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Si venait au monde un homme , livre ebook

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Description

"Tanganika war Judenfrei damals". "Il n'y avait pas de Juifs au Tanganika de ce temps là". Cette phrase prononcée par un officier de la Gestapo a sauvé le petit garçon juif, sa mère et sa grand-mère destinés à la déportation par des miliciens. Un moment qui fait rebasculer de la mort vers la vie toute une famille juive. Point fort gravé dans la mémoire d'un enfant qui, plus de soixante ans après, se souvient alors qu'il traverse des épreuves physiques difficiles. Quelques années auparavant, lors du décès de sa mère, le narrateur tombe sur un vieux sac rouge qui contient toutes les lettres écrites par le père à son épouse de 1939 à 1944. C'est la mise en route de la machine à remonter le temps. L'écriture devait s'atteler à cette tâche de mémoire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 282
EAN13 9782296227576
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

SI VENAIT AU MONDE UN HOMME

Témoins / Témoignages

DanielCohen éditeur

TémoinsetTémoignages,chezOrizons,s’ouvrentau récitd’une expérience
personnelle lorsqu’elle libère,au-delàde l’engagementmoral etpsychologique
du sujet, desperspectivespluslarges.S’il est vrai quechaque individuest un
maillon indispensableàtel ensemble, lesfaitsqu’ilrelaterecouvrent tantôt un
réelsociologique ouhistorique,tantôt unesomme de détailsgrâceauxquels un
documentnaît, ensommeunacte personnel profitableauplusgrand nombre.
Ladite expériencerenseigne etconduit, parce qu’elle implique,àlaméditation.
Biographie d’untel ou récitcontracté d’un événementquiadynamisé,voire
transformé lavie detelautre, geste d’une initiationcollective parfois,Témoinset
Témoignagesdisentetdirontleshommesdetoutesobédiences.

Danslamêmecollection:
MauriceCouturier,Chronique de l’oubli,2008
Chochana Meyer,Un juifchrétien ?,2008
JosyAdida-Goldberg,Les Deuxpères,2008

ISBN:978-2-296-08758-3
©Orizons,Paris,2010

FrançoisWolff

Sivenaitaumonde
un homme

2010

NOTES DE L’AUTEUR

lamortde mamère, enclassant sespapiers, jesuis tombésur unvieux sac à
À
main encuir rouge défraîchi, d’un modèlerappelantlamode dudébutdes
années40.Je l’ai ouvertetj’ai découvert surl’ensemble deslettresécritespar
mon père etadresséesàmamère, d’abord dufrontpuisdesdifférentscampsde
prisonniersde guerre oùilaséjourné de mai1940àmai1945.
La correspondance desprisonniersde guerre étaitlue par une
doublecensure, lesgardiensallemands, maiségalementles thuriférairesdu régime
deVichy, promptsàpratiquerladélation d’oùlanécessité de necommettreaucune
imprudence danslarédaction deslettres.Il enrésulteuntonsouventneutre,
unerépétition dethèmesanodins,transpirantl’ennui etlalassitude de l’homme
éloigné desafamille, nevoulantpaslaisserparaîtresonangoisse profonde.Il
autilisétouteunesérie de motscodésque j’ai essayé detraduire en langage
compréhensible.
Jerestesurprisparl’utilisation parmon père de motsen dialecte
judéoalsacien quiauraientpu trahir sesoriginesjuivesetmettre en dangerlavie des
membresdesafamille.Heureusementque lescenseursne disposaientpasde
lexique et surtoutnebrillaientpasparleurintelligence.

Quantau titre,c’est un fragmentdeversdePaulCelan,tiré d’un poème intitulé
«Tübingen, janvier» (traduction deJean-PierreLefebvre)

…Si venait,
sivenait un homme
sivenait un hommeaumondeaujourd’hui,
avecla barbe de lumière despatriarches,
il pourrait,s’il parlaitdecetemps,
il pourrait seulement bredouiller,
et bredouiller toujours,
rebredouiller toujours,
jours

SOUFFLE COURT

« Outre le mensonge, et commesoncorollaire,ce
quitourmentaitle plus IvanIlitch,c’estque
personne ne le plaignait comme ilaurait vouluqu’on
le plaignît : à certainsmoments aprèsde longues
souffrances, ilaurait voulupar-dessus tout,bien
qu’il eûthonte dese l’avouer, ilaurait vouluque
1
quelqu’un le plaignîtcommeun enfantmalade ».

’ai l’impression quechaqueseconde, jevieillisd’un jour.Depuis un peuplus
J
d’unan, jesuiscommeunboxeur sonné, il ne mereste plusqu’à compter
lescoups.Moncorpsneveutplusfonctionnercommeauparavantouplutôt,
chaque jour,sesdéfaillances sontplusévidentesetjeconstateune nouvelle
déchéance.C’estmapeaudechagrin etc’estinsupportable.Onaccepte l’idée de
lamortavecunecertainesérénité, probablementparce qu’elleresteabstraite et
que, dans son propre imaginaire, l’échéancereste lointaine, maisladéchéance
aveclevieillissementaccéléré desarticulations, du visage, detouslesorganes
est unspectacleaffligeantauquel peude gens sontpréparés,surtoutdansce
monde oùl’on faitl’apologie de lajeunesse éternelle.C’estlatraque de laride,
de l’embonpoint, de ladéfaillancesexuelle, de laraideurphysique.Si j’ai
longtemps suivi lameute,si j’ai manifestéunecertaine fiertéàgardermesquelques
cheveuxnoirsetàsurprendre lesimbéciles surmonâgeapparent,voilà,çayest,

1.

LéonTolstoi,Lamortd’IvanIlitch,1993,Flammarion,Paris,Traduction par
M.Eristov,LouisJousserandot,J.W.Bienstock etP.Birioukov,M Tougouchy,
MichelCadot.

10

F
RANÇOIS WOLFF

j’y suis dans la vieillesse etje mesurprendsà enabuser.Mon égoïsmecherche
àtoutprixla compassionchezlesautres,surtoutchezlesfemmes, qui ont une
vocationancestraleà comprendre lasouffrance etàessayerde lasoulager.
Jesuis uncabotin, qui, jusqu’àson dernier souffle, nesaurajamais trouver
le juste équilibre entrevérité etmensonge, entreréalité etfantasme,
entreaffirmation desoi etcaricature.Pourtant, je doisbienréaliserque mon publicn’est
plus,comme jadis, dupecarmon jeud’acteurn’estplusdirigé parmavolonté
créatrice maisimposé parla Mort, quiagitesafauxetn’accepteaucune
discussion,aucune négociation.Elletranchesouverainement.
Toutestdérisoire, masoif d’amour, mesillusions surlavie,surmoi,surla
vision que lesautresontde moi.Jesuis unevieillecarne,ridiculecomme les
mortes vivantesdes tableauxdeGoya.Monsourire est unrictus, monvisage est
unvieux rideaudethéâtreauxplisinnombrables, moncouest unecouverture
decheval,abandonnée dans une écurie,toute effilochée, monventrevide est
unesuccession de pliscomme lescollinesàthé de l’Assam, mescuisses
sontmaigrescommecellesd’une haridelle etlesurplusde peauqui les tapissesuffiraità
couvrirles surfacesdénudéesd’un grandbrûlé.Mesfesses s’abandonnentàun
videvertigineux, n’ontplus rien pour seraccrocheretéviterl’écroulement total,
enfin ma bouche,au sourire desquelette ensursis,cache mal ladébandade de
mesdents, dontl’absence estmasquée par unappareilàl’équilibre instable.
Je déteste lesmiroirsetje lesbannisde mon horizon quotidien.Toutecette
décrépitudes’accompagne du rétrécissementquotidien de mon périmètre de
vie.Mavisionbaisserégulièrement, maisc’est un pointpositif, quand on nevoit
plusdistinctement, on ne discerne paslesmarquesinéluctablesde lamortqui
approche.Mesjambes, jadisfortes, metransportaientàtraversmontset vallées ;
ellesontmaintenant tendanceàrefuserlesefforts.Chaque jour, j’essaie de les
persuaderde poursuivre leur tâche.Ellesne m’abandonnentpascomplètement,
maisje guette leurfaiblesse.Se leverd’unsiègesurtoutbasest une épreuve mon
dosetmesgenouxémettentdesgrincementsde mauvaisaugure.Il me fautaussi
parlerdesleversnocturnespour vider unevessie, qui ne peutpas
toujoursimprimer suffisammentde forcespourfranchirleverrouprostatique.Mamiction
n’estqu’un mince filetqui me fait souveniravecnostalgie
desfontainespuissantesde l’adolescencetriomphante.C’estpresqueun marathonalorsqu’avant
j’étais unsprinter!
Lorsqu’il m’arrive de me promenercommeaujourd’hui, jesuislespectateur
passif de grandsbouleversementsdanslespaysagesque j’ai parcourusautrefois.
La campagne n’aplus rienàvoiravec celle quireste, lancinante, gravée dansma
mémoire.Je merevoismarcher, presque dans uneautrevie,tenantbienserré
d’uncôté lamain de mamère etde l’autrecelle de magrand-mère.J’essayais

S
I VENAIT AU MONDE UN HOMME

11

difficilementdesuivre lerythme de leurspasavecmespetitesjambes.Lesdeux
femmesportaientdes valises.Nous traversions une plaine;quelquescollines
peuaccentuées rompaientlesperspectives.L’espace étaitentrecoupé pardes
haies, leshabitationsétaient trèsdisperséesetauhasard, leregard découvrait
desétangs.Mes yeuxétaientgrand ouverts,tousmes sensétaienten
éveil.J’entendaislesmugissementsd’agonie des vachesauxpisénormesetlourds,
jesentaisl’odeurâcre ducuirquibrûlait surdescadavresd’animaux, jevoyaisdes
fermes surmontéesde flammesénormesetde
fuméesblanchesavecparmomentsdesbruits trèsmenaçantsd’explosion.L’inquiétude étaitd’autantplus
grande que l’on me disaitde marcher sansmeretourner,commeDieul’avait
ordonnéà Loth et safamille fuyantSodome.Aucune explication ne m’était
donnée decespectacle pourle moins troublant.Nousétions seulsaumonde, il
n’yavaitpersonne nisurlaroute, ni danslesma

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