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Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sensible

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Description

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sensible
ou
Une grande leçon
Princesse de S...
(Constance de Théis)
1824
Sommaire
1 À madame la princesse de ***
2 Lettre première
3 Lettre II
4 Lettre III
5 Lettre IV
6 Lettre V
7 Lettre VI
8 Lettre VII
9 Lettre VIII
10 Lettre IX
11 Lettre du comte Alfred de...
12 Lettre X
13 Lettre XI
14 Lettre XII
15 Lettre XIII
16 Lettre XIV
17 Lettre XV
18 Lettre XVI
19 Lettre XVII
20 Lettre XVIII
21 Lettre XIX
22 Lettre XX
23 Lettre XXI
24 Lettre XXII
25 Lettre XXIII
26 Lettre XXIV
27 Lettre XXV
28 Lettre XXVI
29 Lettre XXVII
30 Lettre XXVIII
31 Lettre XXIX
32 Lettre XXX
33 Lettre XXXI
34 Lettre XXXII
35 Lettre XXXIII
36 Lettre XXXIV
37 Lettre XXXV
38 Lettre XXXVI
39 Lettre XXXVII
40 Réponse
41 Lettre XXXVIII
42 Lettre XXXIX
43 Lettre XL
44 Lettre XLI
45 Lettre XLII
46 Lettre XLIII
47 Lettre XLIV
48 Billet
49 Lettre XLV
50 Lettre XLVI et dernière 51 Conclusion
À madame la princesse de ***
C’est à vous, aimable amie, que je dédie ce petit roman. Son sujet, sa forme, le
genre d’observations sur lequel il repose, tout y diffère de mes autres ouvrages ;
aussi, pour vous, pour le public, pour moi-même, me semble-t-il exiger quelques
explications.
Je l’ai commencé il y a plus de vingt ans. Je n’y attachais et n’y attache encore que
peu d’importance. En m’imposant la loi de n’y pas dire un mot qui ne fût dicté par le
sentiment ou la passion ; en faisant éprouver, dans le court espace de vingt-quatre
heures, à une femme vive et sensible, tout ce ...

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Extrait

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sensibleuoUne grande leçon(PCroinnsctaenscsee  dde eT hSé.i.s.)4281Sommaire1 À madame la princesse de ***2 Lettre première3 Lettre II4 Lettre III65  LLeettttrree  IVV87  LLeettttrree  VVIII91 0L Letettrter eV IIIXI11 Lettre du comte Alfred de...12 Lettre X13 Lettre XI1154  LLeettttrree  XXIIIII1176  LLeettttrree  XXIVV1189  LLeettttrree  XXVVIII2210  LLeettttrree  XXIVXIII2223  LLeettttrree  XXXXI24 Lettre XXII2256  LLeettttrree  XXXXIIIVI2287  LLeettttrree  XXXXVVI2390  LLeettttrree  XXXXVVIIIII3321  LLeettttrree  XXXXIXX33 Lettre XXXI3354  LLeettttrree  XXXXXXIIIII3376  LLeettttrree  XXXXXXIVV3389  LLeettttrree  XXXXXXVVIII40 Réponse4421  LLeettttrree  XXXXXXIVXIII4443  LLeettttrree  XXLLI4456  LLeettttrree  XXLLIIIII47 Lettre XLIV48 Billet49 Lettre XLV50 Lettre XLVI et dernière
51 ConclusionÀ madame la princesse de ***C’est à vous, aimable amie, que je dédie ce petit roman. Son sujet, sa forme, legenre d’observations sur lequel il repose, tout y diffère de mes autres ouvrages ;aussi, pour vous, pour le public, pour moi-même, me semble-t-il exiger quelquesexplications.Je l’ai commencé il y a plus de vingt ans. Je n’y attachais et n’y attache encore quepeu d’importance. En m’imposant la loi de n’y pas dire un mot qui ne fût dicté par lesentiment ou la passion ; en faisant éprouver, dans le court espace de vingt-quatreheures, à une femme vive et sensible, tout ce que l’amour peut inspirer d’ivresse,de trouble, de jalousie surtout, je ne voulais que faire aussi un roman sur une idéequi m’avait plu, et répondre par là à quelques reproches qui m’avaient été faits surle ton sérieux et philosophique de la plupart de mes ouvrages. Ceux par lesquelsj’ai débuté dans la littérature étaient déjà une réponse suffisante ; mais l’usage veuttellement que les femmes qui écrivent trahissent sans cesse le secret de leurstendres sensations, que celles qui parviennent à les renfermer dans leur cœursemblent, en quelque sorte, n’en pas éprouver assez ; ou du moins ne pas attacherassez de prix à cette sensibilité, qui est sans doute un des plus beaux apanagesde notre sexe, mais que chacun conçoit et exprime suivant son caractère et legenre de son talent.Je voulais donc, par ces lettres, payer un nouveau tribut à l’usage, et prouver que legoût des ouvrages sérieux n’exclut en rien la sensibilité. J’avais même le projet(auquel j’ai renoncé) d’y ajouter une discussion, dans laquelle j’avançais, et c’estmon opinion, que la vraie sensibilité est une qualité trop belle et trop forte pourn’agir que sur les affections de l’âme ; que c’est elle aussi qui éclaire et agranditl’esprit ; qu’elle n’est pas moins le foyer des idées élevées et philosophiques quedes idées douces et tendres, et qu’elle en est même une condition plus nécessaire.Enfin, je m’étais assez longtemps et à plusieurs reprises occupée de ce romandont je voulais faire aussi un tableau, ou plutôt une espèce d’étude du cœur d’unefemme. Mais la difficulté d’y soutenir l’intérêt par l’analyse seule des sentimentsm’avait paru exiger trop de travail pour un ouvrage de ce genre. Je l’avaisabandonné, et, sans doute, il n’aurait eu aucune suite, si, me trouvant à lacampagne et loin de mon pays, pendant les années de guerre qui viennent des’écouler [1814 et 1815], le besoin impérieux d’une forte distraction ne l’eût rappelétout à coup à mon souvenir.Ce fut alors que je le terminai, et je ne puis dire assez de quelle ressource il me futdans ces moments d’agitation et de solitude. En calculant ces simplesévénements ; en écrivant ces lettres pour lesquelles aucune expression ne meparaissait assez passionnée, ni aucune phrase assez harmonieuse ; en cherchantà peindre la jalousie, non dans ses fureurs, mais dans les douleurs dont elleaccable une âme ardente et sensible, j’oubliais en quelque sorte ce qui frappaitmes yeux ; les troubles du monde semblaient se perdre pour moi dans les malheursimaginaires de mon héroïne, et ce bienfait que je devais au travail n’est pas lemoindre de tous ceux qu’il m’a prodigués. Il faut l’avouer ; il y a dans tout ce qui tientà ces vives sensations quelque chose qui touche de si près, qui se confond si bienavec l’idée que l’on se fait du véritable bonheur, qui élève si naturellement au-dessus des hommes et des choses, que l’auteur qui peut joindre cette illusion aucharme de son travail, a sans doute trouvé (au moins pour quelques instants) unedes plus douces consolations qu’il nous soit donné de goûter sur la terre.Cependant, ce petit roman est si différent de mes autres ouvrages, que bien qu’enle terminant j’eusse eu l’intention de le publier, j’hésitai encore longtemps : peut-êtremême n’aurais-je pu m’y décider si je n’y eusse vu un but vraiment moral, que lecadre étroit dans lequel je l’ai resserré me paraît rendre encore plus frappant. Lajalousie est un mal si commun chez les femmes, elle influe tellement sur leurbonheur, elle les compromet si souvent et de tant de manières, qu’il est impossiblequ’une suite de développements qui leur montrent à chaque mot jusqu’à quel pointcette passion peut les égarer, ne leur offre pas une utile et grande leçon. J’ai eumême un instant l’idée de rendre cette leçon plus forte, en faisant résulter, desimprudences de mon héroïne, des malheurs plus graves que ceux dont sa viveimagination se tourmente ; mais j’ai craint d’altérer par là le caractère simple etidéal de cet ouvrage ; il m’a paru que tout devait s’y passer, pour ainsi dire, dansl’âme, et qu’une morale trop sévère, ou plutôt trop positive, ne pouvait s’accorderavec le genre de sensations que j’avais voulu peindre.
Enfin, le court espace de temps dans lequel j’ai renfermé mon sujet me sembleexiger aussi quelques explications. Peut-être croira-t-on, au premier moment, y voirune sorte d’impossibilité. Quelque peu d’importance qu’aurait réellement cetteobservation, je me la suis faite à moi-même, et j’ai voulu pouvoir y répondre. Je mesuis rendu compte du temps nécessaire pour écrire rapidement ces lettres ; j’aicalculé avec soin les intervalles qui doivent les séparer, et je puis assurer que s’iln’est pas ordinaire d’en écrire un si grand nombre en vingt-quatre heures, cela estau moins possible. Je pense que c’en est assez pour un roman.Telle est, aimable amie, l’histoire complète de ce petit ouvrage. Il me reste à vousparler des motifs qui m’engagent à vous le dédier. Ils seront bientôt exposés : nul nel’appréciera mieux que vous ; votre esprit éclairé jugera ce qu’il peut avoir demérite ; votre raison ce qu’il peut offrir de vérités, et votre âme ne restera pas nonplus froide et indifférente au récit de ces simples douleurs. Depuis longtemps j’enconnais, et mieux que vous-même, la force et la sensibilité ; j’ai su lire à travers cevoile de sage réserve, dont la nature a revêtu vos belles et nobles qualités ; j’aideviné mille fois en vous ce mouvement involontaire qui nous fait dérober au mondedes émotions qu’il pourrait ne pas éprouver comme nous, et je sens qu’il n’est pasune seule des sensations vives et tendres que je me suis plu à faire bouillonnerdans le cœur de mon héroïne, qui ne trouve dans le vôtre le sentiment qui la conçoit,ou l’indulgence qui la fait excuser.C’est cette conviction qui m’a fait naître l’idée de vous offrir ces lettres. Cettedédicace n’a rien de commun avec celles en tous genres que l’usage aconsacrées ; elle n’est que la simple expression de la vérité et de l’amitié ; mais cethommage du cœur, et la justice qu’il m’a donné occasion de vous rendre, n’enauront que plus de prix à vos yeux.Lettre premièreMercredi, à une heure du matin.Mon amour, mon ange, ma vie, tout est trouble et confusion dans mon âme ! Depuisune heure entière, j’attends, j’espère. Je ne puis me persuader que tu ne sois pasvenu, que tu ne m’aies pas au moins écrit quelques lignes, après cette fatalesoirée. Il est une heure... peut-être es-tu encore chez cette femme !... Quelle nuit jevais passer ! Ah ! mon Dieu ! je n’ai pas une pensée qui ne soit une douleur. Le cielsait que le moindre doute sur ta tendresse me paraîtrait une horrible profanation ;mais n’est-ce donc rien que ces longues heures de désespoir ?Lettre IIBonjour, mon ami ; me voilà ; ma nuit a été affreuse. Ton image, celle de cettefemme, ont toujours été là devant mes yeux. Je te voyais, je t’entendais ; je teparlais, cher et cruel ami ; et vingt fois je me suis réveillée le front couvert de sueur,et dans une anxiété que je voudrais pouvoir te peindre. L’essayerai-je ? Je ne sais :les femmes ont dans l’âme une foule de sensations que l’amant le plus tendre peutà peine comprendre : elles lui semblent une sorte de délire ; mais quand cela serait,le délire, l’erreur même de l’amour n’ont-ils pas quelque chose de sacré ! Dis, dis ;n’étais-je pas assez à plaindre hier, d’être loin de toi, pendant ce triste concert, decontraindre jusqu’à mes regards, sans que tu ajoutasses encore, par ton étrangeconduite, à cette douleur que tu connais si bien ? Je ne veux point savoir ce qu’estvenu t’apprendre le baron de G..., quoique tu parusses hors de toi en l’écoutant ;mais dis, dis ; que signifiait ton empressement à aller saluer cette belle et coquettemadame B... dès qu’elle est entrée ; l’espèce de cour que tu lui faisais, l’air demystère avec lequel tu lui parlais, toi qui la connais à peine ? Dis ; comment, aprèstrois heures si péniblement écoulées, comment ta bouche a-t-elle pu prononcer cetadieu presque indifférent que tu m’as adressé furtivement en passant ? Qu’il m’afait de mal, grand Dieu ! n’as-tu donc jamais éprouvé que le dernier mot que l’on sedit en se quittant laisse dans l’âme une impression qui dure jusqu’à ce qu’on serevoie ? Et comment me quittais-tu ? Emmenant cette femme, la reconduisant chezelle parce que sa voiture n’était pas arrivée. Quel misérable motif pour déchirer sicruellement mon cœur ! Les hommes sont bizarres ; ils ne savent rien refuser à unefemme qui leur est étrangère, et celle qui mérite le plus leurs égards sembletoujours celle qui en obtient le moins. Mon saisissement, mes regards suppliants,rien n’a pu t’arrêter, rien. Tu es parti ; je suis restée là, debout, immobile ; je t’aisuivi des yeux donnant la main à cette femme. Je l’ai vue monter en voiture. Puis toi,
toi près d’elle ! Le bruit de la portière, lorsqu’on l’a fermée, m’a presque renversée ;celui des roues, lorsque l’on est parti, m’a fait pousser un long gémissement ; il mesemblait qu’elles emportaient ma vie, qu’elles broyaient mon cœur. Mes forcesdiminuaient à mesure que le bruit s’affaiblissait ; et quand le dernier murmure s’estperdu dans l’air, j’ai cru ne plus exister, et je suis tombée mourante sur un siège. Lejeune comte Alfred, qui, sans doute, a pris pitié de moi, s’est approché, et m’a offertson bras que j’ai pris machinalement. Il m’a dit je ne sais quoi, et m’a conduite à mavoiture, où il est monté après moi, sans que j’eusse même la pensée de l’enempêcher. Il a parlé pendant toute la route ; sa voix me faisait l’effet d’une suite desons doux et confus ; je ne distinguais rien. Pourtant je crois qu’il m’a parlé d’amour.Oui, je me le rappelle, il m’a parlé d’amour ; il a pressé ma main en descendant devoiture ; il paraissait tremblant, et les mots de tendresse, de passion, ont frappémon oreille... Voilà pourtant à quoi tu m’exposes !En me revoyant chez moi, je ne puis dire ce que j’ai éprouvé. J’étais comme horsde tout ce qui m’environnait. Mon vieux Charles, ce digne serviteur, devant qui dumoins je puis prononcer ton nom, était effrayé du désordre de mes esprits. Jeformais mille projets : je croyais toujours t’entendre. Quand je me suis couchée,après avoir perdu tout espoir, je ne voyais plus clair dans mes pensées ; et cettelongue nuit qui nous séparait encore était pour moi une éternité de douleurs. Maisles premiers rayons du jour m’ont rendu quelque calme : il me semblait qu’ilséclairaient aussi mon âme. Dès qu’ils ont paru, je me suis levée pour t’écrire. Cettelettre va rester sur ma table, je le sais ; il est à peine cinq heures, et Charles ne peutencore la porter chez toi ; mais elle est là, je la vois, j’y ai dit tout ce qui m’agite : jepense que chaque minute qui s’écoule me rapproche du moment où tu la liras ; ettout cela me soulage.Mais qu’a donc cette madame de B... pour me mettre dans cette horrible situation ?S’il faut croire ce que l’on en dit, son âme tout entière t’offrirait-elle une seuleétincelle du feu qui dévore la mienne ? Oh ! non ; mais elle est belle, elle estcoquette ; et seuls, seuls dans une voiture ; les vêtements se touchent, les mains serencontrent, on respire le même air ; on est homme, on est femme... Ah !...Lettre IIIQue se passe-t-il donc en moi ? Aucune circonstance nouvelle n’a pu augmentermon trouble, et cependant il s’accroît à chaque instant. Je crois voir mille choses quim’étaient échappées d’abord. Il semble qu’il y ait des douleurs qu’on éprouve sansle savoir, et dont on ne se rend bien compte que quand elles remplissent tellementle cœur qu’il lui devient impossible de les supporter. Ces idées sont, il est vrai,vagues et confuses ; elles passent devant mes yeux et s’évanouissent comme devains fantômes ; mais il en est une qui reste toujours là ; une dont la véritém’épouvante ; une qui repose sur un fait, et que je ne puis me nier à moi-même.Vous avez remarqué cette femme, mon ami ; vous l’avez remarquée ! Et qui ne saitque toutes les illusions de l’amour se touchent ; que la plus douce, la plusnécessaire, la plus sacrée est celle qui nous fait croire qu’il n’existe personne pournous hors du cercle enchanté dont la passion nous environne ? Vous avezremarqué cette femme ; et moi... je ne voyais que vous !Lettre IVLe soleil éclaire déjà mon cabinet solitaire. J’ai voulu éloigner ces tristes pensées ;j’ai tenté de m’occuper, de me distraire. J’ai pris ma palette, mes pinceaux ; j’ai toutdisposé, et je me suis mise à l’ouvrage. Le feu des arts ressemble à celui del’amour ; il enivre, il absorbe, il isole de l’univers et de soi-même. À mesure que jetravaillais, des rayons de lumière semblaient traverser mes esprits. Je reprenaisma raison et mon équilibre ; je sentais seulement mes moyens s’exalter ets’agrandir du reste d’émotions involontaires qui bouillonnaient encore dans monsein. Tout à coup (qui peut prévoir les effets de l’amour ?), tout à coup ces terriblessouvenirs sont revenus m’assaillir : ils se sont emparés de mes facultés avec larapidité de l’éclair ; ils m’ont comme enlevée de mon siège. J’ai tout jeté là, jemarchais avec précipitation, j’étais hors de moi, je croyais respirer du feu ; maisl’agitation du corps semble calmer le trouble de l’âme. Insensiblement j’ai retrouvéquelque tranquillité ; j’ai pu m’asseoir et écrire. Me voilà donc ; me voilà plusraisonnable ; du moins je le crois.Non, tu ne me trahiras pas, tu ne trahiras pas ces serments tant de fois répétés ; tu
ne les profaneras point par des sensations étrangères ; tu ne le pourrais pas. Il y adans l’amour autre chose que l’amour, une union plus intime encore, des rapportsqu’il n’appartient pas aux âmes communes de comprendre ni de sentir, unentraînement d’un être vers l’autre, qui ne tient à rien de ce que la pensée peutdéfinir. C’est par l’accord involontaire de ces sentiments, de ces délices inconnues,que nous sommes unis, chère âme de ma vie ! Que peut une madame de B...contre des liens si sacrés ? Ce qu’elle peut ! ah ! qu’osé-je dire ? L’amant le plusfidèle, le plus timide même, a-t-il jamais su résister aux provocations de lacoquetterie ? Éternelle supériorité de mon sexe sur le tien ! Quelle est la femme qui,sans se croire dégradée, a pu même supporter la pensée de s’abandonner à l’êtrequi lui est inférieur ? quel est l’homme dont les désirs ont pu être arrêtés par cetteseule pensée ? Au nom de tout ce qui t’est cher au monde, douce moitié de moi-même, ne m’expose plus à ces cruelles tortures ! Veille avec plus de soin sur notrebonheur. Hélas ! qu’est-ce que cette vie qui nous échappe à chaque instant, et quenous remplissons si légèrement d’amertumes ? un supplice, si l’on souffre ; undélire, si l’on est heureux ; et toujours de la vie, de la vie que l’on dépense, que l’onprodigue, qui ne reviendra plus, qui emporte tout ; tout, même l’amour ! Nous, nousaussi, mon bien-aimé ! il viendra un temps, qui le croirait ? il viendra un temps oùnos âmes cesseront de s’entendre, de se confondre ; où notre froide cendre sera leseul reste de ce feu qui nous dévore. Ah ! enivrons-nous, au moins, pendant cecourt passage, de tout ce que l’amour a de plus pur et de plus ardent ; ne souillonspas ses délices par des erreurs et des craintes vulgaires ; et, dans tous les instantsde notre existence où nos cœurs s’élanceront l’un vers l’autre, que l’amour seul lesembrase, et que l’ombre même du soupçon n’ose s’approcher de nous !...On vient !... Quel supplice insupportable ! Ce sont mes femmes ; elles m’aurontentendue ;... que leurs soins me sont importuns ! À quel charme ils m’arrachent !Qu’il y a loin de ces circonstances ordinaires de la vie aux brûlants épanchementsde l’âme ! Mais, hélas ! pourquoi craindrais-je de perdre une seule minute ?Pourquoi me suis-je levée avec le jour ? une heure ne doit-elle pas s’écouler encoreavant que tu lises ces lettres écrites dans l’agitation et l’impatience de matendresse ? Ah ! mon ami ! que cette heure pèse sur mon cœur ! que vais-je enfaire ? combien d’autres ne vont-elles pas m’accabler encore avant que je terevoie ? Sera-ce ce matin, ce soir, chez moi, dans le monde ; dans ce monde siétranger à mes goûts, à mes pensées, et où je ne vais que pour te préserver desdangers qui me semblent toujours prêts à fondre sur toi ? Veuve, libre, prête à êtreunie à toi par les liens les plus sacrés, que ces contraintes me sont cruelles ! maistu me les imposes, j’y consens. Malheur à moi si, trahissant notre secret aux yeuxd’un rival dont tu dépends encore, je devenais pour toi un jour la cause d’un regret,la source d’un repentir !... Pourtant, ne me donne pas un fardeau que je ne puissesupporter. Si tu veux qu’on ne nous devine pas, ménage-moi davantage : ne mefais plus surtout trouver avec cette femme ! Il est possible, je le conçois, de cacherl’excès de son bonheur. Cette félicité qui remplit l’âme peut en quelque sorte réagirsur elle-même et s’enivrer de ses propres sensations ; mais cette douleur quifrappe, qui accable ; ces émotions subites et profondes... quel est l’être assezmalheureux pour avoir sur lui le triste pouvoir de les dérober à tous les yeux ?Lettre VMon déjeuner est là : je n’ai point la force d’y toucher. Je sens une barre, un poidssur ma poitrine. Tantôt une rougeur subite couvre ma figure, tantôt un frisson meparcourt de la pointe des pieds à la pointe des cheveux. Quel est donc ce pouvoirde l’âme sur le corps, de la passion sur la raison ? L’orgueil s’en révolte et s’enindigne : il nous montre notre faiblesse, notre profonde humiliation dans tout sonjour ; il nous force à gémir sur ce temps, ces facultés dépensées, prodiguées,perdues en vaines et folles sensations ; mais à quoi cela sert-il ? à rien !...Lettre VILa face de mes idées est changée subitement, je ne sais pourquoi. Je ne souffrepas moins, je raisonne davantage. Mes sensations sont les mêmes ; mes penséessont différentes. Je croyais voir à l’instant un devoir impérieux dans la nécessité decacher notre amour, et maintenant ce mystère ne me semble plus qu’un sacrificeinutile et dangereux. Je rougis à mes propres yeux de ces variations, sans pouvoirm’en expliquer la cause. Peut-être arrive-t-il un moment où l’âme, épuisée par desagitations trop violentes, nous ôte la force de notre jugement. Peut-être, aucontraire, cesse-t-elle alors de le troubler. Quoi qu’il en soit, écoutez-moi, mon ami,
écoutez-moi avec attention.Je vous tourmente, je le sens ; je suis jalouse, ridiculement jalouse ; il ne se passepresque aucun jour sans qu’un nouvel objet ne devienne pour moi la source d’unenouvelle douleur. Mlle de L..., Mlle de C..., ont tour à tour porté le désespoir dansmon sein. Aujourd’hui, c’est madame de B... Ai-je tort, ai-je raison ? je ne le saispas ; je ne veux pas le savoir. Vous vous justifierez sans doute cette fois comme lesautres, c’est tout ce qu’il me faut. Je vous croirai, quoi que vous me disiez. Que leciel me préserve de douter des paroles de l’homme à qui j’ai donné mon cœur !Mais si cette suite de soupçons allait altérer votre amour, j’en mourrais ; je mourraisdu chagrin seul de m’être attiré un si terrible malheur. Cependant, je ne puis mevaincre ; je ne le puis pas, en vérité. Je ne vous laisse voir même qu’une bien faiblepartie de mes tourments. Il y a dans ces émotions violentes je ne sais quelle sortede pudeur qui fait craindre de les montrer toutes au grand jour. Connaissez enfintout l’excès de ma faiblesse.Je vous aime, mon ami, plus qu’on n’a jamais aimé ; mais il ne se passe pas uneminute de ma vie sans qu’une secrète anxiété ne se mêle à l’enchantement de mapassion. Sommes-nous ensemble dans le monde, le moindre mot que la politessevous fait dire à une autre femme élève déjà un sombre orage dans mon sein. Si cen’est pas à moi que vous donnez la main pour passer d’une chambre à l’autre, mesregards inquiets vous suivent dans la foule ; le plus petit hasard qui vous dérobe àma vue me fait frissonner. Êtes-vous quelque temps sans reparaître, un nuage serépand sur mes yeux ; je n’entends plus, je me soutiens à peine, et je ne reviens àmoi que quand le doux son de votre voix a de nouveau frappé mon oreille. Faites-vous l’éloge de la parure de quelque femme, un mouvement involontaire me fait àl’instant jeter les yeux sur la mienne. Son extrême simplicité me consterne, et je vaispenser (folle que je suis !) qu’un si misérable avantage peut me dérober une partiede votre tendresse. La liberté de ces jeux dont la société s’amuse porte dans mesesprits un désordre plus grand encore ; je prévois longtemps d’avance ce qui peut yfaire naître la moindre familiarité, et, ces pensées s’emparant entièrement de moi,je conserve à peine la portion d’intelligence nécessaire pour partager ces frivolesamusements. Le seul mot de danse me glace. La valse me paraît la plus horribleprofanation de l’amour. Je me l’interdis avec tout le monde, et, dix fois, l’image del’heureuse femme que j’ai vue ainsi dans vos bras, et presque sur votre sein, m’apoursuivie pendant des nuits entières.Sachez tout : dans ce cabinet solitaire même, dans ce coin reculé de monappartement, asile sacré de l’amour, où nous avons trouvé le moyen de nous voir àl’insu de l’univers, ces terribles idées me poursuivent encore. Quoique, me défiantde moi-même, je m’efforce de ne pas vous y devancer, chaque pas que je fais pourm’en approcher accroît en moi la crainte de ne pas vous y trouver. Quand mes yeuxcommencent à distinguer la porte, mon agitation est devenue si forte que je puis àpeine respirer. Si je ne vous aperçois pas, en entrant, tout mon sang se glace. Netardassiez-vous que d’une minute, mon esprit s’est déjà égaré dans mille folles etpoignantes conjectures ; et quand vous paraissez, quoiqu’à votre vue une mer dejoie inonde mon âme, quoique le premier bruit de vos pas ait fait évanouir commeun songe ces fatales chimères, mes mains tremblantes qui pressent les vôtres, lesbattements précipités de mon cœur, ces larmes brûlantes qui s’échappent partorrents de mes yeux, tout cela vous dit à la fois le bonheur que j’ai de vous voir et lacrainte que j’ai eue de vous perdre.Et quelle est la cause de tant de tourments ? l’excès de ma tendresse, sans doute,mais bien plus encore ce voile de contrainte et d’incertitude qui couvre notre félicité.Nous devons être unis par des liens indissolubles ; mais nous ne le sommes pas ;mille événements peuvent nous séparer. Et qui ne sait que, pour une âme tendre, lasimple possibilité d’un si grand malheur suffit pour empoisonner la certitude desplus douces jouissances ? Soyons donc unis, puisque nous devons l’être ; soyez àmoi aux yeux de l’univers ; habitons les mêmes lieux, portons le même nom ; que lematin, que le soir nous revoie ensemble, et, toute entière à mon bonheur, je suisbien sûre de vous environner d’un charme de tendresse qui ne permettra à aucuneimpression étrangère d’arriver jusqu’à vous, et qui me garantira à jamais descraintes de mon cœur, ou plutôt des égarements de mon imagination.Voilà, mon ami, ce que je voulais vous dire, ce que je vous demande. Je saisd’avance ce que vous allez me répondre. Je sais que de grands intérêts de famillecompromettent dans ce moment vos biens, vos titres, et jusqu’à votre rang dans lemonde. Je sais que le vieux prince de R..., votre oncle et votre protecteur, nommél’arbitre de ces grands différends, promet de les décider en votre faveur. Je suisloin d’oublier (car il n’est pas de jour où je ne nie le reproche) que, cédant auxinstances de ma famille, j’allais recevoir sa main lorsqu’il vous a lui-même amenéchez moi, que l’amour a changé à l’instant mes résolutions, et que, bravant tout, j’ai
rompu avec lui sous un prétexte frivole, ce qui lui laisse encore l’espoir de metoucher. Je ne puis douter enfin qu’orgueilleux et violent, s’il pouvait soupçonnerseulement que c’est vous qui m’enlevez à lui, il ne s’en vengeât en abandonnantvotre cause, ce qui déciderait votre ruine. Je sais tout cela, vous le voyez, mon ami ;il m’arrive même de comprendre le sentiment qui vous fait refuser de m’associer àvotre sort avant qu’il soit honorablement fixé ; mais il est des bornes qu’on ne peutfranchir ; il est des lois que la faiblesse humaine ne peut s’imposer à elle-même. Leprince remet de jour en jour la décision qu’il ne cesse de vous promettre : il semblequ’un instinct secret le fasse lire dans nos âmes. Depuis six mois je suis dans cetétat violent ; il commence à surpasser mes forces, et je n’ai plus qu’une pensée,celle d’être à vous ; qu’une crainte, celle de n’y être pas. Cher, trop cher ami, je t’enconjure ! trouve un moyen, quel qu’il soit, de me satisfaire. Si ce n’est point pour tepréserver des dangers que je redoute, que ce soit pour me préserver de moi-même. Que t’importe, après tout, la décision qui t’arrête ! Ton nom seul n’est- il pasle plus beau titre du monde ? Ma fortune ne nous suffit-elle pas ? Si, quand il sauratout, ton oncle veut se plaindre, le public ne sera-t-il pas pour nous ? n’est-il pastoujours pour les amants ? Et quand il en serait autrement, devons-nous sacrifiernotre bonheur à ces vaines considérations, au prince de R..., à madame de B... ?Mais j’y songe... quel rapprochement !... quel trait de lumière ! Ah !... mon ami !...serait-il possible ?... Oui, oui, voilà le mot de cette cruelle énigme,... de tesprévenances pour cette femme, de ta réserve apparente pour moi. Elle est l’amieintime de ton oncle ; depuis qu’elle est veuve, il est sans cesse chez elle... on parlaitmême de mariage... Tu auras craint qu’elle ne nous devinât, qu’elle ne lui apprîtnotre intelligence !... À quoi pensais-je ? Ah ! un homme, si amoureux qu’il soit, atoujours ces raisons d’intérêt devant les yeux ; une femme tendre peut-elle ypenser ? Maudit argent, maudite prudence ! il faut donc toujours qu’ils soient lesennemis de l’amour ! Dieux ! comme je me sens soulagée ! comme je respirelibrement ! comme les cordes de mon âme se détendent ! comme je sens dans toutmon être un calme délicieux succéder à ce feu qui me dévorait ! Mon amour, monseul bien, il est donc vrai que tu m’aimes ? que tu m’as toujours aimée ? ai-je doncpu en douter ? injuste, ingrate que j’étais !... Excuse, excuse ; sois à jamais l’arbitrede ma destinée. Je m’abandonne, je me confie à toi. Je remets entre tes mainsmon bonheur, mon existence, ma vie. Je consens à cacher encore à tous les yeux lesecret de notre félicité ; mais songe pourtant que le retard que tu m’imposes est unmalheur pour toi-même ; que le sort se joue presque toujours des vainesprévoyances des hommes, et qu’en tout, il est dans la marche naturelle de laconduite je ne sais quoi de droit et de légitime qui entraîne les événements, et quiconduit mieux au but que les mystères toujours calculés au hasard.Mais l’heure s’avance ; Charles peut enfin aller secrètement chez toi. J’appelais cemoment de toutes les facultés de mon âme, et maintenant il me trouble et m’agite.Sait-on jamais ce que l’on désire ? Vais-je faire porter ces lettres ? Te les enverrai-je toutes ? Dois-tu connaître l’excès de mon délire ? Pourquoi non ? Ah ! qu’il nesoit pas dit que l’amie de ton cœur aura dérobé à tes yeux une seule de sespensées, une seule de ses erreurs. Oui, connais-moi tout entière ! lis, lis cescaractères tracés dans le désordre de mes esprits, mais dans l’ivresse de monamour ; lis ces lettres, chère moitié de moi-même ! lis-les toutes, mais hâte-toi deme rassurer ; crains de perdre une seule minute d’un temps si nécessaire à monbonheur. Dis-moi seulement que tu m’aimes ; mais dis-le moi tout de suite : songequ’une âme violemment émue est accessible à toutes sortes de craintes ; que peut-être dans un instant je vais frémir à la seule idée de t’avoir montré l’excès de mafaiblesse, et que même heureuse et tranquille, quand je n’ai pas reçu les tendresassurances que tu me donnes chaque matin de ton amour, il me semble que majournée n’est pas commencée, et que je ne vis pas encore tout à fait.Lettre VIIMon vieux Charles est enfin parti. Après l’avoir longtemps suivi des yeux par mafenêtre, je suis rentrée dans mon cabinet solitaire. Mes pensées, d’abord riantes etremplies du bonheur que je venais de retrouver, étaient redevenues tristes etconfuses ; elles se succédaient rapidement sans que je pusse me les expliquer àmoi-même. J’ai pris de nouveau mes crayons, mes pinceaux ; je me croyaistranquille, je l’étais peut-être ; mais ces sortes d’émotions laissent après elles unvague, un abattement qui ressemble à la douleur. Je n’ai pu faire deux traits desuite, et je reviens à toi. Si les arts veulent un cœur ardent, il leur faut aussi un espritlibre. Et peut-on avoir l’esprit libre avec une passion dans l’âme ? La terrible chosequ’une passion, cher ami ! Nous met-elle au-dessus ou au- dessous de nous-mêmes ? c’est ce que je ne puis dire. C’est un tourbillon violent qui s’empare denos facultés, de nos pensées, de nos sensations, et les porte toutes d’un seul côté,
sur un seul point. Si nous trouvons des forces extraordinaires pour ce qui émane dece foyer brûlant, tout ce qui y est étranger est aussi comme anéanti pour nous. Nousn’existons plus que par une partie de nous-mêmes qui absorbe toutes les autres.Avant que je te connusse, ma vie coulait comme un ruisseau toujours tranquille ; lesarts, l’amitié embellissaient mes instants. Je jouissais des plaisirs de la société, dutravail, de l’ivresse attachée à ses succès, des brillants avantages dont le sort aembelli mon existence : je t’ai vu, et tout a disparu ; je t’ai vu, et ton image seule estrestée là, devant mes yeux. Dès lors, plus d’autres plaisirs ; mon bonheur, monorgueil, ma vie, tout s’est confondu, anéanti dans le désir de te plaire et le besoinde t’aimer ; mais aussi quelle source inépuisable de félicité, et comme elle rendfroids et insipides, tous les plaisirs que l’on goûtait sans elle !Ah ! Dieu ! te rappelles-tu cet instant de délices où pour la première fois nos cœursse sont entendus ? Les plus légères circonstances en sont encore présentes à mapensée. Nous nous connaissions à peine ; mais déjà tes regards, tout l’ensemblede ta personne m’avaient fait pressentir mon bonheur. Il semble qu’il y ait entre deuxêtres qui doivent s’aimer une sorte d’appel involontaire et réciproque de toutes lesfacultés, auquel il est impossible de se tromper. J’étais seule un matin, je venais delaisser un tableau à moitié ébauché ; j’avais pris un livre dont, depuis un quartd’heure, mes yeux parcouraient la même page sans que la préoccupation de mesesprits me permît d’y rien comprendre. Tout à coup mon oreille est frappée du bruitde tes pas (car déjà je les aurais distingués entre mille autres) ; on t’annonce !...Quel moment ! ah ! mon ami !... une légère rougeur colorait tes joues ; tes beauxcheveux blonds en désordre semblaient environner ton front d’un rayon lumineux.Mon trouble était si grand que je ne sais encore ni ce que tu me dis, ni ce que jepus te répondre : mais je revins à moi par l’excès même de mon agitation, en tevoyant quitter le siège que tu avais pris d’abord, et te placer si près de moi, quemes vêtements touchaient presque les tiens. La nature a mis en nous dessentiments inexplicables. Cet instant où je compris que j’étais aimée fut peut-être leplus beau de ma vie, et pourtant mon premier mouvement fut de fuir. Tu me retinspar ma robe et me fis retomber doucement sur mon siège, où je me trouvai presquedans tes bras. Hors de moi, ivre de joie, de crainte, d’espoir, je crus sans doutecacher une partie de mon trouble en reprenant mon livre, que ma main rencontrapar hasard ; mais tout ce que l’on fait dans ces moments d’ivresse pour retarderl’aveu de son amour, semble au contraire servir à le hâter. Aussi agité que moi, t’ensouvient-il ? ô Dieu ! tu feignis de vouloir regarder ce que je feignais de lire, et sousce vain prétexte, te rapprochant de plus en plus, et penchant ta tête contre lamienne sur le livre que je tenais encore, tu achevas de porter l’orage dans monsein. Ah ! pourrai-je peindre ce que j’éprouvai lorsque je sentis ta main chercher mamain tremblante ; lorsque dans le désordre de mes esprits mes yeux se portèrentsur toi... lorsqu’ils rencontrèrent les tiens ?... Tous les feux de l’amour qui s’enseraient échappés à la fois m’eussent fait un effet moins rapide et moins violent. Unavenir entier de transports se déroula à l’instant devant moi. Je me levai éperdue,égarée... j’entendais les battements de mon cœur. Mais la nature ne peut suffire àdes émotions si vives. Mes idées se troublèrent, je retombai sans force, et j’allaissuccomber sous le poids de tant de délices, si les douces larmes du bonheurn’eussent enfin coulé à grands flots de mes yeux.Ô mon bien-aimé ! avais-tu besoin d’un autre aveu ? aussi, avec quel emportementte précipitas-tu à mes genoux ! Je crois encore sentir sur mes mains le feu desbaisers dont tu les couvrais. J’entends encore ces noms d’amie, d’amante,d’épouse ; ces expressions tendres et passionnées qui s’échappaient par torrentsde ta bouche. Elles pénétrèrent jusqu’à mon cœur ; elles le remplirent d’une pureivresse ; mes esprits se ranimèrent, et déjà, à travers les nuages qui semblaient tedérober encore à ma vue, je commençais à distinguer tes traits, lorsque le bruitd’une voiture m’annonça une visite.Non ! il n’est point de révolution de l’âme qui puisse faire mourir, puisque jesurvécus à ce passage subit de l’enchantement de l’amour aux froidesconvenances de la société. Je me crus précipitée du ciel. Je jetai un cri douloureux,et dans mon trouble, sentant que nous avions à peine quelques secondes, jem’élançai dans tes bras où tu me pressas avec tant de force, que je crus un instantavoir cessé d’exister. Ô délices ! ô transports ! ô moments qui valez une vieentière !Je ne conçois point comment, dans ce bouleversement de toutes nos facultés, nouspûmes comprendre qu’il fallait nous séparer ; mais on ouvrait des portes, notreseule émotion nous eût trahis ; j’eus le courage de te montrer un escalier dérobé ; tusortis précipitamment, et je crus mon bonheur évanoui ; mais semblable à cesdivinités bienfaisantes qui laissent après elles un parfum délicieux, tu n’étais pasdisparu tout entier, et le charme de tes douces et pures caresses s’était répandusur tout ce qui frappait mes yeux, et m’environnait encore d’une atmosphère de joie
et de félicité.Depuis ce moment, ô mon seul bien ! tu es devenu le principe sacré de toutes mesactions, de toutes mes pensées. Quand je te vois, je n’existe plus par moi- même.Quand tu es loin de moi, je dépose sans cesse sur le papier mes regrets, messouvenirs, les brûlantes expressions de ma tendresse, et, quoique ces lettrescouvrent souvent ma table avant que j’aie pu te les envoyer, elles m’offrent une sortede bonheur que je ne puis comparer à aucun autre, et elles sont devenues, aprèstoi, le premier besoin de mon âme. Enfin, malgré la contrainte et la cruelleséparation que ta raison m’impose, mes jours ne seraient qu’une longue suited’enchantements, si le trait aigu de la jalousie n’avait atteint mon cœur. Mais dois-jem’en plaindre ? pouvais-je acheter moins cher le sentiment qui remplit ma vie detant de délices, et est-il donné à l’homme de goûter sans mélange une félicité sigrande, et si fort au- dessus de ce que la faiblesse humaine peut comprendre ?Lettre VIIIChère âme de ma vie, Charles ne peut tarder. Je m’enivre déjà du bonheur que jevais goûter, et je ne puis penser à autre chose. Je suis heureuse, heureuse commeje dois l’être, la plus heureuse des femmes. Ton billet du matin manque seul, dansce moment, à ma félicité. Ah ! comme ma main va trembler de joie en le recevant !comme je vais me hâter de me dérober à tous les regards pour qu’aucun œilprofane ne saisisse sur mon front les sensations qu’il va me faire éprouver ! car necrois pas que dans mon emportement j’irai le lire avec avidité : après en avoirregardé rapidement la dernière ligne, je me retirerai dans ce cabinet où j’ai reçu tespremiers serments ; j’en fermerai la porte avec soin ; je me placerai dans le siègeque tu occupes ordinairement près de moi, et là, toute entière à l’amour, jesavourerai lentement et avec délices le charme de chacune de tes douces paroles ;je me plairai à contempler ces caractères tracés par ta main, à toucher ce papierque tu auras touché ; je le presserai sur mon cœur, sur mes lèvres brûlantes, et,relisant cent fois les expressions de ta tendresse, je prolongerai ainsi mon illusionjusqu’au moment désiré qui te ramènera enfin près de moi.Je crois entendre la voix de Charles.Lettre IXJe m’étais trompée, ce n’était pas lui. Je ne l’aperçois même pas de ma fenêtre, oùdéjà je suis allée dix fois ; mais il ne peut tarder. Ma montre est là, sur ma table ; j’aisuivi l’aiguille des yeux, même en écrivant ; j’ai compté les minutes ; je sais letemps qu’il faut pour aller, pour revenir ; celui dont tu as besoin pour lire mes lettres,pour me répondre. Une heure suffit, et la voilà déjà écoulée. Mon ami, le croirais-tu ? si dans quelques minutes Charles n’est pas ici... On vient... une lettre !... Ellen’est pas de toi. Le pli, la forme me l’avaient fait deviner à l’instant... Je l’aiparcourue ; elle est d’Alfred. C’est une lettre d’amour. Une lettre d’amour ! à moi !...qu’il est donc mal inspiré ! comment peut-on aimer une femme tout entière à unautre ? cela me semble une erreur de la nature. Cependant que ce jeune hommeest agité ! qu’a- t-il donc pu me dire hier ? ne vaincrai-je jamais cette cruellejalousie ? Dis-moi, dis-moi ce que je dois faire. Je suis ton bien ; dis-moi commentje dois le défendre.Charles ne revient point ; tout m’afflige aujourd’hui.Lettre du comte Alfred de...Incluse dans la précédente.MADAME,Au nom du ciel, daignez me dire si vous m’avez entendu hier au soir, et si votresilence était l’effet de votre indifférence, ou du trouble où vous paraissiez plongée.Je vous ai peint l’excès d’une passion dont rien ne peut vous faire comprendre laforce, et vous ne m’avez point fait taire ; j’ai pressé votre main, et vous ne l’avezpoint retirée. Que dois-je croire ? Mes yeux ne se sont pas fermés de la nuit ; j’aibrûlé de mille feux ; j’ai souffert mille morts. Ô ange descendu du ciel pour charmer
les hommes ! depuis plus d’un an je ne respire que pour vous. Si la retraite danslaquelle vous vivez ne m’a point permis de pénétrer jusqu’à vous, vous n’avez pasfait un seul pas dans le monde que je ne vous y aie suivie. Vous ne vous en serezpas aperçue sans doute. Comment un jeune et timide adorateur aurait-il pu êtredistingué dans cette foule enchantée qui vous environne dès que vous paraissez, etqui n’est pas même l’objet de votre attention ? Comment ma faible voix aurait-ellepu se faire entendre dans ce concert d’applaudissements que semblent moins vousattirer votre beauté, vos grâces, vos talents, que la noble simplicité qui vous les faitignorer ? Comment mon hommage aurait-il pu parvenir jusqu’à celle qui est au-dessus de l’hommage des hommes ?... Cependant... ah ! je me jette à vos pieds ;pardonnez ce que je vais avoir la hardiesse de vous dire. J’ai vu, j’ai cru voir vosbeaux yeux, image d’un ciel pur, se porter avec une tendre inquiétude sur quelqu’unque je n’ose nommer. Il m’a semblé... Non, je n’aurai jamais le courage de l’écrire.S’il est, s’il peut être quelque espoir pour moi, si personne n’a encore touché votrecœur, ah ! madame ! vous qui êtes si supérieure aux autres femmes, soyez au-dessus de leurs vaines dissimulations. Je vous en conjure, prenez pitié de ce que jesouffre ; daignez m’écrire un mot, un mot indifférent, l’amour m’apprendra tout cequ’il voudra dire. Mais si... Alors ne me répondez pas, faites-moi dire même quevous n’avez rien à me répondre ; enfoncez sans ménagement le poignard dans moncœur : il a besoin d’un remède violent. Si je puis résister à ce coup terrible, peut-être l’idée de votre bonheur me donnera-t-elle la force de vivre, et de ne vousadorer que comme une divinité.ALFRED, comte de...Lettre XPersonne encore !... Je ne comprends pas moi-même ce que je crains ; mais montrouble s’accroît à chaque minute. Tout ce qui ne paraît pas naturel sert de prétexteaux âmes vives pour se tourmenter. L’amour de ce jeune homme m’afflige aussi. Jen’ai jamais conçu qu’on se fît un jeu des souffrances du cœur. On attendait maréponse ; je l’avais oublié. Dans mon embarras j’ai fait dire qu’on n’avait pu encoreme remettre sa lettre. Quel misérable détour ! il ne va pas à mon caractère ; l’amourdénature tout. Mon ami, tracez-moi ma conduite. Si ce jeune homme attend maréponse avec autant d’anxiété que j’attends la vôtre, certes il est à plaindre.Cependant il se fait une bien autre idée de mon bonheur. Voilà les jugements deshommes !... Comme cette aiguille marche rapidement !... Jamais Charles n’a tanttardé... Je ne puis rester en place, je ne puis écrire ; je sens mes yeux se remplir delarmes. Pourquoi ? je ne sais, car il me semble que je ne pense plus à cette femme.J’attends votre billet aujourd’hui comme les autres jours ; il tarde, et voilà tout... Maison donne à tout la teinte de son âme, et la soirée d’hier a rempli la mienned’amertume. Ah ! les hommes !Lettre XIAvez-vous jamais éprouvé, mon ami, ce que c’est que de chercher à apercevoirquelqu’un que l’on attend avec impatience ? Une personne paraît, ce n’est pascelle-là ; une autre, pas encore ; une troisième, de même. Cependant, vingt autresse succèdent ; la moindre ressemblance dans la taille, la marche, dans la forme, lacouleur des vêtements, fait tressaillir, et, ballotté sans cesse entre mille sentimentscontraires, la tête se trouble, la machine s’épuise, et on finit par se trouver dans unétat si violent, qu’il approche du désespoir. Voilà où j’en suis. Pourtant, je dois ledire, je m’efforce de me cacher à moi-même l’excès de mon inquiétude. Plus elleme paraît avoir une cause réelle, et plus je cherche à me la dissimuler. Étrangeforce, étrange faiblesse du cœur humain ! Lorsque, dans l’emportement de lapassion, nous nous forgeons mille craintes chimériques, nous nous plaisons enquelque sorte à nous abandonner à ce délire. Il semble qu’une voix secrète nousdise qu’il peut n’être qu’un jeu de notre imagination ; mais quand la certitude arrive ;quand nous pouvons dire : Cela est, nous rentrons en nous-mêmes, nous devenonsplus réservés, et nous cherchons à nous dissimuler même ce qui frappe nos yeux. Ily a quelques instants, rien n’arrêtait mes conjectures sur le retard de ce billet tantdésiré, et maintenant je trouve mille raisons pour l’excuser. Je me dis que peut-êtrevous n’êtes pas encore réveillé, que quelque affaire imprévue vous empêche de merépondre ; comme si je n’étais pas votre première affaire ! Je viens même à penserque vous êtes malade... malade !... cette pensée est horrible ; mais je la préfèreencore à celles qui me rappellent cette femme ; cette femme dont l’image mepoursuit sans cesse... La jalousie rend-elle donc barbare ?
Mon ami ! mon ami !... je viens de l’apercevoir...Lettre XIIIl vient... il vient !... mais lentement ! plus lentement que de coutume ! Je ne sais simon émotion trouble mes esprits ; mais je crois lui voir un air triste. Il porte souventla main à son front, et ne paraît pas tenir ce billet qu’ordinairement j’aperçois de siloin... Il va être ici dans quelques secondes... le cœur me bat horriblement !... Lacruelle incertitude où j’étais tout à l’heure ne me paraît rien auprès de ce que jesouffre. Je l’entends !... le voilà ! Rien !... Ah ! Dieu ! rien...Lettre XIIIMes pressentiments ne me trompaient donc pas ! Point de lettre !... Mais cela neserait rien encore : vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes, dit-on, à la campagne.Vous êtes parti à une heure du matin. Une voiture est venue vous chercher ; unefemme qu’on n’a pu distinguer vous a fait demander... Une femme !... Elle estrestée dans la voiture ; elle paraissait vous attendre avec impatience : personne nepeut dire où vous êtes. Charles a en vain cherché à obtenir quelques lumières ; ilsavait à peine à qui s’adresser. L’homme de confiance qui vous remet secrètementmes lettres est parti avec vous. Le bon vieillard verse des larmes de l’affreusedouleur qu’il vient de me faire. Il pleure... ; il a tort, je ne pleure point, moi.Lettre XIVIl serait horrible de vous accuser de ce que j’entrevois, si vous en êtes innocent. Jerecueille mes forces ; je retiens mes esprits prêts à s’égarer. Je cherche à voir ceque je dois croire, faire, penser. Je suis de sang-froid ; j’ai le sang-froid dudésespoir.Lettre XVJe renvoie chez vous. Charles est vieux, timide ; il aura mal compris ; il aura craintde me compromettre. Un de mes gens, sûr et intelligent, vous porte mes lettres. Il neme nommera pas ; mais il demandera réponse, et sous ce prétexte il parlera, ilquestionnera. Il sera de retour dans une demi-heure. Jusque-là je veux êtretranquille. Je le suis, je crois l’être ; je ne verse pas une larme, la tête me brûle, jerespire du feu ; mais mon âme est ferme, et mes yeux sont secs... Ingrat ! crois-tudonc que l’amour ôte tout sentiment de ce qu’on se doit à soi-même, et attends-tusi peu de mon courage, qu’il ne puisse chasser de mon cœur l’homme qui l’aurait sibarbarement outragé ?Lettre XVITout ceci n’est-il pas un rêve, un délire de mon imagination ? Êtes-vous parti ; partiavec une femme ? Oui, je cherche en vain à me le dissimuler : Charles ne peuts’être trompé à ce point. Vous êtes parti. Et si ce départ eût été une choseindifférente, vous ne m’en auriez pas fait mystère ; vous m’auriez écrit, vous seriezvenu, j’entendrais parler de vous ; rien au monde, rien n’aurait pu vous décider à melivrer à ce torrent de fatales conjectures. Vous me connaissez, vous connaissezl’excès de ma tendresse, de mes jalousies, de mes injustices même. Je ne me suispas cachée à vos yeux ; je ne me suis point parée d’un vain héroïsme ; je vous ai ditcent fois ; Mon ami, prends garde à toi ; ton infidélité me tuerait ; et elle me tuera, jevous le répète ; vous l’apprendrez trop tard. Et s’il est vrai (car vous me l’avez ditaussi quelquefois) que ce qui porte la mort dans mon sein ne serait rien pour uneautre femme, qu’est-ce que cela me fait ? La nature m’a faite ainsi ; je ne puis mechanger, vous ne l’ignorez pas. De ce qu’une âme est plus sensible qu’une autre, ilne s’ensuit pas qu’on ne doive pas la ménager davantage. L’instinct seul, l’instinctfait proportionner le coup à la force de celui qui le reçoit, et ce ne peut être sans
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