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Les Préludes. Copyright © 2006 Emmanuelle Boudaliez.

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Publié le 06 octobre 2011
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Langue Français

Extrait

Les Pr´eludes Copyright© 2006 Emmanuelle Boudaliez, Cette cr´eation est mise `a disposition selon le Contrat Paternit´e-NonCommercial-NoDerivs 2.0 France dis- ponibleenlignehttp://creativecommons.org/licenses/ by-nc-nd/2.0/fr/ ou par courrier postal a` Creative Commons, 559 Nathan Ab- bott Way, Stanford, California 94305, USA. ´Edition du 2 septembre 2007 (www.shantighar.org) Si je n’ai pas la charit´e, je ne suis rien. Saint Paul Un enfant que personne n’aime cesse d’ˆetre un enfant; il n’est plus qu’une petite grande personne sans d´efense. Gilbert Cesbron Chapitre 1 – Monsieur Taylor, qui renvoyez-vous si durement? C’est ainsi que vous accueillez les visiteurs a` mon bord? La voix ´etait forte, ´energique, mais chaleureuse. Son propri´etaire apparut imm´ediatement,unhommedetaillemoyenne,biencharpent´e,a`l’´epaissebarbe grisonnante mangeant le bas d’un visage sans beaut´e, ´erod´e, burin´e, tann´e par des ann´ees de vie au grand air, tour `a tour glac´e par les vents du Pacifique Sud ou brulˆ ´e par le soleil des tropiques. Il se pr´esentait dans toute la force d’une cinquantaine a` peine entam´ee. Deux prunelles d’un bleu de porcelaine de Delft otaienˆ t a` ce masque de loup de mer ce que les traits pouvaient avoir de duret´e. – Je rˆeve? reprit-il en s’approchant. Un enfant ici? – Oui, capitaine. Et il s’obstine a` vouloir vous voir! – C’est donc chose faite, garnement! Maintenant file! –Maiscapitaine!s’´ecrial’enfantd’unevoixpressante,conscientdel’urgence qu’il y avait d’exprimer la raison de sa pr´esence a` bord. C’est pour travailler! Comme mousse! – Comme mousse? Et pourquoi donc? – Capitaine, intervint Taylor, ne perdons pas notre temps! File, gamin, sinon tes fesses font tˆater de mon pied! – Non, reste, tu vas m’expliquer! Et, sous les yeux de Taylor, estomaqu´e, le capitaine empoigna l’enfant par le bras et le traˆına vivement vers le carr´e. – Bon, c’est quoi cette histoire? Tu veux ˆetre mousse? Cal´e dans son fauteuil, le capitaine consid´erait d’un œil per¸cant le frˆele per- sonnage qui se tenait devant lui. Huit ans? Neuf? Peut-ˆetre dix... Difficile `a ´evaluer. Il n’avait que la peau sur les os, ses vˆetements de bonne qualit´e´etaient salis et d´echir´es par endroits. Plus que tout, c’´etait son regard qui impression- nait, celui d’un adulte avant l’heure, durci par une terrible souffrance. C’´etait d’ailleurs a` cause de cette expression ou` se mˆelaient le d´esespoir, la peur, la vo- lont´e, qu’il avait souhait´e en savoir plus. Car il n’avait pas oubli´e ce qu’il avait ´et´elui-mˆemequinzeansplustˆot,lorsqu’auretourd’undesesvoyages,iln’avait trouv´e pour l’accueillir que deux tombes toutes fraˆıches, celles de sa femme et de sa fille emport´ees a` quelques jours d’intervalle par le chol´era. Il ´etait rest´e une nuit enti`ere dans le jardin de sa maison d´esormais vide, prostr´e, accabl´e, incapable de larmes ou de sanglots. Puis, le lendemain, un autre homme, il ´etait all´e chez le notaire, lui avait demand´e de liquider ses affaires, avait ras- sembl´e quelques souvenirs qu’il n’aurait pu vendre, puis s’en´etait revenu a` son bˆatiment qu’il n’avait d`es lors plus quitt´e. 3 ´4 Les Preludes Devant ce petit gar¸con, raidi dans une ´evidente douleur, il retrouvait les sentiments qui l’avaient saisi autrefois, l’incompr´ehension devant un malheur si injuste, la r´evolte, l’abattement et la d´etermination farouche de faire face. – Oui, capitaine. D´ecidemment, le gamin n’´etait pas loquace. Il fallait lui arracher les paroles de la bouche. – Tu sais que ce n’est pas franchement habituel qu’un gosse comme toi vienne se proposer pour ˆetre mousse. Qu’est-ce qui t’am`ene? Tu as d´esob´ei a` tes parents? Tu t’es enfui de chez eux?... L’enfant serra les dents. Son regard se fit encore plus dur. – Non, finit-il par dire. Je n’ai plus de parents. Ils sont morts. Je suis seul! Il faut que je gagne ma vie! – Tu pourrais aller dans un orphelinat... – Jamais! rugit le gamin. Je veux ˆetre marin! – Tu n’as vraiment personne qui peut te recueillir ici? – Personne! Prenez-moi! Je vous en supplie! Je travaillerai dur. Je ne vous d´ecevrai pas! Mais ne me laissez pas a` terre! Il y a trop de dangers! – Parce que tu crois qu’en mer, il n’y en a pas? – C’est pas pareil! – Ecoute, petit : le Golden Star appareille pour Londres dans quelques heures, a` la prochaine mar´ee. Il faut compter quatre mois de travers´ee, peut- ˆetreplus,peut-ˆetremoinsselonletemps.NousdoubleronsleHorn.Deshommes y meurent de froid, sont bless´es ou tombent a` la mer. Les tempˆetes peuvent y ˆetre affreuses. Ce n’est vraiment pas la place d’un enfant de ton ageˆ ! Le petit gar¸con l’´ecoutait sombrement. A ses derniers mots, sa bouche se tordit sous l’effet d’une col`ere d´esesp´er´ee. –Vous merefusezdonc cette place?demanda-t-ild’unevoixrenduerauque par les sanglots domin´es. Il n’allait pas s’abaisser a` pleurer devant l’homme qui aurait pu devenir son sup´erieur. En connaisseur d’hommes, le capitaine appr´ecia a` sa juste valeur cette r´eplique et la mani`ere dont elle lui avait ´et´e faite. Ce gamin savait ce qu’il voulait. H´elas, le temps pressait. Il devait prendre une d´ecision. Il ne pouvait s’´eter- niser a` savoir ce qui serait mieux pour l’enfant. De plus, il avait besoin d’un mousse, le pr´ec´edent ayant disparu en pleine mer quelques semaines plus tˆot. Il n’´etait exclu qu’on ne l’euˆt quelque peu pouss´e car c’´etait une mauvaise graine d´etest´ee de l’´equipage. Quant `a l’histoire de l’enfant, elle ´etait plausible : le bush australien ´etait souvent le lieu de sordides crimes. Il ne paraissait pas avoirinvent´esasouffrance.Etmalgr´esamisen´eglig´ee,sasalet´e,saphysionomie pr´evenait en sa faveur. Il ne mentait certainement pas sur le drame qui avait endeuill´e sa jeune existence. Le capitaine s’´eclaircit la gorge. – Puisque que tu me dis ˆetre vraiment seul au monde, je te garde. A toi de me prouver que tu as la vocation de marin. Tu seras peut-ˆetre plus prot´eg´e ici qu’`a terre! ajouta-t-il comme pour lui-mˆeme. – Oh merci, capitaine! Je ne veux pas retourner l`a-bas! – Tu as ´et´e menac´e? demanda l’adulte muˆ par un pressentiment a` cette remarque insistante. Visiblement terrifi´e, le petit gar¸con hocha la tˆete. – Ils ont tu´e toute ma famille! Chapitre 1 5 – C’est pour leur ´echapper que tu es venu te r´efugier ici? A nouveau, l’enfant opina, cette fois sans un mot. –Bon,tuserasdoncmoussedecabine.Ilfautquejet’inscrivesurleregistre du bord. Comment t’appelles-tu? – Emmanuel. – Emmanuel comment? Ton nom de famille? – Emmanuel, c’est tout! Tout en ´ecrivant, le capitaine songeait que ce nom ´etait inhabituel. Il resta un moment la plume en l’air, agit´e de multiples questions. Un pr´enom original, pasdenomdefamille,desoriginesmˆel´ees–l’enfant´etaitindubitablementm´etis avecsapeausibruneetsesyeuxsibleus–,unassassinatauquelilavait´echapp´e, tout cela faisait du nouveau venu un ´ecorch´e vif et un myst`ere ambulant. – Bon, et tu as quel ˆage? A cette question, pour la premi`ere fois, l’enfant parut paniqu´e et extrˆeme- ment gˆen´e. –Tunesaispas?D´epˆeche-toi!Tuesassezgrandpoursavoirtonageˆ !Alors, neuf? Dix? – Je... je suis n´e le 18 f´evrier 1860... Impossible! Il faisait deux a` trois ans de plus. Il devait se tromper. Agac´e par toute cette situation dans laquelle il ne parvenait plus a` d´emˆeler le vrai du faux et il se sentait pi´eg´e, il brusqua les choses et sans plus insister, inscrivit un chiffre sur livre. – Maintenant, signe! Une croix suffira! Mais l’enfant, prenant la plume, ´ecrivit son nom en toutes lettres, d’une main surˆ e et ferme, d´ej`a personnelle. Le capitaine, fort ´etonn´e, se trouva confort´e dans sa certitude qu’il avait raison et que le nouveau mousse ´etait beaucoup plus agˆ ´e qu’il ne voulait bien l’admettre. – Bien, te voila` donc mousse de cabine. Monsieur O’Brien, mon maˆıtre d’´equipage et monsieur Taylor, mon second que tu as d´ej`a rencontr´e seront charg´es de ton ´education. Pour l’instant, fais-toi le plus petit possible jusqu’`a ce que nous soyons en mer! Personne n’a envie de t’avoir dans les pattes en ce moment! On ´etait au d´ebut de janvier 1867 `a Port Augusta. Le Conqueror y avait jet´e l’ancre quelques jours plus tˆot pour en repartir aussi vite qu’il ´etait venu. Et Emmanuel, laiss´e pour mort dans le d´esert australien, surgissait ainsi, fam´elique, mais vivant. Son histoire ´etait celle qu’il avait laconiquement ra- cont´ee au capitaine : prisonnier de ceux qui lui avaient dit avoir assassin´e sa famille (n’avait-il pas entendu les coups de feu et vu Isma¨el tomber?) il avait fait route vers Port Augusta sans comprendre vraiment les projets des bandits. Il ´etait terroris´e par ces hommes qui n’avaient pas recul´e devant le crime et qui le mena¸caient tout en essayant de le faire participer `a diverses rapines. Rudoy´e, `a peine nourri, il avait suivi la petite troupe, d´esireux de fuir, mais n’osant le faire de peur d’ˆetre perdu dans l’immensit´e du continent inconnu. Le nom de Port Augusta revenait r´eguli`erement dans les conversations. Il avait donc d´ecid´e d’attendre les ´ev´enements jusque l`a et de tenter sa chance dans ce qui semblait ˆetre un port. C’´etait ainsi que, trompant la vigilance de ses geˆoliers durant la nuit, il avait abouti sur les quais et jet´e son d´evolu sur le premier bˆatiment qui lui avait sembl´e en partance. ´6 Les Preludes L’Emmanuelqui,commel’avaitordonn´elecapitaine,s’´etaitfaitlepluspetit possible dans l’agitation du pont, n’avait plus rien de celui que Douglas, puis Isma¨el avaient rendu `a sa vraie nature d’artiste et d’enfant. Le drame auquel il avait assist´e l’avait replong´e dans le monde de la s´eparation fatale, brutale, totale. Alors qu’il venait de se retrouver une famille solide, qu’il v´en´erait son oncle Douglas comme un p`ere, qu’Isma¨el ´etait revenu de chez les morts pour l’entourer de son amiti´e, tout s’´etait ´ecroul´e a` nouveau. Du jour au lendemain, sa premi`ere famille avait sombr´e dans un abˆıme sans qu’il lu
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