Le Cahier bleu
201 pages
Français

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Description

Quarante ans ! Quarante ans qu'il n'est pas revenu au pays ! Et aujourd'hui, Valentin est assis dans le café de ce village, pour un rendez-vous qu'il ne pouvait manquer à aucun prix. Arrivé avec une heure d'avance, il scrute la porte d'entrée qu'elle va bientôt franchir. Elle... ça ne peut être que Cécile, cette jolie fille qu'il a tant aimée il y a si longtemps, et qui l'avait délaissé sans explication pour un autre garçon. Les souvenirs enfouis soudain se libèrent.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 9
EAN13 9782812933653
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Claude-Rose et Lucien-Guy Touati



Le Cahier bleu
















Claude-Rose et Lucien-Guy Touati , écrivains, libraires, pédagogues, spécialistes en communication et en littérature de jeunesse, ont écrit depuis 1975 plus de quarante ouvrages (romans, contes, manuels pédagogiques, etc.), parfois séparément, ensemble dans la plupart des cas.





Du même auteur

Aux éditions De Borée


L’Ardoise du temps
La Ronde du destin
La Roque-basse
Les Ombres de la palombière, Terre de poche
Les Rameaux d’argent
Quand le vent s’apaisera
Une maison dans les herbes, Terre de poche


Autres éditeurs


Et puis je suis parti d’Oran, roman pour la jeunesse
Guide du formateur en situation
La Fièvre du mercredi, roman pour la jeunesse
Le Brouillard finit toujours par se lever
Lettres de Provence de Vincent Van Gogh









En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2








À tous ceux, à toutes celles qui ont emprunté parfois des chemins amers…










I. Rendez-vous en Auvergne




Lorsque Valentin Pradel passe le seuil du bar des Venelles , il est à peine 13 h 15. D’un pas lourd, il engage sa silhouette fatiguée vers le fond de l’établissement et s’installe sur la banquette de moleskine. De cette place, même s’il se trouve assez loin de l’entrée, il conservera la porte du bar dans son champ de vision. Et c’est l’essentiel pour son rendez-vous à Saint-Flour dans plus de deux heures.
Il s’assoit, s’appuie contre le dossier et pose son grand sac fourre-tout sur le siège à côté. Il en extrait la revue qu’il a achetée avant de partir car il sait que l’attente sera longue. À un moment ou un autre, il connaîtra par cœur le décor du café et il en aura assez d’observer autour de lui. Alors peut-être qu’il lira…
Six heures, il a mis plus de six heures pour venir de Paris ! Décidément, les longs voyages en voiture, ce n’est plus pour lui ni pour son dos. Il a conduit pratiquement d’une traite, ne s’arrêtant qu’une fois au niveau de Bourges, sur une aire d’autoroute, juste le temps de se dégourdir les jambes, d’uriner et d’avaler un café distribué par une machine, sans même jeter un regard au paysage pluvieux. Depuis la généralisation des radars fixes ou volants, sa conduite est devenue encore plus prudente, il la qualifierait presque de soporifique. Aujourd’hui, il ne voulait surtout pas prendre le risque de se faire arrêter pour un contrôle quelconque qui lui aurait fait perdre du temps et peut-être rater l’heure de son rendez-vous. Alors il s’est limité, de lui-même, limité jusqu’à rouler un peu au-dessous des vitesses autorisées. Valentin a toujours mis un point d’honneur à être ponctuel. Et là, il est très en avance.
Dans cette matinée froide et brumeuse du premier jour de novembre, la circulation, par chance, restait fluide. Il faut dire que, quand il est parti, le jour avait encore du mal à se lever. La route était dégagée et rejoindre la sortie de Paris depuis son appartement du 13 e arrondissement par la porte d’Italie n’avait été qu’une formalité.
Mais quand même… plus de six heures à jouer du régulateur de vitesse en fonction des panneaux, dans son énorme 607 ! Il se demande parfois pourquoi il garde cette espèce de paquebot maladroit alors qu’il roule seul la plupart du temps. Pendant tout le trajet, il s’est fait l’effet d’un vieux navigateur solitaire suivant un cap sans fin, n’étant même plus très sûr d’avoir un cap à suivre. Au bout de trois heures, la monotonie du ruban routier a commencé à le faire bâiller et l’ambiance laiteuse de cette matinée d’automne à le déprimer.

* *
*

Valentin Pradel ôte ses lunettes et les pose devant lui sans les replier. Avec le pouce et l’index de sa main gauche, il se frotte les paupières. Il appuie sur ses yeux comme pour les enfouir au fond de lui, il paraît que cela repose.
« Mon Dieu ! qu’est-ce que je fais là ? a-t-il le temps de penser. Pourquoi ai-je traîné ma carcasse jusqu’ici ? »
Il est en Auvergne. Depuis combien de temps n’est-il pas venu dans cette région ? Trente, quarante ans ? Il ne le sait plus très bien comme il ne sait plus très bien ce qu’il ressent. À première vue, il pourrait être heureux de revenir sur la terre de ses ancêtres mais ce n’est pas si simple. En Auvergne, un jour de Toussaint ! C’est bien étrange pour Valentin qui avait toujours cru qu’il ne remettrait plus les pieds ici.
Le café des Venelles fait aussi bar-tabac. Dans l’angle gauche de la salle, une femme imposante et digne, sans doute la patronne, la cinquantaine bien affirmée, portant haut son chignon arrimé au-dessus de sa tête, officie droite derrière sa caisse. De son corps, on n’aperçoit que son buste imposant sanglé dans un gilet brun et les gestes précis qu’elle répète en rendant la monnaie des cigarettes.
Tiens, à propos de tabac, Valentin aurait sorti avec plaisir un de ses petits cigares et il l’aurait fumé tranquillement pour se détendre après son long trajet. En voiture, il a renoncé à fumer, signe des temps… mais autour de lui personne ne fume parmi les consommateurs.
« Ici aussi, se dit-il, on applique les nouvelles lois de la République. L’odeur n’est plus pareille à présent que les relents de tabac se sont envolés, en principe, des lieux publics. »
Par habitude, Valentin a pris une grande inspiration en entrant dans le bar. Il a humé l’air attentivement comme il aime à le faire partout où il va. Depuis très longtemps il a appris que le monde s’adressait aussi à lui par ce sens souvent négligé qu’est l’odorat. Mais chez Valentin, c’est devenu un réflexe : tout ce qui existe possède une odeur. Depuis ses périples, les changements de postes qu’il a occupés à l’étranger, ses vacances prises ici ou là au gré des hasards et des rencontres, il inhale les fragrances des endroits qu’il parcourt. La première inspiration, dans une ville ou un village, en train ou en voiture, à la descente d’un avion dans un aéroport, en dit toujours long sur une région, sur un pays. Et à présent, bien assis, calé contre le dossier, il analyse les effluves douceâtres qu’il a perçus dès son entrée dans le bar. Cela lui rappelle le vieux café de son père à Paris, boulevard Bourdon, près de la gare de La Bastille, à l’époque où les trains de banlieue arrivés à leur terminus crachaient encore leur âcre fumée dans tout le quartier, bien avant la construction du nouvel opéra. Mais il y a ici, dans ce café de province, un quelque chose de plus, un parfum fruité et boisé avec un léger relent de crème ou de beurre qui imprègne les lieux et replonge Valentin dans la campagne bistre de sa jeunesse. Il ferme encore les yeux quelques secondes pour mieux se pénétrer de ce reflet du passé où images et sons se mêlent à des fumets d’hier et d’avant-hier.
Et c’est d’abord la voix de son père qu’il entend lui répéter quand il était enfant : « Valentin, ne retourne jamais t’installer là-bas. Moi, j’ai réussi à m’en extirper. Difficilement mais sûrement. Il a fallu que je me batte pour pouvoir quitter la ferme contre tout le monde : mon père, ma mère, ma sœur. Je me fiche de savoir si ce que j’ai fait, ça ressemble à ce que des générations d’Auvergnats ont déjà accompli. Moi, j’étouffais dans ces montagnes perdues. Il fallait que j’aille respirer à Paris. Ça peut paraître surprenant, mais c’est ici, sur ce boulevard, que je me sens dans mon élément. Et c’est là que tu es né, Valentin. Quand tu seras grand, tu feras comme tu voudras, mais à la campagne, on n’est jamais assez libre, alors je ne crois pas que ce soit pour toi. »
Ce discours, il l’avait entendu plusieurs fois au cours de son enf

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