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Terminus radieux, Antoine Volodine - Extraits

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Le vent de nouveau s’approcha des herbes et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs ...

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Publié le 04 novembre 2014
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Langue Français

Extrait

Fi c t i o n & C i e
A n t o i n e Vo l o d i n e T E R M I N U S R A D I E U X
roman
Seuil e 25, bd Romain-Rolland, Paris XIV
..
• Le vent de nouveau s’approcha des herbes et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieu-sement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d’armoises-savoureuses, d’armoises-blanches, d’absinthes. Le ciel était couvert d’une mince laque de nuages. Juste derrière, le soleil invisible brillait. On ne pouvait lever les yeux sans être ébloui. Aux pieds de Kronauer, la mourante gémit. – Elli, soupira-t-elle. Sa bouche s’entrouvrit comme si elle allait parler, mais elle ne dit rien. – T’inquiète pas, Vassia, murmura-t-il. Elle s’appelait Vassilissa Marachvili. Elle avait trente ans. Deux mois plus tôt, elle marchait d’un pas souple dans les rues de la capitale, à l’Orbise, d’un pas dansant, et il n’était pas rare que quelqu’un se retourne sur son passage, car son aspect de jolie combattante égalitariste donnait chaud au cœur. La situation était mauvaise. Les hommes avaient besoin
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de contempler de tels visages, de frôler de telles silhouettes pleines de vie et de fraîcheur. Ils souriaient, et ensuite ils partaient en banlieue se faire tuer sur la ligne de front.
• Deux mois plus tôt : une éternité. La chute annoncée de l’Orbise avait eu lieu, immédiatement suivie de l’exode et d’une totale absence d’avenir. Les centres urbains ruisse-laient du sang des représailles. Les barbares avaient repris le pouvoir, comme partout ailleurs sur la planète. Vassilissa Marachvili avait pendant quelques jours erré avec un groupe de partisans, puis la résistance s’était dispersée, puis elle s’était éteinte. Alors, avec deux camarades de désastre – Kronauer et Iliouchenko –, elle avait réussi à éviter les barrages mis en place par les vainqueurs et elle était entrée dans lesterritoires vides. Une clôture ridicule en interdisait l’accès. Elle l’avait franchie sans frémir. Elle ne retournerait plus jamais de l’autre côté. C’était une aventure sans retour, et, tous les trois, ils le savaient. Ils s’étaient engagés là-dedans en toute lucidité, conscients qu’ainsi ils accompagnaient le désespoir de l’Orbise, qu’ils s’enfonçaient avec elle dans le cauchemar final. Le chemin serait pénible, cela aussi, ils le savaient. Ils ne rencontreraient personne et ils devraient compter sur leurs propres forces, sur ce qui subsisterait de leurs propres forces avant les premières brûlures. Les terri-toires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. Après avoir rampé sous les barbelés de la deuxième clôture, ils avaient commencé à s’éloigner vers le sud-est. Forêts sans animaux, steppes, villes désertes, routes
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à l’abandon, voies de chemin de fer envahies par les herbes, ce qu’ils traversaient ne suscitait pas l’angoisse. L’univers vibrait de façon indécelable et il était tranquille. Même les centrales atomiques, dont pourtant les crises de folie avaient rendu le sous-continent inhabitable, même ces réacteurs accidentés, parfois noircis, toujours silencieux, avaient l’air inoffensif, et souvent, par défi, c’étaient les endroits qu’ils choisissaient pour bivouaquer. Ils avaient marché vingt-neuf jours en tout. Très vite ils avaient senti les conséquences de leur exposition aux rayon-nements. Malaises, affaiblissement, dégoût de l’existence, pour ne pas parler des vomissements et des diarrhées. Puis leur dégradation s’était accélérée et la dernière quinzaine avait été terrible. Ils continuaient à avancer, mais, quand ils s’allongeaient par terre pour la nuit, ils se demandaient s’ils n’étaient pas déjà morts. Ils se demandaient cela sans plaisanter. Ils n’avaient pas les éléments pour répondre. Vassilissa Marachvili avait basculé dans quelque chose qui ne ressemblait que médiocrement à de la vie. L’épuisement avait raviné ses traits, les poussières radioactives avaient attaqué son organisme. Elle avait de plus en plus de mal à parler. Elle n’en pouvait plus.
• Kronauer s’inclina au-dessus d’elle et il lui promena la main sur le front. Il ne savait comment l’apaiser. Il écrasa un peu la sueur qui sourdait à la limite de ses sourcils, puis il s’appliqua à désembrouiller les mèches noires qui étaient collées sur sa peau fiévreuse. Quelques cheveux lui restèrent entre les doigts. Elle avait commencé à les perdre. Il se redressa ensuite et il reprit l’examen du paysage.
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Le panorama avait quelque chose d’éternel. L’immensité du ciel dominait l’immensité de la prairie. Ils se trouvaient sur une petite éminence et ils voyaient loin. Une voie ferrée coupait en deux l’image. La terre avait autrefois été couverte de blé, mais au fil du temps elle était retournée à la sauvagerie des céréales préhistoriques et des graminées mutantes. À quatre cents mètres de l’endroit où se dissi-mulait Kronauer, au bas de la pente, les rails longeaient les ruines d’un ancien sovkhoze. Sur l’emplacement qui avait été cinquante ans plus tôt le cœur d’un village communau-taire, les installations agricoles avaient subi les outrages du temps. Dortoirs, porcheries ou entrepôts s’étaient effondrés sur eux-mêmes. Seuls le bloc d’alimentation nucléaire et un portail monumental tenaient bon. Au-dessus des piliers pharaoniques on pouvait encore reconnaître un symbole et lire un nom, « Étoile rouge ». Le même nom était inscrit sur la minuscule centrale, à moitié effacé et toujours déchif-frable. Autour des bâtisses destinées à l’habitation, cours et allées dessinaient des résidus géométriques. Une marée d’ivraies et de buissons avait fini par dissoudre la couche de goudron originelle.
• Tout à l’heure, un train était apparu à l’extrémité de l’horizon. C’était si insolite qu’ils avaient pensé d’abord à un délire collectif d’agonisants, pour ensuite constater qu’ils ne rêvaient pas. Par prudence, ils s’étaient cachés dans les herbes, Vassilissa Marachvili allongée sur un lit de tiges craquantes. Le convoi glissait dans la prairie à petite vitesse, venu du nord et allant droit vers sa mystérieuse destination, mais au lieu de poursuivre sa route il s’était lentement arrêté
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un peu avant le portail étoilé, à la hauteur d’un bâtiment qui avait dû, aux temps de la splendeur sovkhozienne, abriter un élevage de volailles. Le train avait freiné sans produire le moindre cri de métal, comme un bateau arrivant à quai, et, pendant un intermi-nable moment, le moteur Diesel avait ahané en sourdine. Apparemment, un train de marchandises ou un transport de troupes ou de prisonniers. Une locomotive, quatre wagons sans fenêtres, vétustes et sales. Les minutes passaient, trois, puis cinq, puis un peu plus. Personne ne se manifestait. Le machiniste restait invisible. Au-dessus de la steppe le ciel étincelait. Une voûte unifor-mément et magnifiquement grise. Nuages, air tiède et herbes témoignaient du fait que les humains ici-bas n’avaient aucune place, et, malgré tout, ils donnaient envie de s’emplir les poumons et de chanter des hymnes à la nature, à sa force communicative et à sa beauté. De temps en temps, des groupes de corbeaux survolaient la bande sombre derrière laquelle commençait la taïga. Ils allaient vers le nord-est et ils disparaissaient au-dessus de cet univers d’arbres noirs où l’homme paraissait plus indésirable encore que dans la steppe.
• La forêt, pensait Kronauer. D’accord pour une brève balade, à condition de rester en lisière. Mais une fois qu’on s’est enfoncé à l’intérieur il y a plus ni nord-est ni sud-ouest. Les directions existent plus, on doit faire avec un monde de loups, d’ours et de champignons, et on peut plus en sortir, même quand on marche sans dévier pendant des centaines de kilomètres. Déjà il se représentait les premières rangées d’arbres, puis très vite il vit les épaisseurs ténébreuses, les
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sapins morts, tombés de leur belle mort depuis trente ou quarante ans, noirs de mousses mais renâclant toujours à pourrir. Ses parents s’étaient évadés des camps et ils s’étaient perdus là-dedans, dans la taïga, et ils y avaient disparu. Il ne pouvait évoquer la forêt sans y associer le tableau tragique de cet homme et de cette femme qu’il n’avait jamais connus. Depuis qu’il était en âge de penser à eux, il les imaginait sous la forme d’un couple d’errants, à jamais ni vivants ni morts – perdus. Commets pas la même erreur qu’eux, pensa-t-il encore. La taïga, ça peut pas être un refuge, une alternative à la mort ou aux camps. C’est des immensités où l’humain a rien à faire. Il y a que de l’ombre et des mauvaises rencontres. À moins d’être une bête, on peut pas vivre là-dedans. Il mit plusieurs secondes avant de pouvoir quitter l’image. Puis il revint à la steppe qui ondulait de nouveau sous un coup de vent. Il retrouvait le train arrêté, au-dessus du monde le ciel nuageux et infini. Le moteur du Diesel ne grognait plus. Il plissa les paupières. À nouveau, la mourante gémit.
• Avec son manteau de feutre trop chaud et trop long, inadapté à la saison, ses bottes trop grandes, son crâne rasé où les cheveux déjà ne repoussent plus, Kronauer ressemble à nombre d’entre nous – je veux dire qu’au premier coup d’œil on voit qu’il s’agit d’un mort ou d’un soldat de la guerre civile, en fuite après n’avoir jamais remporté la moindre victoire, un homme épuisé et patibulaire, manifestement au bout du rouleau.
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Il s’est assis sur ses talons afin de rester hors d’atteinte des regards. Les graminées lui arrivent aux épaules, mais comme il se baisse elles se referment au-dessus de sa tête. Il a passé son enfance dans des orphelinats, en zone urbaine, loin des prairies, et, logiquement, il devrait être incapable de nommer les plantes qui à présent l’entourent. Or une femme lui a transmis des notions de botanique, une femme experte en nomenclature végétale, et, par nostalgie pour cette amante défunte, il jette sur les herbes de la steppe un regard curieux, s’intéressant à déterminer si elles possèdent des épis, des feuilles ovales, des feuilles lyrées, si elles poussent en bulbes, en rhizomes. Après examen, il les étiquette.Sous le vent près de lui murmurent des grandes-ogrontes, des touffes de kvoïna, des zabakoulianes, des septentrines, des Jeannes-des-communistes, des renardes-bréhaignes, des aldousses. Maintenant il espionne ce qui se passe au bas de la colline, à moins d’un demi-kilomètre. L’agitation n’est pas grande. Le machiniste a fini par sortir sur la passerelle de service de la locomotive – un engin fabriqué au début de la Deuxième Union soviétique –, puis il a descendu l’échelle, et, après avoir marché dans les herbes sur une vingtaine de mètres, il s’est étendu par terre. Et là, manifestement, il s’est aussitôt endormi ou évanoui. Puis les portes des wagons se sont entrouvertes l’une après l’autre. Des soldats ont quitté la deuxième et la troisième voiture. Des fantassins en loques, avec une démarche et des gestes d’hommes ivres ou très malades. Kronauer en a compté quatre. Après avoir fait quelques pas en titubant ils sont
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revenus s’adosser à la porte de bois, tête ballante ou renversée en direction des nuages. Mouvements à l’économie, aucun échange de parole. Puis ils se sont partagé une cigarette. Le tabac une fois épuisé, trois des hommes se sont hissés à nouveau à bord de leurs wagons respectifs. Le quatrième s’est écarté pour satisfaire un besoin naturel. Il s’est baissé à vingt mètres des voies dans un énorme bouquet d’armoises. La végétation l’a entièrement submergé. Ensuite il n’a pas reparu. On a l’impression que le convoi s’est immobilisé devant les ruines de l’« Étoile rouge », comme s’il s’agissait d’une étape ferroviaire importante ou même d’une gare où il était prévu d’embarquer ou de débarquer des passagers. Le moteur de la locomotive a été coupé, et rien n’indique que le conducteur va le rallumer prochainement. – Peut-être aussi qu’ils ont plus de combustible, suggère soudain Iliouchenko.
• Iliouchenko, Kronauer et Vassilissa Marachvili consti-tuaient un trio harmonieux, tenu par des liens solides qui ressemblaient à de vieux et indéchirables sentiments de camaraderie. Pourtant, quand ils étaient entrés ensemble dans les territoires vides pour une marche commune vers la mort, ils se connaissaient seulement depuis quelques jours. Plus exactement, Kronauer était pour Iliouchenko et VassilissaMarachvili une figure nouvelle. Il est certain que dans les circonstances de l’écroulement de l’Orbise vingt-quatre heures valaient bien une année, quelques jours une bonne décennie. Au moment où ils s’étaient faufilés derrière la limite barbelée du non-retour, c’était donc comme s’ils avaient
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longtemps vécu ensemble en ayant tout partagé – bonheurs et chagrins, croyances, désillusions et combats pour l’éga-litarisme. Les dernières redoutes de l’Orbise avaient été emportées par l’ennemi et ils s’étaient retrouvés tous les trois dans une petite formation d’arrière-garde qui accueillait des survivants désireux d’en découdre. Malheureusement, leur commandant avait perdu la raison, et, après une semaine de maquis, la formation n’était plus ce qu’ils avaient espéré en s’y intégrant. Leur groupe n’était plus l’embryon d’une future armée de résistance, mais plutôt un rassemblement de déserteurs déboussolés, conduits vers le néant par un illuminé suicidaire. Le commandant en effet voulait reconquérir l’Orbise en faisant appel à la fois à des forces démoniaques, aux extraterrestres et à des kamikazes. Ils allaient et venaient en périphérie de la capitale sans aucune stratégie, soumis à une discipline de fer qui n’avait aucun sens. Le commandant donnait des ordres absurdes, envoyait des hommes dans des attentats-suicides où ils ne faisaient aucune victime, sinon des civils et eux-mêmes. Alors qu’il pointait son pistolet sur un récalcitrant, des mutins l’avaient désarmé puis fusillé avant de se disperser dans toutes les directions. Kronauer, Vassilissa Marachvili et Iliouchenko ne s’étaient pas dérobés quand il avait fallu tirer sur leur chef, mais, après avoir fait justice, ils avaient fait une croix sur leur avenir et ils avaient gagné les no man’s lands irradiés, les territoires vides, loin de l’ennemi et loin de tout espoir.
• Iliouchenko. Un quadragénaire boucané, comme nous tous fidèle au Parti dès son adolescence, et en outre assez enthousiaste lors de son adhésion au Komsomol pour s’être
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fait tatouer sur le cou un écusson où s’entrecroisaient une faucille, un marteau et un fusil sur fond de soleil levant. Ledit écusson avait été gravé dans sa chair par un artiste sans doute lui aussi enthousiaste mais qui ne maîtrisait pas son art, de sorte que le dessin ne paraissait pas se référer à la culturede la révolution prolétarienne – on y voyait surtout unemasse confuse où trônait une espèce d’araignée. Iliouchenko avait bien été obligé de porter sur lui cette image ratée, mais il la cachait sous son col de chemise ou sous les plis d’un foulard. Dans une encyclopédie sur les univers capitalistes, il avait vu des reproductions de tatouages punk avec taren-tules et toiles répugnantes, et, même s’il s’agissait d’images issues d’une mode éradiquée deux cents ans plus tôt, il ne tenait pas à être pris pour un nostalgique du nihilisme néo-fasciste. C’était un homme de taille moyenne, à la muscu-lature nerveuse, qui n’aimait pas les phrases inutiles et savait se battre. Il avait occupé autrefois un emploi de camionneur, puis il avait été éboueur, puis, quand les choses avaient mal tourné dans le destin de l’Orbise, il avait pendant trois ans guerroyé avec la célèbre Neuvième Division, d’abord comme mécanicien puis comme tankiste, et à présent que la commune de l’Orbise avait rendu l’âme il était vêtu de guenilles et déprimé, semblable en cela à tout un chacun dans cette partie du monde et même ailleurs. – Passe-moi les jumelles, réclama Kronauer en tendant la main. Les jumelles avaient été ramassées sur l’officier après l’épisode pénible du passage par les armes. Il avait fallu gratter les verres pour en ôter les débris organiques – un fragment jaunâtre, du sang séché.
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