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"Un pays qui 'avait pas de port" de Isabelle Condou - Extrait de livre

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Description

De ce voyage à bord d'un cargo dont il était le capitaine, Bohdan aurait pu ne garder que de lointains souvenirs. Le quotidien du navire et l'humeur de la houle se seraient perdus dans le flot des années de routine. Marek, l'officier arrogant, aurait continué de lui inspirer le mépris et Joséphine, la passagère, ne lui aurait évoqué que l'image d'un sourire. Mais l'apparition d'un passager clandestin vient jeter le trouble. Face à cet étranger qui n'a aucun droit, Bohdan, Marek et Joséphine se révèlent, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres. Les points de vue s'opposent, les peurs et les désirs s'exacerbent, les masques tombent, et le chemin se dessine, sombre et impitoyable. Un voyage sur l'océan où ceux qui le contemplent plongent dans leurs propres abysses. Et condamnent un homme qui, comme eux, avait rêvé d'une autre vie.

Informations

Publié par
Publié le 12 juin 2014
Nombre de lectures 18
Langue Français

Extrait

Isabelle Condou
Un pays quin’avait pas de port roman
L’auteur a bénéficié, pour l’écriture de cet ouvrage, du soutien du Centre national du Livre. L’auteur a également bénéficié pour l’écriture de cet ouvrage, du soutien de la Région Aquitaine. © Plon, 2013 © Hayden Verry/Arcangel Images « Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. » ISBN :978-2-259-22207-5 www.plon.fr
Du même auteur
Il était disparu, Plon, 2004. Solitude de l’aube, Plon, 2006. La Perrita, Plon, 2009.
Quand je lui demandai enfin ce qui absorbait ses pensées, il me répondit : Ce qui s’étend devant moi, (...), tout là-bas. — La vie devant vous, vous voulez dire ? Il avait fait un geste vague vers la mer. 1 Charles DICKENS, David Copperfield
1Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade.
L’oiseau semblait mort de faim, les ailes engourdies par le froid il avançait comme aveugle en titubant au milieu du jardin et cependant son bec tentait à chacun de ses pas de percer l’infranchissable couche de neige. Depuis le muret, un chat l’observait patiemment.Bohdan se demandait si en ouvrant la porte-fenêtre le bruit précipiterait l’attaque du chat ou éveillerait l’oiseau. La sonnerie dutéléphone se mit à résonner dans le couloir, sans doute les pompes funèbres s’inquiétaient-elles déjà du solde à payer. L’idée le traversa soudain qu’il commettait la même erreur, Bohdan se jeta sur la porte, bondit dans le jardin en claquant des mains, conscient que ses cris lui donnaient l’air d’un fou. Le chat et l’oiseau n’avaient d’abord pas bougé, interdits, mais l’un disparut derrière le muret, et l’autre s’envola enfin. Peut-être que l’hiver le tuerait, peut-être qu’un autre chat le trouverait affamé demain. Mais pour l’heure il traversait le ciel bientôt noir et personne n’aurait pu jurer qu’il ne verrait pas le printemps. Bohdan serra les dents parce qu’iln’avait pas toujours agi ainsi. Quiconque serait passé dans la rue à cet instant n’aurait vu qu’un grand costaud planté dans le froid à écouter le silence de la neige étouffer les bruits de la ville, mais n’aurait pu imaginer que ce même gaillard, dans songilet aux
manches un peu courtes, connaissait toutes les mers du globe et savait sous quelle latitude gisait parle fond l’homme qu’il avait tué. Qu’il n’avait pas voulu sauver, ce quirevenait au même. Bohdan savait aussi que n’avoir pas été seul à commettre un telcrime n’ôtait rien à la part qui lui incombait. Pourtant, et c’eût été une chose étrange à dire, il se sentait libéré d’un poids depuis qu’en s’avouant son forfait ilpouvait le porter. La vapeur de sa respiration formait un brouillard tiède qui revenait balayer son visage glacé. Bohdan rentra dans la maison, le cuir de ses chaussures trempé. Il fit néanmoins les cent pas aurythme de sa solitude, à contretemps du tic-tac de l’horloge. Le pire avait eu lieu mais il devait bien rester quelque chose à sauver de tout ça. Que quelque chose survive, pensa-t-il en regardant ses mains. Son bureau ne luiavait jamais servi à rien, Bohdan s’en rendit compte en s’y asseyant, le bloc de papier était vierge, les tiroirs vides, et l’encre du stylo avait séché, ne restait qu’un crayon à papier à la mine bien taillée et dont la gomme, à l’autre extrémité, était neuve. D’abord il eut ce geste d’écolier de mordiller le bois du crayon en baladant ses yeux à travers la pièce, jusqu’à la fenêtre. Maintenant la nuit était vraiment tombée.
Gdańsk, 4 février 2012 Chère Joséphine, Cher Marek, Aujourd’hui j’ai enterré ma mère et, à l’heure où je vous écris, je n’ai pas encore lavé ma main de la terre jetée à sa tombe. Ma mère était une femme de quatre-vingt-huit ans qui avait accumulé les infirmités infligées par le temps et qui, ces derniers mois, avait trouvé refuge dans un lieu de sommeil où les éclats de la conscience n’avaient plus aucun espoir de l’atteindre, sa mort n’a donc rien d’une tragédie sinon pour le fils qui la pleure. Presque un an a passé depuis le voyage que nous avons fait ensemble et il n’a hélas pas fait de nous des amis, pourtant vous êtes les seuls en ce monde à qui je puisse dire que cet après-midi ce n’est pas à ma mère que j’ai pensé lorsque, en me penchant sur le bord de sa tombe, ma main s’est emparée de cette terre rude et froide comme l’est la Pologne au mois de février. Non, ce n’est pas à ma mère que je pensais mais à ce jeune homme porté, puis emporté par l’espoir. J’ai serré la terre froide très fort dans ma main en songeant combien celle d’Haïti doit être chaude, quelle que soit la saison. Rappelez-vous ce sentiment d’être soudain plus
libres, comme délivrés, qui flottait parmi nous à bord du Punta Clara à peine entrés dans les Caraïbes après les vents houleux de l’Atlantique. Ce n’était pas que l’ivresse d’apercevoir enfin une terre, la chaleur moite nous rendait à la vie du corps qui se meut tout comme à la surface de l’eau affleuraient déjà quelques nageoires de grands mammifères.
21 février 2011
La traversée de l’Atlantique avait été inlassable, le temps était devenu clair passé les Açores et une houle de sept mètres avait brinquebalé le cargo tout du long. Et puis soudain étaient venus danserautour de la passerelle les premiers oiseaux qui annonçaient la terre bien avant que celle-ci n’apparaisse. Comme toujours le vol puissant et fugace de ces visiteurs inopinés, dès que Bohdan les apercevait, gonflait son torse telle la voilure d’un navire d’autrefois et semblait déployersur le porte-conteneur toute la majesté de ce cortège victorieux. Neuf jours de traversée étaient ainsi balayés en un instant, de morne l’humeur virait à l’euphorie, les années d’expérience n’y changeaient rien, sentir la terre dans une poignée d’ailes faisait pour un instant voler en éclats sa
solitude de marin. Aucun des grands livres qu’il avait lus dans l’espoir de faire naître en lui la vocation de son métiern’avait su évoquer toute la force avec laquelle ces premiers oiseaux jaillissant au-dessus des flots pouvaient porter le cœur d’un homme vers la vie, mais c’était peut-être parce qu’il avait toujours rêvé de naviguer à travers le ciel et nonsur l’eau.
22 février 2011
Lorsque le Punta Clara accosta dans le port de commerce de Caucedo, en République dominicaine, il n’était pas question pour l’équipage de mettre pied à terre. Les opérations de chargement et déchargement des conteneurs ne devaient pas excéder douze heures, l’appareillage était prévu aux alentours de minuit. Il ne s’agissait pas à proprement parler de prévisions, c’était un ordre auquel Bohdan devait tenter par tous les moyens d’obéir car de nos jours les capitaines, quoique le nomfût pompeux, étaient moins maîtres à bord qu’assistants de bureaucrates qui, depuis l’écran de leurs ordinateurs, dessinaient la feuille de route et quantifiaient la durée des escales en se basant sur le volume des conteneurs. Leplanning serait d’autant plus difficile à respecter que le
cargo devait faire escale dans bon nombre de mañana countriesdonné aux pays, c’était le nom de la Caraïbe et d’Amérique latine parce que ceux-ci avaient l’art de dilater les heures à tel point que la réponse la plus sûre que les agents des ports pouvaient donner à « quand ? » était toujours « demain », ce qui compliquait grandement la tâche d’un capitaine livré autiming. Et la République dominicaine n’était que le premiermañana countryla longue route que le Punta Clara sur suivait entre l’Europe et l’Australie. Il appartenait à Bohdande négocier la bonne marche des aiguilles du cadran pendant les opérations et, parmi tous ses arguments, les cartouches de cigarettes et les bouteilles de whisky se révélaient souvent les plus efficaces, bien que sans garantie. Ça ne ressemblait pas à un jour qui dans l’ombre se prépare à faire basculer des vies. Pour les hommes du bord, ce jour d’escale signifiait simplement de longues heuressupplémentaires d’un travailharassant qui ne promettait de plaisir que le moment où ils pourraient enfin se laisser choir dans le canapé de leur cabine avec une bière à la main, pour ceux qui en auraient encore l’envie et la force. Et souvent cette force ils la puisaient, moins dans le désir de boire que dans le besoin de combler le vide qui s’ensuivait. Seuls les deux passagers avaient le temps de débarquer quelques
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