à l’onde de ce lac hors norme, un autochtone, un de tes lointains ancêtres, embrassant l’horizon de ses bras, s’est écrié « Tchad », ce qui signifie « grande étendue d’eau » en langue kanouri. Quelques décennies plus tard, les descendants de ce Blanc ont trouvé que ce nom, véritable haïku, ne pouvait se suffire du seul bassin aquatique si vaste soit-il. Ils l’ont donc étendu à une partie considérable de la Baobabia 1 . Ainsi naquit ton pays le Tchad.
Cependant, l’histoire connue de ta lignée a commencé longtemps, bien longtemps avant que ces cinq lettres ne désignent cette tête de soldat au calot qui occupe le cœur de l’Afrique sur toutes les mappemondes…


1
En cette fin du dix-neuvième siècle de l’ère chrétienne, la traite négrière transsaharienne battait son plein. Elle avait commencé bien avant son avatar atlantique qui s’essoufflait désormais. Au cœur de l’Afrique, des royaumes dont les élites s’étaient islamisées de longue date, le Baguirmi, le Bornou, le Kanem et le Ouaddaï prospéraient sur ce négoce nauséabond. Puissamment armés de fusils par leurs coreligionnaires orientaux, ils lançaient des razzias sur les territoires païens dont l’art militaire demeurait encore dominé par la sagaie, le couteau de jet, l’arc et les flèches. Outre l’ivoire, les peaux brutes ou tannées, les plumes d’autruches, la gomme arabique ou le musc, ils y raflaient surtout des captifs et du bétail aussitôt convoyés vers des comptoirs, immenses camps de concentration 2 , où des négociants arabes venaient se pourvoir en gibier de harems, en main-d’œuvre corvéable à volonté et en matières premières pour méchouis.
Ainsi des caravanes entières, fortes de butins sur pied ou sur pattes, prenaient la direction du levant. Comme elles serpentaient entre les dunes, le désert ne se privait pas de prélever sur elles un lourd tribut de sang. Car beaucoup d’esclaves succombaient à la faim, à la soif, aux mauvais traitements ou au désespoir. Avant de laisser les cadavres aux crocs des chacals et des hyènes, les chefs de convoi en tranchaient les oreilles qu’ils enfilaient ensuite en chapelet. Cette collecte macabre leur permettrait de prouver plus tard à leurs commanditaires l’étendue des pertes humaines enregistrées au cours de l’expédition.
Arrivées à Khartoum, les caravanes allaient dégorger leur lie de survivants dans des enclos très spécialisés. Là, les malheureux étaient lavés à grandes eaux, puis triés et répartis en trois catégories selon deux âges butoirs fixés à onze et quinze ans 3 . On prenait quelques semaines pour les engraisser et leur restituer non pas un peu de leur humanité, mais une certaine valeur marchande. Au milieu de cette période de gavage, les garçons destinés à être exploités localement étaient castrés séance tenante. Une fois que tout ce beau monde avait eu ses plaies cicatrisées et ses rondeurs quelque peu retrouvées, mâles et femelles étaient conduits en troupeaux séparés au grand bazar où les esclaves se vendaient à la criée. Les plus prisés n’étaient pas forcément les plus beaux ni les plus athlétiques, mais ceux qui avaient déjà eu la petite vérole parce que cette maladie était souvent mortelle à l’époque. La plupart d’entre eux finissaient dans un sérail, les femmes comme bêtes à donner du plaisir, les hommes comme cerbères de harems.
Le Baguirmi, le Bornou, le Kanem et le Ouaddaï tiraient des profits colossaux de ce trafic d’humains. Mais la demande était si croissante que les quotas de livraison périodiques, qu’ils s’étaient engagés par contrat ou bakht 4 à honorer auprès de leurs partenaires levantins, s’avéraient difficiles à satisfaire. En effet, plus ils s’en prenaient aux païens, plus ceux-ci avaient la mauvaise idée de fuir vers le sud et de s’enfoncer dans ces régions forestières où la prédominance de la redoutable mouche tsé-tsé infléchissait les plus dévorantes ardeurs conquérantes en décimant les chevaux. Le gibier bipède aux yeux à fleur de tête devenant rare, les Etats prédateurs se mirent à lorgner leurs propres sujets pour compléter les contingents d’esclaves. Comme leurs populations ne fréquentaient la mosquée que de jour et le baobab tutélaire dès la nuit tombée, il leur était aisé de dénicher des bougres qu’ils accusaient d’être des idolâtres. Ils les asservissaient sans autre forme de procès et les expédiaient par familles entières vers Khartoum.
A cette pénurie rampante vint se greffer une autre complication. Sûrement abusé dans son sommeil par Satan (à moins que ce ne soit par la superbe négrillonne qu’il venait d’acquérir), un ouléma réputé du Caire se fendit à son réveil d’une fatwa , un avis juridique, qui interdisait, sous peine de damnation perpétuelle, de réduire en esclavage tout individu né musulman ou ayant prononcé la Chahada , la profession de foi islamique : « J’atteste qu’il n’y a pas de divinité en dehors d’Allah et que Mahomet est l’envoyé d’Allah. »
Panique dans les bazars, les comptoirs spécialisés et les sultanats négriers ! Déjà que le grenier à esclaves n’avait de cesse de se mettre hors d’atteinte, si on ne pouvait plus porter le doute sur la foi que couvaient certains boubous, comment allait-on faire maintenant pour vivre honnêtement de son commerce ?... C’était le tarissement assuré du sang des souks, la dispersion aux quatre vents des harems et l’effondrement de l’ordre social tout court. Le vent du danger souffla tel

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