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Description

Tartarin de Tarascon
Alphonse Daudet
1872
« En France, tout le monde est un peu de Tarascon. »
À mon ami GONZAGUE PRIVAT
Sommaire
1 Premier épisode
1.1 I, I - Le Jardin du baobab
1.2 I, II Coup d’œil général jeté sur la bonne ville de Tarascon. – Les
chasseurs de casquettes
1.3 I, III « Nan ! Nan ! Nan ! » Suite du coup d’œil général jeté sur la
bonne ville de Tarascon
1.4 I, IV Ils ! ! !
1.5 I, V Quand Tartarin allait au cercle
1.6 I, VI Les Deux Tartarin
1.7 I, VII Les Européens à Shanghaï. – Le Haut Commerce. – Les
Tartares. – Serait-il un imposteur ? – Le Mirage
1.8 I, VIII La Ménagerie Mitaine. – Un lion de l’Atlas à Tarascon. –
Terrible et solennelle entrevue
1.9 I, IX Singuliers effets du mirage
1.10 I, X Avant le départ
1.11 I, XI Des coups d’épée, messieurs, des coups d’épée !… mais
pas de coups d’épingle !
1.12 I, XII De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab
1.13 I, XIII Le Départ
1.14 I, XIV Le Port de Marseille. – Embarque ! embarque !
2 Deuxième épisode
2.1 II, I La Traversée. – Les Cinq Positions de la chéchia. – Le Soir du
troisième jour. – Miséricorde
2.2 II, II Aux armes ! aux armes !
2.3 II, III Invocation à Cervantes. – Débarquement. – Où sont les Teurs ?
– Pas de Teurs. – Désillusion
2.4 II, IV Le Premier Affût
2.5 II, V Pan ! Pan !
2.6 II, VI Arrivée de la femelle. – Terrible combat. – Le Rendez-vous
des Lapins
2.7 II, VII Histoire d’un omnibus, d’une Mauresque et d’un chapelet de
fleurs de jasmin
2.8 II, VIII Lions de l’Atlas, dormez !
2.9 ...

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Langue Français
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Extrait

Tartarin de TarasconAlphonse Daudet2781« En France, tout le monde est un peu de Tarascon. »À mon ami GONZAGUE PRIVATSommaire1 Premier épisode1.1 I, I - Le Jardin du baobab1.2 I, II Coup d’œil général jeté sur la bonne ville de Tarascon. – Leschasseurs de casquettes1.3 I, III « Nan ! Nan ! Nan ! » Suite du coup d’œil général jeté sur labonne ville de Tarascon1.4 I, IV Ils ! ! !1.5 I, V Quand Tartarin allait au cercle1.6 I, VI Les Deux Tartarin1.7 I, VII Les Européens à Shanghaï. – Le Haut Commerce. – LesTartares. – Serait-il un imposteur ? – Le Mirage1.8 I, VIII La Ménagerie Mitaine. – Un lion de l’Atlas à Tarascon. –Terrible et solennelle entrevue1.9 I, IX Singuliers effets du mirage1.10 I, X Avant le départ1.11 I, XI Des coups d’épée, messieurs, des coups d’épée !… maispas de coups d’épingle !1.12 I, XII De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab1.13 I, XIII Le Départ1.14 I, XIV Le Port de Marseille. – Embarque ! embarque !2 Deuxième épisode2.1 II, I La Traversée. – Les Cinq Positions de la chéchia. – Le Soir dutroisième jour. – Miséricorde2.2 II, II Aux armes ! aux armes !2.3 II, III Invocation à Cervantes. – Débarquement. – Où sont les Teurs ?2. 4P IaI,s I Vd eL eT ePurres.m i eDr éAsffilûltusion2.5 II, V Pan ! Pan !2.6 II, VI Arrivée de la femelle. – Terrible combat. – Le Rendez-vousdes Lapins2.7 II, VII Histoire d’un omnibus, d’une Mauresque et d’un chapelet defleurs de jasmin22..98  IIII,,  IVXI IIL Lei oPnrisn dcee  lGArtélagso,r yd odru mMeoz n!ténégro2.10 II, X Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur22..1121  IIII,,  XXIII  SOind i nToaurst réi cbriet nd eT aTrtarriascon3 Troisième épisode3.1 III, I Les Diligences déportées3.2 III, II Où l’on voit passer un petit monsieur3.3 III, III Un couvent de lions3.4 III, IV La Caravane en marche3.5 III, V L’Affût du soir dans un bois de lauriers-roses3.6 III, VI Enfin !…3.7 III, VII Catastrophes sur catastrophes
3.8 III, VIII Tarascon ! Tarascon !Premier épisodeÀ TarasconI, I - Le Jardin du baobabMa première visite à Tartarin de Tarascon est restée dans ma vie comme une dateinoubliable ; il y a douze ou quinze ans de cela, mais je m’en souviens mieux qued’hier. L’intrépide Tartarin habitait alors, à l’entrée de la ville, la troisième maison àmain gauche sur le chemin d’Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardindevant, balcon derrière, des murs très blancs, des persiennes vertes, et sur le pasde la porte une nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou dormant au bonsoleil, la tête sur leurs boîtes à cirage.Du dehors, la maison n’avait l’air de rien.Jamais on ne se serait cru devant la demeure d’un héros. Mais, quand on entrait,coquin de sort !…De la cave au grenier, tout le bâtiment avait l’air héroïque, même le jardin !…Ô le jardin de Tartarin, il n’y en avait pas deux comme celui-là en Europe. Pas unarbre du pays, pas une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, desgommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, desbananiers, des palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers deBarbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon. Toutcela, bien entendu, n’était pas de grandeur naturelle, ainsi les cocotiers n’étaientguère plus gros que des betteraves, et le baobab (arbre géant, arbor gigantea)tenait à l’aise dans un pot de réséda ; mais c’est égal ! pour Tarascon, c’était déjàbien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche à l’honneur decontempler le baobab de Tartarin, s’en retournaient pleines d’admiration.Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en traversant ce jardin mirifique !… Ce fut bien autre chose quand on m’introduisit dans le cabinet du héros.Ce cabinet, une des curiosités de la ville, était au fond du jardin, ouvrant de plain-pied sur le baobab par une porte vitrée.Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et de sabres, depuis en hautjusqu’en bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : carabines, rifles,tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux-revolvers, couteaux-poignards, kriss malais, flèches caraïbes, flèches de silex, coups-de-poing, casse-tête, massues hottentotes, lassos mexicains, est-ce que je sais !Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire l’acier des glaives et lescrosses des armes à feu, comme pour vous donner encore plus la chair de poule…Ce qui rassurait un peu pourtant, c’était le bon air d’ordre et de propreté qui régnaitsur toute cette yataganerie. Tout y était rangé, soigné, brossé, étiqueté commedans une pharmacie, de loin en loin, un petit écriteau bonhomme sur lequel onlisait :Flèches empoisonnées, n’y touchez pas !: uOArmes chargées, méfiez-vous !Sans ces écriteaux, jamais je n’aurais osé entrer.Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le guéridon, un flacon de rhum, uneblague turque les Voyages du capitaine Cook, les romans de Cooper, de GustaveAimard, des récits de chasse, chasse à l’ours, chasse au faucon, chasse àl’éléphant, etc. Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de quarante àquarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec descaleçons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants ; d’une main iltenait un livre, de l’autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et, touten lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de chevelures, il faisait, enavançant sa lèvre inférieure, une moue terrible, qui donnait à sa brave figure de
petit rentier tarasconnais ce même caractère de férocité bonasse qui régnait danstoute la maison.Cet homme, c’était Tartarin, Tartarin de Tarascon, l’intrépide, le grand,l’incomparable Tartarin de Tarascon.I, II Coup d’œil général jeté sur la bonne ville de Tarascon. –Les chasseurs de casquettesAu temps dont je vous parle, Tartarin de Tarascon n’était pas encore le Tartarin qu’ilest aujourd’hui, le grand Tartarin de Tarascon si populaire dans tout le Midi de laFrance. Pourtant — même à cette époque — c’était déjà le roi de Tarascon.Disons d’où lui venait cette royauté.Vous saurez d’abord que là-bas tout le monde est chasseur, depuis le plus grandjusqu’au plus petit. La chasse est la passion des Tarasconnais, et cela depuis lestemps mythologiques où la Tarasque faisait les cent coups dans les marais de laville et où les Tarasconnais d’alors organisaient des battues contre elle. Il y a beaujour, comme vous voyez.Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et sort de ses murs, lesac au dos, le fusil sur l’épaule, avec un tremblement de chiens, de furets, detrompes, de cors de chasse. C’est superbe à voir… Par malheur le gibier manque,il manque absolument.Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu’à la longue elles ont fini par seméfier.À cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, les nids abandonnés. Pasun merle, pas une caille, pas le moindre lapereau, pas le plus petit cul-blanc.Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettes tarasconnaises, toutesparfumées de myrte, de lavande de romarin ; et ces beaux raisins muscats gonflésde sucre, qui s’échelonnent au bord du Rhône, sont diablement appétissantsaussi… Oui, mais il y a Tarascon derrière, et, dans le petit monde du poil et de laplume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux de passage eux-mêmes l’ontmarqué d’une grande croix sur leurs feuilles de route, et quand les canardssauvages, descendant vers la Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin lesclochers de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort : « Voilà Tarascon !… voilà Tarascon ! » et toute la bande fait un crochet.Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu’un vieux coquin de lièvre,échappé comme par miracle aux septembrisades tarasconnaises et qui s’entête àvivre là ! À Tarascon, ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s’appelle leRapide. On sait qu’il a son gîte dans la terre de M. Bompard — ce qui, parparenthèse, a doublé et même triplé le prix de cette terre — mais on n’a pas encorepu l’atteindre.À l’heure qu’il est même, il n’y a plus que deux ou trois enragés qui s’acharnentaprès lui.Les autres en ont fait leur deuil, et le Rapide est passé depuis longtemps à l’état desuperstition locale, bien que le Tarasconnais soit très peu superstitieux de sanature et qu’il mange les hirondelles en salmis, quand il en trouve.Ah çà ! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon, qu’est-ce que leschasseurs tarasconnais font donc tous les dimanches ?Ce qu’ils font ?Eh mon Dieu ! ils s’en vont en pleine campagne, à deux ou trois lieues de la ville. Ilsse réunissent par petits groupes de cinq ou six, s’allongent tranquillement à l’ombred’un puits, d’un vieux mur, d’un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau debœuf en daube, des oignons crus, un saucissot, quelques anchois, et commencentun déjeuner interminable, arrosé d’un de ces jolis vins du Rhône qui font rire et quifont chanter.Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les chiens, on arme lesfusils, et on se met en chasse. C’est-à-dire que chacun de ces messieurs prend sacasquette, la jette en l’air de toutes ses forces et la tire au vol avec du 5, du 6 ou du2 – selon les conventions.
Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé roi de la chasse, etrentre le soir en triomphateur à Tarascon, la casquette criblée au bout du fusil, aumilieu des aboiements et des fanfares.Inutile de vous dire qu’il se fait dans la ville un grand commerce de casquettes dechasse. Il y a même des chapeliers qui vendent des casquettes trouées etdéchirées d’avance à l’usage des maladroits ; mais on ne connaît guère queBézuquet, le pharmacien, qui leur en achète. C’est déshonorant !Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n’avait pas son pareil. Tousles dimanches matin, il partait avec une casquette neuve : tous les dimanches soir,il revenait avec une loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaientpleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le reconnaissaient-ilspour leur maître, et comme Tartarin savait à fond le code du chasseur, qu’il avait lutous les traités, tous les manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasseà la casquette jusqu’à la chasse au tigre birman, ces messieurs en avaient fait leurgrand justicier cynégétique et le prenaient pour arbitre dans toutes leursdiscussions.Tous les jours, de trois à quatre, chez l’armurier Costecalde, on voyait un groshomme, grave et la pipe aux dents, assis sur un fauteuil de cuir vert, au milieu de laboutique pleine de chasseurs de casquettes, tous debout et se chamaillant. C’étaitTartarin de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de Salomon.I, III « Nan ! Nan ! Nan ! » Suite du coup d’œil général jeté sur labonne ville de TarasconÀ la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une autre passion : celledes romances. Ce qui se consomme de romances dans ce petit pays, c’est à n’ypas croire. Toutes les vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieuxcartons, on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein éclat. Elles y sonttoutes, toutes. Chaque famille a la sienne, et dans la ville cela se sait. On sait, parexemple, que celle du pharmacien Bézuquet, c’est :Toi, blanche étoile que j’adore...Celle de l’armurier Costecalde :Veux-tu venir au pays des cabanes ?Celle du receveur de l’Enregistrement :Si j’étais-t-invisible, personne n’me verrait.(Chansonnette comique.)Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par semaine on se réunit lesuns chez les autres et on se les chante. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce sonttoujours les mêmes, et que, depuis si longtemps qu’ils se les chantent ces bravesTarasconnais n’ont jamais envie d’en changer. On se les lègue dans les familles, depère en fils, et personne n’y touche ; c’est sacré. Jamais même on ne s’enemprunte. Jamais il ne viendrait à l’idée des Costecalde de chanter celle desBézuquet ni aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant vouspensez s’ils doivent les connaître depuis quarante ans qu’ils se les chantent. Maisnon ! chacun garde la sienne et tout le monde est content.Pour les romances comme pour les casquettes, le premier de la ville était encoreTartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens consistait en ceci : Tartarin deTarascon n’avait pas la sienne. Il les avait toutes.Toutes !Seulement c’était le diable pour les lui faire chanter. Revenu de bonne heure dessuccès de salon, le héros tarasconnais aimait bien mieux se plonger dans seslivres de chasse ou passer sa soirée au cercle que de faire le joli cœur devant unpiano de Nîmes entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicales luisemblaient au-dessous de lui… Quelquefois cependant, quand il y avait de lamusique à la pharmacie Bézuquet, il entrait comme par hasard, et après s’être bienfait prier, consentait à dire le grand duo de Robert le Diable, avec Mme Bézuquet lamère… Qui n’a pas entendu cela n’a jamais rien entendu… Pour moi, quand jevivrais cent ans, je verrais toute ma vie le grand Tartarin s’approchant du piano d’unpas solennel, s’accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vert des bocaux de ladevanture, essayant de donner à sa bonne face l’expression satanique et farouche
de Robert le Diable. À peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait ;on sentait qu’il allait se passer quelque chose de grand… Alors, après un silence,Mme Bézuquet la mère commençait en s’accompagnant :Robert, toi que j’aimeEt qui reçus ma foi,Tu vois mon effroi (bis),Grâce pour toi-mêmeEt grâce pour moi.À voix basse, elle ajoutait : « À vous, Tartarin », et Tartarin de Tarascon, le brastendu, le poing fermé, la narine frémissante, disait par trois fois d’une voixformidable, qui roulait comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano :« Non !… non !… non !… », ce qu’en bon Méridional il prononçait : « Nan !… nan !… nan !… » Sur quoi Mme Bézuquet la mère reprenait encore une fois :Grâce pour toi-mêmeEt grâce pour moi.– « Nan !… nan !… nan !… » hurlait Tartarin de plus belle, et la chose en restait là…Ce n’était pas long, comme vous voyez : mais c’était si bien jeté, si bien mimé, sidiabolique, qu’un frisson de terreur courait dans la pharmacie, et qu’on lui faisaitrecommencer ses « Nan !… nan !… » quatre et cinq fois de suite.Là-dessus Tartarin s’épongeait le front, souriait aux dames, clignait de l’œil auxhommes et, se retirant sur son triomphe, s’en allait dire au cercle d’un petit airnégligent : « Je viens de chez les Bézuquet chanter le duo de Robert le Diable ! »Et le plus fort, c’est qu’il le croyait !…I, IV Ils ! ! !C’est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait sa haute situationdans la ville.Du reste, c’est une chose positive que ce diable d’homme avait su prendre tout lemonde.À Tarascon, l’armée était pour Tartarin. Le brave commandant Bravida, capitained’habillement en retraite, disait de lui : « C’est un lapin ! » et vous pensez que lecommandant s’y connaissait en lapins, après en avoir tant habillé.La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en plein tribunal, le vieuxprésident Ladevèze avait dit, parlant de lui :« C’est un caractère ! »Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche, son air, un air de boncheval de trompette qui ne craignait pas le bruit, cette réputation de héros qui luivenait on ne sait d’où, quelques distributions de gros sous et de taloches aux petitsdécrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour de l’endroit, le roides halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche soir, quand Tartarin revenaitde la chasse, la casquette au bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine,les portefaix du Rhône s’inclinaient pleins de respect, et se montrant du coin del’œil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras, ils se disaient tout bas lesuns aux autres avec admiration :« C’est celui-là qui est fort !… Il a doubles muscles ! »Doubles muscles ?Il n’y a qu’à Tarascon qu’on entend de ces choses-là !Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, lafaveur populaire et l’estime si précieuse du brave commandant Bravida, anciencapitaine d’habillement, Tartarin n’était pas heureux ; cette vie de petite ville luipesait, l’étouffait. Le grand homme de Tarascon s’ennuyait à Tarascon. Le fait estque pour une nature héroïque comme la sienne, pour une âme aventureuse et follequi ne rêvait que batailles, courses dans les pampas, grandes chasses, sables du
désert, ouragans et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette etle reste du temps rendre la justice chez l’armurier Costecalde, ce n’était guère…Pauvre cher grand homme ! À la longue, il y aurait eu de quoi le faire mourir deconsomption.En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le cercle et la place duMarché, en vain s’entourait-il de baobabs et autres végétations africaines ; en vainentassait-il armes sur armes, kriss malais sur kriss malais ; en vain se bourrait-il delectures romanesques, cherchant, comme l’immortel don Quichotte, à s’arracherpar la vigueur de son rêve aux griffes de l’impitoyable réalité… Hélas ! tout ce qu’ilfaisait pour apaiser sa soif d’aventures ne servait qu’à l’augmenter. La vue detoutes ses armes l’entretenait dans un état perpétuel de colère et d’excitation. Sesrifles, ses flèches, ses lassos lui criaient « Bataille ! bataille ! » Dans les branchesde son baobab, le vent des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvaisconseils. Pour l’achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper…Oh ! par les lourdes après-midi d’été quand il était seul à lire au milieu de sesglaives, que de fois Tartarin s’est levé en rugissant ; que de fois il a jeté son livre ets’est précipité sur le mur pour décrocher une panoplie !Le pauvre homme oubliait qu’il était chez lui à Tarascon, avec un foulard de tête etdes caleçons, il mettait ses lectures en actions, et, s’exaltant au son de sa proprevoix, criait en brandissant une hache ou un tomahawk :« Qu’ils y viennent maintenant ! »Ils ? Qui, ils ?Tartarin ne le savait pas bien lui-même… ils ! c’était tout ce qui attaque, tout ce quicombat, tout ce qui mord, tout ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, toutce qui rugit… Ils ! c’était l’Indien Sioux dansant autour du poteau de guerre où lemalheureux blanc est attaché.C’était l’ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine, et qui se lèche avecune langue pleine de sang. C’était encore le Touareg du désert, le pirate malais, lebandit des Abruzzes… Ils, enfin, c’était ils !… c’est-à-dire la guerre, les voyages,l’aventure, la gloire.Mais, hélas ! l’intrépide Tarasconnais avait beau les appeler, les défier… ils nevenaient jamais… Pécaïré ! qu’est-ce qu’ils seraient venus faire à Tarascon ?Tartarin cependant les attendait toujours, surtout le soir en allant au cercle.I, V Quand Tartarin allait au cercleLe chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre l’infidèle quil’assiège, le tigre chinois s’équipant pour la bataille, le guerrier comanche entrantsur le sentier de la guerre, tout cela n’est rien auprès de Tartarin de Tarascons’armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir, une heure aprèsles clairons de la retraite.Branle-bas de combat ! comme disent les matelots.À la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointes de fer, à la maindroite une canne à épée ; dans la poche gauche, un casse-tête ; dans la pochedroite, un revolver. Sur la poitrine, entre drap et flanelle, un kriss malais. Parexemple, jamais de flèche empoisonnée ; ce sont des armes trop déloyales !…Avant de partir, dans le silence et l’ombre de son cabinet, il s’exerçait un moment,se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses muscles ; puis, il prenait son passe-partout,et traversait le jardin, gravement, sans se presser. – À l’anglaise, messieurs, àl’anglaise ! c’est le vrai courage. – Au bout du jardin, il ouvrait la lourde porte de fer.Il l’ouvrait brusquement, violemment, de façon à ce qu’elle allât battre en dehorscontre la muraille… S’ils avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade !…Malheureusement, ils n’étaient pas derrière.La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d’œil de droite et de gauche,fermait la porte à double tour et vivement. Puis en route.Sur le chemin d’Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres éteintes. Tout étaitnoir. De loin en loin un réverbère, clignotant dans le brouillard du Rhône…Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s’en allait ainsi dans la nuit, faisant sonnerses talons en mesure, et du bout ferré de sa canne arrachant des étincelles aux
pavés… Boulevards, grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieude la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet de voir venir ledanger, et surtout d’éviter ce qui, le soir, dans les rues de Tarascon, tombequelquefois des fenêtres. À lui voir tant de prudence, n’allez pas croire au moinsque Tartarin eût peur… Non ! seulement il se gardait.La meilleure preuve que Tartarin n’avait pas peur, c’est qu’au lieu d’aller au cerclepar le cours, il y allait par la ville, c’est-à-dire par le plus long, par le plus noir, par untas de vilaines petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement.Le pauvre homme espérait toujours qu’au détour d’un de ces coupe-gorge ilsallaient s’élancer de l’ombre et lui tomber sur le dos. Ils auraient été bien reçus, jevous en réponds… Mais, hélas ! par une dérision du destin, jamais, au grandjamais, Tartarin de Tarascon n’eut la chance de faire une mauvaise rencontre. Pasmême un chien, pas même un ivrogne. Rien !Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix étouffées…« Attention ! » se disait Tartarin, et il restait planté sur place, scrutant l’ombre,prenant le vent, appuyant son oreille contre terre à la mode indienne… Les pasapprochaient. Les voix devenaient distinctes… Plus de doutes ! Ils arrivaient… Ilsétaient là. Déjà Tartarin, l’œil en feu, la poitrine haletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, et se préparait à bondir en poussant son cri de guerre…quand tout à coup, du sein de l’ombre, il entendait de bonnes voix tarasconnaisesl’appeler bien tranquillement :« Té ! vé !… c’est Tartarin… Et adieu, Tartarin ! »Malédiction ! c’était le pharmacien Bézuquet avec sa famille qui venait de chanter lasienne chez les Costecalde. – « Bonsoir ! bonsoir ! » grommelait Tartarin, furieuxde sa méprise ; et, farouche, la canne haute, il s’enfonçait dans la nuit.Arrivé dans la rue du cercle, l’intrépide Tarasconnais attendait encore un momenten se promenant de long en large devant la porte avant d’entrer… À la fin, las de lesattendre et certain qu’ils ne se montreraient pas, il jetait un dernier regard de défidans l’ombre et murmurait avec colère : « Rien !… rien !… jamais rien ! »Là-dessus le brave homme entrait faire son bésigue avec le commandant.I, VI Les Deux TartarinAvec cette rage d’aventures, ce besoin d’émotions fortes, cette folie de voyages,de courses, de diable au vert, comment diantre se trouvait-il que Tartarin deTarascon n’eût jamais quitté Tarascon ?Car c’est un fait. Jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans, l’intrépide Tarasconnaisn’avait pas une fois couché hors de sa ville. Il n’avait pas même fait ce fameuxvoyage à Marseille, que tout bon Provençal se paie à sa majorité. C’est au plus s’ilconnaissait Beaucaire, et cependant Beaucaire n’est pas bien loin de Tarascon,puisqu’il n’y a que le pont à traverser. Malheureusement ce diable de pont a été sisouvent emporté par les coups de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant delargeur à cet endroit que, ma foi ! vous comprenez… Tartarin de Tarascon préféraitla terre ferme.C’est qu’il faut bien vous l’avouer, il y avait dans notre héros deux natures trèsdistinctes. « Je sens deux hommes en moi », a dit je ne sais quel Père de l’Église. Ill’eût dit vrai de Tartarin qui portait en lui l’âme de don Quichotte, les mêmes élanschevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque et dugrandiose ; mais malheureusement n’avait pas le corps du célèbre hidalgo, cecorps osseux et maigre, ce prétexte de corps, sur lequel la vie matérielle manquaitde prise, capable de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huitheures avec une poignée de riz… Le corps de Tartarin, au contraire, était un bravehomme de corps, très gras, très lourd, très sensuel, très douillet, très geignard,plein d’appétits bourgeois et d’exigences domestiques, le corps ventru et court surpattes de l’immortel Sancho Pança.Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme ! vous comprenez quelmauvais ménage ils y devaient faire ! quels combats ! quels déchirements !…Ô le beau dialogue à écrire pour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entreles deux Tartarin, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho ! Tartarin-Quichottes’exaltant aux récits de Gustave Aimard et criant : « Je pars ! »Tartarin-Sancho ne pensant qu’aux rhumatismes et disant : « Je reste. »
TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté : – Couvre-toi de gloire, Tartarin.TARTARIN-SANCHO, très calme : – Tartarin, couvre-toi de flanelle.TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté : – Ô les bons rifles à deux coups !ô les dagues, les lassos, les mocassins !TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme : – Ô les bons gilets tricotés ! lesbonnes genouillères bien chaudes ! ô les braves casquettes à oreillettes !TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui : – Une hache ! qu’on me donne une hache !TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne : – Jeannette, mon chocolat.Là-dessus, Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud, moiré, parfumé,et de succulentes grillades à l’anis, qui font rire Tartarin-Sancho en étouffant les crisde Tartarin-Quichotte.Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarascon n’eût jamais quitté Tarascon.I, VII Les Européens à Shanghaï. – Le Haut Commerce. – LesTartares. – Serait-il un imposteur ? – Le MirageUne fois cependant Tartarin avait failli partir, pour un grand voyage.Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à Shanghaï, lui avaientoffert la direction d’un de leurs comptoirs là-bas. Ça, par exemple, c’était bien la viequ’il lui fallait. Des affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner,des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d’Asie, enfin le Haut Commerce.Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous apparaissait d’unehauteur !…La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantage qu’on y recevaitquelquefois la visite des Tartares. Alors vite on fermait les portes. Tous les commisprenaient les armes, on hissait le drapeau consulaire, et pan ! pan ! par lesfenêtres, sur les Tartares.Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette proposition, je n’ai pasbesoin de vous le dire ; par malheur, Tartarin-Sancho n’entendait pas de cetteoreille-là, et, comme il était le plus fort, l’affaire ne put pas s’arranger. Dans la ville,on en parla beaucoup. Partira-t-il ? ne partira-t-il pas ? Parions que si, parions quenon. Ce fut un événement… En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefoiscette histoire lui fit beaucoup d’honneur. Avoir failli aller à Shanghaï ou y être allé,pour Tarascon, c’était tout comme. À force de parler du voyage de Tartarin, on finitpar croire qu’il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaientdes renseignements sur la vie à Shanghaï, sur les mœurs, le climat, l’opium, le HautCommerce.Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les détails qu’on voulait, et, àla longue, le brave homme n’était pas bien sûr lui-même de n’être pas allé àShanghaï, si bien qu’en racontant pour la centième fois la descente des Tartares, ilen arrivait à dire très naturellement : « Alors, je fais armer mes commis, je hisse lepavillon consulaire, et pan ! pan ! par les fenêtres, sur les Tartares. » En entendantcela, tout le cercle frémissait…– Mais alors, votre Tartarin n’était qu’un affreux menteur.Non ! mille fois non ! Tartarin n’était pas un menteur…– Pourtant, il devait bien savoir qu’il n’était pas allé à Shanghaï !– Eh sans doute, il le savait. Seulement…Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s’entendre une fois pour toutes surcette réputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n’y apas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu’à Nîmes, qu’à Toulouse, qu’àTarascon. L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours lavérité, mais il croit la dire… Son mensonge à lui, ce n’est pas du mensonge, c’estune espèce de mirage…Oui, du mirage !… Et pour bien me comprendre, allez-vous-en dans le Midi, et vousverrez. Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout, et fait tout plusgrand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes
que la butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous verrez la Maisoncarrée de Nîmes — un petit bijou d’étagère — qui vous semblera aussi grande queNotre-Dame. Vous verrez… Ah ! le seul menteur du Midi, s’il y en a un, c’est lesoleil… Tout ce qu’il touche, il l’exagère !… Qu’est-ce que c’était que Sparte auxtemps de sa splendeur ? Une bourgade… Qu’est-ce que c’était qu’Athènes ? Toutau plus une sous-préfecture… et pourtant dans l’Histoire elles nous apparaissentcomme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en a fait…Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombant sur Tarascon, ait pufaire d’un ancien capitaine d’habillement comme Bravida, le brave commandantBravida, d’un navet un baobab, et d’un homme qui avait failli aller à Shanghaï unhomme qui y était allé ?I, VIII La Ménagerie Mitaine. – Un lion de l’Atlas à Tarascon. –Terrible et solennelle entrevueEt maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon comme il était en sonprivé, avant que la gloire l’eût baisé au front et coiffé du laurier séculaire, maintenantque nous avons raconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, sesdouleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d’arriver aux grandes pages deson histoire et au singulier événement qui devait donner l’essor à cetteincomparable destinée.C’était un soir, chez l’armurier Costecalde. Tartarin de Tarascon était en train dedémontrer à quelques amateurs le maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sanouveauté… Soudain la porte s’ouvre, et un chasseur de casquettes se précipiteeffaré dans la boutique, en criant : « Un lion !… un lion !… » Stupeur générale,effroi, tumulte, bousculade, Tartarin croise la baïonnette, Costecalde court fermer laporte. On entoure le chasseur, on l’interroge, on le presse, et voici ce qu’onapprend : la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de Beaucaire, avait consenti àfaire une halte de quelques jours à Tarascon et venait de s’installer sur la place duChâteau avec un tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion del’Atlas.Un lion de l’Atlas à Tarascon ! Jamais, de mémoire d’homme, pareille chose nes’était vue. Aussi comme nos braves chasseurs de casquettes se regardaientfièrement ! quel rayonnement sur leurs mâles visages, et, dans tous les coins de laboutique Costecalde, quelles bonnes poignées de mains silencieusementéchangées ! L’émotion était si grande, si imprévue, que personne ne trouvait unmot à dire…Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille encore entre les mains, ilsongeait debout devant le comptoir… Un lion de l’Atlas, là, tout près, à deux pas !Un lion ! c’est-à-dire la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves, legibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de cette troupe idéalequi lui jouait de si beaux drames dans son imagination…Un lion, mille dieux ! ! !Et de l’Atlas encore !… C’était plus que le grand Tartarin n’en pouvait supporter…Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.Ses yeux flambèrent. D’un geste convulsif il jeta le fusil à aiguille sur son épaule, et,se tournant vers le brave commandant Bravida, ancien capitaine d’habillement, il luidit d’une voix de tonnerre : « Allons voir ça, commandant. »« Hé ! bé… hé ! bé… Et mon fusil !… mon fusil à aiguille que vous emportez !… »hasarda timidement le prudent Costecalde ; mais Tartarin avait tourné la rue, etderrière lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement le pas.Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup de monde. Tarascon,race héroïque, mais trop longtemps privée de spectacle à sensations, s’était ruésur la baraque Mitaine et l’avait prise d’assaut.Aussi la grosse Mme Mitaine était bien contente… En costume kabyle, les bras nusjusqu’au coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une main,dans l’autre un poulet vivant, quoique plumé, l’illustre dame faisait les honneurs dela baraque aux Tarasconnais, et comme elle avait doubles muscles, elle aussi, sonsuccès était presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.L’entrée de Tartarin, le fusil sur l’épaule, jeta un froid.
Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement devant lescages, sans armes, sans méfiance, sans même aucune idée de danger, eurent unmouvement de terreur assez naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans labaraque avec son formidable engin de guerre. Il y avait donc quelque chose àcraindre, puisque lui, ce héros… En un clin d’œil, tout le devant des cages se trouvadégarni. Les enfants criaient de peur, les dames regardaient la porte. Lepharmacien Bézuquet s’esquiva, en disant qu’il allait chercher son fusil…Peu à peu cependant, l’attitude de Tartarin rassura les courages. Calme, la têtehaute, l’intrépide Tarasconnais fit lentement le tour de la baraque, passa sanss’arrêter devant la baignoire du phoque, regarda d’un œil dédaigneux la longuecaisse pleine de son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter devantla cage du lion…Terrible et solennelle entrevue ! le lion de Tarascon et le lion de l’Atlas en face l’unde l’autre… D’un côté, Tartarin, debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés surson rifle ; de l’autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l’œil clignotant,l’air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes dedevant… Tous deux calmes et se regardant.Chose singulière ! soit que le fusil à aiguille lui eût donné de l’humeur, soit qu’il eûtflairé un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-là avait regardé les Tarasconnaisd’un air de souverain mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup unmouvement de colère. D’abord il renifla, gronda sourdement, écarta ses griffes,étira ses pattes ; puis il se leva, dressa la tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueuleimmense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous,femmes, enfants, portefaix, chasseurs de casquettes, le brave commandantBravida lui-même… Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas… Il était là, ferme etrésolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue que toute laville connaissait… Au bout d’un moment, quand les chasseurs de casquettes, unpeu rassurés par son attitude et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leurchef, ils entendirent qu’il murmurait, en regardant le lion : « Ça, oui, c’est unechasse. »Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n’en dit pas davantage…I, IX Singuliers effets du mirageCe jour-là, Tartarin de Tarascon n’en dit pas davantage ; mais le malheureux enavait déjà trop dit…Le lendemain, il n’était bruit dans la ville que du prochain départ de Tartarin pourl’Algérie et la chasse aux lions. Vous êtes tous témoins, chers lecteurs, que le bravehomme n’avait pas soufflé mot de cela ; mais vous savez, le mirage…Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s’abordaient d’un air effaré :– Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins ?– Et autrement, quoi donc ?… Le départ de Tartarin, au moins ?Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement, qu’on prononceautremain, et finissent par au moins, qu’on prononce au mouain. Or, ce jour-là, plusque tous les autres, les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler lesvitres.L’homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu’il allait partir pour l’Afrique, cefut Tartarin. Mais voyez ce que c’est que la vanité ! Au lieu de répondre simplementqu’il ne partait pas du tout, qu’il n’avait jamais eu l’intention de partir, le pauvreTartarin — la première fois qu’on lui parla de ce voyage — fit d’un petit air évasif :« Hé !… hé !… peut-être… je ne dis pas. » La seconde fois, un peu plus familiariséavec cette idée, il répondit : « C’est probable. » La troisième fois : « C’estcertain ! »Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par le punch aux œufs, lesbravos, les lumières ; grisé par le succès que l’annonce de son départ avait eudans la ville, le malheureux déclara formellement qu’il était las de chasser lacasquette et qu’il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions del’Atlas…
Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus, nouveau punch auxœufs, poignées de mains, accolades et sérénade aux flambeaux jusqu’à minuitdevant la petite maison du baobab.C’est Tartarin-Sancho qui n’était pas content ! Cette idée de voyage en Afrique etde chasse au lion lui donnait le frisson par avance, et, en rentrant au logis, pendantque la sérénade d’honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte unescène effroyable, l’appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant parle menu toutes les catastrophes qui l’attendaient dans cette expédition, naufrages,rhumatismes, fièvres chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste…En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d’imprudences, qu’il se couvriraitbien, qu’il emporterait tout ce qu’il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre.Le pauvre homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sablesdu désert comme feu Cambyse, et l’autre Tartarin ne parvint à l’apaiser un peuqu’en lui expliquant que ce n’était pas pour tout de suite, que rien ne pressait etqu’en fin de compte ils n’étaient pas encore partis.Il est bien clair, en effet, que l’on ne s’embarque pas pour une expédition semblablesans prendre quelques précautions. Il faut savoir où l’on va, que diable ! et ne paspartir comme un oiseau…Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des grands touristesafricains, les relations de Mungo-Park, de Caillé, du docteur Livingstone, d’HenriDuveyrier.Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs sandales pour lesexcursions lointaines, s’étaient préparés de longue main à supporter la faim, la soif,les marches forcées, les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire commeeux, et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d’eau bouillie. – Ce qu’onappelle eau bouillie, à Tarascon, c’est quelques tranches de pain noyées dans del’eau chaude, avec une gousse d’ail, un peu de thym, un brin de laurier. – Le régimeétait sévère, et vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace…À l’entraînement par l’eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit d’autres sagespratiques. Ainsi, pour prendre l’habitude des longues marches, il s’astreignit à fairechaque matin son tour de ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré,tantôt au pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs dansla bouche, selon la mode antique.Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards, à la rosée, ildescendait tous les soirs dans son jardin et restait jusqu’à des dix et onze heures,seul avec son fusil, à l’affût derrière le baobab…Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon, les chasseurs de casquettesattardés chez Costecalde purent voir dans l’ombre, en passant sur la place duChâteau, un homme mystérieux se promenant de long en large derrière la baraque.C’était Tartarin de Tarascon, qui s’habituait à entendre sans frémir lesrugissements du lion dans la nuit sombre.I, X Avant le départPendant que Tartarin s’entraînait ainsi par toutes sortes de moyens héroïques, toutTarascon avait les yeux sur lui ; on ne s’occupait plus d’autre chose. La chasse à lacasquette ne battait plus que d’une aile, les romances chômaient. Dans lapharmacie Bézuquet, le piano languissait sous une housse verte, et les mouchescantharides séchaient dessus le ventre en l’air… L’expédition de Tartarin avaitarrêté tout…Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On se l’arrachait, on se ledisputait, on se l’empruntait, on se le volait. Il n’y avait pas de plus grand honneurpour les dames que d’aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de sefaire expliquer devant la cage au lion comment on s’y prenait pour chasser cesgrandes bêtes, où il fallait viser, à combien de pas, si les accidents étaientnombreux, etc., etc.Tartarin donnait toutes les explications qu’on voulait. Il avait lu Jules Gérard etconnaissait la chasse au lion sur le bout du doigt, comme s’il l’avait faite. Aussiparlait-il de ces choses avec une grande éloquence.Mais où il était le plus beau, c’était le soir à dîner chez le président Ladevèze ou lebrave commandant Bravida, ancien capitaine d’habillement, quand on apportait le
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