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Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique

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Description

Les Vingt et un Jours d’un neurasthéniqueOctave Mirbeau1901I.II.III.IV.V.VI.VII.VIII.IX.X.XI.XII.XIII.XIV.XV.XVI.XVII.XVIII.XIX.XX.XXI.XXII.XXIII.Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique : I IL’été, la mode, ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que l’on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bienobéissant, respectueux des usages mondains, il faut, à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnesparesses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout. Selon le discret langage desjournaux et des personnes distinguées qui les lisent, cela s’appelle un déplacement, terme moins poétique que voyage, et combienplus juste !... Certes, le cœur n’y est pas toujours, à se déplacer, on peut même dire qu’il n’y est presque jamais, mais on doit cesacrifice à ses amis, à ses ennemis, à ses fournisseurs, à ses domestiques, vis-à-vis desquels il s’agit de tenir un rang prestigieux,car le voyage suppose de l’argent, et l’argent toutes les supériorités sociales.Donc, je voyage, ce qui m’ennuie prodigieusement, et je voyage dans les Pyrénées, ce qui change en torture particulière l’ennuigénéral que j’ai de voyager. Ce que je leur reproche le plus aux Pyrénées, c’est d’être des montagnes... Or, les montagnes, dont jesens pourtant, aussi bien qu’un autre, la poésie énorme et farouche, symbolisent pour moi tout ce que ...

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Langue Français
Poids de l'ouvrage 21 Mo

Extrait

Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique
Octave Mirbeau
1901
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
Les Vingt et un Jours d’un neurasthénique : I
I
L’été, la mode, ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que l’on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bien
obéissant, respectueux des usages mondains, il faut, à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnes
paresses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout. Selon le discret langage des
journaux et des personnes distinguées qui les lisent, cela s’appelle un déplacement, terme moins poétique que voyage, et combien
plus juste !... Certes, le cœur n’y est pas toujours, à se déplacer, on peut même dire qu’il n’y est presque jamais, mais on doit cesacrifice à ses amis, à ses ennemis, à ses fournisseurs, à ses domestiques, vis-à-vis desquels il s’agit de tenir un rang prestigieux,
car le voyage suppose de l’argent, et l’argent toutes les supériorités sociales.
Donc, je voyage, ce qui m’ennuie prodigieusement, et je voyage dans les Pyrénées, ce qui change en torture particulière l’ennui
général que j’ai de voyager. Ce que je leur reproche le plus aux Pyrénées, c’est d’être des montagnes... Or, les montagnes, dont je
sens pourtant, aussi bien qu’un autre, la poésie énorme et farouche, symbolisent pour moi tout ce que l’univers peut contenir
d’incurable tristesse, de noir découragement, d’atmosphère irrespirable et mortelle... J’admire leurs formes grandioses, et leur
changeante lumière... Mais c’est l’âme de cela qui m’épouvante... Il me semble que les paysages de la mort, ça doit être des
montagnes et des montagnes, comme celles que j’ai là, sous les yeux, en écrivant. C’est peut-être pour cela que tant de gens les
aiment.
La particularité de cette ville où je suis, et dont l’excellent Baedecker, pince-sans-rire allemand, chante en des lyrismes extravagants
« la sublime beauté idyllique », tient en ceci, qu’elle n’est pas une ville. En général, une ville se compose de rues, les rues de
maisons, les maisons d'habitants. Or, à X... , il n’y a ni rues, ni maisons, ni habitants indigènes, il n’y a que des hôtels... soixante-
quinze hôtels, énormes constructions, semblables à des casernes et à des asiles d’aliénés, qui s’allongent les uns les autres,
indéfiniment, sur une seule ligne, au fond d’une gorge brumeuse et noire, où toussote et crachote sans cesse, ainsi qu’un petit
vieillard bronchiteux, un petit torrent. Ça et là, quelques étalages installés au rez-de-chaussée des hôtels, boutiques de librairies, de
cartes postales illustrées, de vues photographiques de cascades, de montagnes et de lacs, assortiments d’alpenstocks et de tout ce
qu’il faut aux touristes. Puis, quelques villas, éparpillées sur les pentes... et, au fond d’un trou, l’établissement thermal qui date des
Romains... ah! oui... des Romains !... Et c’est tout. En face de soi, la montagne haute et sombre; derrière soi, la montagne sombre et
haute... À droite, la montagne, au pied de laquelle un lac dort; à gauche, la montagne toujours, et un autre lac encore... Et pas de ciel...
jamais de ciel, au-dessus de soi ! De gros nuages qui traînent d’une montagne à l’autre leurs pesantes masses opaques et
fuligineuses...
Si la montagne est sinistre, que dire de ces lac – oh ! ces lacs ! – dont le bleu faux et cruel, qui n’est ni le bleu d’eau, ni le bleu de ciel,
ni le bleu de bleu, ne s’accorde avec rien de ce qui les entoure et de ce qu’ils reflètent ?... Ils semblent peints – ô nature ! – par M.
Guillaume Dubufe, quand cet artiste, aimé de M. Leygues, s’élève jusqu’aux vastes compositions symboliques et religieuses...
Mais peut-être pardonnerais-je aux montagnes d’être des montagnes et aux lacs des lacs si, à leur hostilité naturelle, ils n’ajoutaient
cette aggravation d’être le prétexte à réunir, dans leurs gorges rocheuses et sur leurs agressives rives, de si insupportables
collections de toutes les humanités.
À X..., par exemple, les soixante-quinze hôtels sont surbondés de voyageurs. Et c’est à grand-peine que j’ai pu, enfin, trouver une
chambre. Il y a de tout, des Anglais, des Allemands, des Espagnols, des Russes, et même des Français. Tous ces gens viennent là,
non pour soigner leurs foies malades, et leurs estomacs dyspeptiques, et leurs dermatoses... ils viennent là – écoutez bien ceci –
pour leur plaisir !... Et du matin au soir, on les voit, par bandes silencieuses ou par files mornes, suivre la ligne des hôtels, se grouper
devant les étalages, s’arrêter longtemps à un endroit précis, et braquer d’immenses lorgnettes sur une montagne illustre et neigeuse
qu’ils savent être là, et qui est là, en effet, mais qu’on n’aperçoit jamais, sous l’épaisse muraille plafonnante de nuages qui la recouvre
éternellement... Tout ce monde est fort laid, de cette laideur particulière aux villes d’eaux. À peine , une fois par jour, au milieu de tous
ces masques épais et de tous ces ventres pesants, j’ai la surprise d’un joli visage et d'une svelte allure. Les enfants eux-mêmes ont
des airs de petits vieillards. Spectacle désolant, car on se rend compte que partout les clauses bourgeoises sont en décrépitude ; et
tout ce qu’on rencontre même les enfants, si pauvrement éclos dans les marais putrides du mariage... c’est déjà du passé !...
Hier soir, j’ai dîné sur la terrasse de l’hôtel... À une table voisine de la mienne, un monsieur causait bruyamment. Il disait :
– Les ascensions ?... Eh bien, quoi, les ascensions... je les ai toutes faites, moi qui vous parle... et sans guide !... Ici, c’est de la
blague... Les Pyrénées, ça n’est rien du tout... ça n’est pas des montagnes... En Suisse, à la bonne heure !... Je suis allé trois fois au
Mont-Blanc... comme dans un fauteuil... en cinq heures. Oui, en cinq heures, mon cher monsieur.
Le cher monsieur ne disait rien, il mangeait, le nez sur son assiette. L’autre reprenait :
– Je ne vous parle pas du Mont-Rose... ni du Mont-Bleu... ni du Mont-Jaune... ce n’est pas malin... Et tenez, moi qui vous parle, une
année, au grand Sarah-Bernhardt, j’ai sauvé trois Anglais perdus dans la neige. Ah ! si j’avais prévu Fachoda...
Il disait encore des choses que je n’entendais pas bien, mais où revenait sans cesse « Moi ! moi ! moi ! » Puis il invectivait le garçon,
renvoyait les plats, discutait sur la marque d’un vin, et, s’adressant de nouveau à son compagnon :
– Allons donc, allons donc !... Moi, j’ai fait plus fort. Moi, j’ai traversé, à la rame, en quatre heures, le lac de Genève, de Territet à
Genève... Oui, moi... moi... moi !...
Ai-je besoin de vous dire que ce monsieur était un vrai Français de France ?
La musique des Tsiganes m’empêcha d’en entendre davantage, car il y a aussi la musique des Tsiganes... Vous voyez que c’est
complet...
Alors que puis-je faire de mieux, sinon vous présenter quelques-uns de mes amis, quelques-unes des personnes que je coudoie ici,
tout le jour ? Ce sont, pour la plupart, des êtres, ceux-ci grotesques, ceux-là répugnants ; en général, de parfaites canailles, dont je ne
saurais recommander la lecture aux jeunes filles. J’entends bien que vous direz de moi : « Voilà un monsieur qui a de drôles de
connaissances », mais j’en ai d’autres qui ne sont pas drôles du tout, et dont je ne parle jamais, parce que je les chéris infiniment. Je
vous prie donc, chers lecteurs, et vous aussi, lectrices pudiques, de ne pas m’appliquer le célèbre proverbe: «Dis-moi qui tu
hantes... » Car ces âmes dont je vous montrerai les physionomies souvent laides , dont je vous raconterai les peu édifiantes histoires
et les propos presque toujours scandaleux, je ne les hante pas, au sens du proverbe... Je les rencontre, ce qui est tout autre chose, et
n’implique de ma part aucune approbation, et je fixe cette rencontre, pour votre amusement et pour le mien, sur le papier... Pour le
mien !...Ce préambule, afin de vous expliquer que mon ami Robert Hagueman n’est pas mon ami. C’est quelqu’un que j’ai connu,

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