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Sac au dosJoris-Karl HuysmansLes Soirées de Médan1880SAC AU DOSAussitôt que j’eus achevé mes études, mes parents jugèrent utile de me fairecomparoir devant une table habillée de drap vert et surmontée de bustes de vieuxmessieurs qui s’inquiétèrent de savoir si j’avais appris assez de langue morte pourêtre promu au grade de bachelier.L’épreuve fut satisfaisante. — Un diner où tout l’arrière-ban de ma famille futconvoqué, célébra mes succès, s’inquiéta de mon avenir, et résolut enfin que jeferais mon droit.Je passai tant bien que mal le premier examen et je mangeai l’argent de mesinscriptions de deuxième année avec une blonde qui prétendait avoir de l’affectionpour moi, à certaines heures.Je fréquentai assidument le quartier latin et j’y appris beaucoup de choses, entreautres à m’intéresser à des étudiants qui crachaient, tous les soirs, dans desbocks, leurs idées sur la politique, puis à gouter aux œuvres de Georges Sand etde Heine, d’Edgard Quinet et d’Henri Mürger.La puberté de la sottise m’était venue. Cela dura bien un an ; je murissais peu àpeu, les luttes électorales de la fin de l’Empire me laissèrent froid ; je n’étais le filsni d’un sénateur ni d’un proscrit, je n’avais qu’à suivre sous n’importe quel régimeles traditions de médiocrité et de misère depuis longtemps adoptées par mafamille.Le droit ne me plaisait guère. Je pensais que le Code avait été mal rédigé exprèspour fournir à certaines gens l’occasion d’ergoter, à perte de vue, sur ...

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Sac au dosJoris-Karl HuysmansLes Soirées de Médan0881SAC AU DOSAussitôt que j’eus achevé mes études, mes parents jugèrent utile de me fairecomparoir devant une table habillée de drap vert et surmontée de bustes de vieuxmessieurs qui s’inquiétèrent de savoir si j’avais appris assez de langue morte pourêtre promu au grade de bachelier.L’épreuve fut satisfaisante. — Un diner où tout l’arrière-ban de ma famille futconvoqué, célébra mes succès, s’inquiéta de mon avenir, et résolut enfin que jeferais mon droit.Je passai tant bien que mal le premier examen et je mangeai l’argent de mesinscriptions de deuxième année avec une blonde qui prétendait avoir de l’affectionpour moi, à certaines heures.Je fréquentai assidument le quartier latin et j’y appris beaucoup de choses, entreautres à m’intéresser à des étudiants qui crachaient, tous les soirs, dans desbocks, leurs idées sur la politique, puis à gouter aux œuvres de Georges Sand etde Heine, d’Edgard Quinet et d’Henri Mürger.La puberté de la sottise m’était venue. Cela dura bien un an ; je murissais peu àpeu, les luttes électorales de la fin de l’Empire me laissèrent froid ; je n’étais le filsni d’un sénateur ni d’un proscrit, je n’avais qu’à suivre sous n’importe quel régimeles traditions de médiocrité et de misère depuis longtemps adoptées par mafamille.Le droit ne me plaisait guère. Je pensais que le Code avait été mal rédigé exprèspour fournir à certaines gens l’occasion d’ergoter, à perte de vue, sur ses moindresmots ; aujourd’hui encore, il me semble qu’une phrase clairement écrite ne peutraisonnablement comporter des interprétations aussi diverses.Je me sondais, cherchant un état que je pusse embrasser sans trop de dégout,quand feu l’Empereur m’en trouva un ; il me fit soldat de par la maladresse de sapolitique.La guerre avec la Prusse éclata. À vrai dire, je ne compris pas les motifs quirendaient nécessaires ces boucheries d’armées. Je n’éprouvais ni le besoin detuer les autres, ni celui de me faire tuer par eux. Quoi qu’il en fût, incorporé dans lagarde mobile de la Seine, je reçus l’ordre, après être allé chercher une vêture etdes godillots, de passer chez un perruquier et de me trouver à sept heures du soir àla caserne de la rue de Lourcine.Je fus exact au rendez-vous. Après l’appel des noms, une partie du régiment se jetasur les portes et emplit la rue. Alors la chaussée houla et les zincs furent pleins.Pressés les uns contre les autres, des ouvriers en sarrau, des ouvrières en haillons,des soldats sanglés et guêtrés, sans armes, scandaient, avec le cliquetis desverres, la Marseillaise qu’ils s’époumonaient à chanter faux. Coiffés de képis d’uneprofondeur incroyable et ornés de visières d’aveugles et de cocardes tricolores enfer-blanc, affublés d’une jaquette d’un bleu noir avec col et parements garance,culottes d’un pantalon bleu de lin traversé d’une bande rouge, les mobiles de laSeine hurlaient à la lune avant que d’aller faire la conquête de la Prusse. C’était un
hourvari assourdissant chez les mastroquets, un vacarme de verres, de bidons, decris, coupé, ça et là, par le grincement des fenêtres que le vent battait. Soudain unroulement de tambour couvrit toutes ces clameurs. Une nouvelle colonne sortait dela caserne ; alors ce fut une noce, une godaille indescriptible. Ceux des soldats quibuvaient dans les boutiques s’élancèrent dehors, suivis de leurs parents et de leursamis qui se disputaient l’honneur de porter leur sac ; les rangs étaient rompus,c’était un pêle-mêle de militaires et de bourgeois ; des mères pleuraient, des pèresplus calmes suaient le vin, des enfants sautaient de joie et braillaient, de toute leurvoix aiguë, des chansons patriotiques !On traversa tout Paris à la débandade, à la lueur des éclairs qui flagellaient deblancs zigzags les nuages en tumulte. La chaleur était écrasante, le sac était lourd,on buvait à chaque coin de rue, on arriva enfin à la gare d’Aubervilliers. Il y eut unmoment de silence rompu par des bruits de sanglots, dominés encore par unehurlée de Marseillaise, puis on nous empila comme des bestiaux dans deswagons. « Bonsoir, Jules ! à bientôt ! sois raisonnable ! écris-moi surtout ! » — Onse serra la main une dernière fois, le train siffla, nous avions quitté la gare.Nous étions bien une pelletée de cinquante hommes dans la boite qui nous roulait.Quelques-uns pleuraient à grosses gouttes, hués par d’autres qui, souls perdus,plantaient des chandelles allumées dans leur pain de munition et gueulaient à tue-tête : « À bas Badinguet et vive Rochefort ! » Plusieurs, à l’écart dans un coin,regardaient, silencieux et mornes, le plancher qui trépidait dans la poussière. Tout àcoup le convoi fait halte, — je descends. — Nuit complète, — minuit vingt-cinqminutes.De tous côtés, s’étendent des champs, et au loin, éclairés par les feux saccadésdes éclairs, une maisonnette, un arbre, dessinent leur silhouette sur un ciel gonfléd’orage. On n’entend que le grondement de la machine dont les gerbes d’étincellesfilant du tuyau s’éparpillent comme un bouquet d’artifice le long du train. Tout lemonde descend, remonte jusqu’à la locomotive qui grandit dans la nuit et devientimmense. L’arrêt dura bien deux heures. Les disques flambaient rouges, lemécanicien attendait qu’ils tournassent. Ils redevinrent blancs ; nous remontonsdans les wagons, mais un homme qui arrive en courant et en agitant une lanterne,dit quelques mots au conducteur qui recule tout de suite jusqu’à une voie de garageoù nous reprenons notre immobilité. Nous ne savions, ni les uns ni les autres, oùnous étions. Je redescends de voiture et, assis sur un talus, je grignotais unmorceau de pain et buvais un coup, quand un vacarme d’ouragan souffla au loin,s’approcha, hurlant et crachant des flammes, et un interminable train d’artilleriepassa à toute vapeur, charriant des chevaux, des hommes, des canons dont lescous de bronze étincelaient dans un tumulte de lumières. Cinq minutes après, nousreprîmes notre marche lente, interrompue par des haltes de plus en plus longues.Le jour finit par se lever et, penché à la portière du wagon, fatigué par lessecousses de la nuit, je regarde la campagne qui nous environne : une enfilade deplaines crayeuses et fermant l’horizon, une bande d’un vert pâle comme celui desturquoises malades, un pays plat, triste, grêle, la Champagne pouilleuse !Peu à peu le soleil s’allume, nous roulions toujours ; nous finîmes pourtant bien pararriver ! Partis le soir à huit heures, nous étions rendus le lendemain à trois heuresde l’après-midi à Châlons. Deux mobiles étaient restés en route, l’un qui avait piquéune tête du haut d’un wagon dans une rivière ; l’autre qui s’était brisé la tête aurebord d’un pont. Le reste, après avoir pillé les cahuttes et les jardins rencontrés surla route, aux stations du train, bâillait, les lèvres bouffies de vin et les yeux gros, oubien jouait, se jetant d’un bout de la voiture à l’autre des tiges d’arbustes et descages à poulets qu’ils avaient volés.Le débarquement s’opéra avec le même ordre que le départ. Rien n’était prêt : nicantine, ni paille, ni manteaux, ni armes, rien, absolument rien. Des tentesseulement pleines de fumier et de poux, quittées à l’instant par des troupes partiesà la frontière. Trois jours durant, nous vécûmes au hasard de Mourmelon, mangeantun cervelas un jour, buvant un bol de café au lait un autre, exploités à outrance parles habitants, couchant n’importe comment, sans paille et sans couverture. Toutcela n’était vraiment pas fait pour nous engager à prendre gout au métier qu’onnous infligeait.Une fois installées, les compagnies se scindèrent ; les ouvriers s’en furent dans lestentes habitées par leurs semblables, et les bourgeois firent de même. La tente oùje me trouvais n’était pas mal composée, car nous étions parvenus à expulser, à laforce des litres, deux gaillards dont la puanteur de pieds native s’aggravait d’uneincurie prolongée et volontaire.Un jour ou deux s’écoulent ; on nous faisait monter la garde avec des piquets, nous
buvions beaucoup d’eau-de-vie, et les claquedents de Mourmelon étaient sanscesse pleins, quand subitement Canrobert nous passe en revue sur le front debandière. Je le vois encore, sur un grand cheval, courbé en deux sur la selle, lescheveux au vent, les moustaches cirées dans un visage blême. Une révolte éclate.Privés de tout, et mal convaincus par ce maréchal que nous ne manquions de rien,nous beuglâmes en chœur, lorsqu’il parla de réprimer par la force nos plaintes :« Ran, plan, plan ! cent mille hommes par terre, à Paris ! à Paris ! »Canrobert devint livide et il cria, en plantant son cheval au milieu de nous : Chapeaubas devant un maréchal de France ! De nouvelles huées partirent des rangs ; alorstournant bride, suivi de son état-major en déroute, il nous menaça du doigt, sifflantentre ses dents serrées : Vous me le payerez cher, messieurs les Parisiens !Deux jours après cet épisode, l’eau glaciale du camp me rendit tellement maladeque je dus entrer d’urgence à l’hôpital. Je boucle mon sac après la visite dumédecin, et sous la garde d’un caporal me voilà parti clopin-clopant, trainant lajambe et suant sous mon harnais. L’hôpital regorgeait de monde, on me renvoie. Jevais alors à l’une des ambulances les plus voisines, un lit restait vide, je suis admis.Je dépose enfin mon sac, et en attendant que le major m’interdise de bouger, jevais me promener dans le petit jardin qui relie le corps des bâtiments. Soudainsurgit d’une porte un homme à la barbe hérissée et aux yeux glauques. Il plante sesmains dans les poches d’une longue robe couleur de cachou et me crie du plus loinqu’il m’aperçoit :— Eh ! l’homme ! qu’est-ce que vous foutez là ? Je m’approche, je lui explique lemotif qui m’amène. Il secoue les bras et hurle :— Rentrez ! vous n’aurez le droit de vous promener dans le jardin que lorsqu’onvous aura donné un costume.Je rentre dans la salle, un infirmier arrive et m’apporte une capote, un pantalon, dessavates et un bonnet. Je me regarde ainsi fagoté dans ma petite glace. Quellefigure et quel accoutrement, bon Dieu ! avec mes yeux culottés et mon teint hâve,avec mes cheveux coupés ras et mon nez dont les bosses luisent, avec ma granderobe gris-souris, ma culotte d’un roux pisseux, mes savates immenses et sanstalons, mon bonnet de coton gigantesque, je suis prodigieusement laid. Je ne puism’empêcher de rire. Je tourne la tête du côté de mon voisin de lit, un grand garçonau type juif, qui crayonne mon portrait sur un calepin. Nous devenons tout de suiteamis ; je lui dis m’appeler Eugène Lejantel, il me répond se nommer FrancisÉmonot. Nous connaissons l’un et l’autre tel et tel peintre, nous entamons desdiscussions d’esthétique et oublions nos infortunes. Le soir arrive, on nous distribueun plat de bouilli perlé de noir par quelques lentilles, on nous verse à pleins verresdu coco clairet et je me déshabille, ravi de m’étendre dans un lit sans garder mesbardes et mes bottes.Le lendemain matin je suis réveillé vers six heures par un grand fracas de porte etpar des éclats de voix. Je me mets sur mon séant, je me frotte les yeux et j’aperçoisle monsieur de la veille, toujours vêtu de sa houppelande couleur de cachou, quis’avance majestueux, suivi d’un cortège d’infirmiers. C’était le major.À peine entré, il roule de droite à gauche et de gauche à droite ses yeux d’un vertmorne, enfonce ses mains dans ses poches et braille :— Numéro 1, montre ta jambe… ta sale jambe. Eh ! elle va mal, cette jambe, cetteplaie coule comme une fontaine ; lotion d’eau blanche, charpie, demi-ration, bonnetisane de réglisse.— Numéro 2, montre ta gorge… ta sale gorge. Elle va de plus en plus mal cettegorge ; on lui coupera demain les amygdales.— Mais ; docteur…— Eh ! je ne te demande rien, à toi ; si tu dis un mot, je te fous à la diète.— Mais enfin…— Vous foutrez cet homme à la diète. Écrivez : diète, gargarisme, bonne tisane deréglisse.Il passa ainsi la revue des malades, prescrivant à tous, vénériens et blessés,fiévreux et dysentériques, sa bonne tisane de réglisse.Il arriva devant moi, me dévisagea, m’arracha les couvertures, me bourra le ventrede coups de poing, m’ordonna de l’eau albuminée, l’inévitable tisane et sortit,
reniflant et trainant les pieds.La vie était difficile avec les gens qui nous entouraient. Nous étions vingt et un dansla chambrée. À ma gauche couchait mon ami, le peintre, à ma droite un granddiable de clairon, grêlé comme un dé à coudre et jaune comme un verre de bile. Ilcumulait deux professions, celle de savetier pendant le jour et celle de souteneur defilles pendant la nuit. C’était, au demeurant, un garçon cocasse, qui gambadait surla tête, sur les mains, vous racontant le plus naïvement du monde la façon dont ilactivait à coups de souliers le travail de ses marmites, ou bien qui entonnait d’unevoix touchante des chansons sentimentales :Je n’ai gardé dans mon malheur-heur,Que l’amitié d’une hirondelle !Je conquis ses bonnes grâces en lui donnant vingt sous pour acheter un litre, etbien nous prit de n’être pas mal avec lui, car le reste de la chambrée, composée enpartie de procureurs de la rue Maubuée, était fort disposé à nous chercher noise.Un soir, entre autres, le 15 aout, Francis Émonot menaça de gifler deux hommesqui lui avaient pris une serviette. Ce fut un charivari formidable dans le dortoir. Lesinjures pleuvaient, nous étions traités de « roule-en-cul et de duchesses ». Étantdeux contre dix-neuf, nous avions la chance de recevoir une soigneuse racléequand le clairon intervint, prit à part les plus acharnés, les amadoua et fit rendrel’objet volé. Pour fêter la réconciliation qui suivit cette scène, Francis et moi nousdonnâmes trois francs chacun, et il fut entendu que le clairon, avec l’aide de sescamarades, tâcherait de se faufiler au dehors de l’ambulance et rapporterait de laviande et du vin. La lumière avait disparu à la fenêtre du major, le pharmacienéteignit enfin la sienne, nous rampons en dehors du fourré, examinons les alentours,prévenons les hommes qui se glissent le long des murs, ne rencontrent pas desentinelles sur leur route, se font la courte échelle et sautent dans la campagne. Uneheure après ils étaient de retour, chargés de victuailles ; ils nous les passent,rentrent avec nous dans le dortoir ; nous supprimons les deux veilleuses, allumonsdes bouts de bougie par terre, et autour de mon lit, en chemise, nous formons lecercle. Nous avions absorbé trois ou quatre litres et dépecé la bonne moitié d’ungigotin, quand un énorme bruit de bottes se fait entendre ; je souffle les bouts debougie à coups de savate, chacun se sauve sous les lits. La porte s’ouvre, le majorparait, pousse un formidable Nom de Dieu ! trébuche dans l’obscurité, sort etrevient avec un falot et l’inévitable cortège des infirmiers. Je profite du moment derépit pour faire disparaitre les reliefs du festin ; le major traverse au pas accéléré ledortoir, sacrant, menaçant de nous faire tous empoigner et coller au bloc.Nous nous tordons de rire sous nos couvertures, des fanfares éclatent à l’autre boutdu dortoir. Le major nous met tous à la diète, puis il s’en va, nous prévenant quenous connaitrons dans quelques instants le bois dont il se chauffe.Une fois parti nous nous esclaffons à qui mieux, mieux ; des roulements, des fuséesde rire grondent et pétillent ; le clairon fait la roue dans le dortoir, un de ses amis luifait vis-à-vis, un troisième saute sur sa couche comme sur un tremplin et bondit etrebondit, les bras flottants, la chemise envolée ; son voisin entame un cancantriomphal ; le major rentre brusquement, ordonne à quatre lignards qu’il amèned’empoigner les danseurs et nous annonce qu’il va rédiger un rapport et l’envoyer àqui de droit.Le calme est enfin rétabli ; le lendemain nous faisons acheter des mangeailles parles infirmiers. Les jours s’écoulent sans autres incidents. Nous commencions àcrever d’ennui dans cette ambulance, quand à cinq heures, un jour, le médecin seprécipite dans la salle, nous ordonne de reprendre nos vêtements de troupier et deboucler nos sacs.Nous apprenons, dix minutes après, que les Prussiens marchent sur Châlons.Une morne stupeur règne dans la chambrée. Jusque-là nous ne nous doutions pasdes évènements qui se passaient. Nous avions appris la trop célèbre victoire deSarrebruck, nous ne nous attendions pas aux revers qui nous accablaient. Le majorexamine chaque homme ; aucun n’est guéri, tout le monde a été trop longtempsgorgé d’eau de réglisse et privé de soins. Il renvoie néanmoins dans leurs corps lesmoins malades et il ordonne aux autres de coucher tout habillés et le sac prêt.
Francis et moi nous étions au nombre de ces derniers. La journée se passe, la nuitse passe, rien, mais j’ai toujours la colique et je souffre ; enfin vers neuf heures dumatin apparait une longue file de cacolets conduits par des tringlots. Nousgrimpons à deux sur l’appareil. Francis et moi nous étions hissés sur le mêmemulet, seulement, comme le peintre était très gras et moi très maigre, le systèmebascula ; je montai dans les airs tandis qu’il descendait en bas sous la panse de labête qui, tirée par devant poussée par derrière, gigota et rua furieusement. Nouscourions dans un tourbillon de poussière, aveuglés, ahuris, secoués, nouscramponnant à la barre du cacolet, fermant les yeux, riant et geignant. Nousarrivâmes à Châlons plus morts que vifs ; nous tombâmes comme un bétail harassésur le sable, puis on nous empila dans des wagons et nous quittâmes la ville pouraller où ?… personne ne le savait.Il faisait nuit ; nous volions sur les rails. Les malades étaient sortis des wagons et sepromenaient sur les plates-formes. La machine siffle, ralentit son vol et s’arrêtedans une gare, celle de Reims, je suppose, mais je ne pourrais l’affirmer. Nousmourions de faim, l’Intendance n’avait oublié qu’une chose : nous donner un painpour la route. Je descends et j’aperçois un buffet ouvert. J’y cours, mais d’autresm’avaient devancé. On se battait alors que j’y arrivai. Les uns s’emparaient debouteilles, les autres de viandes, ceux-ci de pain, ceux-là de cigares. Affolé, furieux,le restaurateur défendait sa boutique à coups de broc. Poussé par leurscamarades qui venaient en bande, le premier rang des mobiles se rue sur lecomptoir qui s’abat, entrainant dans sa chute le patron du buffet et ses garçons. Cefut alors un pillage réglé ; tout y passa, depuis les allumettes jusqu’aux cure-dents.Pendant ce temps une cloche sonne et le train part. Aucun de nous ne se dérange,et, tandis qu’assis sur la chaussée, j’explique au peintre que ses bronchestravaillent, la contexture du sonnet, le train recule sur ses rails pour nous chercher.Nous remontons dans nos compartiments, et nous passons la revue du butinconquis. À vrai dire, les mets étaient peu variés : de la charcuterie, et rien que de lacharcuterie ! Nous avions six rouelles de cervelas à l’ail, une langue écarlate, deuxsaucissons, une superbe tranche de mortadelle, une tranche au liséré d’argent, auxchairs d’un rouge sombre marbrées de blanc, quatre litres de vin, une demi-bouteille de cognac et des bouts de bougie. Nous fichâmes les lumignons dans lecol de nos gourdes qui se balancèrent, retenues aux parois du wagon par desficelles. C’était, par instants, quand le train sautait sur les aiguilles desembranchements, une pluie de gouttes chaudes qui se figeaient presque aussitôten de larges plaques, mais nos habits en avaient vu bien d’autres !Nous commençâmes immédiatement le repas qu’interrompaient les allées etvenues de ceux des mobiles qui, courant sur les marchepieds, tout le long du train,venaient frapper au carreau et nous demandaient à boire. Nous chantions à tue-tête, nous buvions, nous trinquions ; jamais malades ne firent autant de bruit et negambadèrent ainsi sur un train en marche ! On eût dit d’une Cour des Miraclesroulante ; les estropiés sautaient à pieds joints, ceux dont les intestins brulaient lesarrosaient de lampées de cognac, les borgnes ouvraient les yeux, les fiévreuxcabriolaient, les gorges malades beuglaient et pintaient, c’était inouï !Cette turbulence finit cependant par se calmer. Je profite de cet apaisement pourpasser le nez à la fenêtre. Il n’y avait pas une étoile, pas même un bout de lune, leciel et la terre ne semblaient faire qu’un, et dans cette intensité d’un noir d’encreclignotaient comme des yeux de couleurs différentes des lanternes attachées à latôle des disques. Le mécanicien jetait ses coups de sifflet, la machine fumait etvomissait sans relâche des flammèches. Je referme le carreau et je regarde mescompagnons. Les uns ronflaient ; les autres, gênés par les cahots du coffre,ronchonnaient et juraient, se retournant sans cesse, cherchant une place pourétendre leurs jambes, pour caler leur tête qui vacillait à chaque secousse.À force de les regarder, je commençais à m’assoupir, quand l’arrêt complet du trainme réveilla. Nous étions dans une gare, et le bureau du chef flamboyait comme unfeu de forge dans la sombreur de la nuit. J’avais une jambe engourdie, jefrissonnais de froid, je descends pour me réchauffer un peu. Je me promène delong en large sur la chaussée, je vais regarder la machine que l’on dételle et quel’on remplace par une autre, et, longeant le bureau, j’écoute la sonnerie et le tic-tacdu télégraphe. L’employé, me tournant le dos, était un peu penché sur la droite, desorte que, du point où j’étais placé, je ne voyais que le derrière de sa tête et le boutde son nez qui brillait, rose et perlé de sueur, tandis que le reste de la figuredisparaissait dans l’ombre que projetait l’abat-jour d’un bec de gaz.On m’invite à remonter en voiture, et je retrouve mes camarades tels que je les ailaissés. Cette fois, je m’endors pour tout de bon. Depuis combien de temps monsommeil durait-il ? Je ne sais, quand un grand cri me réveille : Paris ! Paris ! Je me
précipite à la portière. Au loin, sur une bande d’or pâle se détachent, en noir, destuyaux de fabriques et d’usines. Nous étions à Saint-Denis ; la nouvelle court dewagon en wagon. Tout le monde est sur pied. La machine accélère le pas. La garedu Nord se dessine au loin, nous y arrivons, nous descendons, nous nous jetons surles portes, une partie d’entre nous parvient à s’échapper, l’autre est arrêtée par lesemployés du chemin de fer et par les troupes, on nous fait remonter de force dansun train qui chauffe, et nous revoilà partis Dieu sait pour où !Nous roulons derechef, toute la journée. Je suis las de regarder ces ribambelles demaisons et d’arbres qui filent devant mes yeux, et puis j’ai toujours la colique et jesouffre. Vers quatre heures de l’après-midi, la machine ralentit son essor et s’arrêtedans un débarcadère où nous attendait un vieux général autour duquel s’ébattaitune volée de jeunes gens, coiffés de képis roses, culottés de rouge et chaussés debottes à éperons jaunes. Le général nous passe en revue et nous divise en deuxescouades ; l’une part pour le séminaire, l’autre est dirigée sur l’hôpital. Noussommes, parait-il, à Arras. Francis et moi, nous faisions partie de la premièreescouade. On nous hisse sur des charrettes bourrées de paille, et nous arrivonsdevant un grand bâtiment qui farde et semble vouloir s’abattre dans la rue. Nousmontons au deuxième étage, dans une pièce qui contient une trentaine de lits ;chacun déboucle son sac, se peigne et s’assied. Un médecin arrive.— Qu’avez vous ? dit-il au premier.— Un anthrax.— Ah ! Et vous ?— Une dysenterie.— Ah ! Et vous ?— Un bubon.— Mais alors vous n’avez pas été blessés pendant la guerre ? — Pas le moins dumonde.— Eh bien ! vous pouvez reprendre vos sacs. L’archevêque ne donne les lits desséminaristes qu’aux blessés.Je remets dans mon sac les bibelots que j’en avais tirés, et nous repartons, cahin,caha, pour l’hospice de la ville. Il n’y avait plus de place. En vain les sœurss’ingénient à rapprocher les fils de fer, les salles sont pleines. Fatigué de toutes ceslenteurs, j’empoigne un matelas, Francis en prend un autre, et nous allons nousétendre dans le jardin, sur une grande pelouse.Le lendemain matin, je cause avec le directeur, un homme affable et charmant. Jelui demande pour le peintre et pour moi la permission de sortir dans la ville. Il yconsent, la porte s’ouvre, nous sommes libres ! nous allons enfin déjeuner ! mangerde la vraie viande, boire du vrai vin ! Ah ! nous n’hésitons pas, nous allons au plusbel hôtel de la ville. On nous sert un succulent repas. Il y a des fleurs sur la table, demagnifiques bouquets de roses et de fuchsias qui s’épanouissent dans des cornetsde verre ! Le garçon nous apporte une entrecôte qui saigne dans un lac de beurre ;le soleil se met de la fête, fait étinceler les couverts et les lames des couteaux, blutesa poudre d’or au travers des carafes, et, lutinant le pommard qui se balancedoucement dans les verres, pique d’une étoile sanglante la nappe damassée.Ô sainte joie des bâfres ! j’ai la bouche pleine, et Francis est soûl ! Le fumet desrôtis se mêle au parfum des fleurs, la pourpre des vins lutte d’éclat avec la rougeurdes roses, le garçon qui nous sert a l’air d’un idiot, nous, nous avons l’air degoinfres, ça nous est bien égal. Nous nous empiffrons rôtis sur rôtis, nous nousingurgitons bordeaux sur bourgogne, chartreuse sur cognac. Au diable les vinasseset les trois-six que nous buvons depuis notre départ de Paris ! au diable ces ratassans nom, ces gargotailles inconnues dont nous nous sommes si maigrementgavés depuis près d’un mois ! Nous sommes méconnaissables ; nos mines defaméliques rougeoient comme des trognes, nous braillons, le nez en l’air, nousallons à la dérive ! Nous parcourons ainsi toute la ville.Le soir arrive, il faut pourtant rentrer ! La sœur qui surveillait la salle des vieux nousdit avec sa petite voix flutée :« Messieurs les militaires, vous avez eu bien froid la nuit dernière, mais vous allezavoir un bon lit. »Et elle nous emmène dans une grande salle où fignolent au plafond trois veilleuses
mal allumées.J’ai un lit blanc, je m’enfonce avec délices dans les draps qui sentent encore labonne odeur de la lessive. On n’entend plus que le souffle ou le ronflement desdormeurs. J’ai bien chaud, mes yeux se ferment, je ne sais plus où je suis, quand ungloussement prolongé me réveille. J’ouvre un œil et j’aperçois, au pied de mon lit,un individu qui me contemple. Je me dresse sur mon séant. J’ai devant moi unvieillard, long, sec, l’œil hagard, les lèvres bavant dans une barbe pas faite. Je luidemande ce qu’il me veut. — Pas de réponse. — Je lui crie :« Allez-vous-en, laissez-moi dormir ! »Il me montre le poing. Je le soupçonne d’être un aliéné ; je roule une serviette aubout de laquelle je tortille sournoisement un nœud ; il avance d’un pas, je saute surle parquet, je pare le coup de poing qu’il m’envoie, et lui assène en riposte, sur l’œilgauche, un coup de serviette à toute volée. Il en voit trente-six chandelles, se rue surmoi ; je me recule et lui décoche un vigoureux coup de pied dans l’estomac. Ilculbute, entraine dans sa chute une chaise qui rebondit ; le dortoir est réveillé ;Francis accourt en chemise pour me prêter mainforte, la sœur arrive, les infirmierss’élancent sur le fou qu’ils fessent et parviennent à grand-peine à recoucher.L’aspect du dortoir était éminemment cocasse. Aux lueurs d’un rose vaguequ’épandaient autour d’elles les veilleuses mourantes, avait succédé leflamboiement de trois lanternes. Le plafond noir avec ses ronds de lumière quidansaient au-dessus des mèches en combustion éclatait maintenant avec sesteintes de plâtre fraichement crépi. Les malades, une réunion de Guignols horsd’âge, avaient empoigné le morceau de bois qui pendait au bout d’une ficelle audessus de leurs lits, s’y cramponnaient d’une main, et faisaient de l’autre desgestes terrifiés. À cette vue, ma colère tombe, je me tords de rire, le peintresuffoque, il n’y a que la sœur qui garde son sérieux et arrive, à force de menaces etde prières, à rétablir l’ordre dans la chambrée.La nuit s’achève tant bien que mal ; le matin, à six heures, un roulement de tambournous réunit, le directeur fait l’appel des hommes. Nous partons pour Rouen.Arrivés dans cette ville, un officier dit au malheureux qui nous conduisait quel’hospice était plein et ne pouvait nous loger. En attendant, nous avons une heured’arrêt. Je jette mon sac dans un coin de la gare, et bien que mon ventre grouille,nous voilà partis, Francis et moi, errant à l’aventure, nous extasiant devant l’églisede Saint-Ouen, nous ébahissant devant les vieilles maisons. Nous admirons tant ettant, que l’heure s’était écoulée depuis longtemps avant même que nous eussionssongé à retrouver la gare.« Il y a beau temps que vos camarades sont partis, nous dit un employé du cheminde fer ; ils sont à Évreux ! »Diable ! le premier train ne part plus qu’à neuf heures. — Allons diner ! — Quandnous arrivâmes à Évreux, la pleine nuit était venue. Nous ne pouvions nousprésenter à pareille heure dans un hospice, nous aurions eu l’air de malfaiteurs. Lanuit est superbe, nous traversons la ville, et nous nous trouvons en rase campagne.C’était le temps de la fenaison, les gerbes étaient en tas. Nous avisons une petitemeule dans un champ, nous y creusons deux niches confortables, et je ne sais sic’est l’odeur troublante de notre couche ou le parfum pénétrant des bois qui nousémeuvent, mais nous éprouvons le besoin de parler de nos amours défuntes. Lethème était inépuisable ! Peu à peu, cependant, les paroles deviennent plus rares,les enthousiasmes s’affaiblissent, nous nous endormons. « Sacrebleu ! crie monvoisin qui s’étire, quelle heure peut-il bien être ?» Je me réveille à mon tour. Lesoleil ne va pas tarder à se lever, car le grand rideau bleu se galonne à l’horizon defranges roses. Quelle misère ! il va falloir aller frapper à la porte de l’hospice,dormir dans des salles imprégnées de cette senteur fade sur laquelle revientcomme une ritournelle obstinée, l’âcre fleur de la poudre d’iodoforme ! Nousreprenons tout tristes le chemin de l’hôpital. On nous ouvre, mais hélas ! un seul denous est admis, Francis, — et moi on m’envoie au lycée.La vie n’était plus possible, je méditais une évasion, quand un jour l’interne deservice descend dans la cour. Je lui montre ma carte d’étudiant en droit ; il connaitParis, le quartier Latin. Je lui explique ma situation. « Il faut absolument, lui dis-je, ouque Francis vienne au lycée, ou que j’aille le rejoindre à l’hôpital. » Il réfléchit, et lesoir, arrivant près de mon lit, me glisse ces mots dans l’oreille : « Dites, demainmatin, que vous souffrez davantage. » Le lendemain, en effet, vers sept heures, lemédecin fait son entrée ; un brave et excellent homme, qui n’avait que deuxdéfauts : celui de puer des dents et celui de vouloir se débarrasser de sesmalades, coute que coute. Tous les matins, la scène suivante avait lieu :
« Ah ! ah ! le gaillard, criait-il, quelle mine il a bon teint, pas de fièvre ; levez-vous etallez prendre une bonne tasse de café ; mais pas de bêtises, vous savez, ne courezpas après les jupes ; je vais vous signer votre exeat, vous retournerez demain àvotre régiment. »Malades ou pas malades, il en renvoyait trois par jour. Ce matin-là, il s’arrêtedevant moi et dit :« Ah ! saperlotte, mon garçon, vous avez meilleure mine ! »Je me récrie, jamais je n’ai tant souffert ! Il me tâte le ventre. Mais ça va mieux,murmure-t-il, le ventre est moins dur. » — Je proteste. — Il semble étonné, l’internelui dit alors tout bas :« II faudrait peut-être lui donner un lavement, et nous n’avons ici ni seringue niclysopompe ; si nous l’envoyions à l’hôpital ? — Tiens, mais c’est une idée », dit lebrave homme, enchanté de se débarrasser de moi, et séance tenante, il signe monbillet d’admission ; je boucle radieux mon sac, et sous la garde d’un servant dulycée, je fais mon entrée à l’hôpital. Je retrouve Francis ! Par une chanceincroyable, le corridor Saint-Vincent où il couche, faute de place dans les salles,contient un lit vide près du sien ! Nous sommes enfin réunis ! En sus de nos deuxlits, cinq grabats longent à la queue leu leu les murs enduits de jaune. Ils ont pourhabitants un soldat de la ligne, deux artilleurs, un dragon et un hussard. Le reste del’hôpital se compose de quelques vieillards fêlés et gâteux, de quelques jeuneshommes, rachitiques ou bancroches, et d’un grand nombre de soldats, épaves del’armée de Mac-Mahon, qui, après avoir roulé d’ambulances en ambulances,étaient venus échouer sur cette berge. Francis et moi, nous sommes les seuls quiportions l’uniforme de la mobile de la Seine ; nos voisins de lit étaient d’assezgentils garçons, plus insignifiants, à vrai dire, les uns que les autres ; c’étaient, pourla plupart, des fils de paysans ou de fermiers rappelés sous les drapeaux lors de ladéclaration de guerre.Tandis que j’enlève ma veste, arrive une sœur, si frêle, si jolie, que je ne puis melasser de la regarder ; les beaux grands yeux ! les longs cils blonds ! les joliesdents ! — Elle me demande pourquoi j’ai quitté le lycée ; je lui explique en desphrases nébuleuses comment l’absence d’une pompe foulante m’a fait renvoyer ducollège. Elle sourit doucement et me dit :« Oh ! monsieur le militaire, vous auriez pu nommer la chose par son nom, noussommes habituées à tout. »Je crois bien qu’elle devait être habituée à tout, la malheureuse, car les soldats nese gênaient guère pour se livrer à d’indiscrètes propretés devant elle. Jamaisd’ailleurs je ne la vis rougir ; elle passait entre eux, muette, les yeux baissés,semblait ne pas entendre les grossières facéties qui se débitaient autour d’elle.Dieu ! m’a-t-elle gâté ! Je la vois encore, le matin, alors que le soleil cassait sur lesdalles l’ombre des barreaux de fenêtres, s’avancer lentement, au fond du corridor,les grandes ailes de son bonnet battant sur son visage. Elle arrivait près de mon litavec une assiette qui fumait et sur le bord de laquelle luisait son ongle bien taillé.« La soupe est un peu claire ce matin, disait-elle, avec son joli sourire, je vousapporte du chocolat ; mangez vite pendant qu’il est chaud ! »Malgré les soins qu’elle me prodiguait, je m’ennuyais à mourir dans cet hôpital. Monami et moi nous étions arrivés à ce degré d’abrutissement qui vous jette sur un lit,s’essayant à tuer, dans une somnolence de bête, les longues heures desinsupportables journées. Les seules distractions qui nous fussent offertes,consistaient en un déjeuner et un diner composés de bœuf bouilli, de pastèque, depruneaux et d’un doigt de vin, le tout en insuffisante quantité pour nourrir un homme.Grâce à ma simple politesse vis-à-vis des sœurs et aux étiquettes de pharmacieque j’écrivais pour elles, j’obtenais heureusement une côtelette de temps à autre etune poire cueillie dans le verger de l’hôpital. J’étais donc, en somme, le moins àplaindre de tous les soldats entassés pêle-mêle dans les salles, mais, les premiersjours, je ne parvenais même point à avaler ma pitance le matin. C’était l’heure de lavisite et le docteur choisissait ce moment pour faire ses opérations. Le second jouraprès mon arrivée, il fendit une cuisse du haut en bas ; j’entendis un cri déchirant ;je fermai les yeux, pas assez cependant pour que je ne visse une pluie rouges’éparpiller en larges gouttes sur son tablier. Ce matin-là, je ne pus manger. Peu àpeu, cependant, je finis par m’aguerrir ; bientôt, je me contentai de détourner la têteet de préserver ma soupe.
En attendant, la situation devenait intolérable. Nous avions essayé, mais en vain, denous procurer des journaux et des livres, nous en étions réduits à nous déguiser, àmettre pour rire la veste du hussard ; mais cette gaieté puérile s’éteignait vite etnous nous étirions, toutes les vingt minutes, échangeant quelques mois, nousrenfonçant la tête dans le traversin.Il n’y avait pas grande conversation à tirer de nos camarades. Les deux artilleurs etle hussard étaient trop malades pour causer. Le dragon jurait des Nom de Dieusans parler, se levait à tout instant, enveloppé dans son grand manteau blanc etallait aux latrines dont il rapportait l’ordure gâchée par ses pieds nus L’hôpitalmanquait de thomas ; quelques-uns des plus malades avaient cependant sous leurlit une vieille casserole que les convalescents faisaient sauter comme descuisinières, offrant, par plaisanterie, le ragout aux sœurs.Restait donc seulement le soldat de la ligne : un malheureux garçon épicier, pèred’un enfant, rappelé sous les drapeaux, battu constamment par la fièvre, grelottantsous ses couvertures.Assis en tailleurs sur nos lits, nous l’écoutions raconter la bataille où il s’était trouvé.Jeté près de Frœschwiller, dans une plaine entourée de bois, il avait vu des lueursrouges filer dans des bouquets de fumée blanche, et il avait baissé la tête,tremblant, ahuri par la canonnade, effaré par le sifflet des balles. Il avait marché,mêlé aux régiments, dans de la terre grasse, ne voyant aucun Prussien, ne sachantoù il était, entendant à ses côtés des gémissements traversés par des cris brefs,puis les rangs des soldats placés devant lui s’étaient tout à coup retournés et dansla bousculade d’une fuite, il avait été, sans savoir comment, jeté par terre. Il s’étaitrelevé, s’était sauvé, abandonnant son fusil et son sac, et à la fin, épuisé par lesmarches forcées subies depuis huit jours, exténué par la peur et affaibli par la faim,il s’était assis dans un fossé. Il était resté là, hébété, inerte, assourdi par le vacarmedes obus, résolu à ne plus se défendre, à ne plus bouger ; puis il avait songé à safemme, et pleurant, se demandant ce qu’il avait fait pour qu’on le fît ainsi souffrir, ilavait ramassé, sans savoir pourquoi une feuille d’arbre qu’il avait gardée et àlaquelle il tenait, car il nous la montrait souvent, séchée et ratatinée dans le fond deses poches.Un officier était passé, sur ces entrefaites, le revolver au poing, l’avait traité delâche et menacé de lui casser la tête s’il ne marchait pas. Il avait dit « J’aime mieuxça, ah ! que ça finisse ! » Mais l’officier, au moment où il le secouait pour leremettre sur ses jambes, s’était étalé, giclant le sang par la nuque. Alors, la peurl’avait repris, il s’était enfui et avait pu rejoindre une lointaine route, inondée defuyards, noire de troupes, sillonnée d’attelages dont les chevaux emportés crevaientet broyaient les rangs. On était enfin parvenu à se mettre à l’abri. Le cri de trahisons’élevait des groupes. De vieux soldats paraissaient résolus encore, mais lesrecrues se refusaient à continuer. « Qu’ils aillent se faire tuer », disaient-ils, endésignant les officiers, c’est leur métier à eux ! « Moi, j’ai des enfants, c’est pasl’État qui les nourrira si je suis mort ! » Et l’on enviait le sort des gens un peublessés et des malades qui pouvaient se réfugier dans les ambulances.« Ah ! ce qu’on a peur et puis ce qu’on garde dans l’oreille la voix des gens quiappellent leur mère et demandent à boire », ajoutait-il, tout frissonnant. Il se taisait,et regardant le corridor d’un air ravi, il reprenait : « C’est égal, je suis bien heureuxd’être ici ; et puis, comme cela, ma femme peut m’écrire », et il tirait de sa culottedes lettres, disant avec satisfaction : « Le petit a écrit, voyez », et il montrait au basdu papier, sous l’écriture pénible de sa femme, des bâtons formant une phrasedictée où il y avait des « J’embrasse papa » dans des pâtés d’encre.Nous écoutâmes vingt fois au moins cette histoire, et nous dûmes subir pendant demortelles heures les rabâchages de cet homme enchanté de posséder un fils. Nousfinissions par nous boucher les oreilles et par tacher de dormir pour ne plusl’entendre.Cette déplorable vie menaçait de se prolonger, quand un matin Francis qui,contrairement à son habitude, avait rôdé toute la journée de la veille dans la cour,me dit : « Eh ! Eugène, viens-tu respirer un peu l’air des champs ? » Je dressel’oreille. « Il y a un préau réservé aux fous, poursuit-il ; ce préau est vide ; engrimpant sur le toit des cabanons, et c’est facile, grâce aux grilles qui garnissent lesfenêtres, nous atteignons la crête du mur, nous sautons et nous tombons dans lacampagne. À deux pas de ce mur s’ouvre l’une des portes d’Évreux. Qu’en dis-tu ?— Je dis… je dis que je suis tout disposé à sortir ; mais comment ferons-nous pourrentrer ?— Je n’en sais rien ; partons d’abord, nous aviserons ensuite. Lève-toi, on va servir
la soupe, nous sautons sur le mur après. »Je me lève. L’hôpital manquait d’eau, de sorte que j’en étais réduit à medébarbouiller avec de l’eau de Seltz que la sœur m’avait fait avoir. Je prends monsiphon, je vise le peintre qui crie feu, je presse la détente, la décharge lui arrive enpleine figure ; je me pose à mon tour devant lui, je reçois le jet dans la barbe, je mefrotte le nez avec la mousse, je m’essuie. Nous sommes prêts, nous descendons.Le préau est désert ; nous escaladons le mur. Francis prend son élan et saute. Jesuis assis à califourchon sur la crête, je jette un regard rapide autour de moi ; enbas, un fossé et de l’herbe ; à droite, une des portes de la ville ; au loin, une forêt quimoutonne et enlève ses déchirures d’or rouge sur une bande de bleu pâle. Je suisdebout ; j’entends du bruit dans la cour, je saute ; nous rasons les murailles, noussommes dans Évreux !— Si nous mangions ?— Adopté.Chemin faisant, à la recherche d’un gite, nous apercevons deux petites femmes quitortillent des hanches ; nous les suivons et leur offrons à déjeuner ; elles refusent ;nous insistons, elles répondent non plus mollement ; nous insistons encore, ellesdisent oui. Nous allons chez elles, avec un pâté, des bouteilles, des œufs, un pouletfroid. Ça nous parait drôle de nous trouver dans une chambre claire, tendue depapier moucheté de fleurs lilas et feuillé de vert ; il y a, aux croisées, des rideaux endamas groseille, une glace sur la cheminée, une gravure représentant un Christembêté par des Pharisiens, six chaises en merisier, une table ronde avec une toilecirée montrant les rois de France, un lit pourvu d’un édredon de percale rose. Nousdressons la table, nous regardons d’un œil goulu les filles qui tournent autour ; lecouvert est long à mettre, car nous les arrêtons au passage pour les embrasser ;elles sont laides et bêtes, du reste. Mais, qu’est-ce que ça nous fait ? il y a silongtemps que nous n’avons flairé de la bouche de femme !Je découpe le poulet, les bouchons sautent, nous buvons comme des chantres etbâfrons comme des ogres. Le café fume dans les tasses, nous le dorons avec ducognac ; ma tristesse s’envole, le punch s’allume, les flammes bleues du kirschvoltigent dans le saladier qui crépite, les filles rigolent, les cheveux dans les yeux etles seins fouillés ; soudain quatre coups sonnent lentement au cadran de l’église. Ilest quatre heures. Et l’hôpital, Seigneur Dieu ! nous l’avions oublié ! Je devienspâle, Francis me regarde avec effroi, nous nous arrachons des bras de noshôtesses, nous sortons au plus vite.« Comment rentrer ? dit le peintre.— Hélas ! nous n’avons pas le choix ; nous arriverons à grand-peine pour l’heure dela soupe. À la grâce de Dieu, filons par la grande porte ! »Nous arrivons, nous sonnons ; la sœur concierge vient nous ouvrir et reste ébahie.Nous la saluons, et je dis assez haut pour être entendu d’elle : « Sais-tu, dis-donc,qu’ils ne sont pas aimables à l’Intendance, le gros surtout nous a reçus plus oumoins poliment… »La sœur ne souffle mot ; nous courons au galop vers la chambrée ; il était temps,j’entendais la voix de sœur Angèle qui distribuait les rations. Je me couche au plusvite sur mon lit, je dissimule avec la main un suçon que ma belle m’a posé le long ducou ; la sœur me regarde, trouve à mes yeux un éclat inaccoutumé et me dit avecintérêt :« Souffrez-vous davantage ? »Je la rassure et lui réponds :« Au contraire, je vais mieux, ma sœur, mais cette oisiveté et cet emprisonnementme tuent. »Quand je lui exprimais l’effroyable ennui que j’éprouvais, perdu dans cette troupe,au fond d’une province, loin des miens, elle ne répondait pas, mais ses lèvres seserraient, ses yeux prenaient une indéfinissable expression de mélancolie et depitié. Un jour pourtant elle m’avait dit d’un ton sec : « Oh ! la liberté ne vous vaudraitrien. » faisant allusion à une conversation qu’elle avait surprise entre Francis et moi,discutant sur les joyeux appas des Parisiennes ; puis elle s’était adoucie et avaitajouté avec sa petite moue charmante :« Vous n’êtes vraiment pas sérieux, monsieur le militaire. »
Le lendemain matin nous convenons, le peintre et moi, qu’aussitôt la soupe avalée,nous escaladerons de nouveau les murs. À l’heure dite, nous rôdons autour dupréau, la porte est fermée ! « Bast, tant pis ! dit Francis, en avant ! » et il se dirigevers la grande porte de l’hôpital. Je le suis. La sœur tourière nous demande oùnous allons. « À l’Intendance. » La porte s’ouvre, nous sommes dehors.Arrivés sur la grande place de la ville, en face de l’église, j’avise, tandis que nouscontemplions les sculptures du porche, un gros monsieur, une face de lune rougehérissée de moustaches blanches, qui nous regardait avec étonnement. Nous ledévisageons à notre tour, effrontément, et nous poursuivons notre route. Francismourait de soif, nous entrons dans un café, et, tout en dégustant ma demi-tasse, jejette les yeux sur le journal du pays, et j’y trouve un nom qui me fait rêver. Je neconnaissais pas, à vrai dire, la personne qui le portait, mais ce nom rappelait enmoi des souvenirs effacés depuis longtemps. Je me rappelais que l’un de mesamis avait un parent haut placé dans la ville d’Évreux. « Il faut absolument que je levoie », dis-je au peintre ; je demande son adresse au cafetier, il l’ignore ; je sors etje vais chez tous les boulangers et chez tous les pharmaciens que je rencontre. Toutle monde mange du pain et boit des potions ; il est impossible que l’un de cesindustriels ne connaisse pas l’adresse de M. de Fréchêde. Je la trouve, en effet ;j’époussète ma vareuse, j’achète une cravate noire, des gants et je vais sonnerdoucement, rue Chartraine, à la grille d’un hôtel qui dresse ses façades de briqueet ses toitures d’ardoise dans le fouillis ensoleillé d’un parc. Un domestiquem’introduit. M. de Fréchêde est absent, mais Madame est là. J’attends, pendantquelques secondes, dans un salon ; la portière se soulève et une vieille dameparait. Elle a l’air si affable que je suis rassuré. Je lui explique, en quelques mots,qui je suis.« Monsieur, me dit-elle, avec un bon sourire, j’ai beaucoup entendu parler de votrefamille ; je crois même avoir vu chez Mme Lezant, madame votre mère, lors de mondernier voyage à Paris ; vous êtes ici le bienvenu. »Nous causons longuement ; moi, un peu gêné, dissimulant avec mon képi, le suçonde mon cou ; elle, cherchant à me faire accepter de l’argent que je refuse.« Voyons, me dit-elle enfin, je désire de tout mon cœur vous être utile ; que puis-jefaire ? » Je lui réponds : « Mon Dieu ! madame, si vous pouviez obtenir qu’on merenvoie à Paris, vous me rendriez un grand service ; les communications vont êtreprochainement interceptées, si j’en crois les journaux ; on parle d’un nouveau coupd’État ou du renversement de l’Empire ; j’ai grand besoin de retrouver ma mère, etsurtout de ne pas me laisser faire prisonnier ici, si les Prussiens y viennent. »Sur ces entrefaites rentre M. de Fréchêde. Il est mis, en deux mots, au courant de lasituation.« Si vous voulez venir avec moi chez le médecin de l’hospice, me dit-il, nousn’avons pas de temps à perdre. »— Chez le médecin ! bon Dieu ! et comment lui expliquer ma sortie de l’hôpital ? Jen’ose souffler mot ; je suis mon protecteur, me demandant comment tout cela vafinir. Nous arrivons, le docteur me regarde d’un air stupéfait. Je ne lui laisse pas letemps d’ouvrir la bouche, et je lui débite avec une prodigieuse volubilité un chapeletde jérémiades sur ma triste position.M. de Fréchêde prend à son tour la parole et lui demande, en ma faveur, un congéde convalescence de deux mois. « Monsieur est, en effet, assez malade, dit lemédecin, pour avoir droit à deux mois de repos ; si mes collègues et si le généralpartagent ma manière de voir, votre protégé pourra, sous peu de jours, retourner àParis.— C’est bien, réplique M. de Fréchêde ; je vous remercie, docteur ; je parlerai cesoir même au général. »Nous sommes dans la rue, je pousse un soupir de soulagement, je serre la main del’excellent homme qui veut bien s’intéresser à moi, je cours à la recherche deFrancis. Nous n’avons que bien juste le temps de rentrer, nous arrivons à la grille del’hôpital ; Francis sonne, je salue la sœur. Elle m’arrête :« Ne m’avez-vous pas dit, ce matin, que vous alliez à l’Intendance ?— Mais certainement, ma sœur.— Eh bien ! le général sort d’ici. Allez voir le directeur et la sœur Angèle, ils vousattendent ; vous leur expliquerez, sans doute, le but de vos visites à l’Intendance. »
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