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Servitude et grandeur militaires

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Description

Servitude et grandeur militaires
Alfred de Vigny
1835
(Édition de 1885)
SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE
Ave Caesar, morituri te salutant.
LIVRE PREMIER
CHAPITRE I. Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirs
CHAPITRE II. Sur le caractère général des Armées
CHAPITRE III. De la Servitude du Soldat et de son caractère individuel
Laurette ou la Cachet rouge :
CHAPITRE IV. De la rencontre que je fis un jour sur la grande route
CHAPITRE V. Histoire du Cachet rouge
CHAPITRE VI. Comment je continuai ma route
LIVRE DEUXIÈME
CHAPITRE I. Sur la Responsabilité
La Veillée de Vincennes :
CHAPITRE II. Les Scrupules d'honneur d'un Soldat
CHAPITRE III. Sur l'Amour du danger
CHAPITRE IV. Le Concert de famille
Histoire de l'adjudant :
CHAPITRE V. Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres
CHAPITRE VI. Un Soupir
CHAPITRE VII. La Dame rose
CHAPITRE VIII. La position du premier rang
CHAPITRE IX. Une Séance
CHAPITRE X. Une belle Soirée
CHAPITRE XI. Fin de l'Histoire de l'Adjudant
CHAPITRE XII. Le Réveil
CHAPITRE XIII. Un Dessin au crayon
SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE
LIVRE TROISIÈME
CHAPITRE I.
La vie et la mort du capitaine Renaud, ou la canne de jonc :
CHAPITRE II. Une Nuit mémorable
CHAPITRE III. Malte CHAPITRE IV. Simple lettre
CHAPITRE V. Le Dialogue inconnu
CHAPITRE VI. Un Homme de mer
CHAPITRE VII. Réception
CHAPITRE VIII. Le corps-de-garde russe
CHAPITRE IX. Une Bille
CHAPITRE X. Conclusion
Servitude et grandeur militaires : I : 1
S’il est vrai, selon le poète catholique, qu’il ...

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Langue Français
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Extrait

Servitude et grandeur militairesAlfred de Vigny1835(Édition de 1885)SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIREAve Caesar, morituri te salutant.LIVRE PREMIERCHAPITRE I. Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirsCHAPITRE II. Sur le caractère général des ArméesCHAPITRE III. De la Servitude du Soldat et de son caractère individuelLaurette ou la Cachet rouge :CHAPITRE IV. De la rencontre que je fis un jour sur la grande routeCHAPITRE V. Histoire du Cachet rougeCHAPITRE VI. Comment je continuai ma routeLIVRE DEUXIÈMECHAPITRE I. Sur la ResponsabilitéLa Veillée de Vincennes :CHAPITRE II. Les Scrupules d'honneur d'un SoldatCHAPITRE III. Sur l'Amour du dangerCHAPITRE IV. Le Concert de familleHistoire de l'adjudant :CHAPITRE V. Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierresCHAPITRE VI. Un SoupirCHAPITRE VII. La Dame roseCHAPITRE VIII. La position du premier rangCHAPITRE IX. Une SéanceCHAPITRE X. Une belle SoiréeCHAPITRE XI. Fin de l'Histoire de l'AdjudantCHAPITRE XII. Le RéveilCHAPITRE XIII. Un Dessin au crayonSOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRELIVRE TROISIÈMECHAPITRE I.La vie et la mort du capitaine Renaud, ou la canne de jonc :CHAPITRE II. Une Nuit mémorableCHAPITRE III. Malte
CHAPITRE IV. Simple lettreCHAPITRE V. Le Dialogue inconnuCHAPITRE VI. Un Homme de merCHAPITRE VII. RéceptionCHAPITRE VIII. Le corps-de-garde russeCHAPITRE IX. Une BilleCHAPITRE X. ConclusionServitude et grandeur militaires : I : 1S’il est vrai, selon le poète catholique, qu’il n’y ait pas de plus grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, ilest aussi vrai que l’âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans un moment de calme et de liberté, les temps de peine oud’esclavage. Cette mélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard sur quelques années de ma vie, quoique ces annéessoient bien proches de celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.Je ne puis m’empêcher de dire combien j’ai vu de souffrances peu connues et courageusement portées par une race d’hommestoujours dédaignée ou honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou nécessaire.Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j’espère qu’il pourra servir à montrer quelquefois, par des détails demœurs observés de mes yeux, ce qu’il nous reste encore d’arriéré et de barbare dans l’organisation toute moderne de nos Arméespermanentes, où l’homme de guerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parce qu’il sent sa condition mauvaise etabsurde. Il est triste que tout se modifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seule immobile. La loi chrétienne achangé une fois les usages farouches de la guerre ; mais les conséquences des nouvelles mœurs qu’elle introduisit n’ont pas étépoussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu était massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, leshabitants chassés et dispersés ; aussi chaque État épouvanté se tenait-il constamment prêt à des mesures désespérées, et ladéfense était aussi atroce que l’attaque. À présent, les villes conquises n’ont rien à craindre que de payer des contributions. Ainsi laguerre s’est civilisée, mais non les Armées ; car non seulement la routine de nos coutumes leur a conservé tout ce qu’il y avait demauvais en elles ; mais l’ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les séparant chaque jour du pays et en leurfaisant une Servitude plus oisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits des subites organisations ; mais je conçoisceux des améliorations successives. Quand l’attention générale est attirée sur une blessure, la guérison tarde peu. Cette guérison,sans doute, est un problème difficile à résoudre pour le législateur, mais il n’en était que plus nécessaire de le poser. Je le fais ici, etsi notre époque n’est pas destinée à en avoir la solution, du moins ce vœu aura reçu de moi sa forme et les difficultés en seront peut-être diminuées. On ne peut trop hâter l’époque où les Armées seront identifiées à la Nation, si elle doit acheminer au temps où lesArmées et la guerre ne seront plus, et où le globe ne portera plus qu’une nation unanime enfin sur ses formes sociales ; événementqui, depuis longtemps, devrait être accompli.Je n’ai nul dessein d’intéresser à moi-même, et ces souvenirs seront plutôt les Mémoires des autres que les miens ; mais j’ai étéassez vivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Armées pour en pouvoir parler. Ce n’est que pour constaterce triste droit que je dis quelques mots sur moi.J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épéenue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableaud’une partie obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur plus qu’acteur, à mon grand regret. Les événementsque je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu’il me les eût fallu. Qu’y faire ? — on n’est pas toujours maître de jouer le rôle qu’on eûtaimé, et l’habit ne nous vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment où j’écris[1], un homme de vingt ansde service n’a pas vu une bataille rangée. J’ai peu d’aventures à vous raconter, mais j’en ai entendu beaucoup. Je ferai donc parlerles autres plus que moi-même, hors quand je serai forcé de m’appeler comme témoin. Je m’y suis toujours senti quelquerépugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au moment de me mettre en scène. Quand cela m’arrivera, du moins puis-jeattester qu’en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonnegrâce de la plume des paons ; toute belle qu’elle est, je crois que chacun doit lui préférer la sienne. Je ne me sens pas assez demodestie, je l’avoue, pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l’allure d’un autre, et en posant dans une attitudegrandiose, artistement choisie, et péniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles et d’un penchant inné quenous avons tous vers la vérité. Je ne sais si de nos jours il ne s’est pas fait quelque abus de cette littéraire singerie ; et il me sembleque la moue de Bonaparte et celle de Byron ont fait grimacer bien des figures innocentes. [Note 1 : En 1835.]La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse à nous contrefaire. Encore si l’on avait affaire à un peuplegrossier et facile à duper ! mais le nôtre a l’œil si prompt et si fin, qu’il reconnaît sur-le-champ à quel modèle vous empruntez ce motou ce geste, cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure ou tel habit. Il souffle tout d’abord sur la barbe devotre masque et prend en mépris votre vrai visage, dont, sans cela, il eût peut-être pris en amitié les traits naturels.Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre ; mais j’ai droit de parler des mâles coutumes de l’Armée, où les fatigues et lesennuis ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces
dans le recueillement solitaire et l’étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu’il y a d’attachant dans la vie sauvage des armes, toutepénible qu’elle est, y étant demeuré si longtemps entre l’écho et le rêve des batailles. C’eût été là assurément quatorze ans deperdus, si je n’y eusse exercé une observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout pour l’avenir. Je dois même à lavie de l’armée des vues de la nature humaine que jamais je n’eusse pu rechercher autrement que sous l’habit militaire. Il y a desscènes que l’on ne trouve qu’au milieu de dégoûts qui seraient vraiment intolérables, si l’on n’était pas forcé par l’honneur de lestolérer.J’aimai toujours à écouter, et quand j’étais tout enfant, je pris de bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il menourrit d’abord de l’histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je trouvai la guerre assise à côté de moi ; il me montra la guerredans ses blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la guerre dans leurs grands portraits cuirassés,suspendus, en Beauce, dans un vieux château. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats héréditaires, et je ne pensaiplus qu’à m’élever à la taille d’un soldat.Mon père racontait ses longues guerres avec l’observation profonde d’un philosophe et la grâce d’un homme de cour. Par lui, jeconnais intimement Louis XV et le grand Frédéric ; je n’affirmerais pas que je n’aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fusavec eux par tant de récits de la guerre de Sept ans.Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les hautes facultés sans s’en étonner outre mesure. Il me frappa toutd’abord l’esprit de cette vue, me disant aussi comment trop d’enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiers deson temps ; qu’ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric s’avançait grandi par l’exaltation française ; que les divisionssuccessives des trois puissances entre elles et des généraux français entre eux l’avaient servi dans la fortune éclatante de sesarmes ; mais que sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement, d’apprécier à leur juste valeur les éléments de sonélévation, et de faire, avec la modestie d’un sage, les honneurs de sa victoire. Il paraissait quelquefois penser que l’Europe l’avaitménagé. Mon père avait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où son frère, l’aîné de mes sept oncles, avait étéemporté d’un boulet de canon ; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne, avec une grâce et une politesse toutesfrançaises, et l’avait entendu parler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Je m’étends ici presque malgré moi,parce que ce fut le premier grand homme dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d’après nature, et parce que mon admirationpour lui fut le premier symptôme de mon inutile amour des armes, la cause première d’une des plus complètes déceptions de ma vie.Ce portrait est brillant encore, dans ma mémoire, des plus vives couleurs, et le portrait physique autant que l’autre. Son chapeauavancé sur un front poudré, son dos voûté à cheval, ses grands yeux, sa bouche moqueuse et sévère, sa canne d’invalide faite enbéquille, rien ne m’était étranger ; et, au sortir de ces récits, je ne vis qu’avec humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et gestespareils ; il me parut d’abord plagiaire : et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne le fut pas quelque peu ? qui saura peser ce qu’ilentre du comédien dans tout homme public toujours en vue ? Frédéric II n’était-il pas le premier type du grand capitaine tacticienmoderne, du roi philosophe et organisateur ? C’étaient là les premières idées qui s’agitaient dans mon esprit, et j’assistais à d’autrestemps racontés avec une vérité toute remplie de saines leçons. J’entends encore mon père tout irrité des divisions du prince deSoubise et de M. de Clermont ; j’entends encore ses grandes indignations contre les intrigues de l’Oeil-de-Bœuf, qui faisaient que lesgénéraux français s’abandonnaient tour à tour sur le champ de bataille, préférant la défaite de l’armée au triomphe d’un rival ; jel’entends tout ému de ses antiques amitiés pour M. de Chevert et pour M. d’Assas, avec qui il était au camp la nuit de sa mort. Lesyeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi celle de bien des personnages célèbres morts longtemps avantma naissance. Les récits de famille ont cela de bon, qu’ils se gravent plus fortement dans la mémoire que les narrations écrites ; ilssont vivants comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme l’imagination qui devine peut l’allonger en avantdans l’avenir.Je ne sais si un jour j’écrirai pour moi-même tous les détails intimes de ma vie ; mais je ne veux parler ici que d’une despréoccupations de mon âme. Quelquefois, l’esprit tourmenté du passé et attendant peu de chose de l’avenir, on cède trop aisément àla tentation d’amuser quelques désœuvrés des secrets de sa famille et des mystères de son cœur. Je conçois que quelquesécrivains se soient plu à faire pénétrer tous les regards dans l’intérieur de leur vie et même de leur conscience, l’ouvrant et le laissantsurprendre par la lumière, tout en désordre et comme encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus chéries. Il y a desœuvres telles parmi les plus beaux livres de notre langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-même que Raphaëlne cessait de faire. Mais ceux qui se sont représentés ainsi, soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je nepense pas que l’on puisse faire ses confessions à voix haute, avant d’être assez vieux, assez illustre ou assez repentant pourintéresser toute une nation à ses péchés. Jusque-là on ne peut guère prétendre qu’à lui être utile par ses idées ou par ses actions.Vers la fin de l’Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix desmaîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu’un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n’étaient ànos yeux que des degrés pour monter à l’étoile de la Légion d’honneur, la plus belle étoile des cieux pour des enfants.Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum !Lorsqu’un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nousrougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de laGrande Armée, et nos cris de Vive l’Empereur ! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérautsd’armes, nos salles d’études à des casernes, nos récréations à des manœuvres, et nos examens à des revues.Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la gloire des armes ; passion d’autant plus malheureuse que c’étaitle temps précisément où, comme je l’ai dit, la France commençait à s’en guérir. Mais l’orage grondait encore, et ni mes étudessévères, rudes, forcées et trop précoces, ni le bruit du grand monde, où, pour me distraire de ce penchant, on m’avait jeté toutadolescent, ne me purent ôter cette idée fixe.Bien souvent j’ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle force une idée s’empare de nous, comme elle nous fait sa dupe,et combien il faut de temps pour l’user. La satiété même ne parvint qu’à me faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et celivre aussi me prouve que je prends plaisir encore à la caresser et que je ne serais pas éloigné d’une rechute. Tant les impressionsd’enfance sont profondes, et tant s’était bien gravée sur nos cœurs la marque brûlante de l’Aigle Romaine !
Ce ne fut que très tard que je m’aperçus que mes services n’étaient qu’une longue méprise, et que j’avais porté dans une vie toutactive une nature toute contemplative. Mais j’avais suivi la pente de cette génération de l’Empire, née avec le siècle et de laquelle jesuis.La guerre nous semblait si bien l’état naturel de notre pays, que lorsque, échappés des classes, nous nous jetâmes dans l’Armée,selon le cours accoutumé de notre torrent, nous ne pûmes croire au calme durable de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rienen faisant semblant de nous reposer, et que l’immobilité n’était pas un mal sérieux en France. Cette impression nous dura autant qu’aduré la Restauration. Chaque année apportait l’espoir d’une guerre ; et nous n’osions quitter l’épée, dans la crainte que le jour de ladémission ne devînt la veille d’une campagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses, rêvant le champ de batailledans le Champ-de-Mars, et épuisant dans des exercices de parade et dans des querelles particulières une puissante et inutileénergie.Accablé d’un ennui que je n’attendais pas dans cette vie si vivement désirée, ce fut alors pour moi une nécessité que de me dérober,dans les nuits, au tumulte fatigant et vain des journées militaires : de ces nuits, où j’agrandis en silence ce que j’avais reçu de savoirde nos études tumultueuses et publiques, sortirent mes poèmes et mes livres ; de ces journées il me reste ces souvenirs dont jerassemble ici, autour d’une idée, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des armes ni sur le présent ni sur l’avenir, je lacherchais dans les souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m’est advenu ne servira que de cadre à ces tableaux de la viemilitaire et des mœurs de nos armées, dont tous les traits ne sont pas connus.Servitude et grandeur militaires : I : 2L’armée est une nation dans la Nation ; c’est un vice de nos temps. Dans l’antiquité il en était autrement : tout citoyen était guerrier, ettout guerrier était citoyen ; les hommes de l’Armée ne se faisaient point un autre visage que les hommes de la cité. La crainte desdieux et des lois, la fidélité à la patrie, l’austérité des mœurs, et, chose étrange ! l’amour de la paix et de l’ordre, se trouvaient dansles camps plus que dans les villes, parce que c’était l’élite de la Nation qui les habitait. La paix avait des travaux plus rudes que laguerre pour ces armées intelligentes. Par elles la terre de la patrie était couverte de monuments ou sillonnée de larges routes, et leciment romain des aqueducs était pétri, ainsi que Rome elle-même, des mains qui la défendaient. Le repos des soldats était fécondautant que celui des nôtres est stérile et nuisible. Les citoyens n’avaient ni admiration pour leur valeur, ni mépris pour leur oisiveté,parce que le même sang circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l’Armée.Dans le moyen âge et au delà, jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, l’Armée tenait à la Nation, sinon par tous ses soldats, du moinspar tous leurs chefs, parce que le soldat était l’homme du Noble, levé par lui sur sa terre, amené à sa suite à l’armée, et ne relevantque de lui : or, son seigneur était propriétaire et vivait dans les entrailles mêmes de la mère-patrie. Soumis à l’influence toutepopulaire du prêtre, il ne fit autre chose, durant le moyen âge, que de se dévouer corps et bien au pays, souvent en lutte contre lacouronne, et sans cesse révolté contre une hiérarchie de pouvoirs qui eût amené trop d’abaissement dans l’obéissance, et, parconséquent, d’humiliation dans la profession des armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et l’un etl’autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur conscience comme citoyens n’était pas d’accord avec les ordres qu’ilsrecevaient comme hommes de guerre. Cette indépendance de l’Armée dura en France jusqu’à M. de Louvois, qui, le premier, lasoumit aux bureaux et la remit, pieds et poings liés, dans la main du Pouvoir souverain. Il n’y éprouva pas peu de résistance, et lesderniers défenseurs de la Liberté généreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs gentilshommes, qui ne voulaientamener leur famille de soldats à l’Armée que pour aller en guerre. Quoiqu’ils n’eussent pas passé l’année à enseigner l’éternelmaniement d’armes à des automates, je vois qu’eux et les leurs se tiraient assez bien d’affaire sur les champs de bataille deTurenne. Ils haïssaient particulièrement l’uniforme, qui donne à tous le même aspect, et soumet les esprits à l’habit et non à l’homme.Ils se plaisaient à se vêtir de rouge les jours de combat, pour être mieux vus des leurs et mieux visés de l’ennemi ; et j’aime àrappeler, sur la foi de Mirabeau, ce vieux marquis de Coëtquen, qui, plutôt que de paraître en uniforme à la revue du Roi, se fit casserpar lui à la tête de son régiment : « Heureusement, sire, que les morceaux me restent, » dit-il après. C’était quelque chose que derépondre ainsi à Louis XIV. Je n’ignore pas les mille défauts de l’organisation qui expirait alors ; mais je dis qu’elle avait cela demeilleur que la nôtre, de laisser plus librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France. Cette sorte d’Armée était unearmure très forte et très complète dont la Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pièces pouvaient se détacherd’elles-mêmes, l’une après l’autre, si le Pouvoir s’en servait contre elle.La destinée d’une Armée moderne est tout autre que celle-là, et la centralisation des Pouvoirs l’a faite ce qu’elle est. C’est un corpsséparé du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d’un enfant, tant il marche en arrière pour l’intelligence et tant il lui estdéfendu de grandir. L’Armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteused’elle-même, et ne sait ni ce qu’elle fait ni ce qu’elle est ; elle se demande sans cesse si elle est esclave ou reine de l’État : ce corps
cherche partout son âme et ne la trouve pas.L’homme soldé, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau, bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour sonpeuple qui se joue de lui ; c’est un martyr féroce et humble tout ensemble, que se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours endésaccord.Que de fois, lorsqu’il m’a fallu prendre une part obscure mais active dans nos troubles civils, j’ai senti ma conscience s’indigner decette condition inférieure et cruelle ! Que de fois j’ai comparé cette existence à celle du Gladiateur ! Le peuple est le Césarindifférent, le Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant : Ceux qui vont mourir te saluent .Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que s’accroissent leur travail et leur industrie, viennent à s’ameuter contreleur chef d’atelier ; ou qu’un fabricant ait la fantaisie d’ajouter, cette année, quelques cent mille francs à son revenu ; ou seulementqu’une bonne ville , jalouse de Paris, veuille avoir aussi ses trois journées de fusillade, on crie au secours de part et d’autre. Legouvernement, quel qu’il soit, répond avec assez de sens : La loi ne me permet pas de juger entre vous ; tout le monde a raison ; moi,je n’ai à vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous tuerez . En effet, ils vont, ils tuent, et sont tués. La paixrevient ; on s’embrasse, on se complimente, et les chasseurs de lièvres se félicitent de leur adresse dans le tir à l’officier et auxsoldats. Tout calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts ; mais les soldats n’y sont pas portés en nombre, ils necomptent pas. On s’en inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l’uniforme n’ont ni père, ni mère, ni femme, ni amie àfaire mourir dans les larmes. C’est un sang anonyme.Quelquefois (chose fréquente aujourd’hui) les deux partis séparés s’unissent pour accabler de haine et de malédiction les malheureuxcondamnés à les vaincre.Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l’a fait commencer, le désir de détourner de la tête du Soldat cettemalédiction que le citoyen est souvent prêt à lui donner, et d’appeler sur l’Armée le pardon de la Nation. Ce qu’il y a de plus beauaprès l’inspiration, c’est le dévouement ; après le Poète, c’est le Soldat ; ce n’est pas sa faute s’il est condamné à un état d’ilote.L’Armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C’est une grandechose que l’on meut et qui tue ; mais aussi c’est une chose qui souffre.C’est pour cela que j’ai toujours parlé d’elle avec un attendrissement involontaire. Nous voici jetés dans ces temps sévères où lesvilles de France deviennent tour à tour des champs de bataille, et, depuis peu, nous avons beaucoup à pardonner aux hommes quituent.En regardant de près la vie de ces troupes armées que, chaque jour, pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succéderont, noustrouverons bien, il est vrai, que, comme je l’ai dit, l’existence du Soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse debarbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n’est plus digne de l’intérêt et de l’amour de la Nation que cette famillesacrifiée qui lui donne quelquefois tant de gloire.Servitude et grandeur militaires : I : 3Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse de sens. C’est bien servir , en effet, qu’obéir et commanderdans une Armée. Il faut gémir de cette Servitude, mais il est juste d’admirer ces esclaves. Tous acceptent leur destinée avec toutesses conséquences, et, en France surtout, on prend avec une extrême promptitude les qualités exigées par l’état militaire. Toute cetteactivité que nous avons se fond tout à coup pour faire place à je ne sais quoi de morne et de consterné.La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonnées par le tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La démarcheet l’aspect sont uniformes comme l’habit. La vivacité de la jeunesse et la lenteur de l’âge mûr finissent par prendre la même allure, etc’est celle de l’ arme . L’ arme où l’on sert est le moule où l’on jette son caractère, où il se change et se refond pour prendre une formegénérale imprimée pour toujours. L’Homme s’efface sous le Soldat.La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer du prisonnier sans nom, et donne à tout homme de guerre unefigure uniforme et froide.Aussi, au seul aspect d’un corps d’armée, on s’aperçoit que l’ennui et le mécontentement sont les traits généraux du visage militaire.La fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une vieillesse anticipée sillonne des figures de trente ans. Cependant une
idée commune à tous a souvent donné à cette réunion d’hommes sérieux un grand caractère de majesté, et cette idée est l’Abnégation .L’Abnégation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr. Il faut l’avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et lepoids.Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre, puisqu’il a tant de beauté dans des hommes simples qui, souvent, n’ontpas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. C’est lui qui fait que de cette vie de gêne et d’ennuis il sort, comme par miracle,un caractère factice mais généreux, dont les traits sont grands et bons comme ceux des médailles antiques.L’Abnégation complète de soi-même, dont je viens de parler, l’attente continuelle et indifférente de la mort, la renonciation entière à laliberté de penser et d’agir, les lenteurs imposées à une ambition bornée, et l’impossibilité d’accumuler des richesses, produisent desvertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives.En général, le caractère militaire est simple, bon, patient ; et l’on y trouve quelque chose d’enfantin, parce que la vie des régimentstient un peu de la vie des collèges. Les traits de rudesse et de tristesse qui l’obscurcissent lui sont imprimés par l’ennui, mais surtoutpar une position toujours fausse vis-à-vis de la Nation, et par la comédie nécessaire de l’autorité.L’autorité absolue qu’exerce un homme le contraint à une perpétuelle réserve. Il ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sansleur laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. Il se retranche l’abandon et la causerie amicale, de peur qu’on neprenne acte contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait de mauvais exemple. J’ai connu des officiers quis’enfermaient dans un silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la moustache que pour laisser passage à uncommandement. Sous l’Empire, cette contenance était presque toujours celle des officiers supérieurs et des généraux. L’exemple enavait été donné par le maître, la coutume sévèrement conservée, et à propos ; car à la considération nécessaire d’éloigner lafamiliarité, se joignait encore le besoin qu’avait leur vieille expérience de conserver sa dignité aux yeux d’une jeunesse plus instruitequ’elle, envoyée sans cesse par les écoles militaires, et arrivant toute bardée de chiffres, avec une assurance de lauréat que lesilence seul pouvait tenir en bride.Je n’ai jamais aimé l’espèce des jeunes officiers, même lorsque j’en faisais partie. Un secret instinct de la vérité m’avertissait qu’entoute chose la théorie n’est rien auprès de la pratique, et le grave et silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contrecette pauvre science qui s’apprend en quelques jours de lecture. Dans les régiments où j’ai servi, j’aimais à écouter ces vieuxofficiers dont le dos voûté avait encore l’attitude d’un dos de soldat, chargé d’un sac plein d’habits et d’une giberne pleine decartouches. Ils me faisaient de vieilles histoires d’Égypte, d’Italie et de Russie, qui m’en apprenaient plus sur la guerre quel’ordonnance de 1789, les règlements de service et les interminables instructions, à commencer par celle du grand Frédéric à sesgénéraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose de fastidieux dans la fatuité confiante, désœuvrée et ignorante des jeunes officiersde cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur habit,orateurs de café et de billard. Leur conversation n’avait rien de plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grandmonde ; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. Pour tirer quelque parti de ce qui m’entourait, je ne perdais nulleoccasion d’écouter ; et le plus habituellement j’attendais les heures de promenades régulières, où les anciens officiers aiment à secommuniquer leurs souvenirs. Ils n’étaient pas fâchés, de leur côté, d’écrire dans ma mémoire les histoires particulières de leur vie,et, trouvant en moi une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se montrèrent toujours prêts à s’ouvrir à moi. Nousmarchions souvent le soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons, ou sur le bord de la mer, et la vuegénérale de la nature ou le moindre accident de terrain leur donnait des souvenirs inépuisables : c’était une bataille navale, uneretraite célèbre, une embuscade fatale, un combat d’infanterie, un siège, et partout des regrets d’un temps de dangers, du respectpour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve pour tel nom obscur qu’ils croyaient illustre ; et, au milieu de toutcela, une touchante simplicité de cœur qui remplissait le mien d’une sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans decontinuelles adversités et dans les doutes d’une position fausse et mauvaise.J’ai le don, souvent douloureux, d’une mémoire que le temps n’altère jamais ; ma vie entière, avec toutes ses journées, m’estprésente comme un tableau ineffaçable. Les traits ne se confondent jamais ; les couleurs ne pâlissent point. Quelques-unes sontnoires et ne perdent rien de leur énergie qui m’afflige. Quelques fleurs s’y trouvent aussi, dont les corolles sont aussi fraîches qu’aujour qui les fit épanouir, surtout lorsqu’une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne un plus vif éclat.La conversation la plus inutile de ma vie m’est toujours présente à l’instant où je l’évoque, et j’aurais trop à dire, si je voulais faire desrécits qui n’ont pour eux que le mérite d’une vérité naïve ; mais, rempli d’une amicale pitié pour la misère des Armées, je choisiraidans mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez décent et d’une forme digne d’envelopper une penséechoisie, et de montrer combien de situations contraires aux développements du caractère et de l’intelligence dérivent de la Servitudegrossière et des mœurs arriérées des Armées permanentes.Leur couronne est une couronne d’épines, et parmi ses pointes je ne pense pas qu’il en soit de plus douloureuse que celle del’obéissance passive. Ce sera la première aussi dont je ferai sentir l’aiguillon. J’en parlerai d’abord, parce qu’elle me fournit lepremier exemple des nécessités cruelles de l’Armée, en suivant l’ordre de mes années. Quand je remonte à mes plus lointainssouvenirs, je trouve dans mon enfance militaire une anecdote qui m’est présente à la mémoire, et, telle qu’elle me fut racontée, je laredirai, sans chercher, mais sans éviter, dans aucun de mes récits, les traits minutieux de la vie ou du caractère militaire, qui, l’un etl’autre, je ne saurais trop le redire, sont en retard sur l’esprit général et la marche de la Nation, et sont, par conséquent, toujoursempreints d’une certaine puérilité.
Servitude et grandeur militaires : I : 4Laurette, ou le Cachet rougeLa grande route d’Artois et de Flandre est longue et triste. Elle s’étend en ligne droite, sans arbres, sans fossés, dans descampagnes unies et pleines d’une boue jaune en tout temps. Au mois de mars 1815, je passai sur cette route, et je fis une rencontreque je n’ai point oubliée depuis.J’étais seul, j’étais à cheval, j’avais un bon manteau blanc, un habit rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre ; il pleuvaità verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais Joconde à pleine voix. J’étais si jeune ! — Lamaison du Roi, en 1814, avait été remplie d’enfants et de vieillards ; l’Empereur semblait avoir pris et tué les hommes.Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis XVIII ; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, toutà l’horizon au nord ; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps laflamme tricolore de leur lances à l’autre horizon. Un fer perdu avait retardé mon cheval : il était jeune et fort, je le pressai pourrejoindre mon escadron ; il partit au grand trot. Je mis la main à ma ceinture, elle était assez garnie d’or ; j’entendis résonner lefourreau de fer de mon sabre sur l’étrier, et je me sentis très fier et parfaitement heureux.Il pleuvait toujours, et je chantais toujours. Cependant je me tus bientôt, ennuyé de n’entendre que moi, et je n’entendis plus que lapluie et les pieds de mon cheval, qui pataugeaient dans les ornières. Le pavé de la route manqua ; j’enfonçais, il fallut prendre le pas.Mes grandes bottes étaient enduites, en dehors, d’une croûte épaisse jaune comme de l’ocre ; en dedans elles s’emplissaient depluie. Je regardai mes épaulettes d’or toutes neuves, ma félicité et ma consolation ; elles étaient hérissées par l’eau, cela m’affligea.Mon cheval baissait la tête ; je fis comme lui : je me mis à penser, et je me demandai, pour la première fois, où j’allais. Je n’en savaisabsolument rien ; mais cela ne m’occupa pas longtemps : j’étais certain que, mon escadron étant là, là aussi était mon devoir.Comme je sentais en mon cœur un calme profond et inaltérable, j’en rendis grâce à ce sentiment ineffable du Devoir, et je cherchai àme l’expliquer. Voyant de près comment des fatigues inaccoutumées étaient gaîment portées par des têtes si blondes ou siblanches, comment un avenir assuré était si cavalièrement risqué par tant d’hommes de vie heureuse et mondaine, et prenant mapart de cette satisfaction miraculeuse que donne à tout homme la conviction qu’il ne se peut soustraire à nulle des dettes del’Honneur, je compris que c’était une chose plus facile et plus commune qu’on ne pense, que l’ Abnégation .Je me demandais si l’Abnégation de soi-même n’était pas un sentiment né avec nous ; ce que c’était que ce besoin d’obéir et deremettre sa volonté en d’autres mains, comme une chose lourde et importune ; d’où venait le bonheur secret d’être débarrassé de cefardeau, et comment l’orgueil humain n’en était jamais révolté. Je voyais bien ce mystérieux instinct lier, de toutes parts, les peuplesen de puissants faisceaux, mais je ne voyais nulle part aussi complète et aussi redoutable que dans les Armées la renonciation à sesactions, à ses paroles, à ses désirs et presque à ses pensées. Je voyais partout la résistance possible et usitée, le citoyen ayant, entous lieux, une obéissance clairvoyante et intelligente qui examine et peut s’arrêter. Je voyais même la tendre soumission de lafemme finir où le mal commence à lui être ordonné, et la loi prendre sa défense ; mais l’obéissance militaire, passive et active enmême temps, recevant l’ordre et l’exécutant, frappant, les yeux fermés, comme le Destin antique ! Je suivais dans ses conséquencespossibles cette Abnégation du soldat, sans retour, sans conditions, et conduisant quelquefois à des fonctions sinistres.Je pensais ainsi en marchant au gré de mon cheval, regardant l’heure à ma montre, et voyant le chemin s’allonger toujours en lignedroite, sans un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu’à l’horizon, comme une grande raie jaune sur une toile grise.Quelquefois la raie liquide se délayait dans la terre liquide qui l’entourait, et quand un jour un peu moins pâle faisait briller cette tristeétendue de pays, je me voyais au milieu d’une mer bourbeuse, suivant un courant de vase et de plâtre.En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j’y remarquai, à un quart de lieue environ, un petit point noir qui marchait.Cela me fit plaisir, c’était quelqu’un. Je n’en détournai plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la direction deLille, et qu’il allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s’allongeaun peu et grossit à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître une sorte de petite voiture noire. J’avais faim,j’espérai que c’était la voiture d’une cantinière, et considérant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je lui fis faire force de ramespour arriver à cette île fortunée, dans cette mer où il enfonçait jusqu’au ventre quelquefois.À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d’une toile ciréenoire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les roues s’embourbaient jusqu’à l’essieu ; un petit mulet qui les tiraitétait péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je m’approchai de lui et le considérai attentivement.C’était un homme d’environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers
d’infanterie qui ont porté le sac. Il en avait l’uniforme, et l’on entrevoyait une épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleucourt et usé. Il avait un visage endurci mais bon, comme à l’armée il y en a tant. Il me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, ettira lestement de sa charrette un fusil qu’il arma, en passant de l’autre côté de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sacocarde blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil dans la charrette, en disant :« Ah ! c’est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent après nous. Voulez-vous boire la goutte ?— Volontiers, dis-je en m’approchant, il y a vingt-quatre heures que je n’ai bu. »Il avait à son cou une noix de coco, très bien sculptée, arrangée en flacon, avec un goulot d’argent, et dont il semblait tirer assez devanité. Il me la passa, et j’y bus un peu de mauvais vin blanc avec beaucoup de plaisir ; je lui rendis le coco.  À la santé du roi ! dit-il en buvant ; il ma fait officier de la Légion dhonneur, il est juste que je le suive jusquà la frontière. Par—«exemple, comme je n’ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon bataillon après, c’est mon devoir. »    *****En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, en disant que nous n’avions pas de temps à perdre ; etcomme j’étais de son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais toujours sans questionner, n’ayant jamais aiméla bavarde indiscrétion assez fréquente parmi nous.Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il s’arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, quime faisait peine à voir, je m’arrêtai aussi et je tâchai d’exprimer l’eau qui remplissait mes bottes à l’écuyère, comme deux réservoirsoù j’aurais eu les jambes trempées.— « Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il. Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.— Bah ! dans huit jours vous n’y penserez plus, reprit-il avec sa voix enrouée ; c’est quelque chose que d’être seul, allez, dans destemps comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j’ai là-dedans ? Non, lui dis-je.— C’est une femme. »Je dis : « Ah ! » sans trop d’étonnement, et je me remis en marche tranquillement, au pas. Il me suivit.  —«Cette mauvaise brouette-là ne m’a pas coûté bien cher, reprit-il, ni le mulet non plus ; mais c’est tout ce qu’il me faut, quoique cechemin-là soit un ruban de queue un peu long. »Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué ; et comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicité de sonéquipage, dont il craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coup, et, s’approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en medisant : « Eh bien, vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges. »Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaientdonnées à l’armée le luxe et les grades de ces corps d’officiers.— « Cependant, ajouta-t-il, je n’accepterai pas votre offre, vu que je ne sais pas monter à cheval et que ce n’est pas mon affaire, àmoi.— Mais, commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont obligés.— Bah ! une fois par an, à l’inspection, et encore sur un cheval de louage. Moi j’ai toujours été marin, et depuis fantassin ; je neconnais pas l’équitation. »Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à autre, comme s’attendant à une question : et comme il ne venait pas un mot, ilpoursuivit :« Vous n’êtes pas curieux, par exemple ! cela devrait vous étonner, ce que je dis là.— Je m’étonne bien peu, dis-je.— Oh ! cependant si je vous contais comment j’ai quitté la mer, nous verrions.— Eh bien, repris-je, pourquoi n’essayez-vous pas ? cela vous réchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m’entre dans le dos etne s’arrête qu’à mes talons. »Le bon chef de bataillon s’apprêta solennellement à parler, avec un plaisir d’enfant. Il rajusta sur sa tête le shako couvert de toilecirée, et il donna ce coup d’épaule que personne ne peut se représenter s’il n’a servi dans l’infanterie, ce coup d’épaule que donne lefantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment de son poids ; c’est une habitude du soldat qui, lorsqu’il devient officier,devient un tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son coco, donna un coup de pied d’encouragement dans leventre du petit mulet, et commença.
Servitude et grandeur militaires : I : 5Vous saurez d’abord, mon enfant, que je suis né à Brest ; j’ai commencé par être enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mondemi-prêt dès l’âge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes. Mais comme j’aimais la mer, une belle nuit, pendant que j’étaisen congé à Brest, je me cachai à fond de cale d’un bâtiment marchand qui partait pour les Indes ; on ne m’aperçut qu’en pleine mer,et le capitaine aima mieux me faire mousse que de me jeter à l’eau. Quand vint la Révolution, j’avais fait du chemin, et j’étais à montour devenu capitaine d’un petit bâtiment marchand assez propre, ayant écumé la mer quinze ans. Comme l’ex-marine royale, vieillebonne marine, ma foi ! se trouva tout à coup dépeuplée d’officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J’avais euquelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard : on me donna le commandement d’un brick de guerre nommé leMarat .Le 28 fructidor 1797, je reçus l’ordre d’appareiller pour Cayenne. Je devais y conduire soixante soldats et un déporté qui restait descent quatre-vingt-treize que la frégate la Décade avait pris à bord quelques jours auparavant. J’avais ordre de traiter cet individu avecménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il y enavait un démesuré. J’avais défense d’ouvrir cette lettre avant le premier degré de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième delongitude, c’est-à-dire près de passer la ligne.Cette grande lettre avait une figure toute particulière. Elle était longue, et fermée de si près que je ne pus rien lire entre les angles ni àtravers l’enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d’unemauvaise petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lit. Ce lit-là était un vrai lit de marin, comme vous savez qu’ils sont. Maisje ne sais, moi, ce que je dis : vous avez tout au plus seize ans, vous ne pouvez pas avoir vu ça.La chambre d’une reine ne peut pas être aussi proprement rangée que celle d’un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaquechose a sa petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler tant qu’il veut sans rien déranger. Les meubles sontfaits selon la forme du vaisseau et de la petite chambre qu’on a. Mon lit était un coffre. Quand on l’ouvrait, j’y couchais ; quand on lefermait, c’était mon sofa, et j’y fumais ma pipe. Quelquefois c’était ma table ; alors on s’asseyait sur deux petits tonneaux qui étaientdans la chambre. Mon parquet était ciré et frotté comme de l’acajou, et brillant comme un bijou : un vrai miroir ! Oh ! c’était une joliepetite chambre ! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s’y amusait souvent d’une fière façon, et le voyage commença cette foisassez agréablement, si ce n’était... Mais n’anticipons pas.Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j’étais occupé à mettre cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon déporté entradans ma chambre ; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans environ. Lui me dit qu’il en avait dix-neuf ; beau garçon,quoiqu’un peu pâle et trop blanc pour un homme. C’était un homme cependant, et un homme qui se comporta dans l’occasion mieuxque bien des anciens n’auraient fait : vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le bras ; elle était fraîche et gaie comme uneenfant. Ils avaient l’air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis :« Eh bien, mes enfants ! vous venez faire visite au vieux capitaine ; c’est gentil à vous. Je vous emmène un peu loin ; mais tant mieux,nous aurons le temps de nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame sans mon habit ; mais c’est que je cloue là-haut cettegrande coquine de lettre. Si vous vouliez m’aider un peu ? »Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à mesureque je les demandais ; et elle me disait : « À droite ! à gauche ! capitaine ! » tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter mapendule. Je l’entends encore d’ici avec sa petite voix : « À gauche ! à droite ! capitaine ! » Elle se moquait de moi. — « Ah ! je dis,petite méchante ! je vous ferai gronder par votre mari, allez. » Alors elle lui sauta au cou et l’embrassa. Ils étaient vraiment gentils, etla connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis.Ce fut aussi une jolie traversée. J’eus toujours un temps fait exprès. Comme je n’avais jamais eu que des visages noirs à mon bord,je faisais venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela m’égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et lepoisson, la petite femme et son mari restaient à se regarder comme s’ils ne s’étaient jamais vus. Alors je me mettais à rire de toutmon cœur et me moquais d’eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme trois imbéciles, ne sachant pas ce quenous avions. C’est que c’était vraiment plaisant de les voir s’aimer comme ça ! Ils se trouvaient bien partout ; ils trouvaient bon tout cequ’on leur donnait. Cependant ils étaient à la ration comme nous tous ; j’y ajoutais seulement un peu d’eau-de-vie suédoise quand ilsdînaient avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les roulait comme ces deuxpoires que j’ai là dans mon mouchoir mouillé. Ils étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu’avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d’eau ! Je les portais de l’autre côté de la mer, comme j’aurais porté deuxoiseaux de paradis.
J’avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le jour, quand je les appelais, ils venaient s’asseoir auprès demoi. Le jeune homme écrivait sur ma table, c’est-à-dire sur mon lit ; et, quand je voulais, il m’aidait à faire mon point : il le sut bientôtfaire aussi bien que moi ; j’en étais quelquefois tout interdit. La jeune femme s’asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre.Un jour qu’ils étaient posés comme cela, je leur dis :« Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille, comme nous voilà ? Je ne veux pas vous interroger, maisprobablement vous n’avez pas plus d’argent qu’il ne vous en faut, et vous êtes joliment délicats tous deux pour bêcher et piochercomme font les déportés à Cayenne. C’est un vilain pays, de tout mon cœur, je vous le dis ; mais moi, qui suis une vieille peau deloup desséchée au soleil, j’y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous interroger), tant soitpeu d’amitié pour moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n’est qu’un sabot à présent, et je m’établirais là avec vous, sicela vous convient. Moi, je n’ai pas plus de famille qu’un chien, cela m’ennuie ; vous me feriez une petite société. Je vous aiderais àbien des choses ; et j’ai amassé une bonne pacotille de contrebande assez honnête, dont nous vivrions, et que je vous laisseraislorsque je viendrais à tourner de l’oeil, comme on dit poliment. »Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l’air de croire que je ne disais pas vrai ; et la petite courut, comme elle faisait toujours, sejeter au cou de l’autre, et s’asseoir sur ses genoux, toute rouge et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi deslarmes dans ses yeux ; il me tendit la main et devint plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s’enallèrent sur son épaule ; son chignon s’était défait comme un câble qui se déroule tout à coup, parce qu’elle était vive comme unpoisson : ces cheveux-là, si vous les aviez vus ! c’était comme de l’or. Comme ils continuaient à se parler bas, le jeune homme luibaisant le front de temps en temps et elle pleurant, cela m’impatienta :« Eh bien, ça vous va-t-il ? » leur dis-je à la fin.— Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari ; mais c’est que... vous ne pouvez pas vivre avec des déportés , et... ilbaissa les yeux.— Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour être déporté, mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vousne m’avez pas l’air d’avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sûr que j’en ai fait bien d’autres que vous dans ma vie, allez,pauvres innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre ; je vouscouperais plutôt le cou comme à deux pigeons. Mais une fois l’épaulette de côté, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.— C’est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoique un peu poudrée, comme cela se faisait encore à l’époque, c’estque je crois qu’il serait dangereux pour vous, capitaine, d’avoir l’air de nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes ;nous avons l’air heureux parce que nous nous aimons ; mais j’ai de vilains moments quand je pense à l’avenir, et je ne sais pas ceque deviendra ma pauvre Laure. »Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine :« C’était bien là ce que je devais dire au capitaine ; n’est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la même chose ? »Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.—«  Allons ! allons ! dis-je, ça s’éclaircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est nécessaire. »Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un enfant qu’on a grondé.— « D’ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n’y pensez pas, vous autres ; et la lettre ! »Je sentis quelque chose qui me fit de l’effet. J’eus comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela.— « Pardieu ! je n’y pensais plus, moi, dis-je. Ah ! par exemple, voilà une belle affaire ! Si nous avions passé le premier degré delatitude nord, il ne me resterait plus qu’à me jeter à l’eau. » Faut-il que j’aie du bonheur, pour que cette enfant-là m’ait rappelé cettegrande coquine de lettre !Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions encore pour une semaine au moins, j’eus la tête soulagée,mais pas le cœur, sans savoir pourquoi. —« C’est que le Directoire ne badine pas pour l’article obéissance ! dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps afilé si vite que j’avais tout à fait oublié cela. »Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l’air à regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappabeaucoup, c’est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, éclairait le verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet rouge etles autres petits, comme les traits d’un visage au milieu du feu.— « Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête ? leur dis-je pour les amuser.— Oh ! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang.— Bah ! bah ! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, Laure ; cela ressemble au billet de faire part d’un mariage.Venez vous reposer, venez ; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle ? »Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je mesouviens qu’en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges avaient attaché les miens, en les humant commefont des yeux de serpent. Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux, tout ouvert, tout béant comme une
gueule de loup... cela me mit de mauvaise humeur ; je pris mon habit et je l’accrochai à la pendule, pour ne plus voir ni l’heure ni lachienne de lettre.J’allai achever ma pipe sur le pont. J’y restai jusqu’à la nuit.Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. Le Marat filait, vent en poupe, ses dix nœuds sans se gêner. La nuit était la plusbelle que j’aie vue de ma vie près du tropique. La lune se levait à l’horizon, large comme un soleil ; la mer la coupait en deux etdevenait toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur mon banc.L’officier de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l’ombre du brick sur l’eau. J’étais content de ne rienentendre. J’aime le silence et l’ordre, moi. J’avais défendu tous les bruits et tous les feux. J’entrevis cependant une petite ligne rougepresque sous mes pieds. Je me serais bien mis en colère tout de suite ; mais comme c’était chez mes petits déportés , je voulusm’assurer de ce qu’on faisait avant de me fâcher. Je n’eus que la peine de me baisser, je pus voir par le grand panneau dans lapetite chambre, et je regardai.La jeune femme était à genoux et faisait ses prières. Il y avait une petite lampe qui l’éclairait. Elle était en chemise ; je voyais d’enhaut ses épaules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis : « Bah !un vieux soldat, qu’est-ce que ça fait ? » Et je restai à voir.Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur ses mains, et la regardait prier. Elle leva la tête en haut comme au ciel, et je visses grands yeux bleus mouillés comme ceux d’une Madeleine. Pendant qu’elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et lesbaisait sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en souriant avec l’air d’aller en paradis. Je vis qu’il faisaitcomme elle un signe de croix, mais comme s’il en avait honte. Au fait, pour un homme c’est singulier.Elle se leva debout, l’embrassa, et s’étendit la première dans son hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfantdans une balançoire. Il faisait une chaleur étouffante : elle se sentait bercée avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait déjàcommencer à s’endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et élevés au niveau de sa tête, et tout son corps enveloppé de salongue chemise blanche. C’était un amour, quoi !— « Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n’avez-vous pas sommeil ? Il est bien tard, sais-tu ? »Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre. Cela l’inquiéta un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tête hors duhamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche entr’ouverte, n’osant plus parler.Enfin il lui dit :« Eh ! ma chère Laure, à mesure que nous avançons vers l’Amérique, je ne puis m’empêcher de devenir plus triste. Je ne saispourquoi, il me paraît que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la traversée.— Cela me semble aussi, dit-elle ; je voudrais n’arriver jamais. »Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez pas vous figurer.— « Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il ; cela m’afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à quivous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait.— Moi, du regret ! dit-elle avec un air bien peiné ; moi, du regret de t’avoir suivi, mon ami ! Crois-tu que, pour t’avoir appartenu si peu,je t’aie moins aimé ? N’est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs à dix-sept ans ? Ma mère et mes sœurs n’ont-elles pas ditque c’était mon devoir de vous suivre à la Guyane ? N’ont-elles pas dit que je ne faisais là rien de surprenant ? Je m’étonneseulement que vous en ayez été touché, mon ami ; tout cela est naturel. Et à présent je ne sais comment vous pouvez croire que jeregrette rien, quand je suis avec vous pour vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez. »Elle disait tout cela d’une voix si douce qu’on aurait cru que c’était une musique. J’en étais tout ému et je dis :« Bonne petite femme, va ! »Le jeune homme se mit à soupirer en frappant du pied et en baisant une jolie main et un bras nu qu’elle lui tendait.— « Laurette, ma Laurette ! disait-il, quand je pense que si nous avions retardé de quatre jours notre mariage, on m’arrêtait seul et jepartais tout seul, je ne puis me pardonner. »Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, nus jusqu’aux épaules, et lui caressa le front, les cheveux etles yeux, en lui prenant la tête comme pour l’emporter et le cacher dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantitéde petites choses de femme, comme moi je n’avais jamais rien entendu de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pourparler toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux :« Est-ce que ce n’est pas bien mieux d’avoir avec toi une femme qui t’aime, dis, mon ami ? Je suis bien contente, moi, d’aller àCayenne ; je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie, n’est-ce pas ? Nous planterons chacun le nôtre.Nous verrons qui sera le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je travaillerai toute la journée et toute lanuit, si tu veux. Je suis forte ; tiens, regarde mes bras ; — tiens, je pourrais presque te soulever. Ne te moque pas de moi ; je sais trèsbien broder, d’ailleurs ; et n’y a-t-il pas une ville quelque part par là où il faille des brodeuses ? Je donnerai des leçons de dessin etde musique si l’on veut aussi ; et si l’on y sait lire, tu écriras, toi. »Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré qu’il jeta un grand cri lorsqu’elle dit cela.— « Écrire ! — criait-il, — écrire ! »
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