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Trompe la Mort Une nouvelle d’Alexandre Jarry © 2014 – Tous droits réservés Une production MysteranduM Editions Mentions Légales Cet ouvrage est protégé par copyright. Tous les droits sont exclusivement réservés à son auteur et aucune partie de cet ouvrage ne peut être republiée, sous quelques formes que ce soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrage sans accord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. Crédits Couverture : photographie sous licence Creative Commons par Wonderferret et modifiée par Alexandre Jarry – Countryside. (image originale : https://www.flickr.com/photos/wonderferret/484703718/sizes/o/in/photostream/) Trompe la Mort La mémoire me fait défaut... C’était le jour de mon anniversaire... Du moins, me semble-t-il ; les souvenirs demeurent incertains. La fête s’était déroulée comme je l’avais prévue : simple mais animée, et rendue vivante par les invités nombreux. Beaucoup de personnes de mon entourage, ou bien était-ce tout le village ? En tous cas, rien que du beau monde ne demandant qu’à s’amuser en toute sérénité. Dans le coin, nous étions globalement tous issus d’un milieu modeste, c’est pourquoi cet événement restait sans prétention. Pas de décor somptueux, pas de fantaisie. Juste des convives et une ambiance agréable, festive.

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Publié le 05 juin 2014
Nombre de lectures 178
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Extrait

Trompe la Mort
Une nouvelle d’Alexandre Jarry
© 2014 – Tous droits réservés
ne production MysteranduM Editions Mentions Légales Cet ouvra e estroté éar cori ht. Tous les droits sontexclusivement réservés à son auteur et aucuneartie de cet ouvrae neeut être reubliée, sousuel uesformes uece soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrae sansaccord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. CréditsCouverture :hoto ra hiesous licence Creative Commonsar Wonderferret et modifiéear Alexandre Jarr– Countrside. imae originale : https://www.flickr.com/photos/wonderferret/484703718/sizes/o/in/photostream)
Trompe la Mort La mémoire me fait défaut... C’était le jour de mon anniversaire... Du moins, me semble-t-il ; les souvenirs demeurent incertains. La fête s’était déroulée comme je l’avais prévue : simple mais animée, et rendue vivante par les invités nombreux. Beaucoup de personnes de mon entourage, ou bien était-ce tout le village ? En tous cas, rien que du beau monde ne demandant qu’à s’amuser en toute sérénité. Dans le coin, nous étions globalement tous issus d’un milieu modeste, c’est pourquoi cet événement restait sans prétention. Pas de décor somptueux, pas de fantaisie. Juste des convives et une ambiance agréable, festive. Nous avions choisi un terrain vague, ou bien était-ce le champ gracieusement prêté par l’un des voisins, je ne sais plus précisément. La journée était belle, je peux me souvenir des fronts luisants sous un soleil de plomb et des demoiselles recherchant l’air frais et l’ombre. Tout le village y était invité, je pourrais maintenant l’affirmer. J’ignore aujourd’hui le nom de ce lieu... Pourtant, en cherchant bien, des souvenirs d’enfance doivent braver, ça et là, les caprices de ma mémoire démontée... J’ai toujours vécu dans ce village. Hélas, mon esprit fatigué refuse de rappeler à lui d’aussi vieux trésors scintillants. Une image flottant dans les lambeaux de mon âme persiste tout de même. Celle d’un doux logis dans lequel mon père m’élevait seul. Il était pêcheur... ou bûcheron... Peu importe, il était un homme robuste et tendre à la fois. Notre maison était assez curieuse, en somme. Elle était à moitié construite de briques rouges et de noueux madriers de bois. Elle avait une allure plutôt britannique. Il y avait également une sorte de remise, à l’arrière, dont la construction se prolongeait dans le flan d’une colline verdoyante, tapissée d’herbes folles et de fleurs sauvages qui me servait de piste de luge les jours de neiges... Pour le reste, ce souvenir m’est inaccessible et donc douloureux. Comme s’éloignant à chaque seconde. Pour en revenir à cette fameuse célébration, qui sert de pilier à ma mémoire fragmentaire, je puis d’ores et déjà assurer que ce fut un véritable succès. L’endroit où s’étaient tenues les festivités était une surface vaste. L’herbe avait été taillée pour l’occasion, je pense. Sans vouloir m’avancer, je dirais qu’un grand pin avait été replanté artificiellement au centre même du terrain. Ou bien, ai-je lu ceci dans un livre ? De son sommet, je revois assez distinctement les guirlandes et les banderoles colorées flottant avec légèreté et se déroulant lentement jusqu’au point où elles touchaient terre, formant ainsi une sorte d’étoile délimitant la zone dans laquelle chacun allait pouvoir s’amuser. Autour de l’arbre, des tonnelles d’un blanc immaculé avaient été dressées, pour protéger les tables du repas d’un vent féroce et insolent qui avait fini par se lever au début de la soirée. Je me souviens particulièrement de ces bourrasques s’engouffrant, impromptues, sous les toiles de tentes, balayant nos tables, fouettant nos visages et réveillant parmi les convives tantôt un rire, tantôt une certaine surprise. Cette parcelle de mémoire, au moins, est nette. Les musiciens qui avaient eu pour mission de conduire le bal et les différents divertissements avaient eu toutes les peines du monde à faire
entendre les notes de leurs instruments. Malgré ces quelques détails qui ne sont que des aléas de la vie, les images me revenant en tête me permettent d’évaluer cette petite foule à deux cents personnes environ. Deux cents personnes plutôt de bonne humeur dans l’ensemble, deux cents personnes prêtes à célébrer mon anniversaire comme il se devait. Tous les ingrédients étaient donc réunis pour faire de cette soirée, de ma soirée, un événement inoubliable... Parmi les nombreux invités, j’eus la surprise de retrouver toute ma famille. Même les cousins du Nord – ou d’ailleurs, je ne sais plus très bien – avaient répondus présents. Ils m’avaient même fait la surprise de ramener la vieille tante Capucine, que je n’avais pas revue depuis des lustres. Puis, le vieux Kogan, bien sûr ! Ce proche ami de mon père, cet homme sur qui j’avais souvent pu compter comme un second esprit paternel veillant sur moi, avait fait l’effort d’être là... A moins qu’il ne s’appelât Emile ? Peu importe, Kogan était un roc, une force de la nature. Mais l’âge le rattrapant, il se faisait rare. Il était d’une stature hors du commun, que seule sa gentillesse égalait. Durant sa jeunesse, ce vieux briscard avait connu les nuits les plus longues passées dans un bar, à boire comme un trou sans jamais n’être saoul. Le respect qu’il inspirait autour de lui, et sa réputation n’avaient jamais été ébranlés. Avec son épaisse tignasse rousse et sa grosse moustache tombante assortie, qui faisait sa fierté, ce paysan pourtant bien du cru de la région, s’était constitué une légende et un surnom par la même occasion : pour tout le monde, il était le « Viking ». C’est durant cette merveilleuse soirée que ma vie bascula... Alors même que la lune se trouvait au plus haut de son périple nocturne, je m’apprêtai à prononcer mon petit discours de remerciements bien préparé à tous ces sympathiques invités. J’avais choisi de le faire à ce moment précis car, comme il se faisait tard, nombres de couples affublés de gamins encore trop jeunes et autres personnes âgées, se tenaient prêts à quitter les lieux. D’autre part, il y avait aussi les plus fêtards pour qui la nuit ne faisait que commencer et à qui je ne voulais pas infliger ces paroles ennuyeuses. Gorgée d’émotion, ma voix trembla lorsque je prononçai les premiers mots. J’éprouvai quelques difficultés à m’exprimer mais c’était de toute façon sans importance. Personne ne m’en tint rigueur, et chacun attendit patiemment de m’entendre citer son nom pour le remercier chaleureusement. Comme je l’ai dit un peu plus tôt, la fête s’était vraiment déroulée comme prévue... Mais seulement jusqu’au moment où je perdis connaissance au beau milieu de mon discours... * Lorsque je rouvris les yeux, ma vue resta trouble pendant un court instant avant de se rétablir. Je me frottai péniblement l’arrière du crâne. Une douleur lancinante me traversait les tempes. J’avais comme reçu un coup d’une rare violence même si, à première vue, aucune bosse n’était apparue. C’est alors que je réalisai que je me tenais là, debout, au milieu de mes invités dans ce champ. Tout le monde semblait s’affoler autour de moi, certains criaient, d’autres même pleuraient... Clairement, l’ambiance n’était plus à la fête ! Mais, en fin de compte, malgré toutes ces effusions émotionnelles et ces regards catastrophés, personne ne semblait
s’inquiéter directement de ma personne. C’était effrayant. La première idée qui me vint, bien que farfelue et stupide, me fit frissonner ; je commençais en effet à me demander, avec un sourire mi-figue mi-raisin si je ne passais pas pour un être désincarné auprès des autres. Je me sentais vide de sens, j’avais l’impression d’être aussi transparent qu’un fantôme. Bien déterminé à ne pas me laisser démonter par une telle pensée, je m’apprêtai donc à demander à mon voisin pourquoi tous les gens gesticulaient autant, et pourquoi ils avaient l’air aussi paniqués, mais on ne m’en laissa pas le temps. Une femme – ma femme pour être exact, si ma mémoire ne cherche évidemment pas encore à me jouer des tours – me prit le bras et m’entraîna en arrière. Elle était aussi pâle que les toiles de la tonnelle et ses lèvres livides se confondaient dans le reste de son visage. Elle me pressa, d’une voix défaillante : « Il ne faut pas rester là... C’est... C’est horrible, je ne peux pas en supporter d’avantage. Je t’en prie, allons-y... — Mais... — S’il-te-plait ! Je crois que je vais me sentir mal... — Bien. Très bien, allons-y, répondis-je sans vraiment réfléchir et ne voulant pas la contrarier. Mais... Tu ne voudrais pas m’expliquer ce qu’il se passe ici ? Pourquoi tout le monde s’agite ? — Ne fais pas l’idiot, tu le sais très bien. » Ma femme m’observa d’un air inquiet. « Je rêve, me dit-elle, tu es encore plus sous le choc que moi. Réveille-toi, bon sang ! La branche de l’arbre... Elle a craqué. Elle... Elle est tombée... sur Pierre. Mon dieu, quelle violence ! Personne ne sait vraiment... Les médecins sont arrivés rapidement mais ils n’ont pas l’air confiant, regarde. Il a été salement touché. Certains disent... qu’il ne respire déjà plus... C’est horrible ! Je ne veux pas rester ici plus longtemps et entendre toutes ces suppositions atroces sans avoir de véritables nouvelles... Mon dieu, mon dieu... Je ne crois pas qu’il tienne le coup... » Elle fondit en larmes. Je jugeai préférable de la conduire chez nous sans évoquer de nouveau le sujet. Ainsi, Pierre, ce bon petit Pierre qui avait pris soin d’organiser toute cette somptueuse fête pour nous tous venait d’être victime d’un accident qui risquait lui être fatal...Si ce n’était pas déjà le cas. Et pourtant, cette histoire de branche ne me disait rien. Durant la petite demi-heure de marche qui nous séparait de chez nous, je repensai à tout cela. Pierre était le fils de mon plus fidèle ami. Il était donc beaucoup plus jeune que moi et je ne l’avais en réalité fréquenté que peu... Cependant et de manière assez paradoxal, c’était quelqu’un que je connaissais bien. Je partageais avec lui quelques souvenirs... Plusieurs même. Ces souvenirs bien que flous me revenaient de plus en plus nombreux maintenant que j’y pensais. J’avais la désagréable impression d’en savoir plus sur lui que je ne voulais bien me l’avouer. Je crois même qu’à cet instant, la sensation qui prédominait dans mes réflexions restait celle d’avoir intimement connu le jeune homme, au point parfois de me dire que je connaissais ses propres goûts, ses comportements, ses points de vue sur certaines idées politiques, sa passion pour
les vaches et bien d’autres choses encore. En ouvrant la porte d’entrée, ma femme me jeta un regard qui en disait long : je devais à présent avoir les traits tirés et la blancheur de mon visage ne devait plus faire le moindre doute. Le contrecoup de l’accident de Pierre venait de m’assommer.
« Est-ce que ça va aller ? Tu tiens le coup ?
— Je crois que oui... Il y a tout de même un ou deux détails qui m’échappent vraiment... Connaissions-nous Pierre si bien que ça ? — Ne l’enterre pas si vite, s’offusqua-t-elle. Tu sais très bien que nous ne le connaissions... connaissons que peu, Kogan. Viens donc te coucher, tu m’as l’air salement fatigué... Prenons un peu de repos. Nous n’en saurons pas plus avant demain quoiqu’il en soit, alors autant ne pas se poser mille questions sans réponses. Allons essayer de dormir. » Elle ne paraissait elle-même pas véritablement convaincue de ses propos et je savais qu’elle ne trouverait le sommeil que très difficilement... Tout comme moi. Mais pas pour la même raison. Elle m’avait appelé par mon nom : Kogan. Et celui-ci sonnait bien mal à mes oreilles sur le moment. C’était mon nom. Oui, et après ? Il n’était composé que de lettres. Celui de Pierre résonnait encore en moi comme un prénom chargé de sens et de vie. Il m’était si familier, maintenant que j’y réfléchissais. La personnalité que contenait ce prénom, l’âme qu’il détenait... Le concept même de Pierre, ce petit fermier à la vie monotone et sans histoire m’intriguait au plus haut point, alors que mon propre nom ne m’évoquait que dissonances et incompréhension. Avant d’éteindre ma lampe de chevet, un simple regard en direction de ma femme qui essayait encore de masquer son anxiété, suffit à me faire comprendre qu’elle n’était pour moi qu’une parfaite étrangère. Je ne la reconnaissais pas. Je me sentais en décalage avec ma vie. Je fermai les yeux en essayant de me dire que je fabulais et que la soirée avait dû être plus arrosée plus que prévue. Mais le sommeil ne vint pas, comme je m’en étais douté... Un mystère. Tout ceci n’était qu’un épais mystère auquel je devais m’efforcer de trouver la clef... Pourquoi me sentais-je aussi proche de Pierre après son accident ? Et pourquoi, parallèlement, n’étais-je plus capable de me sentir réellementmoi? Toute la nuit s’était avancée sous la forme d’un petit théâtre fourmillant d’idées saugrenues, paradant, tournant en rond sur elles-mêmes et s’opposant dans des luttes intestines et ridicules. Je n’avais cessé de penser à tout ça, élaborant hypothèses sur hypothèses, toutes aussi invraisemblables les unes que les autres. Aucune réponse à mes questions ne pouvait me satisfaire. En l’espace d’une nuit, j’avais fait le tour de ce sujet, lui conférant ainsi le formidable titre de « fixation obsessionnelle ». Et au petit matin, rien n’avait bougé, rien n’allait mieux. Pauline, ma femme – je me souvenais désormais de son prénom – semblait avoir récupéré un peu, mais n’était pas aussi resplendissante que certains matins. Des cernes et des rides de soucis creusaient son doux visage. Elle paraissait néanmoins avoir trouvé un peu de repos dans son sommeil.
La matinée se retrouva bien vite balayée par un silence de mort. Tout semblait s’être arrêté autour de notre petite vie. Malgré la fatigue, je retrouvais peu à peu mes esprits, et finissais par me réhabituer à être Kogan... Mais l’avais-je toujours été ? Voilà ce qui me tracassait le plus : j’avais, après mûre réflexion, la sensation, voire même la certitude d’avoir été Pierre... Peut-être pas de manière absolue, je ne sais pas. Peut-être, juste une fois au court de ma vie, l’espace d’une seconde. Etrange idée, s’il en est. Le soleil au zénith, je recommençai donc à ruminer ces pensées, alors que nous étions dans l’attente d’éventuelles nouvelles de Pierre. Tout en faisant un peu de rangement dans l’arrière de ma grange, une des nombreuses idées qui m’avait effleuré durant la nuit vint de nouveau me titiller. Mais je sursautai et cette idée m’échappa lorsqu’un chat gris, un de mes matous bien gras, sortit soudain de sous un tas de paille. Maudissant l’animal, je regrettai amèrement le capharnaüm qu’était devenue ma grange en quelques années. Car avec un peu plus d’organisation, j’aurais sans doute eu vite accès à mes lanières de cuir pour m’en aller rosser le gredin. Mais il m’avait bien évidemment échappé, me narguant d’un miaulement traînant. Je continuai donc de dégager les affaires qui jonchaient le sol, m’empêchant de sortir mon tracteur, tout en imaginant que le chat allait sans doute profiter de son temps libre pour visiter mon poulailler et stresser ou tuer les stupides volatiles. Il me fallait bien reconnaître que ma grange méritait un sacré nettoyage de printemps. Au bout d’une poignée d’heure occupé à ranger, alors que tout était presque prêt, que chaque élément avait trouvé une place permettant d’éviter l’encombrement, je sentis soudain un terrible choc sur ma tête, comme un poids énorme arrivant de très haut. Mon crâne craqua. L’odeur et le goût du sang. Un miaulement. Puis le noir complet... * Me voici à nouveau vaseux... Je me réveille doucement... La mémoire me fait défaut... Encore. Je sais que j’ai été inconscient pendant de longues minutes. Je ne sais rien d’autre. Je crois peut-être me souvenir de quelque chose... Oui, c’est ça. Une chute impressionnante. Puis le choc... Je secoue la tête pour remettre mes idées en place. Puis, j’observe autour de moi. Tout est paisible dans la grange, comme s’il ne m’était rien arrivé. Presque rien n’a bougé, non plus. C’est même relativement bien rangé. Bizarrement, je ne m’en sens guère satisfait. Je constate un changement, mais ne parviens pas à le définir pour autant. Qu’est-ce qui peut bien me sembler bizarre ici, après tout ? Je suis en territoire connu, puisque c’est chez moi. Le tracteur est toujours là, même si j’ai toujours du mal à concevoir qu’il puisse occuper autant de place. L’échelle appuyée contre le mur n’a pas bougé d’un iota, et il y a deux poules, au fond, là-bas qui somnolent dans la paille. Il faudra d’ailleurs que je pense à tuer ces volailles oisives et stupides, un jour ou l’autre. Elles sont bien inutiles, et dodues comme elles sont, elles constitueront un met succulent. Ma femme me les préparera... Et si elle n’y pense pas, et bien je me débrouillerai. J’en ai déjà les moustaches qui frémissent.
Je n’arrive plus très bien à me souvenir pourquoi je m’étais rendu dans la grange à l’origine. Bien entendu, j’y ai fait du rangement, mais... Pourquoi-je suis là ?... Il y avait une autre raison. Ah ! Je sais. J’étais venu pour éliminer un nid de rats... Ces nuisibles effrayaient et agressaient mes poules. Comment vais-je m’y prendre ? La fourche ne me parait pas le meilleur outil. Certainement pas le plus maniable en tout cas. De toute façon, je n’ai pas eu beaucoup de difficultés à trouver le nid. Les rats, c’est toujours un jeu d’enfant pour les débusquer. Il suffit de guetter un trou pour imaginer la galerie qui se cache derrière. La suite est exquisément simple : il suffit d’attendre qu’ils en sortent. Il ne me reste qu’à me planquer tout près de leur colonie, silencieusement, puis à attendre de leur bondir dessus. Un coup vif sur la tête et ce sera la fin pour ces saloperies. Je m’installe donc confortablement dans l’ombre, non loin du tas de paille... Comme j’approche, les poules s’éloignent prudemment, apeurées par mon attitude de chasseur. Peu importe. On s’occupera de leur cas plus tard. Pour l’instant, je m’accroupis, regroupe mon corps pour me tenir prêt à sauter et attend. Pendant presque deux heures, je pourrais le jurer, j’attends patiemment, sans que rien ne se manifeste. Les déplacements d’air provoqués par les poules inquiètes rejoignant leurs œufs sont les seuls mouvements que je détecte. Mais je n’en tiens pas compte, et me concentre sur ma cible... Soudain, je sens un mouvement fin, léger, furtif, mais nauséabond, à deux pas de moi seulement... Le rongeur s’approche. Il ne se doute de rien, le pauvre fou. Je bande mes muscles et scrute les ombres. Il est là ! Juste devant moi, je peux le voir distinctement... C’est le bon moment. Ni une, ni deux, je fonds sur lui et lui envoie un coup de patte sec et net sur sa petite nuque. La précision et la rapidité sont des armes bien plus efficaces que la violence du coup en elle-même. Et là, en l’occurrence, je peux être fier de moi : le rat est là, sous mon museau, inerte. Un petit filet de sang s’échappe entre ses dents encore serrées. Non content de l’avoir tué, je joue un peu avec son corps avant de m’en désintéresser. J’hésite un moment, puis décide de le ramener en trophée à ma mère. Les parfums de ma mère me semblent un peu lointains. Je suppose qu’elle doit être en train de chasser dans la vieille maison abandonnée d’en face, de l’autre côté de la petite route accidentée. C’est infesté de serpents et c’est dangereux. Mais il y a tant de musaraignes. C’est vraiment l’endroit rêvé pour diriger une chasse en famille digne de ce nom. Saisissant donc ma proie entre mes mâchoires, je sors de la grange pour rejoindre maman. Déjà, à l’extérieur du bâtiment, son odeur est plus présente et beaucoup plus identifiable. Je me glisse vivement jusqu’au trou dans la haie, saute le fossé et me retrouve, en deux temps, trois mouvements, au bord du chemin. Soudain, une image s’impose à mon esprit : l’homme qui me nourrit habituellement, l’homme qui me donne des bols de lait et qui me menace lorsque j’approche les poules, l’homme qui laisse de son odeur détestable sur ma litière. Je me souviens parfaitement à présent, que lorsque j’ai traversé la grange, il était allongé au milieu avec un énorme morceau de bois sur le visage. Il sentait comme mon rat : la mort... C’était donc ça, l’étrange impression de changement que j’avais eu après ma chute de la mezzanine. L’homme que je voyais régulièrement avec son pelage roux et sa grosse voix était mort. J’ignorais que le bois était un prédateur pour les hommes... C’est stupide, ça devrait seulement servir à se faire les griffes. Rejetant négligemment ces considérations sans intérêt, je traverse
la route, et... un bruit de moteur. Je presse le pas. Je vais avoir le temps, et... non. J’ai réagi trop tard… * « Qu’est-ce que tu viens de me dire ? — Tu ne ferais pas un bon chasseur. — Mais de quoi parles-tu ? Pourquoi tu dis ça ?
— Le chat… C’est un animal domestique aux dernières nouvelles. Pas vraiment du gibier. — Mais quel chat ? — Celui sur lequel tu viens de rouler… Me dis pas que tu ne l’as même pas vu ! — Non… — Monstre ! En plus d’écraser des animaux, t’es un mauvais conducteur ! — Calme-toi, ma mie. Ce n’est qu’un chat… Alors que le rat que je m’apprête à offrir à ma mère… — Un rat ? Pour ta mère ? — Il y a un problème ? — Oui ! Tu délires complètement ! Je refuse qu’on aille voir ta mère ! — Miaou… — Hein ? » Que m’arrivait-il à présent ? J’avais pourtant l’esprit clair avant cette conversation. Je maîtrisais parfaitement mon véhicule avant de croiser le chemin de cet animal. Depuis cet instant, une étrange sensation s’est mise à me labourer le crâne. Mes pensées se sont alourdies. Comme si ma conscience voulait soudain assumer plus de responsabilités qu’elle ne pouvait le supporter… Tout à coup, je me sentais très fatigué. Plus que de coutume. Nous étions en route pour l’hôpital. Ma maladie prenait de plus en plus le dessus, ces dernières semaines. Et malgré cette souffrance s’accentuant, ma femme n’avait pas le permis et nous ne connaissions personne pouvant nous aider à nous rendre au centre-ville. Je devais donc supporter les difficultés à conduire, en dépit de la douleur. Dans un sens, même si les médecins ne me donnaient plus qu’un délai sombrement réduit, je voulais absolument prendre le volant. Peut-être pour me prouver que je pouvais encore me battre contre ce mal qui me rongeait. Mais je ne devais pas me faire d’illusion ; ma chambre d’hôpital serait mon dernier séjour, et je devais bien me faire à cette idée-là. En guise de symbole, j’avais moi-même pris
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