60 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
60 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Sans dessus dessousJules Verne1889I. Où la « North Polar Practical Association » lance un document à travers lesdeux mondes.II. Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe seprésentent au lecteur.III. Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.IV. Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes lecteurs.V. Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle nord?VI. Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs Scorbittet J.-T. Maston.VII. Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui convient d’endire.VIII. « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club.IX. Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine française.X. Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.XI. Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.XII. Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.XIII. La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique.XIV. Très court, mais dans lequel l’x prend une valeur géographique.XV. Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants dusphéroïde terrestre.XVI. Dans lequel le chœur des mécontents va crescendo et rinforzando.XVII. Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette annéemémorable.XVIII. Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le présidentBarbicane crie feu! au capitaine ...

Informations

Publié par
Nombre de lectures 85
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Extrait

Sans dessus dessousJules Verne1889I. Où la « North Polar Practical Association » lance un document à travers lesdeux mondes.II. Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe seprésentent au lecteur.III. Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.IV. Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes lecteurs.V. Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle nord?VI. Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs Scorbitt-et J.T. Maston.VII. Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui convient d’endire.VIII. « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club.IX. Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine française.X. Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.XI. Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.XII. Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.XIII. La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique.XIV. Très court, mais dans lequel l’x prend une valeur géographique.XV. Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants dusphéroïde terrestre.XVI. Dans lequel le chœur des mécontents va crescendo et rinforzando.XVII. Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette annéemémorable.XVIII. Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le présidentBarbicane crie feu! au capitaine Nicholl.-XIX. Dans lequel J.T. Maston regrette peut-être le temps où la foule voulait lelyncher.XX. Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique qu’invraisemblable.XXI. Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du monde.Sans dessus dessous : Chapitre I« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de faire progresser les sciences mathématiques ouexpérimentales ?— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquablesmathématiciennes, et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa conformation cérébrale, il n’estpas de femme qui puisse devenir une Archimède et encore moins une Newton.— Oh ! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour s’adonner aux études transcendantes.— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme n’eût pu découvrir les lois de la gravitationuniverselle, ainsi que l’a fait l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle ?— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre idée… que de la manger… à l’exemple de notremère Ève !— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes spéculations…— Toute aptitude ?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre etdes femmes par conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive quelque découverte analogue à cellesd’Aristote, d’Euclide, de Képler, de Laplace, dans le domaine scientifique.— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir ?
— Hum ! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera jamais… sans doute.— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne sommes vraiment bonnes…— Qu’à être bonnes ! » répondit J.-T. Maston.Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée às’en contenter, d’ailleurs.« Eh bien ! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux problèmes de cette œuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer votre existence. Moi, je serai la« bonne femme » que je dois être, en lui apportant mon concours pécuniaire…— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T. Maston.Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait sinon pour les savants en général du moins pour J.-T. Maston, unesympathie vraiment singulière. Le cœur de la femme n’est-il pas un insondable abîme ?Œuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu de consacrer d’importants capitaux.Voici quelle était cette œuvre, quel était le but que ses promoteurs prétendaient atteindre.Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus, Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer de Baffin et du détroit de Lancastre ;2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith,Cornwallis et Bathurst ;3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues.En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sursept cent mille milles carrés.Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus à s’avancer jusqu’aux abords du quatre-vingt-quatrième degré de latitude, relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant des noms aux caps,aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delàde ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sontdes terres ou des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable amoncellement des glaces du Pôle boréal.Or, en cette année 189–, le gouvernement des États-Unis eut l’idée fort inattendue de proposer la mise en adjudication des régionscircumpolaires non encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se former en vue d’acquérir la calottearctique, sollicitait la concession.Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un code spécial, à l’usage des grandes Puissances, quidésirent s’approprier le bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés commerciaux. Toutefois, il nesemblait pas que ce code fût applicable en cette circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce quin’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afind’éviter les réclamations futures.Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ou même à peu près irréalisable qui ne trouve des gens pour en dégager les côtéspratiques et des capitaux pour les mettre en œuvre. On l’avait bien vu, quelques années auparavant, lorsque le Gun-Club deBaltimore s’était donné la tâche d’envoyer un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication directe avec notresatellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cetteintéressante tentative ? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres dudit club, qui osèrent affronter les risques decette surhumaine expérience ?Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantiquejusqu’aux mers de la Chine, qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les couches de silicates qui s’y trouvent àl’état fluide, au-dessus de la fonte en fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, qu’un entreprenant électricien veuille réunirles courants disséminés à la surface du globe, pour en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, qu’un hardi ingénieurait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zoneséprouvées par le froid, qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive des marées pour produire à volonté de la chaleurou du travail, que des sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent projets de cette sorte ! ce sontles Américains que l’on trouvera en tête des souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses sociales,comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des océans.Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée, lorsque se répandit cette nouvelle au moins étrange que lescontrées arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscriptionpublique n’était ouverte en vue de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus tard, lorsqu’il s’agiraitd’utiliser le domaine, devenu la propriété des nouveaux acquéreurs.Utiliser le territoire arctique !… En vérité cela n’avait pu germer que dans des cervelles de fous !
Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, enmême temps qu’aux feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et incommodo de la part desintéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ilslire dans le numéro du 7 novembre la communication suivante communication qui courut rapidement à travers le monde savant etindustriel, où elle fut appréciée de façons bien diverses.« Avis aux habitants du globe terrestre,« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu êtremises en exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités différentes, sont les suivants en latitude :« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième méridien ouest, dans le nord du Spitzberg ;« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridienouest dans le nord de la terre de Grinnel ;« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxièmeméridien ouest, dans le nord de la terre de Nares.« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de sixdegrés, comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement susceptible de se transformer en propriétéprivée, après adjudication publique.« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur cesprincipes, ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale North Polar Practical Association, représentant officiellement laconfédération américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte régulièrement dressé, qui lui constituera undroit absolu de propriété sur les continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau généralement quelconques,dont se compose actuellement l’immeuble arctique, soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagentpendant la saison d’été.« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de caducité, même au cas où des modifications de quelquenature qu’elles soient surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre.« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les Puissances seront admises à participer àl’adjudication, qui sera faite au profit du plus offrant et dernier enchérisseur.« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente année, en la salle des « Auctions », à Baltimore,Maryland, États-Unis d’Amérique.« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la North Polar Practical Association, 93, High-street, Baltimore.»Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit ! En tout cas, pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rienà désirer, on en conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le gouvernement fédéral avait d’ores et déjà faitconcession des territoires arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement propriétaire.En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de ces prodigieux « humbugs » américains, quidépasseraient les limites du puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que cette proposition méritaitd’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement appel à la boursedu public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait doncpoint à drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses caisses. Non ! Elle ne demandait qu’à payer surses propres fonds l’immeuble circumpolaire.Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à exciper tout simplement du droit de premier occupant, enallant prendre possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était précisément la difficulté, puisque,jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient acquéreurs dece domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eûtété injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de cegenre, on ne peut prendre trop de précautions légales.D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétationscontradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils. C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriéténe pourrait être frappé de caducité, même au cas où des modifications de quelque nature qu’elles fussent, surviendraient dans l’étatgéographique et météorologique du globe terrestre. »Que signifiait cette phrase ? Quelle éventualité voulait-elle prévoir ? Comment la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dontla géographie ou la météorologie aurait à tenir compte surtout en ce qui concernait les territoires mis en adjudication ?
« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose là-dessous ! »Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.Un journal, le Ledger, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note plaisante :« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées arctiques qu’une comète à noyau dur choqueraprochainement la Terre dans des conditions telles que son choc produira les changements géographiques et météorologiques, dontse préoccupe ladite clause. »La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, laprobabilité d’un choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits sérieux. En tout cas, il était inadmissibleque les concessionnaires se fussent préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.« Est-ce que, par hasard, dit le Delta, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourrajamais produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine ?— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de notre sphéroïde ? fit observer le Hamburger-Correspondent.— En effet, répondit la Revue Scientifique, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas avancé dans son livre sur Les révolutions de la mer, quela précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite terrestre, serait de nature à apporterune modification à longue période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités de glacesaccumulées à ses deux Pôles ?— Cela n’est pas certain, répliqua la Revue d’Édimbourg. Et, lors même que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille anspour que Véga devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des territoires arctiques soit changée aupoint de vue climatérique ?— Eh bien, riposta le Dagblad, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque,risquer un « krone », jamais ! »Toutefois, s’il était possible que la Revue Scientifique eût raison avec Adhémar, il était bien probable que la North Polar PracticalAssociation n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes.En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dansl’avenir.Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à sonprésident. Mais le président, inconnu ! Inconnus, également, le secrétaire et les membres dudit Conseil. On ignorait même de quiémanait le document. Il avait été apporté aux bureaux du New-York Herald par un certain William S. Forster, de Baltimore, honorableconsignataire de morues pour le compte de la maison Ardrinell and Co, de Terre-Neuve évidemment un homme de paille. Aussimuet sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux ni les plus adroits reporters n’en purent jamaisrien tirer. Bref, cette North Polar Practical Association était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en avant aucun nom. C’estbien là le dernier mot de l’anonymat.Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leurbut était aussi nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du public des deux Mondes.En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible,Parry, Marckham, Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres navigateurs des mers boréales, ilss’étaient arrêtés à des latitudes sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre François-Joseph et dela Nouvelle-Zemble ; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus de la Sibérie ; De Long, dans l’expédition de la Jeannette, en 1879, par78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du capBismarck, n’avaient pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, enlaissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc, entre le point soit 83°35’ où Lockwood et Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document, la North Polar Practical Association n’empiétait pas sur les découvertesantérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute empreinte humaine.Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le quatre-vingt-quatrième parallèle :De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètrede sept cent vingt milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la surface de quatre cent sept millemilles carrés en chiffres ronds[1].C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière un morceau de belle dimension !Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore reconnues géographiquement, n’appartenant àpersonne, appartenaient à tout le monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de ce chef, c’étaitsupposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes du moins voudraient considérer ces régions comme le prolongement deleurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient
leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraientd’autant mieux justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient été plus particulièrementdues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en demeure defaire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la North PolarPractical Association ne cessaient de le répéter : la propriété était indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision,nul ne pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique,l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer des découvertes opéréespar leurs marins et leurs voyageurs.Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques-uns de ses enfants avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif laconquête des territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’îlede Beechey, pendant la campagne du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin ? Doit-on oublier le docteur Octave Pavy, morten 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission Greely au fort Conger ? Et cette expédition qui, en 1838-39, avaitentraîné jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de lalaisser dans l’oubli ? Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise plus industrielle que scientifique,et elle abandonna sa part du gâteau polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle raison etfit-elle bien.De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de la Germania et de la Hansa, commandées par Koldervey et Hegeman, qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck,en longeant la côte du Groënland. Mais, malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître d’un morceaudu Pôle l’empire germanique.Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoralsibérien.Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas, quelque invraisemblable que cela puisse paraître.Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui sont plus particulièrement répandus sur les territoiresde l’Amérique septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupéesentre l’Asie et l’Amérique, enfin ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, devenue américainedepuis l’année 1867. Mais ces peuplades, en somme les véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord nedevaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût,lors de la vente provoquée par la North Polar Practical Association ? Et comment ces pauvres gens auraient-ils payé ? Encoquillages, en dents de morses ou en huile de phoque ? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, cedomaine qui allait être mis en adjudication ! Mais, des Esquimaux, des Tchouktchis, des Samoyèdes !… On ne les consulta mêmepas.Ainsi va le monde !Notes d'édition1. ↑ Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la surface de la France, qui est de 54 000000 d’hectares.Sans dessus dessous : Chapitre IILe document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association acquérait les régions boréales, ces régions deviendraientpropriété définitive de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération tend sans cesse à s’accroître.Déjà, depuis quelques années, la cession des territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère septentrionalejusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autresPuissances ne verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république fédérale.Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie non limitrophes de ces régions refusèrent de prendre part àcette adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques. Seules, les Puissances, dont le littoral se rapprochedu quatre-vingt- quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués officiels. On le verra, du reste :elles ne prétendaient pas acheter au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait peut-êtreimpossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance.Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement l’équilibre européen, et il ne devait enrésulter aucune complication internationale. M. de Bismarck le grand chancelier vivait encore à cette époque ne fronça même passon épais sourcil de Jupiter allemand.Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer
leurs enchères par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les États-Unis. Ce serait au plus offrantqu’appartiendrait cette calotte glacée du Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États européens désiraient assez rationnellement quel’adjudication fût faite à leur profit.La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième parallèle, ne cacha point qu’elle se considéraitcomme ayant des droits sur les vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle même. En effet, lenorvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?Incontestablement.Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que lescolonies, fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans le détroit de Davis, les établissementsd’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En outre, lefameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi ledétroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, surle littoral d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean Munk n’avait pas exploré lacôte orientale du Groënland, et relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc des droits sérieux à serendre acquéreur.Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin duXVIème siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le nord, en 1611, avait valu à son pays lapossession de l’île de ce nom, située au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait.Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança audelà des limites de la mer Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui s’aventurèrent sur cesparages inconnus en 1739, ils avaient pris une part notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de l’Amérique.De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le longde ce vaste littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres peuplades soumises à leur autorité, nedominent-ils pas une moitié de l’océan Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles du pôle, nepossèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIèmesiècle? Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le navigateur Tschitschagoff n’avait-il pascherché un passage du nord, afin d’abréger les itinéraires entre les deux continents?Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus particulièrement intéressés à devenir propriétaires de cepoint inaccessible du globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se dévouant à la recherche de sir JohnFranklin, avec Grinnel, avec Kane, avec Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi pouvaient exciperde la situation géographique de leur pays, qui se développe au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baied’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin,sans compter les mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au quatre- vingt-dixième degré? Etpuis, si le Pôle nord se rattache par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe, n’est-ce pasplutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût étéfaite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance avait les droits les moins discutables àposséder le domaine polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique.Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaientdistingués dans les campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer cette partie du globe à sonvaste empire colonial. Aussi, ses journaux discutèrent-ils longuement et passionnément.«Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un article du Times, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir,laisser ce domaine lui échapper. La partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres, ces îles, qui lacomposent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en 1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du nord-ouest?« Et puis, déclara le Standard par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook,Ross, Parry, Bechey, Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, Archer, n’étaient pas d’origineanglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces navigateursn’avaient encore pu atteindre?« Soit! riposta le Courrier de San-Diego (Californie), plaçons l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ delatitude septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de degré, ontfait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ».Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des régions arctiques, il convient de citer encore le VénitienCabot 1498 et le Portugais Corteréal 1500 qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eula pensée de prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice.On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre etl’Amérique.
Cependant, à la proposition formulée par la North Polar Practical Association, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaientconsultés par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils avaient résolu d’intervenir aux enchères, dontl’ouverture était fixée à la date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit qui ne pourrait êtredépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraientcomme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger. Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, quel’adjudication fût faite à Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, munis de leurs lettres de crédit,quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le jour fixépour la mise en vente.À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la North Polar Practical Association, ce William S.Forster, dont le nom figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le New-York Herald.Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et qu’il convient d’indiquer spécialement par quelquetrait.Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petitsbras, petites jambes arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe, favoris grisonnants un bravehomme, quelque peu incrédule au sujet d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules,gaster bedonnant, tête énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses livres, n’entendant guère raison ence qui concernait les droits de son pays qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, qui avait été l’un des plus chauds partisans del’expédition Nordenskiöld, un vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond qui rappelait celui desblés trop mûrs, tenant pour certain que la calotte polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. Donc,assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des principes.Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce,semblant gêné sous son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il portait autrefois, très intrigué surtoutde savoir ce que cachait la proposition de la North Polar Practical Association, et si ce ne serait point dans l’avenir une cause dedifficultés internationales.Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits,toutes les aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à considérer comme siens, d’aprèsune loi de nature, les territoires septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à laPalmerston sur des épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, infatigable et il l’avait bien montré,lorsqu’il travaillait à la délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait jamais et peut-être même n’avait-iljamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveuxjouant sur le front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la « Vieille Enfumée » pour ses proposjoyeux et son goût pour les calembredaines. Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif, intransigeant, quele major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leurappartenait dès les temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné mission d’assurer la rotation dela Terre sur son axe, et ils sauraient bien l’empêcher de passer entre des mains étrangères.Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieurfrançais était venu « pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le verra apparaître à son heure.Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents,comme des gens qui ne tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en poche le crédit nécessaire pourcombattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme quin’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où ilsemblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était ledélégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan n’aurait pasgrand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : il serait moinsfacile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fondsconsidérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se passionner davantage. Les racontars les plussinguliers coururent à travers les journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord. Qu’en voulait-onfaire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien à moins que ce ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eutmême un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt-quatrième parallèle.
Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furentarrivés à Baltimore.Voici pour quelles raisons :Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la North Polar Practical Association, séparément, à l’insu lesuns aux autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, etquel profit la Société espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à Baltimore. Pas debureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnêteconsignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix de la ville.Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux conjectures plus ou moins absurdes que propageaient lesdivagations publiques. Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne l’aurait pas fait connaître? On se ledemandait. Sans doute, elle ne se départirait de son silence qu’après acquisition faite.Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se tâter, et finalement entrer en communication peut-être avecl’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie américaine.Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de conférer à l’hôtel Wolesley, dans l’appartement occupé par lemajor Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente était principalement due aux habilesagissements du colonel Boris Karkof, le fin diplomate que l’on sait.Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou industrielles que la Société prétendait tirer del’acquisition du domaine arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues avait pu se procurer quelquerenseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, auquel,d’après le document, les communications devaient être adressées.« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du major Donellan dans les magasins de High-street,j’ai trouvé un gros homme en habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui montait des bottes aumenton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le South-Star venait d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinelland Co.— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison demorues que de jeter son argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de lacalotte polaire…— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en riant de sa répartie.— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notreconférence. Ce qui est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, représentée par la North Polar PracticalAssociation, remarquez le mot « practical », messieurs, veut acheter une surface de quatre cent sept mille milles carrés autour duPôle arctique, surface circonscrite actuellement, — remarquez le mot « actuellement », messieurs, par le quatre-vingt-quatrièmedegré de latitude boréale…— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que nous ne savons pas, c’est comment ladite Sociétéentend exploiter ces territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au point de vue industriel…— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un État veut, en payant, s’approprier une portion du globe,qui, par sa situation géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…— À la Russie, dit le colonel Karkof. ,—À la Hollande dit Jacques Jansen.— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.— Au Danemark », dit Éric Baldenak.Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque DeanToodrink essaya d’intervenir une première fois:« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plusvolontiers usage. Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en vente, elles appartiendrontnécessairement à celui des États représentés par vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque laSuède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieuxque ceux-ci formassent un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société américaine ne pourrait lutter
contre eux? »Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond àtout. On se syndique, comme on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne en politiqueaussi bien qu’en affaires.Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques Jansen interpréta les sentiments de ses collègues,lorsqu’il dit :«Et après?… » Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide.. Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement.— Et la Hollande!… dit le conseiller.— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak.— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.— Le poète n’a-t-il pas dit : Deus nobis Ecotia fecit »«riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la première églogue de Virgile.Tous se mirent à rire excepté le major Donellan et cela enraya une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.Et alors Dean Toodrink put ajouter :« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre syndicat…— Et après?… reprit Jan Harald.— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous l’aurez achetée, ou la propriété du domainepolaire restera indivise entre vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États coacquéreurs. Mais lebut principal aura été préalablement atteint, qui est d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »Elle avait du bon, cette proposition du moins pour l’heure présente car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pasde se prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussidisputé qu’inutile. De toute façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis seraient absolument horsconcours.« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.— Habile, dit le colonel Karkof.— Adroit, dit Jan Harald.— Malin, dit Jacques Jansen.— Bien anglais! » dit le major Donellan.Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables collègues.« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si nous nous syndiquons, les droits de chaque État serontentièrement réservés pour l’avenir?… »C’était entendu.Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, etil n’était pas douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de la North Polar Practical Associationne lui permettraient pas de la dépasser.La question fut donc posée par Dean Toodrink.Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la
caisse du syndicat? Faire connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à cela! Et siquelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à lalutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de Jacques Jansen, qui s’offenserait des menéessourdes d’Éric Baldenak, qui s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les prétentions hautaines dumajor Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’étaitmontrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer lescrédits ce qui eût été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ou les diminuer d’une façon tellementdérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues luiemboîtèrent le pas.« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que decinquante rixdalers.— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie. Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y mettre plus d’un shilling sixpence! »[1]Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la vieille Europe.Notes d'édition 1. ↑ Le rixdaler = 5 fr. 21; le rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling =1 fr. 15.Sans dessus dessous : Chapitre IIIPourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que desobjets mobiliers, meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, statues, médailles, antiquités? Pourquoi,puisqu’il s’agissait d’une licitation immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du tribunal, institué pour cegenre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie duglobe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’ily avait de plus immeuble au monde?En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions,et le contrat n’en serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la pensée de la North Polar PracticalAssociation, l’immeuble en question tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette singulariténe laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment perspicaces très rares, même aux États-Unis.D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremised’un commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de l’Océan Pacifique, l’île Spencer[1], fut vendue au richeWilliam W. Kolderup, battant de cinq cent mille dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été payéequatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts,cours d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, et non une région vague, peut-être une mercouverte de glaces éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne pourrait jamaisoccuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux,avides d’en connaître le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été très entourés, très recherchés et, bien entendu, trèsinterviewés. Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée au plus haut point. De là, desparis insensés forme la plus ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence à suivrevolontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux
des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, tous, évidemment, faisaient des vœux pourleur pays. Ils espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaientpas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ilsredoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber,sa ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles engagées. On pariait sur Americaet sur Great-Britain comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à Danemark, Sweden, Holland etRussia, bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère preneurs.La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinionavait été extrêmement soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient d’être informés que la plupart desparis, proposés par les Américains, étaient tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette cote dansla salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du majorDonellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le New-York Herald, les lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terresarctiques, désignées par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gensréfléchis pensaient que, si la North Polar Practical Association était abandonnée à ses seules ressources, la lutte pourrait bien seterminer au profit de l’Angleterre. De là, une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement deWashington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S.Forster, ne paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste assurée du succès.À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était pluspossible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certainnombre de places, entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le moins qu’ils eussent lapossibilité de suivre les phases de l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaientun groupe compact qui se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit, en vérité, qu’ils allaients’élancer à l’assaut du Pôle nord!Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plusparfaite indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et ne songeait sans doute qu’au placement descargaisons qu’il attendait par les navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes représentés par cebonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Etcomment l’aurait-on pu deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans place spéciale, environnésde quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ilssemblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air de les connaître.Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à ladisposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à laloupe, ni le frotter du doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot antique. Et, antique, il l’étaitpourtant antérieur à l’âge de fer, à l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, puisqu’il datait ducommencement du monde!Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait parses teintes tranchées la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle polaire, un trait rouge, trèsapparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la North Polar Practical Associationavait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacéed’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de lamarchandise.À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vintprendre place devant son bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec des déhanchements d’oursen cage, le long de la barrière qui contenait le public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur procurerait unénorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash »suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle serait intégralement versée entre les mains desdélégués, pour le compte des États qui ne seraient pas adjudicataires.En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors c’est le cas de dire urbi et orbi que les enchèresallaient s’ouvrir.Quel moment solennel! Tous les cœurs palpitaient dans le quartier comme dans la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, unelongue rumeur, se propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu près calmé pour prendre la parole.Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voixlégèrement émue :« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à l’acquiescement donné à cette proposition par les divers Étatsdu Nouveau Monde et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, situés autour du Pôle nord, tel
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • Podcasts Podcasts
  • BD BD
  • Documents Documents
Alternate Text