El Gitano
183 pages
Français

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Description

Eugène Sue (1804-1857)



"– Par l’œil de saint Proco, je vous jure, mon compère, que le Gitano va débarquer à Matagorda. Ma digne tante Isabella, en revenant de l’île de Léon, a vu tous les gardes-côtes sur pied, et m’a dit qu’on avait posté deux vedettes dans le phare pour surveiller les évolutions du navire de ce damné, que l’on aperçoit au large.


– Par la châsse de saint Iago ! compère, le pêcheur Pablo arrive de Conil, et il vient de me répéter encore que la tartane aux voiles rouges est mouillée à une demi-portée de canon de la côte, et que tous les habits de cuir sont en alerte...


– On a abusé de votre crédulité, seigneur don José.


– On s’est joué de vous, monsieur du Rasoir, répondit José en sortant d’un air narquois.


Cette qualification de monsieur du Rasoir fit tressaillir violemment Florès ; car, s’il rajeunissait le public, c’était pour ne pas démentir absolument la signification, hélas ! trop positive, du plat d’étain luisant qui se balançait dans un coin obscur de la porte ; mais aussi, au grand jour, apparaissait un immense tableau représentant une main armée d’une lancette, et ouvrant avec délicatesse les veines d’un bras colossal. Ainsi l’observateur comprenait facilement que le barbier mettait son amour-propre et sa gloire à exercer certaines pratiques chirurgicales, et que c’est presque malgré lui qu’il descendait jusqu’à l’ignoble rasoir, dont les profits paraissaient pourtant assez honnêtes."



Andalousie. El Gitano est un redoutable contrebandier, quelque peu pirate. Non croyant et excommunié, on dit qu'il travaille pour le diable ; tout le monde le craint...


Roman court et critique de l'obscurantisme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 décembre 2022
Nombre de lectures 0
EAN13 9782384421633
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

El Gitano


Eugène Sue


Décembre 2022
Stéphane le Mat
La Gibecière à Mots
ISBN : 978-2-38442-163-3
Couverture : pastel de STEPH'
lagibeciereamots@sfr.fr
N° 1161
I
Le barbier de Santa-Maria

Un barbero de cualidad.

– Par l’œil de saint Proco, je vous jure, mon compère, que le Gitano va débarquer à Matagorda. Ma digne tante Isabella, en revenant de l’île de Léon, a vu tous les gardes-côtes sur pied, et m’a dit qu’on avait posté deux vedettes dans le phare pour surveiller les évolutions du navire de ce damné, que l’on aperçoit au large.
– Par la châsse de saint Iago ! compère, le pêcheur Pablo arrive de Conil, et il vient de me répéter encore que la tartane aux voiles rouges est mouillée à une demi-portée de canon de la côte, et que tous les habits de cuir (1) sont en alerte…
– On a abusé de votre crédulité, seigneur don José.
– On s’est joué de vous, monsieur du Rasoir, répondit José en sortant d’un air narquois.
Cette qualification de monsieur du Rasoir fit tressaillir violemment Florès ; car, s’il rajeunissait le public, c’était pour ne pas démentir absolument la signification, hélas ! trop positive, du plat d’étain luisant qui se balançait dans un coin obscur de la porte ; mais aussi, au grand jour, apparaissait un immense tableau représentant une main armée d’une lancette, et ouvrant avec délicatesse les veines d’un bras colossal. Ainsi l’observateur comprenait facilement que le barbier mettait son amour-propre et sa gloire à exercer certaines pratiques chirurgicales, et que c’est presque malgré lui qu’il descendait jusqu’à l’ignoble rasoir, dont les profits paraissaient pourtant assez honnêtes.
Maître Florès jouissait d’ailleurs d’une considération méritée ; sa boutique, comme le sont généralement en Espagne les boutiques de barbiers, était le rendez-vous de tous les nouvellistes, et particulièrement des marins retraités qui habitaient Santa-Maria ; et si les nouvelles que l’on puisait à cette source n’étaient pas revêtues d’un caractère bien authentique, on ne pouvait nier qu’elles ne fussent au moins fabriquées en conscience : détails, mots historiques, portraits, circonstances, rien n’y manquait. Dévot, d’un esprit souple et conciliant, le barbier exhalait la béatitude par tous les pores ; il était toujours soigneusement habillé de noir ; ses cheveux gris et lisses s’arrondissaient derrière ses oreilles, et deux larges places rouges, remplaçant les sourcils, se dessinaient au-dessus de deux petits yeux fauves d’une mobilité extraordinaire ; mais ce qui, surtout, méritait l’attention, c’était sa main, dont la teinte blanche et fraîche, les ongles roses eussent fait honneur à un chanoine de Tolède.
On l’a dit. Florès tressaillit violemment à l’impertinente apostrophe de José, et ce mouvement subit et colérique fit malheureusement dévier cette main toujours si ferme et si assurée : or l’acier entama légèrement le cou d’une de ses pratiques, qui se carrait avec complaisance dans le grand fauteuil de noyer noir et poli où venaient successivement s’asseoir tous les marins de l’île de Léon et de Santa-Maria.
– Que le diable vous berce, mon maître ! dit le patient en bondissant sur son siège. La place de bourreau est vacante à Cordoue ; par le Christ ! vous pouvez l’obtenir car vous avez d’excellentes dispositions pour ouvrir le gosier des chrétiens.
Et il essuya avec le bout de son écharpe le sang qui coulait de sa blessure.
– Calmez-vous, répondit Florès avec importance, consolé, ravi même de sa maladresse, par l’idée seule qu’il pourrait mettre en pratique ses glorieuses connaissances chirurgicales ; calmez-vous, mon cher fils, l’épiderme seul a été attaqué ; il n’y a eu que les vaisseaux capillaires de lésés, et un emplâtre de diachylum, ou d’onguent de la mer, ou de salsarina, remédiera à mon inadvertance ; et même, à bien dire, cette petite évacuation sanguine vous sera fort salutaire, car vous me paraissez un compère très sujet à la pléthore : donc, mon fils, au lieu de blasphémer, vous devriez…
– Vous remercier, n’est-ce pas, mon maître ? je m’en souviendrai, et au premier coup de couteau que j’aurai donné, je répondrai à l’alcade : Seigneur, mon ennemi est un compère sujet à la pléthore, et tout ceci n’est qu’une évacuation sanguine. Par le ciel ! c’est pour son bien, monseigneur.
Ici les nombreuses pratiques qui encombraient la boutique de Florès se prirent à rire si bruyamment, que le barbier en devint pourpre de colère. « Fils de Satan ! » murmura-t-il en appliquant son bienfaisant dictame sur la blessure saignante.
– Vous me maudissez ! mon père, reprit le marin ; faites, ne vous gênez pas ; je vous pardonne tout, même la saignée, grâce à la bonne nouvelle que vous venez de nous donner… Ah ! la tartane du maudit est mouillée près de Conil ! Par le sein de ma mère, je donnerais bien les huit années de solde que Ferdinand me doit pour voir ce damné Bohémien, les fers aux pieds et aux mains, agenouillé dans la chapelle ardente ! Que de fois, en lui donnant la chasse sur le lougre garde-côte, j’ai renié mon patron pendant les bordées que nous faisait courir ce favori de l’enfer ! car c’est toujours par le plus mauvais temps qu’il prenait la mer ; et tandis que notre navire roulait couvert par la lame, le sien avait l’air de bondir et de glisser sur les vagues !… Santa Carmen ! je gagerais cette paire d’espadrilles neuves que si le Bohémien mettait son doigt dans un bénitier, l’eau sainte frémirait et bouillonnerait comme si l’on y avait plongé un fer rouge.
– Ça s’est vu, dit Florès ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que ma nouvelle est positive.
– Que le ciel vous entende, dit l’un, et je promets à san Francisco de faire coucher mes domestiques sur la pierre, et de ne leur donner que des garbanzos (2) cuits à l’eau pendant neuf jours !
– Qu’on le saisisse, et je fais offrande à la Vierge d’une belle mantille et d’un anneau, dit un autre.
– Moi, reprit un troisième, j’ai déjà fait vœu à Notre-Dame del Pilar d’aller d’ici à Xérès pieds nus avec un cierge de trois livres entre les dents, et les mains attachées derrière le dos, quand j’aurai vu ce renégat jeté dans un cachot en attendant son supplice.
– Et moi, s’écria un marchand de bestiaux, je consens à donner deux de mes meilleurs cabris aux saints pères de San-Juan, si on veut me promettre d’écarteler le mécréant, et de lui couler du plomb dans les yeux ; car, par san Pedro ! je ne veux pas la mort du pécheur, mais il faut une justice. Si ce cousin de Satan se contentait de faire la contrebande, quoiqu’il soit damné, on pourrait encore acheter de ses marchandises en les faisant exorciser ; mais le maudit pille les fermes qui sont sur la côte, enlève nos filles, et commet des profanations dans nos chapelles. Encore dernièrement on a trouvé la statue de saint Ildefonse avec une toque de matelot sur la tête et une longue pipe dans la bouche. Par les sept douleurs de Notre-Dame ! de telles abominations annoncent quelque grand fléau !
– Et dire, reprit le marin, que monseigneur le gouverneur de Cadix ne peut pas disposer d’une bonne frégate pour mettre un terme à ces horreurs, et que nous n’avons pour nous défendre que quelques douaniers gardes-côtes qui fuient dès qu’ils aperçoivent le beaupré de la tartane maudite. Armons quelques felouques en commun, mes compères, et, par saint Jacques ! nous verrons bien si Satan le protège, et si le renégat est à l’abri du fer et du plomb.
– Une chose singulière, reprit à voix basse le marchand de bestiaux, c’est que Pédrillo, mon chevrier, m’a assuré avoir vu un canot du navire bohémien venir aborder le long des rochers où est bâti le couvent de San-Juan, et que…
– Et que ?… demanda-t-on tout d’une voix.
– Et que le damné lui-même était entré dans le saint lieu !
– Jésus ! sainte Vierge ! santa Carmen ! quelle horreur ! dit la foule en se signant.
– Ce n’est rien encore : le damné s’est avisé de monter sur la tour de l’horloge, et mon chevrier l’a parfaitement vu fumant son cigare maudit, et puis après… l’a entendu chanter un air maudit sur sa guitare maudite !!!
– Mais les dignes pères, comment ont-ils souffert cette abomination ? demanda Florès d’un air contrit.
– Ah ! voilà ! Et l’interlocuteur ferma à demi les yeux en souriant malicieusement.
Malgré tout le danger qu’il y avait à s’entretenir des affaires du clergé, on allait peut-être discuter gravement sur ce sujet, lorsqu’une voix grêle et stridente dit d’un ton moqueur :
– À moins que le damné Bohémien ne soit Satan lui-même.
Tous les yeux se tournèrent aussitôt vers un coin obscur de la boutique du barbier ; car c’était là que se trouvait l’inconnu qui venait de prononcer ces singulières paroles. Quand il vit tous les regards de l’assemblée fixés sur lui, il se leva, laissa tomber son manteau brun, traversa lentement la longue salle de maître Florès, et fut gravement s’asseoir dans le grand fauteuil, qui alors attendait un patient.
Sa taille était bien prise, quoique au-dessus de la moyenne, et son riche costume andalou en laissait voir toute l’élégance. Il défit le mouchoir rouge qui entourait sa tête, et il s’en échappa une forêt de cheveux qui voilèrent presque sa figure ; ses grands yeux noirs brillaient d’un doux éclat.
– Allons, mon maître, dit-il à Florès, et il allongea l’index le long de son menton en imitant le mouvement du rasoir ; et pour mes péchés, ajouta-t-il, ne m’arrangez pas comme le camarade aux boutons à l’ancre. Surtout pas d’évacuation sanguine.
Le camarade aux boutons à l’ancre allait répondre, lorsqu’une rumeur d’abord éloignée, mais bientôt plus rapprochée, l’en empêcha ; on distinguait une voix d’homme timide et suppliante, et une voix de femme aigre et criarde.
– Insigne menteur, je vais te confondre ! dit-elle en entrant, la mante en désordre et traînant après elle un jeune garçon d’une quinzaine d’années.
– Ma tante Isabella ! dit Florès le rasoir levé.
– Et le pêcheur Pablo ! s’écrièrent les assistants.
– Señora, disait l’enfant, je vous jure sur l’âme de mon père que

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