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Nuits Blanches Les couloirs sont déserts, la foule des médecins, des soignants et des malades s’est dispersée. Les visiteurs sont partis. Quelques uns restent encore, discrètement, dans les chambres, faisant durer le temps jusqu’à ce qu’une infirmière arrive et leur signifie qu’ils doivent s’en aller. Alors lentement, et le plus silencieusement possible, ils quittent la chambre et se dirigent vers la sortie. Les couloirs sont déserts mais pas silencieux. Ce n’est jamais silencieux, un hôpital, même en pleine nuit. Il y a le bruit de la salle de garde, même si les soignants font leur possible pour ne pas être trop bruyants. Il y a leurs pas dans les couloirs quand ils vont faire un soin, le voisin d’à côté qui tousse, l’occupante de la chambre en face qui pleure… il y a aussi les alarmes de certains malades, et puis les malades eux-mêmes, comme moi, qui profitent de cette heure même pas tardive pour sortir de leur antre. Pas facile de se montrer, diminué et en pyjama, durant la journée, dans les couloirs, quand ceux-ci fourmillent de monde. Le type que l’on croise depuis 3 jours devant la machine à café du Rez-de-chaussée, on sait qu’il dort au troisième étage, en médecine, et on voit sur sa tête qu’il ne va pas bien.

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Publié le 12 octobre 2013
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Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Extrait


Nuits Blanches


Les couloirs sont déserts, la foule des médecins, des soignants et
des malades s’est dispersée. Les visiteurs sont partis. Quelques
uns restent encore, discrètement, dans les chambres, faisant
durer le temps jusqu’à ce qu’une infirmière arrive et leur signifie
qu’ils doivent s’en aller. Alors lentement, et le plus
silencieusement possible, ils quittent la chambre et se dirigent
vers la sortie.
Les couloirs sont déserts mais pas silencieux. Ce n’est jamais
silencieux, un hôpital, même en pleine nuit. Il y a le bruit de la
salle de garde, même si les soignants font leur possible pour ne
pas être trop bruyants. Il y a leurs pas dans les couloirs quand ils
vont faire un soin, le voisin d’à côté qui tousse, l’occupante de la
chambre en face qui pleure… il y a aussi les alarmes de certains
malades, et puis les malades eux-mêmes, comme moi, qui
profitent de cette heure même pas tardive pour sortir de leur
antre.
Pas facile de se montrer, diminué et en pyjama, durant la
journée, dans les couloirs, quand ceux-ci fourmillent de monde.
Le type que l’on croise depuis 3 jours devant la machine à café
du Rez-de-chaussée, on sait qu’il dort au troisième étage, en
médecine, et on voit sur sa tête qu’il ne va pas bien. Et puis qui
viendrait se prendre un café dans un hôpital, en pleine journée,
en pyjama, s’il n’habitait pas sur place…
Mais il y a plein d’autres personnes dans la journée, des gens
habillés normalement, qui ont l’air plus ou moins en forme, des
soignants qui courent dans tous les sens, des ambulanciers, des
Marie-Christine L’Heureux, lettre d’adieu et autres nouvelles, nuits blanches
charriots, des médecins avec leur troupeau de suiveurs… c’est
une véritable ville le jour, et quand on sort des bâtiments, dans
l’enceinte, il y a de la circulation comme aux heures de pointe et
autant de râleurs frustrés de ne pas trouver de place pour se
garer. Les rares malades qui s’aventurent dehors en journée
sont ceux qui ont des visiteurs qui ne supportent pas les
hôpitaux, ou des voisins de chambre très mal en point.


Je viens ici depuis tellement longtemps que c’est devenu comme
une résidence secondaire. D’une fois sur l’autre, je retrouve les
mêmes soignants, j’appelle les infirmières par leur prénom, et
comme mes séjours sont souvent prévus à l’avance, il m’arrive
même de pouvoir choisir ma chambre. Pas tout à fait un hôtel,
mais presque…
J’ai mes habitudes mais je suis comme tout le monde, soumis au
changement. A chacun de mes séjours, surtout les derniers
temps, il y a du nouveau : des nouveaux papiers à remplir, des
décharges à signer pour tout, pour prouver que c’est bien moi,
le malade, qui décide de tout et donc qui prend mes
responsabilités, des nouveaux protocoles de soins, du nouveau
matériel… Tout évolue. Même les couloirs ont changé. Pour
masquer la chose, on les a repeints et égayés avec des couleurs,
mais l’élément supplémentaire important ce sont les caméras
de surveillance qui ornent les couloirs des étages.
Officiellement, c’est parce qu’une malade, un soir, est sortie de
sa chambre pour descendre à la machine à café, qu’elle est
tombée, que sa perfusion s’est débranchée alors qu’elle était
seule et qu’on l’a sauvée de justesse.
En réalité, d’après mon médecin, c’est parce qu’il y a des vols
réguliers de matériel et d’effets personnels des malades. Je ne
sais pas si ça a déjà servi à confondre quelqu’un.
Marie-Christine L’Heureux, lettre d’adieu et autres nouvelles, nuits blanches
Pour que le projet soit réaliste et tienne la route, il a donc fallu
le compléter en mettant des caméras en bas, dans le hall, à la
cafétéria, devant les portes. Il n’y a que le secteur des
consultations qui y ait échappé, sous prétexte de protéger
l’anonymat des nombreux patients qui y viennent.
Du coup, après les derniers rendez-vous, c’est là que c’est le plus
agréable de se promener. C’est calme, on est dérangé par
personne, et même pas le veilleur de nuit, quand on se
débrouille pour s’éclipser avant qu’il ne passe par là durant sa
ronde.
C’est aussi là qu’on se retrouve, le soir, entre nous. On est
quelques uns à bien se connaitre. Soit parce que, comme moi,
on revient régulièrement pour de nouveaux soins, soit parce
que, comme certains, on vit ici en permanence.
Nos petites réunions ressemblent à celles des adolescents après
la sortie des cours. Nous, c’est après les soins et les visites. Mais
les sujets de conversation sont la plupart du temps aussi futiles
que quand on était jeunes. On parle des étudiantes infirmières
et aussi des titulaires. On leur donne des notes, on critique
certains médecins que l’on trouve trop distants, certains
horaires que l’on voudrait modifier sans que ce soit possible.


Ce soir, c’est réunion au sommet dans la petite salle d’attente
des ORL. Il faut remonter le moral de Max, le papy du 237. Il va
mieux, mais ses enfants commencent à se lasser de cette
maladie au long cours et ont tendance à espacer leurs visites. Ça
fait trois mois qu’il n’a pas vu ses petits fils, parce que sa fille
trouve qu’un hôpital n’est pas un endroit pour des enfants.
Comme il a perdu sa femme et que son fils ainé habite à l’autre
bout du monde, il n’a presque plus aucune visite, et ça le mine.
Marie-Christine L’Heureux, lettre d’adieu et autres nouvelles, nuits blanches
L’avancée de sa guérison a tendance à stagner. Il n’a plus envie
de se battre, il pense que ça ne sert plus à rien.
Moi, il y a longtemps que ma femme ne vient plus me voir
quand je suis hospitalisé. On vit toujours ensemble parce que les
gamins sont encore jeunes, mais on fait chambre à part. Elle
n’empêche pas les enfants de venir, mais c’est la nounou qui les
accompagne. Elle les amène en début d’après midi, me les laisse
quelques heures, puis vient les rechercher juste avant le repas
du soir.
Je les vois les mercredis après-midi et un peu le week-end, et je
les ai aussi tous les soirs au téléphone. Ça ponctue les longues
journées et les semaines interminables à ne rien faire ici. La télé
ne suffit pas, les livres non plus. Les repaires se font avec les
visites des soignants et les heures de repas.
Mes enfants me manquent, quand je suis ici. Mais ils me
manquent aussi quand je suis à la maison. La nounou s’occupe
d’eux au quotidien, elle gère les entrainements sportifs et les
sorties scolaires. Ma femme se noie dans le travail ou dans le lit
d’un autre, je ne sais pas, et j’avoue que plus ça va, plus ça m’est
égal. Mais moi, que je sois à la maison ou ici, ça ne change pas
grand-chose. Je ne peux plus travailler, je dois me reposer le
plus possible, et la nounou a des instructions de leur mère pour
que les enfants ne fassent pas trop de bruit et ne me dérangent
pas. Du coup, ils passent la majeure partie de leurs journées
dehors, même quand ils n’ont pas classe.
Je ne sais pas pourquoi ma femme les tient à distance comme
ça. Peut-être qu’elle a peur que je ne guérisse jamais et qu’elle
pense comme ça protéger les garçons. Peut-être qu’elle aussi,
en fait, elle a peur. Ou alors attend-elle la fin avec impatience
pour pouvoir se sentir enfin libre. Il y a des jours où je me dis
que si je lâchais la rampe, ce serait mieux pour tout le monde.
Pour ma femme qui pourrait vivre sa vie et pour mes enfants qui
n’auraient plus à faire attention en permanence quand je suis à
Marie-Christine L’Heureux, lettre d’adieu et autres nouvelles, nuits blanches
la maison. Mais d’un autre côté, je n’ai pas envie de partir, je
veux croire que je pourrai vivre de nouveau normalement,
recommencer une nouvelle vie, rencontrer de nouvelles
personnes, et profiter de la présence de mes enfants.


Après nos réunions du soir, nous devons remonter dans nos
chambres avant la tournée de médicaments de 21h. Sinon, le
médecin pourrait nous interdire de quitter nos quartiers après le
dîner, et vu que l’on mange à 18h30, les soirées, qui sont déjà
longues, deviendraient insupportables.
Une fois la tournée de médicaments passée, il nous arrive de
nous retrouver, dans la chambre de l’un ou l’autre. Ça nous
permet de continuer nos conversations et parfois de
redescendre aux consultations et en profiter pour passer à la
machine à café.
Les équipes soignantes n’aiment pas que l’on re

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