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"Un été sans alcool" de Bernard Thomasson - Extrait de livre

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Description

Charles est un homme vieillissant. Orphelin de mère dès la naissance, ses grands-parents lui ont fait croire qu’il était leur fils jusqu’à sa majorité. Héritier de leur importante distillerie de liqueurs à Brive, marié sans amour, il a tout vendu et s’est installé à Paris. Il mène une vie d’homme riche et solitaire, désenchanté et alcoolique.Qui était son père ? Il ne l’a jamais su. Il l’imagine résistant, mort en martyr. Mais est-ce sûr ?Agressé dans un parc, il rencontre un jeune de banlieue, sportif, musicien et passionné d’histoire. Il l’engage, enfin décidé à savoir la vérité sur son père, quelle qu’elle soit. Accompagné de Matt et de la petite amie de ce dernier, il va entreprendre une enquête sur les maquis de Corrèze. De rencontre en rencontre, de fausse piste en récits qui font comprendre la complexité de l’Histoire vécue à hauteur d’homme, il va accomplir un itinéraire qui lui permettra de se détacher de ses illusions mais de retrouver auprès de ses jeunes compagnons, sa dignité.Le livre est servi par une écriture fluide, des personnages secondaires pittoresques et la très attachante amitié qui, non sans crises entre eux, finit par se nouer entre le vieux Charles, prisonnier du passé et Matt tourné vers l’avenir.

Informations

Publié par
Publié le 03 juillet 2014
Nombre de lectures 14
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Extrait

Du même auteur
AUX MÊMES ÉDITIONS
Ma petite Française roman, 2011
CHEZ ODILE JACOB
Guide de voyage météo (avec Louis Bodin) 2013 Je voulais vous donner des nouvelles nouvelles, 2009
ISBN 978-2-02-116767-2
© ÉDITIONS DU SEUIL, MAI 2014
www.seuil.com
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
À mon père, André, alias « Guy » dans les maquis de Dordogne et de Corrèze
De la peur de tous naît, sous la tyrannie, la lâcheté du plus grand nombre. Vittorio Alfieri
On écrit sa vie comme un palimpseste. Le présent recouvre le passé mais n’en efface pas le souvenir.
Avant-propos
Tous les personnages de ce roman ont été inventés. La moindre ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait fortuite. En revanche, le lecteur pourra reconnaître de nombreux lieux décrits dans ce livre, notamment à Brive où je suis né. Quant au massacre du Puy-du-Chien, il s’inspire d’un drame qui a bien eu lieu. Néanmoins, l’enchaînement des faits et l’implication de chacun tels que je les raconte ne doivent rien à la réalité ; ils servent uniquement la construction de mon histoire. Cette période est trop complexe pour placer, dans une fiction, les uns en pleine lumière, les autres dans l’ombre totale. La guerre a donné son lot de martyrs et la Corrèze fut l’un des nombreux foyers de la Résistance en France.
Prologue
PARIS, 2013.JEUDI 8 AOÛT. Qu’aurais-je fait pendant la guerre ? Résistant ? Collabo ? Le dos rond,comme la plupart, en attendant des jours meilleurs ? Cette question me hante désormais. Parce que, en ce bel été que je devine à travers les stores de ma chambre d’hôpital, je sens bien que la fin approche. Parce que je cherche à tirer un bilan, à tracer la ligne de ce que fut mon existence, à y déposer le dernier signet. Mais avec quelle ponctuation ? Un point d’exclamation (quelle prétention) ? Trois points de suspension (mais je ne suis pas croyant) ? Un simple point final,comme la plupart? Ou alors un point d’interrogation ? Oui, en vérité, au bout de soixante-neuf ans, j’en suis toujours à l’heure des interrogations. Malgré l’enquête menée, ces dernières semaines, avec Matt et Maika. Quand il me faudra partir, que pourrai-je présenter sinon à un Dieu tout-puissant, du moins à ma conscience ? En affaires je me suis débrouillé pour devenir très riche sans aucun effort, j’ai perdu en amour, ou plutôt je n’ai jamais gagné, je n’ai vécu aucune jeunesse en liberté ni véritables années d’enthousiasme, j’ai assouvi mes faiblesses en me dissolvant dans l’alcool, et tout au long de ma vie j’ai accepté mes lâchetés intimes. Tout le monde ne peut pas être un héros. Comme mon père. Si la question de la Résistance me hante à présent, c’est que je veux boucler la boucle. Car je viens de là. Je suis l’enfant de cette barbarie sans nom que les nazis ont étalée sur l’Europe. C’est gravé sur ma carte d’identité. Né le 15 août 1944, à Brive (19). Ce jour-là, un mardi ensoleillé, non seulement ma mère donna, en début de soirée et en souffrant comme une bête, naissance au bébé qu’elle portait, mais au même moment, à 21 heures, une convention – paraphée par le lieutenant-colonel Heinrich e Böhmer, commandant le 95régiment de sécurité de l’armée allemande (les garnisons de Tulle et Brive), par les maquisards de l’Armée secrète, et par un faux officier du réseau de renseignement britannique Buckmaster (surnommé « Captain Jack », il s’appelait en réalité Jacques Poirier) dont la présence rassurait les boches quant au traitement qu’ils allaient subir – libérait, sous l’égide du sous-préfet Pierre Chaussade, la ville du joug des occupants. Cette date est historique. Pour une grande partie des Corréziens d’abord, qui sortaient d’un interminable cauchemar et voyaient la lumière de l’été avec un autre éclat. Ce soir-là, descendant 1 du château de la Grande Borie où la reddition avait été signée, les Georges Irat décapotées de la Résistance eurent droit à une haie d’honneur de la population vers la place de la Guierle où la foule était en liesse, puis jusqu’au collège Cabanis où s’était réfugiée la garnison allemande. Devant le grand portail en fer de l’établissement, les soldats ennemis vinrent un à un déposer leurs armes et leurs ceinturons dans le halo
des phares d’automobiles avant de rejoindre, encadrés par des maquisards hirsutes et fiers, le camp militaire des Chapélies. Pour la France ensuite, car Brive fut – selon la décoration officielle qu’elle reçut de l’État où c’est écrit en toutes lettres – « la première ville de France à se libérer par ses propres moyens ». Elle s’est donc débarrassée seule de l’envahisseur, sans aucune intervention des Alliés, grâce à la lutte des Forces françaises de l’intérieur, ces FFI dont on voit dans les films les tractions noires arborant une croix de Lorraine enchâssée au creux d’un V majuscule. Pour moi enfin, bien sûr : ce fut le premier jour de ma vie. Comment suis-je entré dans ce monde ? En hurlant à pleins poumons je suppose, comme la plupart. En tout cas, j’étais là. Quel miracle ! Dans une période de larmes et de sang, quand le déluge des armes servait la bêtise humaine, alors que le massacre d’Oradour-sur-Glane devait encore survenir, un homme et une femme s’étaient aimés, neuf mois auparavant. Ils avaient voulu vivre autre chose, croyant en eux et en l’avenir, au point de donner le jour à un être qui pourrait bâtir un monde meilleur, sans doute. Il en fallait de la détermination pour cela, et du courage. Comment, moi qui suis devenu une épave humaine, puis-je être né de ces deux chairs-là qui ont affronté à leur manière le chaos du moment en inventant déjà l’avenir ? Pierre, mon père, était un brave. Un résistant qui combattait l’ennemi au péril de sa vie. Angèle, ma mère, donnait un coup de main aux réseaux, prenant elle aussi des risques. Et moi je n’ai été qu’un lâche. Toute ma vie. J’ai grandi comme un sale gosse qui n’affectionnait pas l’école, j’ai succombé à la facilité en vendant l’entreprise familiale à une multinationale pour nager dans l’opulence, j’ai épousé une femme que je n’aimais pas, j’ai refusé de lui faire un enfant, je l’ai trompée, j’ai fini noyé dans le whisky. Où sont les valeurs de mes parents dans tout cela ? Quels gènes m’ont-ils légués pour me construire ? Eux les héros, moi le minable. Bon sang ! Un chien ne fait pas des chats ! À preuve. Dans sa vie sentimentale, JFK fut la victime du dramatique atavisme paternel. Chez les Wildenstein, de père en fils, on manie l’art avec du soufre. Les Brasseur ont donné du talent à chaque génération. Combien d’autres exemples ? Si seulement mes parents avaient été là. Tout près de moi. Tout aurait été différent. J’en suis sûr. En leur absence, je me suis abrité derrière leur image. Cette image parfaite que je pouvais glisser à tout instant dans mon miroir. Je me disais toujours que mes faiblesses et mes échecs resteraient sans conséquence, que tout cela était de toute façon compensé par leurs actes de vaillance, à eux. Rien de plus facile ! Après chaque bêtise, on lève les yeux au ciel, on les cherche du regard, et on leur demande : « C’est pas grave, hein ? Dites-moi que ce n’est pas grave. Promis, je ferai mieux la prochaine fois. » Pourquoi ne les ai-je pas eus à la maison pour me choyer, me caresser, me guider, m’aimer ?
Si seulement mon enfance avait pu baigner dans leur tendresse, et non se faufiler entre la raideur de mon grand-père Roger et la folie de sa femme Paulette. Papa a été tué dans l’assaut de son maquis par les Allemands, en novembre 43, quelques jours sans doute après m’avoir conçu. Le camp avait été encerclé sur dénonciation d’un traître. Maman est morte en couches. C’était affreux. Dans la chambre au-dessus de la distillerie, elle hurlait. Dès la fin de matinée elle avait commencé à perdre les eaux, et a usé ses forces tout l’après-midi, jusqu’à épuisement. En vain. Je ne voulais pas sortir. Étais-je déjà si pleutre, pour refuser de naître ? Il a fallu appuyer sur son ventre avec les mains, les poings, les bras, les pieds. Plusieurs s’y sont mis. Le jour où Roger me l’a raconté, des larmes ont roulé sur sa joue. C’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. Mais, après tout, rien n’est jamais gravé dans le marbre. Et si au fond de moi je n’étais pas celui que je crois être, celui dont j’ai renvoyé le portrait tout au long de mon existence ? Si eux n’étaient pas tels qu’on me les a fabriqués ? L’Histoire laisse des clichés en noir et blanc. Or, en vrai, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Le temps non seulement efface les couleurs d’époque, mais lisse aussi le gris qui entoure chacun d’entre nous. Je m’appelle Charles. J’aurai soixante-neuf ans la semaine prochaine. Et je me suis lancé à la conquête de l’identité de mon père. Je sais que c’était un résistant. Je connais son prénom, Pierre. Personne ne m’a révélé son vrai nom. Il faut avouer que je ne l’ai jamais cherché. Jusqu’à cet été. Pourquoi ? Pourquoi maintenant, au crépuscule de ce long parcours pathétique qui fut le mien ? Tout est parti d’un événement qui est venu bouleverser mes certitudes. Une agression sauvage dont j’ai été victime, au printemps dernier, en pleine journée. Elle a donné lieu à une inattendue et improbable rencontre.
1. Marquede voitures.
PREMIÈRE PARTIE
LA RENCONTRE
Récit de Charles
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