Le Prince travesti
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Description

Le Prince travesti
Marivaux
Comédie en trois actes et en prose représentée pour la
première fois le 5 février 1724 par les Comédiens-Italiens
Personnages
LA PRINCESSE DE BARCELONE.
HORTENSE.
LE PRINCE DE LÉON, sous le nom de LÉLIO.
FRÉDÉRIC, ministre de la Princesse.
ARLEQUIN, valet de Lélio.
LISETTE, maîtresse d'Arlequin.
LE ROI DE CASTILLE, sous le nom d'ambassadeur.
Un garde de la Princesse.
Femmes de la Princesse.
La scène est à Barcelone.
Sommaire
Acte I
Acte II
Acte III
Le Prince travesti : Acte I
Acte I
Comédie en trois actes et en prose représentée pour la première fois le 5 février
1724 par les Comédiens-Italiens
ACTE PREMIER
Scène première
LA PRINCESSE et sa suite , HORTENSE
La scène représente une salle où la Princesse entre rêveuse, accompagnée de quelques femmes qui s'arrêtent au milieu du
théâtre.
LA PRINCESSE , se retournant vers ses femmes.
Hortense ne vient point, qu'on aille lui dire encore que je l'attends avec impatience. (Hortense entre.) Je vous demandais, Hortense.
HORTENSE
Vous me paraissez bien agitée, Madame. LA PRINCESSE , à ses femmes.
Laissez-nous.
Scène II
LA PRINCESSE, HORTENSE
LA PRINCESSE
Ma chère Hortense, depuis un an que vous êtes absente, il m'est arrivé une grande aventure.
HORTENSE
Hier au soir en arrivant, quand j'eus l'honneur de vous revoir, vous me parûtes aussi tranquille que vous l'étiez avant mon départ.
LA PRINCESSE
Cela est bien différent, et je vous parus hier ce que je n'étais pas ; mais nous avions des témoins, et ...

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Langue Français
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Extrait

Le Prince travestiMarivauxComédie en trois actes et en prose représentée pour lapremière fois le 5 février 1724 par les Comédiens-ItaliensPersonnagesLA PRINCESSE DE BARCELONE.HORTENSE.LFER ÉPDRIÉNRCICE,  DmiEn iLstÉreO dN,e  slao uPsr ilen cneosms ed.e LÉLIO.ARLEQUIN, valet de Lélio.LLIES ERTOTI ED, Em CaîAtrSesTIsLeL dE',A srloeuqsu ilen. nom d'ambassadeur.FUen mgamredse  ddee  llaa  PPrriinncceessssee..La scène est à Barcelone.SommaireActe IActe IIActe IIILe Prince travesti : Acte IActe IComédie en trois actes et en prose représentée pour la première fois le 5 février1724 par les Comédiens-ItaliensACTE PREMIERScène premièreLA PRINCESSE et sa suite , HORTENSELa scène représente une salle où la Princesse entre rêveuse, accompagnée de quelques femmes qui s'arrêtent au milieu duthéâtre.LA PRINCESSE , se retournant vers ses femmes.Hortense ne vient point, qu'on aille lui dire encore que je l'attends avec impatience. (Hortense entre.) Je vous demandais, Hortense.HORTENSEVous me paraissez bien agitée, Madame.
LA PRINCESSE , à ses femmes.Laissez-nous.Scène IILA PRINCESSE, HORTENSELA PRINCESSEMa chère Hortense, depuis un an que vous êtes absente, il m'est arrivé une grande aventure.HORTENSEHier au soir en arrivant, quand j'eus l'honneur de vous revoir, vous me parûtes aussi tranquille que vous l'étiez avant mon départ.LA PRINCESSECela est bien différent, et je vous parus hier ce que je n'étais pas ; mais nous avions des témoins, et d'ailleurs vous aviez besoin derepos.HORTENSEQue vous est-il donc arrivé, Madame ? Car je compte que mon absence n'aura rien diminué des bontés et de la confiance que vousaviez pour moi.LA PRINCESSENon, sans doute. Le sang nous unit ; je sais votre attachement pour moi, et vous me serez toujours chère ; mais j'ai peur que vous necondamniez mes faiblesses.HORTENSEMoi, Madame, les condamner ! Eh n'est-ce pas un défaut que de n'avoir point de faiblesse ? Que ferions-nous d'une personneparfaite ? À quoi nous serait-elle bonne ? Entendrait-elle quelque chose à nous, à notre cœur, à ses petits besoins ? quel servicepourrait-elle nous rendre avec sa raison ferme et sans quartier, qui ferait main basse sur tous nos mouvements ? Croyez-moiMadame ; il faut vivre avec les autres, et avoir du moins moitié raison et moitié folie, pour lier commerce ; avec cela vous nousressemblerez un peu ; car pour nous ressembler tout à fait, il ne faudrait presque que de la folie ; mais je ne vous en demande pastant. Venons au fait. Quel est le sujet de votre inquiétude ?LA PRINCESSEJ'aime, voilà ma peine.HORTENSEQue ne dites-vous : j'aime, voilà mon plaisir ? car elle est faite comme un plaisir, cette peine que vous dites.LA PRINCESSENon, je vous assure ; elle m'embarrasse beaucoup.HORTENSEMais vous êtes aimée, sans doute ?LA PRINCESSEJe crois voir qu'on n'est pas ingrat.HORTENSEComment, vous croyez voir ! Celui qui vous aime met-il son amour en énigme ? Oh ! Madame, il faut que l'amour parle bienclairement et qu'il répète toujours, encore avec cela ne parle-t-il pas assez.LA PRINCESSEJe règne ; celui dont il s'agit ne pense pas sans doute qu'il lui soit permis de s'expliquer autrement que par ses respects.HORTENSE
Eh bien ! Madame, que ne lui donnez-vous un pouvoir plus ample ? Car qu'est-ce que c'est que du respect ? L'amour est bienenveloppé là-dedans. Sans lui dire précisément : expliquez-vous mieux, ne pouvez-vous lui glisser la valeur de cela dans quelqueregard ? Avec deux yeux ne dit-on pas ce que l'on veut ?LA PRINCESSEJe n'ose, Hortense, un reste de fierté me retient.HORTENSEIl faudra pourtant bien que ce reste-là s'en aille avec le reste, si vous voulez vous éclaircir. Mais quelle est la personne en question ?LA PRINCESSEVous avez entendu parler de Lélio ?HORTENSEOui, comme d'un illustre étranger qui, ayant rencontré notre armée, y servit volontaire il y a six ou sept mois, et à qui nous dûmes legain de la dernière bataille.LA PRINCESSECelui qui commandait l'armée l'engagea par mon ordre à venir ici ; depuis qu'il y est, ses sages conseils dans mes affaires ne m'ontpas été moins avantageux que sa valeur ; c'est d'ailleurs l'âme la plus généreuse…HORTENSEEst-il jeune ?LA PRINCESSEIl est dans la fleur de son âge.HORTENSEDe bonne mine ?LA PRINCESSEIl me le paraît.HORTENSEJeune, aimable, vaillant, généreux et sage, cet homme-là vous a donné son cœur ; vous lui avez rendu le vôtre en revanche, c'estcœur pour cœur, le troc est sans reproche, et je trouve que vous avez fait là un fort bon marché. Comptons ; dans cet homme-là vousavez d'abord un amant, ensuite un ministre, ensuite un général d'armée, ensuite un mari, s'il le faut, et le tout pour vous ; voilà doncquatre hommes pour un, et le tout en un seul, Madame ; ce calcul-là mérite attention.LA PRINCESSEVous êtes toujours badine. Mais cet homme qui en vaut quatre, et que vous voulez que j'épouse, savez-vous qu'il n'est, à ce qu'il dit,qu'un simple gentilhomme, et qu'il me faut un prince ? Il est vrai que dans nos États le privilège des princesses qui règnent estd'épouser qui elles veulent ; mais il ne sied pas toujours de se servir de ses privilèges.HORTENSEMadame, il vous faut un prince ou un homme qui mérite de l'être, c'est la même chose ; un peu d'attention, s'il vous plaît. Jeune,aimable, vaillant, généreux et sage, Madame, avec cela, fût-il né dans une chaumière, sa naissance est royale, et voilà mon Prince ;je vous défie d'en trouver un meilleur. Croyez-moi, je parle quelquefois sérieusement ; vous et moi nous restons seules de la famillede nos maîtres ; donnez à vos sujets un souverain vertueux ; ils se consoleront avec sa vertu du défaut de sa naissance.LA PRINCESSEVous avez raison, et vous m'encouragez ; mais, ma chère Hortense, il vient d'arriver ici un ambassadeur de Castille, dont je sais quela commission est de demander ma main pour son maître ; aurais-je bonne grâce de refuser un prince pour n'épouser qu'unparticulier ?HORTENSESi vous aurez bonne grâce ? Eh ! qui en empêchera ? Quand on refuse les gens bien poliment, ne les refuse-t-on pas de bonnegrâce ?LA PRINCESSE
Eh bien ! Hortense, je vous en croirai ; mais j'attends un service de vous. Je ne saurais me résoudre à montrer clairement mesdispositions à Lélio ; souffrez que je vous charge de ce soin-là, et acquittez-vous-en adroitement dès que vous le verrez.HORTENSEAvec plaisir, Madame ; car j'aime à faire de bonnes actions. À la charge que, quand vous aurez épousé cet honnête homme-là, il yaura dans votre histoire un petit article que je dresserai moi-même, et qui dira précisément : ce fut la sage Hortense qui procura cettebonne fortune au peuple ; la Princesse craignait de n'avoir pas bonne grâce en épousant Lélio ; Hortense lui leva ce vain scrupule, quieût peut-être privé la république de cette longue suite de bons princes qui ressemblèrent à leur père. Voilà ce qu'il faudra mettre pourla gloire de mes descendants, qui, par ce moyen, auront en moi une aïeule d'heureuse mémoire.LA PRINCESSEQuel fonds de gaieté !… Mais, ma chère Hortense, vous parlez de vos descendants ; vous n'avez été qu'un an avec votre mari, qui nevous a pas laissé d'enfants, et toute jeune que vous êtes, vous ne voulez pas vous remarier ; où prendrez-vous votre postérité ?HORTENSECela est vrai, je n'y songeais pas, et voilà tout d'un coup ma postérité anéantie… Mais trouvez-moi quelqu'un qui ait à peu près lemérite de Lélio, et le goût du mariage me reviendra peut-être ; car je l'ai tout à fait perdu, et je n'ai point tort. Avant que le comteRodrigue m'épousât, il n'y avait amour ancien ni moderne qui pût figurer auprès du sien. Les autres amants auprès de lui rampaientcomme de mauvaises copies d'un excellent original, c'était une chose admirable, c'était une passion formée de tout ce qu'on peutimaginer en sentiments, langueurs, soupirs, transports, délicatesses, douce impatience, et le tout ensemble ; pleurs de joie aumoindre regard favorable, torrent de larmes au moindre coup d'œil un peu froid ; m'adorant aujourd'hui, m'idolâtrant demain ; plusqu'idolâtre ensuite, se livrant à des hommages toujours nouveaux ; enfin, si l'on avait partagé sa passion entre un million de cœurs, lapart de chacun d'eux aurait été fort raisonnable. J'étais enchantée. Deux siècles, si nous les passions ensemble, n'épuiseraient pascette tendresse-là, disais-je en moi-même ; en voilà pour plus que je n'en userai. Je ne craignais qu'une chose, c'est qu'il ne mourûtde tant d'amour avant que d'arriver au jour de notre union. Quand nous fûmes mariés, j'eus peur qu'il n'expirât de joie. Hélas !Madame, il ne mourut ni avant ni après, il soutint fort bien sa joie. Le premier mois elle fut violente ; le second elle devint plus calme, àl'aide d'une de mes femmes qu'il trouva jolie ; le troisième elle baissa à vue d'œil, et le quatrième il n'y en avait plus. Ah ! c'était untriste personnage après cela que le mien.LA PRINCESSEJ'avoue que cela est affligeant.HORTENSEAffligeant, Madame, affligeant ! Imaginez-vous ce que c'est que d'être humiliée, rebutée, abandonnée, et vous aurez quelque légèreidée de tout ce qui compose la douleur d'une jeune femme alors. Être aimée d'un homme autant que je l'étais, c'est faire son bonheuret ses délices ; c'est être l'objet de toutes ses complaisances, c'est régner sur lui, disposer de son âme ; c'est voir sa vie consacrée àvos désirs, à vos caprices, c'est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes ; c'est voir sans cesse qu'on estaimable : ah ! que cela est doux à voir ! le charmant point de vue pour une femme ! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela.Eh bien ! Madame, cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous aime plus ; et mettez-vous vis-à-vis de lui ; la jolie figureque vous y ferez ! Quel opprobre ! Lui parlez-vous, toutes ses réponses sont des monosyllabes, oui, non ; car le dégoût est laconique.L'approchez-vous, il fuit ; vous plaignez-vous, il querelle ; quelle vie ! quelle chute ! quelle fin tragique ! Cela fait frémir l'amour-propre.Voilà pourtant mes aventures ; et si je me rembarquais, j'ai du malheur, je ferais encore naufrage, à moins que de trouver un autreLélio.LA PRINCESSEVous ne tiendrez pas votre colère, et je chercherai de quoi vous réconcilier avec les hommes.HORTENSECela est inutile ; je ne sache qu'un homme dans le monde qui pût me convertir là-dessus, homme que je ne connais point, que je n'aijamais vu que deux jours. Je revenais de mon château pour retourner dans la province dont mon mari était gouverneur, quand machaise fut attaquée par des voleurs qui avaient déjà fait plier le peu de gens que j'avais avec moi. L'homme dont je vous parle,accompagné de trois autres, vint à mes cris, et fondit sur mes voleurs, qu'il contraignit à prendre la fuite. J'étais presque évanouie ; ilvint à moi, s'empressa à me faire revenir, et me parut le plus aimable et le plus galant homme que j'aie encore vu. Si je n'avais pasété mariée, je ne sais ce que mon cœur serait devenu, je ne sais pas trop même ce qu'il devint alors ; mais il ne s'agissait plus decela, je priai mon libérateur de se retirer. Il insista à me suivre près de deux jours ; à la fin je lui marquai que cela m'embarrassait ;j'ajoutai que j'allais joindre mon mari, et je tirai un diamant de mon doigt que je le pressai de prendre ; mais sans le regarder ils'éloigna très vite, et avec quelque sorte de douleur. Mon mari mourut deux mois après, et je ne sais par quelle fatalité l'homme quej'ai vu m'est toujours resté dans l'esprit. Mais il y a apparence que nous ne nous reverrons jamais ; ainsi mon cœur est en sûreté. Maisqui est-ce qui vient à nous ?LA PRINCESSEC'est un homme à Lélio.HORTENSEIl me vient une idée pour vous ; ne saurait-il pas qui est son maître ?
LA PRINCESSEIl n'y a pas d'apparence ; car Lélio perdit ses gens à la dernière bataille, et il n'a que de nouveaux domestiques.HORTENSEN'importe, faisons-lui toujours quelque question.Scène IIILA PRINCESSE, HORTENSE, ARLEQUINArlequin arrive d'un air désœuvré en regardant de tous côtés. Il voit la Pincesse et Hortense, et veut s'en aller.LA PRINCESSEQue cherches-tu, Arlequin ? ton maître est-il dans le palais ?ARLEQUINMadame, je supplie Votre Principauté de pardonner l'impertinence de mon étourderie ; si j'avais su que votre présence eût été ici, jen'aurais pas été assez nigaud pour y venir apporter ma personne.LA PRINCESSETu n'as point fait de mal. Mais, dis-moi, cherches-tu ton maître ?ARLEQUINTout juste, vous l'avez deviné, Madame. Depuis qu'il vous a parlé tantôt, je l'ai perdu de vue dans cette peste de maison, et, ne vousdéplaise, je me suis aussi perdu, moi. Si vous vouliez bien m'enseigner mon chemin, vous me feriez plaisir ; il y a ici un si grand tasde chambres, que j'y voyage depuis une heure sans en trouver le bout. Par la mardi ! si vous louez tout cela, cela vous doit rapporterbien de l'argent, pourtant. Que de fatras de meubles, de drôleries, de colifichets ! Tout un village vivrait un an de ce que cela vaut.Depuis six mois que nous sommes ici, je n'avais point encore vu cela. Cela est si beau, si beau, qu'on n'ose pas le regarder ; cela faitpeur à un pauvre homme comme moi. Que vous êtes riches, vous autres Princes ! et moi, qu'est-ce que je suis en comparaison decela ? Mais n'est-ce pas encore une autre impertinence que je fais, de raisonner avec vous comme avec ma pareille ? (Hortense rit.)Voilà votre camarade qui rit ; j'aurai dit quelque sottise. Adieu, Madame ; je salue Votre Grandeur.LA PRINCESSEArrête, arrête…HORTENSETu n'as point dit de sottise ; au contraire, tu me parais de bonne humeur.ARLEQUINPardi ! je ris toujours ; que voulez-vous ? je n'ai rien à perdre. Vous vous amusez à être riches, vous autres, et moi je m'amuse à êtregaillard ; il faut bien que chacun ait son amusette en ce monde.HORTENSETa condition est-elle bonne ? Es-tu bien avec Lélio ?ARLEQUINFort bien : nous vivons ensemble de bonne amitié ; je n'aime pas le bruit, ni lui non plus ; je suis drôle, et cela l'amuse. Il me paie bien,me nourrit bien, m'habille bien honnêtement et de belle étoffe, comme vous voyez ; me donne par-ci par-là quelques petits profits,sans ceux qu'il veut bien que je prenne, et qu'il ne sait pas ; et, comme cela, je passe tout bellement ma vie.LA PRINCESSE, à part.Il est aussi babillard que joyeux.ARLEQUINEst-ce que vous savez une meilleure condition pour moi, Madame ?HORTENSE
Non, je n'en sache point de meilleure que celle de ton maître ; car on dit qu'il est grand seigneur.ARLEQUINIl a l'air d'un garçon de famille.HORTENSETu me réponds comme si tu ne savais pas qui il est.ARLEQUINNon, je n'en sais rien, de bonne vérité. Je l'ai rencontré comme il sortait d'une bataille ; je lui fis un petit plaisir ; il me dit grand merci. Ildisait que son monde avait été tué ; je lui répondis : tant pis. Il me dit : tu me plais, veux-tu venir avec moi ? Je lui dis : tope, je le veuxbien. Ce qui fut dit, fut fait ; il prit encore d'autre monde ; et puis le voilà qui part pour venir ici, et puis moi je pars de même, et puisnous voilà en voyage, en courant la poste, qui est le train du diable ; car parlant par respect, j'ai été près d'un mois sans pouvoirm'asseoir. Ah ! les mauvaises mazettes !LA PRINCESSE, en riant.Tu es un historien bien exact.ARLEQUINOh ! quand je compte quelque chose, je n'oublie rien ; bref, tant y a que nous arrivâmes ici, mon maître et moi. La Grandeur deMadame l'a trouvé brave homme, elle l'a favorisé de sa faveur ; car on l'appelle favori ; il n'en est pas plus impertinent qu'il l'était pourcela, ni moi non plus. Il est courtisé, et moi aussi ; car tout le monde me respecte, tout le monde est ici en peine de ma santé, et medemande mon amitié ; moi, je la donne à tout hasard, cela ne me coûte rien, ils en feront ce qu'ils pourront, ils n'en feront pas grand-chose. C'est un drôle de métier que d'avoir un maître ici qui a fait fortune ; tous les courtisans veulent être les serviteurs de son valet.LA PRINCESSENous n'en apprendrons rien ; allons-nous-en. Adieu, Arlequin.ARLEQUINAh ! Madame, sans compliment, je ne suis pas digne d'avoir cet adieu-là… (Quand elles sont parties.) Cette Princesse est unebonne femme ; elle n'a pas voulu me tourner le dos sans me faire une civilité. Bon ! voilà mon maître.Scène IVLÉLIO, ARLEQUINOILÉLQu'est-ce que tu fais ici ?ARLEQUINJ'y fais connaissance avec la Princesse, et j'y reçois ses compliments.OILÉLQue veux-tu dire avec ta connaissance et tes compliments ? Est-ce que tu l'as vue, la Princesse ? Où est-elle ?ARLEQUINNous venons de nous quitter.OILÉLExplique-toi donc ; que t'a-t-elle dit ?ARLEQUINBien des choses. Elle me demandait si nous nous trouvions bien ensemble, comment s'appelaient votre père et votre mère, de quelmétier ils étaient, s'ils vivaient de leurs rentes ou de celles d'autrui. Moi, je lui ai dit : que le diable emporte celui qui les connaît ! je nesais pas quelle mine ils ont, s'ils sont nobles ou vilains, gentilshommes ou laboureurs : mais que vous aviez l'air d'un enfantd'honnêtes gens. Après cela elle m'a dit : je vous salue. Et moi je lui ai dit : vous me faites trop de grâces. Et puis c'est tout.LÉLIO, à part.
Quel galimatias ! Tout ce que j'en puis comprendre, c'est que la Princesse s'est informée de lui s'il me connaissait. Enfin tu lui asdonc dit que tu ne savais pas qui je suis ?ARLEQUINOui ; cependant je voudrais bien le savoir ; car quelquefois cela me chicane. Dans la vie il y a tant de fripons, tant de vauriens quicourent par le monde pour fourber l'un, pour attraper l'autre, et qui ont bonne mine comme vous. Je vous crois un honnête garçon, moi.LÉLIO, en riant.Va, va, ne t'embarrasse pas, Arlequin ; tu as bon maître, je t'en assure.ARLEQUINVous me payez bien, je n'ai pas besoin d'autre caution ; et au cas que vous soyez quelque bohémien, pardi ! au moins vous êtes unbohémien de bon compte.OILÉLEn voilà assez, ne sors point du respect que tu me dois.ARLEQUINTenez, d'un autre côté, je m'imagine quelquefois que vous êtes quelque grand seigneur ; car j'ai entendu dire qu'il y a eu des princesqui ont couru la prétantaine pour s'ébaudir, et peut-être que c'est un vertigo qui vous a pris aussi.LÉLIO, à part.Ce benêt-là se serait-il aperçu de ce que je suis… Et par où juges-tu que je pourrais être un prince ? Voilà une plaisante idée ! Est-cepar le nombre des équipages que j'avais quand je t'ai pris ? par ma magnificence ?ARLEQUINBon ! belles bagatelles ! tout le monde a de cela ; mais, par la mardi ! personne n'a si bon cœur que vous, et il m'est avis que c'est làla marque d'un prince.OILÉLOn peut avoir le cœur bon sans être prince, et pour l'avoir tel, un prince a plus à travailler qu'un autre ; mais comme tu es attaché àmoi, je veux bien te confier que je suis un homme de condition qui me divertis à voyager inconnu pour étudier les hommes, et voir cequ'ils sont dans tous les États1. Je suis jeune, c'est une étude qui me sera nécessaire un jour ; voilà mon secret, mon enfant.ARLEQUINMa foi ! cette étude-là ne vous apprendra que misère ; ce n'était pas la peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille.Qu'est-ce que vous ferez de cette connaissance des hommes ? Vous n'apprendrez rien que des pauvretés.OILÉLC'est qu'ils ne me tromperont plus.ARLEQUINCela vous gâtera.OILÉLD'où vient ?ARLEQUINVous ne serez plus si bon enfant quand vous serez bien savant sur cette race-là. En voyant tant de canailles, par dépit canaille vousdeviendrez.LÉLIO, à part les premiers mots.Il ne raisonne pas mal. Adieu, te voilà instruit, garde-moi le secret ; je vais retrouver la Princesse.ARLEQUINDe quel côté tournerai-je pour retrouver notre cuisine ?OILÉLNe sais-tu pas ton chemin ? Tu n'as qu'à traverser cette galerie-là.
Scène VLÉLIO, seul.La Princesse cherche à me connaître, et me confirme dans mes soupçons ; les services que je lui ai rendu ont disposé son cœur àme vouloir du bien, et mes respects empressés l'ont persuadée que je l'aimais sans oser le dire. Depuis que j'ai quitté les États demon père, et que je voyage sous ce déguisement pour hâter l'expérience dont j'aurai besoin si je règne un jour, je n'ai fait nulle part unséjour si long qu'ici ; à quoi donc aboutira-t-il ? Mon père souhaite que je me marie, et me laisse le choix d'une épouse. Ne dois-jepas m'en tenir à cette Princesse ? Elle est aimable ; et si je lui plais, rien n'est plus flatteur pour moi que son inclination, car elle ne meconnaît pas. N'en cherchons donc point d'autre qu'elle ; déclarons-lui qui je suis, enlevons-la au prince de Castille, qui envoie lademander. Elle ne m'est pas indifférente ; mais que je l'aimerais sans le souvenir inutile que je garde encore de cette belle personneque je sauvai des mains des voleurs !Scène VILÉLIO, HORTENSE, à qui UN GARDE dit en montrant Lélio.UN GARDELe voilà, Madame.LÉLIO, surpris.Je connais cette dame-là.HORTENSE, étonnée.Que vois-je ?LÉLIO, s'approchant.Me reconnaissez-vous, Madame ?HORTENSEJe crois que oui, Monsieur.OILÉLMe fuirez-vous encore ?HORTENSEIl le faudra peut-être bien.OILÉLEh pourquoi donc le faudra-t-il ? Vous déplais-je tant, que vous ne puissiez au moins supporter ma vue ?HORTENSEMonsieur, la conversation commence d'une manière qui m'embarrasse ; je ne sais que vous répondre ; je ne saurais vous dire quevous me plaisez.OILÉLNon, Madame ; je ne l'exige point non plus ; ce bonheur-là n'est pas fait pour moi, et je ne mérite sans doute que votre indifférence.HORTENSEJe ne serais pas assez modeste si je vous disais que vous l'êtes trop, mais de quoi s'agit-il ? Je vous estime, je vous ai une grandeobligation ; nous nous retrouvons ici, nous nous reconnaissons ; vous n'avez pas besoin de moi, vous avez la Princesse ; quepourriez-vous me vouloir encore ?OILÉL
Vous demander la seule consolation de vous ouvrir mon cœur.HORTENSEOh ! je vous consolerais mal ; je n'ai point de talents pour être confidente.OILÉLVous, confidente, Madame ! Ah ! vous ne voulez pas m'entendre.HORTENSENon, je suis naturelle ; et pour preuve de cela, vous pouvez vous expliquer mieux, je ne vous en empêche point, cela est sansconséquence.OILÉLEh quoi ! Madame, le chagrin que j'eus en vous quittant, il y a sept ou huit mois, ne vous a point appris mes sentiments ?HORTENSELe chagrin que vous eûtes en me quittant ? et à propos de quoi ? Qu'est-ce que c'était que votre tristesse ? Rappelez-m'en le sujet,voyons, car je ne m'en souviens plus.OILÉLQue ne m'en coûta-t-il pas pour vous quitter, vous que j'aurais voulu ne quitter jamais, et dont il faudra pourtant que je me sépare ?HORTENSEQuoi ! c'est là ce que vous entendiez ? En vérité, je suis confuse de vous avoir demandé cette explication-là, je vous prie de croireque j'étais dans la meilleure foi du monde.OILÉLJe vois bien que vous ne voudrez jamais en apprendre davantage.HORTENSE, le regardant de côté.Vous ne m'avez donc point oubliée ?OILÉLNon, Madame, je ne l'ai jamais pu ; et puisque je vous revois, je ne le pourrai jamais… Mais quelle était mon erreur quand je vousquittai ! Je crus recevoir de vous un regard dont la douceur me pénétra ; mais je vois bien que je me suis trompé.HORTENSEJe me souviens de ce regard-là, par exemple.OILÉLEt que pensiez-vous, Madame, en me gardant ainsi ?HORTENSEJe pensais apparemment que je vous devais la vie.OILÉLC'était donc une pure reconnaissance ?HORTENSEJ'aurais de la peine à vous rendre compte de cela ; j'étais pénétrée du service que vous m'aviez rendu, de votre générosité ; vousalliez me quitter, je vous voyais triste, je l'étais peut-être moi-même ; je vous regardai comme je pus, sans savoir comment, sans megêner ; il y a des moments où des regards signifient ce qu'ils peuvent, on ne répond de rien, on ne sait point trop ce qu'on y met ; il yentre trop de choses, et peut-être de tout. Tout ce que je sais, c'est que je me serais bien passée de savoir votre secret.OILÉLEh que vous importe de le savoir, puisque j'en souffrirai tout seul ?HORTENSETout seul ! ôtez-moi donc mon cœur, ôtez-moi ma reconnaissance, ôtez-vous vous-même… Que vous dirai-je ? je me méfie de tout.
OILÉLIl est vrai que votre pitié m'est bien due ; j'ai plus d'un chagrin ; vous ne m'aimerez jamais, et vous m'avez dit que vous étiez mariée.HORTENSEHé bien, je suis veuve ; perdez du moins la moitié de vos chagrins ; à l'égard de celui de n'être point aimé…OILÉLAchevez, Madame : à l'égard de celui-là ?…HORTENSEFaites comme vous pourrez, je ne suis pas mal intentionnée… Mais supposons que je vous aime, n'y a-t-il pas une princesse qui croitque vous l'aimez, qui vous aime peut-être elle-même, qui est la maîtresse ici, qui est vive, qui peut disposer de vous et de moi ? Àquoi donc mon amour aboutirait-il ?OILÉLIl n'aboutira à rien, dès lors qu'il n'est qu'une supposition.HORTENSEJ'avais oublié que je le supposais.OILÉLNe deviendra-t-il jamais réel ?HORTENSE, s'en allant.Je ne vous dirai plus rien ; vous m'avez demandé la consolation de m'ouvrir votre cœur, et vous me trompez ; au lieu de cela, vousprenez la consolation de voir dans le mien. Je sais votre secret, en voilà assez ; laissez-moi garder le mien, si je l'ai encore. (Ellepart.)Scène VIILÉLIO, un moment seul.Voici un coup de hasard qui change mes desseins ; il ne s'agit plus maintenant d'épouser la Princesse ; tâchons de m'assurerparfaitement du cœur de la personne que j'aime, et s'il est vrai qu'il soit sensible pour moi.Scène VIIILÉLIO, HORTENSEHORTENSE, revient.J'oubliais à vous informer d'une chose : la Princesse vous aime, vous pouvez aspirer à tout ; je vous l'apprends de sa part, il enarrivera ce qu'il pourra. Adieu.LÉLIO, l'arrêtant avec un air et un ton de surprise.Eh ! de grâce, Madame, arrêtez-vous un instant. Quoi ! la Princesse elle-même vous aurait chargée de me dire…HORTENSEVoilà de grands transports ; mais je n'ai pas charge de les rapporter ; j'ai dit ce que j'avais à vous dire, vous m'avez entendue ; je n'aipas le temps de le répéter, et je n'ai rien à savoir de vous. (Elle s'en va ; Lélio, piqué, l'arrête.)OILÉLEt moi, Madame, ma réponse à cela est que je vous adore, et je vais de ce pas la porter à la Princesse.HORTENSE, l'arrêtant.
Y songez-vous ? Si elle sait que vous m'aimez, vous ne pourrez plus me le dire, je vous en avertis.OILÉLCette réflexion m'arrête ; mais il est cruel de se voir soupçonné de joie, quand on n'a que du trouble.HORTENSE, d'un air de dépit.Oh fort cruel ! Vous avez raison de vous fâcher ! La vivacité qui vient de me prendre vous fait beaucoup de tort ! Il doit vous rester deviolents chagrins !LÉLIO, lui baisant la main.Il ne me reste que des sentiments de tendresse qui ne finiront qu'avec ma vie.HORTENSEQue voulez-vous que je fasse de ces sentiments-là ?OILÉLQue vous les honoriez d'un peu de retour.HORTENSEJe ne veux point, car je n'oserais.OILÉLJe réponds de tout ; nous prendrons nos mesures, et je suis d'un rang…HORTENSEVotre rang est d'être un homme aimable et vertueux, et c'est là le plus beau rang du monde ; mais je vous dis encore une fois quecela est résolu ; je ne vous aimerai point, je n'en conviendrai jamais. Qui ? moi, vous aimer… vous accorder mon amour pour vousempêcher de régner, pour causer la perte de votre liberté, peut-être pis ! mon cœur vous ferait là de beaux présents ! Non, Lélio, n'enparlons plus, donnez-vous tout entier à la Princesse, je vous le pardonne ; cachez votre tendresse pour moi, ne me demandez plus lamienne, vous vous exposeriez à l'obtenir, je ne veux point vous l'accorder, je vous aime trop pour vous perdre, je ne peux pas vousmieux dire. Adieu, je crois que quelqu'un vient.LÉLIO l'arrête.J'obéirai, je me conduirai comme vous voudrez ; je ne vous demande plus qu'une grâce ; c'est de vouloir bien, quand l'occasion s'enprésentera, que j'aie encore une conversation avec vous.HORTENSEPrenez-y garde ; une conversation en amènera une autre, et cela ne finira point, je le sens bien.OILÉLNe me refusez pas.HORTENSEN'abusez point de l'envie que j'ai d'y consentir.OILÉLJe vous en conjure.HORTENSE, en s'en allant.Soit ; perdez-vous donc, puisque vous le voulez.Scène IXLÉLIO, seul.Je suis au comble de la joie ; j'ai retrouvé ce que j'aimais, j'ai touché le seul cœur qui pouvait rendre le mien heureux ; il ne s'agit plusque de convenir avec cette aimable personne de la manière dont je m'y prendrai pour m'assurer sa main.
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