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La Revue de Paris, 1908Edith WhartonTraduit de l’anglais par Jane ChalençonLendemain, 1899LendemainSommaire1 I2 II3 III4 IV5 VIAu départ de Bologne, leur compartiment était complet ; mais à la première stationaprès Milan leur dernier compagnon les quitta ; — c’était un voyageur courtois, quiavait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levantdu coussin jonché de miettes.L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eut disparu dansla foule des quémandeurs et des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de lagare ; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous lesdeux, ils étaient fâchés d’être seuls.— Par-ten-za ! — criait l’employé.Le train vibrait sous la secousse des portières, fermées brusquement ; un garçonde buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwiches fossiles ; un porteuren retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et decartons : l’employé répéta un Partenza ! très bref, d’où l’on pouvait conclure que lepremier appel avait été purement de parade, — et le train roula hors de la gare.La direction de la voie avait changé : un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreuxcoussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Ils’était replongé dans sa Revue de Paris, et Lydia dut se lever pour baisser le store.Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se ...

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SommaireI 1II 243  IIIVIV 5La Revue de Paris, 1908Edith WhartonTraduit de l’anglais par Jane ChalençonLendemain, 1899LendemainIAu départ de Bologne, leur compartiment était complet ; mais à la première stationaprès Milan leur dernier compagnon les quitta ; — c’était un voyageur courtois, quiavait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levantdu coussin jonché de miettes.L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eut disparu dansla foule des quémandeurs et des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de lagare ; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous lesdeux, ils étaient fâchés d’être seuls.Par-ten-za ! — criait l’employé.Le train vibrait sous la secousse des portières, fermées brusquement ; un garçonde buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwiches fossiles ; un porteuren retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et decartons : l’employé répéta un Partenza ! très bref, d’où l’on pouvait conclure que lepremier appel avait été purement de parade, — et le train roula hors de la gare.La direction de la voie avait changé : un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreuxcoussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Ils’était replongé dans sa Revue de Paris, et Lydia dut se lever pour baisser le store.Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se dessinaientnettement.Apres avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur ducompartiment entre elle et Gannett. À la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en facede lui et leva la tète.— J’ai fui le soleil, — expliqua-t-elle bien vite.Il la regarda curieusement : à travers le store, le soleil frappait encore son visage.— Très bien ! — dit-il tranquillement.Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit :— Vous permettez ?…Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’aprèstout, s’il pouvait fumer !… Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pasgrande expérience des fumeurs, — son mari ayant réprouvé l’usage du tabac, —mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pours’étourdir…Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.C’était bien ce qu’elle avait prévu : il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était
une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour quecela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ilsévitaient un sujet, c’était bien évidemment parce que le sujet était désagréable. Ilsavaient des loisirs illimités et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrerà la première question qui se présentait ; pour eux, tout ce qui était nouveau faisaitprime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à unepériode de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’unefois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurspremières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait doncs’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire ; mais un autre désavantage deleur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer lesmoindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et lessilences factices ; et, à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait unbourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moinsimpétueusement.Et pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux ?… Lydia leva les yeuxvers le filet, au-dessus d’elle : oui, la chose était là, dans son sac de voyage,symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, toutcomme elle ; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans letrain. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaientmis entre elle et lui comme un écran ; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savaitexactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett ; elle l’entendait sedemander ce qu’il devait lui dire…C’était ce matin même, à Bologne, lorsqu’ils se préparaient à quitter l’hôtel, que lachose était parvenue à Lydia sous l’aspect innocent d’une enveloppe banale, avecle reste de leur courrier. En décachetant la lettre, elle avait continué à rire avecGannett de quelque ineptie du guide local : — ils en étaient réduits, depuis quelquetemps, à tirer le meilleur parti possible des incidents humoristiques du voyage. —Même lorsqu’elle eut déplié la feuille, elle s’imagina que c’était un papier d’affairesinsignifiant qu’on lui envoyait à signer ; ses yeux parcoururent distraitement les« attendu » tourbillonnants du préambule, jusqu’à ce mot qui l’arrêta : « divorce ».Oui, il était bien là, ce mot, dressant une barrière infranchissable entre le nom deson mari et le sien.Elle y avait été préparée, bien entendu, comme les gens bien portants sontpréparés à la mort : ils savent qu’elle doit venir, sans s’attendre le moins du mondeà ce qu’elle vienne. Elle avait su dès le début que Tillotson comptait demander ledivorce contre elle ; mais que lui importait ? Rien ne lui importait, dans cespremiers jours de suprême délivrance, hormis le fait qu’elle était libre ; et pas tant— elle commençait à s’en apercevoir — le fait d’être ainsi délivrée de Tillotson quecelui d’appartenir maintenant à Gannett. Cette découverte l’avait choquée dansl’estime qu’elle avait d’elle-même. Elle aurait mieux aimé croire que Tillotsonincarnait à lui seul toutes les raisons qu’elle avait eues de le quitter ; et ces raisonslui avaient paru assez puissantes pour n’avoir pas besoin de renfort. Et pourtant ellene l’avait quitté qu’après avoir rencontré Gannett. C’était son amour pour Gannettqui avait fait de la vie avec Tillotson une si pauvre et médiocre affaire. Si, dès leprincipe, elle n’avait pas regardé son mariage comme un plein abandon de sesdroits sur la vie, elle l’avait tout au moins accepté, pour un certain nombre d’années,comme une compensation provisoire ; elle en avait pris son parti.L’existence, chez les Tillotson, dans leur spacieuse maison de la CinquièmeAvenue, — avec Mrs. Tillotson mère commandant les abords par ses fenêtres dusecond étage, — l’existence avait été réduite à une série d’actes purementautomatiques. Le moral de l’intérieur Tillotson était aussi soigneusement protégé,aussi pourvu de paravents et de rideaux que la maison elle-même : Mrs. Tillotsonmère craignait tout autant les idées que les courants d’air. Ces gens prudentsaimaient une température égale ; pour eux, faire quelque chose d’inattendu étaitaussi absurde que de sortir sous la pluie. Un des principaux avantages de larichesse était de supprimer les éventualités imprévues : avec une fermeté ordinaireet un peu de bon sens, on pouvait être sûr de faire exactement la même chose tousles jours, à la même heure. Ces doctrines, révérencieusement sucées avec le laitde sa mère, Tillotson, le fils modèle qui n’avait jamais donné à ses parents uneheure de souci, les exposait complaisamment à sa femme et citait comme preuvesde l’importance qu’il y attachait la régularité avec laquelle il mettait ses caoutchoucsles jours de pluie, sa ponctualité aux repas et ses précautions compliquées contreles cambrioleurs et les maladies contagieuses. Lvdia, élevée dans une ville deprovince et entrant dans le monde de New-York par le portail de la maison Tillotson,avait accepté machinalement cette manière d’envisager les choses comme
inséparable du banc qu’on avait dans les premiers rangs au temple et de labaignoire qu’on avait à l’Opéra. Tous les gens qui venaient chez eux évoluaientdans ce même cercle étroit de préjugés. C’était la société où, après dîner, lesfemmes comparent les prix exorbitants que leur coûte l’éducation de leurs enfants,et conviennent que, malgré les nouveaux droits sur les vêtements importés deFrance, au bout du compte, il est meilleur marché de tout prendre chez Worth, —tandis que les maris, en fumant leurs cigares, se lamentent sur la corruptionmunicipale et décident que, pour faire des réformes, il faut des hommes qui n’aientpas d’intérêts personnels en jeu.Cette façon de considérer la vie était devenue pour Lydia une chose toute naturelle,de même que le majestueux landau de sa belle-mère lui semblait le seul moyen delocomotion possible et que le sermon d’un élégant presbytérien, chaque dimanche,était l’inévitable expiation à subir pour s’être ennuyée pendant les six jours de lasemaine. Avant la rencontre de Gannett, cette vie lui avait paru simplementmonotone ; mais, depuis lors, elle ressemblait, cette vie, à une de ces tristesgravures de Cruikshank où tout le monde est laid et se livre à des occupationsvulgaires ou stupides.Il était naturel que Tillotson fût le premier à pâtir de celle optique nouvelle. Levoisinage de Gannett avait rendu Tillotson ridicule ; une part de ce ridiculeretombait sur sa femme. Qu’elle y parût indifférente, et Gannett soupçonnerait chezelle un manque de sensibilité dont elle devait, coûte que coûte, se justifier à ses.xueyMais cela, elle ne le comprit que plus tard. Sur le moment, elle s’imagina toutsimplement avoir atteint les limites de l’endurance. Dans la magnifique liberté quesemblait lui conférer le seul acte de quitter Tillotson, la petite question de divorcerou de ne pas divorcer ne comptait pas. Mais quand elle s’aperçut qu’elle n’avaitquitté son mari que pour vivre avec Gannett, elle vit clairement le sens de tout ce quitouchait à leurs relations. Son mari, en la rejetant, l’avait pour ainsi dire pousséedans les bras de Gannett : c’était ainsi que le monde envisageait la chose. Ledegré d’empressement avec lequel Gannett la recevrait allait devenir le sujetd’intéressantes controverses autour des tables à thé et dans les cercles. Elle savaitce qu’on dirait d’elle : elle l’avait entendu si souvent à propos d’autres ! Ce souvenirla consterna. Les hommes parieraient probablement que Gannett ferait « ce qu’ilétait convenable de faire » ; mais les sourcils des femmes indiqueraient à quelpoint cette fidélité forcée leur paraîtrait sans valeur ; et, après tout, elles auraientraison. Lydia s’élait placée dans une situation où Gannett lui « devait » quelquechose, où, galant homme, il était tenu de « réparer ». L’idée d’accepter une tellecompensation ne lui avait jamais traversé l’esprit ; la prétendue réhabilitation queserait un tel mariage, voilà, pour elle, la seule véritable honte. Ce qu’elle redoutaitsurtout, c’était d’avoir à s’expliquer avec Gannett, d’avoir à combattre sesarguments, à calculer, malgré elle, l’exacte mesure d’insistance par laquelle ilchercherait à les lui imposer. Elle ne savait pas ce qui lui faisait plus horreur : qu’ilinsistât trop, ou trop peu. Dans un cas pareil, le sens des proportions, même le plusfin, pouvait se trouver en défaut : combien facilement il pouvait commettre cetteerreur de prendre sa résistance, à elle, pour une épreuve de sa sincérité à lui ! Dequelque côté qu’elle se tournât, elle se heurtait à l’ironie des circonstances : elleavait le sentiment exaspéré de s’être prise au piège de quelque mauvaiseplaisanterie.Au fond de toutes ces préoccupations, il y avait la crainte de ce que Gannett pouvaitpenser. Tôt ou tard, naturellement, il faudrait qu’il parlât ; mais qu il pût penser, unmoment, que ses paroles auraient le moindre eflet, Lydia, en attendant, trouvait celasimplement insupportable. Sa sensibilité, à ce propos, s’aggravait d’une autrecrainte à peine consciente jusque-là : celle d’entraver involontairement la liberté deGannett. Le regarder comme l’instrument de sa libération, résister en elle-même àtoute velléité de mainmise conjugale sur son avenir, à lui, — elle avait jugé que telétait le seul moyen de maintenir la dignité de leurs relations. Ses idées n’avaientpas changé ; mais elle se sentait de plus en plus incapable de fixer son esprit sur lepoint essentiel : la rupture avec Gannett. Sans doute, il était facile de l’admettre, tantqu’elle en reculait assez l’échéance ; mais par le fait même qu’elle l’ajournait ainsimentalement, est-ce qu’elle n’empiétait pas un peu sur l’avenir de Gannett ? Ilfaudrait qu’elle eût le courage de discerner le moment où, par un mot ou un regard,leur association volontaire se transformerait en esclavage d’autant plus dur qu’il neserait fondé sur aucune de ces obligations communes qui assurent l’équilibre dumariage le plus défectueux.Lorsqu’à la station suivante un facteur ouvrit la portière, Lydia se recula, pour faire
place à l’intrus qu’elle espérait ; mais personne ne monta, et le train continua derouler paresseusement à travers les blés printaniers et les taillis en bourgeons. Ellecommençait à espérer que Gannett parlerait avant le prochain arrêt : elle le guettaitfurtivement, songeant à revenir s’asseoir en face de lui. Mais la manière dontGannett s’absorbait dans sa lecture était vraiment trop voulue : Lydia ne bougeapas. Elle ne l’avait jamais vu lire avec un air si évident de repousser touteinterruption. À quoi pouvait-il bien penser ? Pourquoi avait-il peur de parler ? Oubien redoutait-il la réponse qu’elle lui ferait ?Le train s’arrêta pour laisser passer un express : Gannett posa son livre et regardapar la fenêtre. Tout à coup il se tourna vers Lydia en souriant :— Voici une charmante vieille villa ! — fit-il.Ce ton aisé fut un soulagement pour elle : elle lui répondit par un sourire, entraversant pour venir à lui.Au delà du talus, par la brèche ouverte dans un mur couvert de mousse, elle aperçutla villa, avec ses balustrades effritées, ses fontaines endormies et le satyre depierre achevant la perspective du tapis vert.— Vous plairiez-vous là ? — demanda-t-il, au moment où le train se remettait enmarche.— Là ?— Dans un endroit de ce genre, enfin… Il y a au moins deux siècles de solitudesous ces ifs. Cela ne vous plairait pas ?— Je… je ne sais pas, — balbutia-t-elle.Elle comprenait maintenant qu’il voulait parler.Il alluma une autre cigarette.— Il faudra bien pourtant nous établir quelque part ! — dit-il, en se penchant surl’allumette.Lydia répondit, en s’efforçant à l’insouciance :— Je n’en vois pas la nécessité ! Pourquoi ne pas vivre un peu partout, commenous l’avons fait jusqu’ici ?— Mais nous ne pouvons pas voyager toujours, n’est-ce pas ?— Oh ! « toujours » est un bien grand mot ! — répliqua- t-elle en ramassant la revuequ’il avait jetée de côté.— Je veux dire : tout le reste de notre vie ! — fit-il en se rapprochant.Mais Lydia, par un léger mouvement, esquiva la main qu’il étendait vers la sienne.— Pourquoi donc faire des plans ? Ne trouvez-vous pas, comme moi, plus agréablede se laisser aller au fil de l’eau ?Il la regarda avec hésitation.— Agréable, oui, pour un temps, c’est certain ; mais ne faudra-t-il pas que je meremette au travail, un de ces jours ? Vous savez que je n’ai pas écrit une lignedepuis… tous ces temps-ci, — corrigea-t-il vivement.Elle tourna vers lui un visage rayonnant de sympathie et de remords :— Oh ! si c’est là ce que vous voulez dire, si vous désirez écrire, il faut, bienentendu, que nous nous arrêtions quelque part. Comme je suis sotte de n’y avoirpas pensé plus tôt ! Où irons-nous ? Où pensez-vous pouvoir le mieux travailler ? Ilne faut plus perdre de temps.Il hésita encore.— J’avais pensé à une villa dans ces parages ; personne ne nous ennuierait. C’estcalme. Cela vous irait-il ?— Mais oui… (Elle se tut et regarda d’un autre côté.) Cependant je croyais… nem’avez-vous pas dit, une fois, que votre meilleur travail, vous l’aviez fait au milieu de
la foule, dans les grandes villes ?… Pourquoi nous enfermer dans un désert ?Gannett ne répondit pas tout de suite. À la fin, tout en évitant son regard aussisoigneusement qu’elle évitait le sien :— Ce ne serait peut-être plus la même chose, à présent, — fit-il ; — je ne peux riendire, naturellement, avant d’avoir essayé. Un écrivain ne devrait pas être dépendantde son « milieu » ; c’est une erreur de se laisser aller à de telles complaisancesenvers soi-même, et je pensais que, pour les premiers temps au moins, vouspréféreriez être…Elle le regarda en face :— Etre quoi ?— Eh bien, mais… être tranquille. Je veux dire…— Que voulez-vous dire par « les premiers temps » ? — interrompit-elle.Il se tut de nouveau. Puis :— Je veux dire : après notre mariage.Elle eut un haut-le-corps et se tourna vers la fenêtre :— Merci, — répliqua-t-elle sèchement.— Lydia ! — s’écria-t-il, décontenancé.Et Lydia eut jusqu’au plus profond de son être la sensation qu’il avait commisl’inconcevable, l’impardonnable erreur d’anticiper son consentement.Le train continuait son vacarme tandis que Gannett prenait à tâtons une troisièmecigarette. Lydia se taisait toujours.— Je ne vous ai pas fâchée ? — risqua-t-il enfin, sur le ton d’un homme qui cherchesa voie.Elle secoua la tête avec un soupir :— Je croyais que vous compreniez, — gémit-elle.Leurs yeux se rencontrèrent et elle revint se blottir auprès de lui.— Voulez-vous savoir comment ne pas me fâcher ?… En tenant pour acquis, unefois pour toutes, que vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire sur cette odieusequestion ; que j’ai fait de même, et qu’ainsi nous nous retrouvons juste au point oùnous en étions, ce matin, avant que… que cet exécrable papier vint tout gâter entrenous !— Tout gâter entre nous ? Que diable voulez-vous dire ? N’êtes-vous pas heureused’être libre ?— J’étais libre avant.— Pas de m’épouser.— Mais je ne veux pas vous épouser ! — s’écria-t-elle.Elle le vit pâlir.— Pardonnez mon manque de perspicacité, — dit-il lentement. — J’avoue que jene vois pas où vous voulez en venir. En avez-vous assez ? Ou bien ai-je étésimplement un… un prétexte à votre départ ? Peut-être aviez-vous peur de voyagerseule ? Est-ce cela ? Et maintenant vous voulez me lâcher ? (Sa voix était devenuerauque.) Vous me devez une réponse franche, vous savez. Pas de pitié, je vous enprie !Les yeux de Lydia se remplirent de larmes tandis qu’elle s’inclinait vers lui :— Ne voyez-vous pas — dit-elle — que c’est parce que je vous aime ?… parce queje vous aime tant !… Oh ! Ralph ! ne comprenez-vous donc pas combien celam’humilierait ? Tâchez de vous mettre à ma place. Voyez quelle misère, de devenirvotre femme dans de pareilles conditions ! Si je vous avais connu quand j’étaisjeune fille… c’eût été un vrai mariage ! Mais maintenant… cette fraude vulgaire à
l’égard de la société… d’une société que nous méprisions et dont nous nousmoquions… pour rentrer subrepticement dans une situation que nous avonsvolontairement quittée… ne voyez-vous pas que c’est un compromis indigne denous ? Ni vous ni moi ne croyons à l’abstraite « sainteté » du mariage ; noussavons tous les deux que point n’est besoin d’une cérémonie pour consacrer notremutuel amour : quel serait donc notre raison de nous marier, sinon la craintesecrète de chacun que l’autre n’échappe, ou bien le secret désir de regagner toutdoucement, oh ! tout doucement, l’estime des gens dont nous avons toujours haï etbafoué la moralité conventionnelle ? Le seul fait que ces gens-là pourraient, aprèsun intervalle convenable, venir dîner avec nous… oui, ces femmes qui pérorent surl’indissolubilité du mariage et qui me laisseraient aujourd’hui mourir dans leruisseau parce que je vis « dans le péché… » est-ce que cela ne vous dégoûte pasplus que de les voir nous tourner le dos maintenant ? Je peux supporter d’être« coupée » par elles, mais je ne pourrais pas supporter leur visite quand ellesviendraient me demander « ce que je compte faire », si je compte aller voir cettemalheureuse madame Une Telle !Elle s’arrêta. Gannett gardait un silence perplexe.— Vous jugez des choses trop théoriquement, — dit-il enfin d’une voix lente. — Lavie n’est faite que de compromis.— La vie d’où nous nous sommes évadés… oui ! Si nous avions consenti à lesaccepter, ces compromis (elle rougit), nous aurions pu continuer de nous rencontreraux dîners de Mrs. Tillotson.Il sourit légèrement :— Je ne pensais pas que nous étions partis pour fonder un nouveau système demorale. Je croyais que c’était parce que nous nous aimions.— La vie est complexe, oui, sûrement, et n’est-ce pas le fait même de la voir ainsiqui nous sépare des gens qui la voient tout d’une pièce ? S’ils ont raison, eux, si lemariage en lui-même est sacré, et s’il faut que l’individu soit toujours sacrifié à lafamille, alors il ne peut y avoir de vrai mariage entre vous et moi, puisque notre viecommune est une protestation contre le sacrifice de l’individu à la famille.Elle s’interrompit en riant :— Vous allez dire maintenant que je vous fais une conférence de sociologie.Chacun agit, bien entendu, comme il peut, tiraillé par toute espèce de fils invisibles ;mais au moins rien ne nous force à faire semblant, pour des avantages mondains,de souscrire à un credo qui méconnaît la complexité des motifs humains, classe lesgens par des signes arbitraires et met à la portée de tous l’honneur de figurer sur laliste de Mrs. Tillotson. Il peut être nécessaire que le monde soit régi par desconventions ; mais si nous y croyions, pourquoi nous en sommes-nous affranchis ?Et si nous n’y croyons pas, est-il honnête de profiter de la protection qu’ellesassurent ?Gannett hésita.— On peut y croire ou n’y pas croire, — dit-il ; — mais, tant qu’elles gouvernent lemonde, ce n’est qu’en profitant de leur protection que l’on peut trouver un modusvivendi.— Est-ce que les gens hors la loi ont besoin de modus vivendi ?Il la regarda, découragé. Il n’y a, en effet, rien de plus déconcertant pour un hommeque le procédé mental d’une femme qui raisonne ses émotions.Lydia crut avoir marqué un point et poursuivit passionnément son avantage :— Vous comprenez, n’est-ce pas ? vous voyez à quel point une telle idéem’humilie ! Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce que nous l’avonsvoulu : ne cherchons pas plus loin !Elle lui prit les mains :Promettez-moi que vous ne me parlerez jamais plus de cela ; promettez-moi quevous n’y penserez même plus ! — implora-t-elle, en accentuant les mots avecémotion.À travers tout ce qui suivit, — protestations, arguments de Gannett, et soumissionfinale, mais sans conviction, — Lydia eut le sentiment qu’il ne discernait qu’à moitié
tout ce qui, pour elle, avait rendu ce moment si pathétique. Ils avaient atteint cepoint mémorable dans toutes les histoires de cœur où, pour la première fois,l’homme paraît inintelligent, et la femme déraisonnable. À là réflexion, ce futl’empressement un peu maladroit de Gannett qui consola Lydia de son manque definesse. Après tout, n’eût-ce pas été pire, incalculablement pire, s’il s’était montrétrop prompt à la comprendre ?IIQuand, à la tombée de la nuit, le train les déposa enfin au bord d’un des lacs, Lydiafut bien aise de n’avoir pas, comme d’habitude, à passer d’une solitude dans uneautre. Leur perpétuel voyage, depuis un an, avait ressemblé à une fuite deproscrits : à travers la Sicile, la Dalmatie, la Transylvanie et l’Italie méridionale, ilsavaient tacitement persisté à éviter leur prochain. L’isolement, d’abord, avait donnéune saveur plus profonde à leur bonheur, comme la nuit donne plus d’intensité auparfum de certaines fleurs ; mais, dans la nouvelle phase où ils entraient, le plus vifdésir de Lydia était qu’ils ne fussent plus exposés de cette façon anormale àl’action mutuelle de leurs pensées.Elle frémit pourtant lorsque la masse illuminée de l’élégant hôtel anglo-américaindressa sur la rive, devant le bateau qui avançait, tout ce qu’il représentait d’ordresocial, — liste des voyageurs, services religieux, et douce inquisition de la tabled’hôte. — Le fait seul que, dans quelques minutes, elle figurerait sur le registre del’hôtel sous le nom de Mrs. Gannett semblait affaiblir le ressort de sa résistance.Ils avaient eu l’intention de ne passer là qu’une seule nuit, en route pour un villageperché parmi les glaciers du Mont Rose ; mais, dès son premier pas dans lalumière publique de la salle à manger, Lydia éprouva le soulagement d’être perduedans une foule, de ne plus être, pour un moment du moins, le point de mire deGannett ; et sur le visage de celui-ci elle saisit le reflet de son propre sentiment.Après le dîner, lorsqu’elle remonta chez elle, Gannett entra par hasard dans lefumoir ; une ou deux heures plus tard, assise dans l’obscurité de la fenêtre, elleentendit en bas le son de sa voix et le vit arpenter la terrasse avec un autre fumeur àson côté. Quand il remonta, il lui dit qu’il avait causé avec le chapelain de l’hôtel, —un très brave homme.— Quel monde en miniature que ces hôtels ! La plupart des gens vivent là tout l’été,puis ils émigrent en Italie ou sur la Riviera. Les Anglais sont les seuls qui sachentmener avec dignité ce genre de vie. Ces vieilles dames à voix douce, drapéesdans leurs châles du Shetland, emportent avec elles, pour ainsi dire, l’Empirebritannique. Civis Romanus sum. Ce serait une curieuse étude… il y aurait peut-être là de bons éléments pour moi.Il était debout devant elle, avec ce regard vif et préoccupé du romancier sur la pisted’un sujet. Et ce fut pour elle un nouveau soulagement, mêlé de quelque chagrin, deconstater que, pour la première fois depuis qu’il étaient ensemble, il s’apercevait àpeine de sa présence.— Pensez-vous pouvoir écrire ici ?— Ici ? Je n’en sais rien, — dit-il en baissant les yeux. — Apres être resté silongtemps loin de tout, les premières impressions sont nécessairement très fortes.Je vois déjà une douzaine de filons à suivre…Il s’arrêta, un peu embarrassé.— Alors il faut les suivre. Nous resterons, — dit-elle avec une résolution subite.— Rester ici ?Il la regarda, tout étonné ; puis il marcha vers la fenêtre et ses yeux plongèrent dansla nuit paisible du jardin.— Pourquoi pas ?— fit-elle, sur un ton d’irritation voilée.— Cet endroit est plein de vieilles chattes qui potinent avec le chapelain. Seriez-vous bien aise ?… Naturellement, ce serait autre chose, si…Elle flamba :— Que voulez-vous que cela me fasse ? Cela ne les regarde pas.
— Non, bien entendu ; mais vous n’arriverez pas à le leur faire admettre !— Elles peuvent penser ce qu’elles voudront.Gannett la regarda, hésitant :— C’est à vous de décider.— Nous resterons, — dit-elle encore.Gannett, avant qu’ils se fussent rencontrés, s’était fait un nom comme auteur denouvelles et d’un roman qui avait eu l’honneur d’être largement discuté. Lescritiques avaient déclaré qu’il « promettait » beaucoup, et Lydia s’accusaitmaintenant d’avoir trop longtemps interrompu l’accomplissement de cespromesses. Au début, — et n’y avait-il pas là une particulière ironie ? — il lui avaitmaintes fois juré que ses facultés latentes n’atteindraient leur plein développementqu’auprès d’elle : cette assurance avait presque donné à la conduite de Lydia ladignité d’une vocation : il y avait eu des moments où elle s’était sentie incapabled’assumer devant la postérité la responsabilité de borner sa carrière. Et cependantil n’avait pas écrit une ligne depuis qu’ils étaient ensemble : son premier désird’écrire avait jailli au contact repris avec le monde. S’était-il donc trompé ? Le choixle plus intelligent a-t-il des effets plus désastreux que les aveugles combinaisons duhasard ? Ou bien y avait-il, pour elle, une réponse encore plus humiliante à sesperplexités ? Cette soudaine impulsion d’activité coïncidait trop exactement avec ledésir qu’elle-même éprouvait de se soustraire à l’observation de Gannett : elle sedemandait s’il ne recherchait pas, lui aussi, un refuge contre d’intolérablesproblèmes.— Il faut vous mettre au travail demain ! — s’écria-t-elle, et elle dissimula letremblement de sa voix dans un rire, en ajoutant : — Je me demande s’il y a del’encre dans l’encrier ?Sans compter le reste, à l’Hôtel Bellosguardo, comme disait la vieille Miss Pinsent,on avait « un certain ton ». C’est à Lady Susan Condit qu’on devait cet inestimablebienfait : dans l’opinion de Miss Pinsent il venait même avant les terrains de tenniset le chapelain attaché à l’établissement. La visite annuelle de Lady Susan faisaitde l’hôtel ce qu’il était. Miss Pinsent aurait été la dernière personne à déprécier untel privilège :— C’est si important, ma chère, — disait-elle à Lydia, — qu’il y ait quelqu’un pourdonner le ton à la petite famille que nous formons ici. Et personne n’est plus àmême de le donner que Lady Susan, fille d’un grand seigneur, et douée d’uncaractère si résolu ! Tenez, la chère Mrs. Ainger, qui devrait remplir ce rôle, voussavez, en l’absence de Lady Susan, refuse absolument de se déclarer. (MissPuisent eut un reniflement de dérision.) C’est la nièce d’un évêque, ma chère : ehbien ! je l’ai vue, de mes yeux vue, céder sa place à table à je ne sais quelsAméricains du Sud, pour leur faire plaisir, et devant nous tous… Un tel manque dedignité ! Lady Susan lui a dit son fait, du reste, ensuite.Miss Pinsent jeta un coup d’œil sur le lac et rajusta ses frisons dorés.— Mais je ne nie pas, bien entendu, — continua-t-elle, — que l’attitude de LadySusan ne soit parfois difficile à imiter pour nous autres. M. Grossart, noire excellentpropriétaire, en souffre de temps en temps : il nous l’a dit en confidence, à Mrs.Ainger et à moi. Il est naturel, après tout, que le pauvre homme veuille remplir sonhôtel, n’est-ce pas ? Et Lady Susan est tellement difficile pour les nouveaux venus !On pourrait même dire qu’elle les condamne d’avance, par principe. Et cependantelle a eu des avertissements : elle a été tout près de commettre une effroyableerreur avec la duchesse de Levens, qui se teignait les cheveux, jurait et fumait.Miss Pinsent reprit son tricot en soupirant :— Il y a, bien entendu, des exceptions. Elle a eu tout de suite de la sympathie pourvous et pour M. Gannett : c’a été remarquable, oui vraiment… Oh ! je ne veux pasdire que l’un ou l’autre… non, bien entendu ! C’était parfaitement naturel : tout lemonde vous a trouvés si charmants, si intéressants, dès le premier jour !… Noussavions, d’abord, que M. Gannett était un lettré, par les revues que vous receviez ;mais vous comprenez ce que je veux dire : Lady Susan… je ne veux pas dire,comme Mrs. Ainger, qu’elle a tellement de préjugés contre les nouveaux venus,mais elle est tellement disposée à ne pas les aimer que nous avons tous étésurpris de la voir vous accueillir ainsi, je l’avoue.
Miss Pinsent lança un coup d’œil significatif par la longue allée de lauriers-tins. Del’autre bout, un homme et une femme venaient vers Lydia et vers elle.— Dans le cas de ce couple-ci, c’est tout différent, j’en conviens. Ces gens-là ontcontre eux les apparences ; mais, comme dit Mrs. Ainger, on ne peut rien affirmerde positif.— Elle est très belle, — hasarda Lydia en tournant les yeux vers la femme qui, sousle dôme d’une ombrelle éclatante, montrait la taille exemplaire et le teint merveilleuxd’une chromo de Christmas.— C’est le pis de son affaire : elle est trop belle.— Après tout, ce n’est pas sa faute.— Il y a des femmes qui s’arrangent pour ne pas l’être ! — fit Miss Pinsent d’un tonsceptique.— Mais ne trouvez-vous pas Lady Susan un peu injuste, étant donné que l’on ne saitrien d’eux ?— Mais, ma chère, c’est justement ce qu’il y a contre eux : c’est infiniment plusfâcheux que n’importe quel renseignement précis.Lydia songea qu’en effet, dans le cas de la belle Mrs. Linton, cela pourrait bien être.iarv— Je me demande pourquoi ils sont venus ici ? — dit-elle d’un ton rêveur.— Cela aussi est contre eux. C’est toujours mauvais signe quand des gens voyantsviennent dans un endroit tranquille. Et ils ont amené des fourgons entiers decaisses : sa femme de chambre a dit à Mrs. Ainger qu’ils avaient l’intention derester un temps indéfini.— Et Lady Susan lui a vraiment tourné le dos dans le hall ?— Ma chère, elle a dit qu’elle le faisait pour le salut commun : à cela il n’y a pas deréplique ! Mais ce pauvre Grossart est sens dessus dessous. Les Linton ont pris,vous le savez, l’appartement le plus cher, le salon en damas jaune qui est au-dessus de la voûte, et ils boivent du champagne à tous les repas.Elles se turent tandis que passaient près d’elles M. et Mrs. Linton, celle-ci avec unfront orageux et le menton provocant, celui-là jeune, blond, avec la tète basse del’enfant qui résiste et que sa bonne tire derrière elle.— Qu’est-ce que votre mari pense d’eux, ma chère ? — murmura Miss Pinsent.Lydia se baissa pour cueillir une violette dans la bordure. — Il ne me l’a pas dit.— Trouverait-il bon que vous leur adressiez la parole ? Je sais combien lesAméricaines comme il faut sont difficiles. Je suis persuadée que votre façon d’agiraurait de l’importance, et même du poids auprès de Lady Susan.— Chère Miss Pinsent, vous me flattez !Lydia se leva et ramassa son livre et son ombrelle.— Enfin, si l’on vous demande votre opinion, si Lady Susan vous la demande, il mesemble que vous ferez bien de préparer votre réponse ! — lui jeta Miss Pinsentcomme elle s’éloignait.IIILady Susan ne modifia pas sa manière d’être. Elle ignora les Linton, et sa petitefamille, pour employer l’expression de Miss Pinsent, suivit son exemple. Mrs.Ainger elle-même convint que c’était obligatoire : si Lady Susan devait aux autresde ne pas adresser la parole aux Linton, les autres devaient à Lady Susan de lasoutenir. On trouva généralement commode, à l’Hôtel Bellosguardo, d’adopter ceraisonnement.Quel que fût l’effet de cette action combinée sur les Linton, ce ne fut pas du moinsde les chasser.
M. Grossard, après quelques jours d’incertitude, eut la joie de les voir s’installerdans son appartement de gala avec tout un appareil de palmiers et de coussins quiannonçait un long séjour ; et ils continuèrent à faire une satisfaisante consommationde champagne. Mrs. Linton promenait ses toilettes de Doucetà travers le jardinavec le même air de défi, tandis que son mari, fumant d’innombrables cigarettes,se traînait, d’un air abattu, dans son sillage ; mais ni l’un ni l’autre, après leurpremière rencontre avec Lady Susan, n’avait tenté aucunement de faire desconnaissances. Ils ignoraient simplement ceux qui les ignoraient. Miss Pinsent lefaisait observer avec un peu de rancune : ils se comportaient exactement comme sil’hôtel eût été vide.Lydia fut donc désagréablement surprise quand, levant les yeux, un jour qu’elle étaitassise dans le jardin, elle découvrit que l’ombre soudain projetée sur son livre étaitcelle de l’énigmatique Mrs. Linton.— J’ai à vous parler, — dit celle-ci de la belle voix chaude, mais un peu brusque,qui s’accordait si bien avec sa toilette et son teint.Lydia tressaillit. Elle, certainement, n’éprouvait pas le besoin de parler à Mrs.Linton.— Puis-je m’asseoir là ? — continua l’autre, fixant ses yeux outrageusement peintssur le visage de Lydia, — ou bien avez-vous peur d’être vue avec moi ?— Peur ? (Lydia rougit). Asseyez-vous, je vous en prie. Qu’avez-vous à me dire ?Mrs. Linton, avec un sourire, approcha une chaise, et croisa l’une sur l’autre seschevilles chaussées de bas à jour.— Je désirerais savoir ce que mon mari a dit au vôtre hier soir.Lydia pâlit.— « Mon mari… au vôtre ? » — reprit-elle avec hésitation.— Ne savez-vous pas qu’ils se sont enfermés ensemble, pendant des heures, dansle fumoir, après que vous êtes remontée ? Mon époux ne s’est couché qu’à deuxheures, et même alors je n’ai pas pu tirer de lui un seul mot. Quand il veut êtreinsupportable, il n’a pas son pareil. (Les dents et les yeux de Mrs. Liton jetèrent àLydia un éclair persuasif). Ne me direz-vous pas ce qu’ils ont raconté ? Je sens queje peux avoir confiance en vous : vous avez l’air si aimable !… Ce que j’en fais, dureste, c’est pour son bien. Le pauvre garçon est si bêta !… j’ai peur qu’il ne se soitfourré dans quelque pétrin ! Si seulement il voulait écouter sa bonne vieille femme !… Mais ils lui écrivent sans cesse et l’excitent contre moi. Et je n’ai personne autreà qui m’adresser. (Elle posa la main sur la main de Lydia, avec tout un cliquetis debracelets.) Vous m’aiderez, n’est-ce pas ?Lydia se recula, intimidée par son ardeur souriante.— Je suis désolée, mais je crains de ne pas comprendre… Mon mari ne m’a pasparlé de… du vôtre.Les noirs sourcils de Mrs. Linton se froncèrent :— Est-ce bien vrai ?Lydia se leva.— Oh ! je vous en prie, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Il ne faut pas meramasser comme ça… Ne voyez-vous pas que je suis bouleversée ?Lydia s’aperçut qu’en effet, au-dessous de ses yeux radoucis, sa jolie bouchetremblait.— Je n’ai plus ma tète, — gémit la belle créature en s’écroulant sur son siège.— Je suis désolée, — répéta Lydia, s’efforçant de prendre un ton aimable, maiscomment puis-je vous aider ?Mrs. Linton releva le front, vivement :— En découvrant … allons, soyez bonne !…— En découvrant quoi ?
— Ce que Trevenna lui a dit.— Trevenna ? — répéta Lydia, effarée.Mrs. Linton mit sa main sur sa bouche :— Oh ! Seigneur ! voilà que j’ai lâché ça ! Que je suis bête ! Mais je croyais quevous saviez ; je croyais que tout le monde savait. (Elle essuya ses yeux et seredressa.) Ne saviez-vous pas que c’est Lord Trevenna ? Moi, je suis Mrs. Cope.Lydia reconnut les noms. Ils avaient figuré dans un enlèvement sensationnel, quiavait ému le tout-Londres élégant, six mois auparavant.— Maintenant que vous voyez ce qu’il en est… vous comprenez, n’est-ce pas ? —continua Mrs. Cope sur un ton suppliant. — Oui, je savais bien que vouscomprendriez ; c’est pourquoi je suis venue à vous… Je suppose que lui, il a eu lemême sentiment à l’égard de votre mari : il n’a parlé à personne autre, ici. Sonvisage redevint anxieux. Il est horriblement timide, en général : il dit qu’il souffre denotre situation… comme si ce n’était pas à moi d’en souffrir !… Mais quand il esten veine de bavardage, on ne peut pas savoir ce qu’il racontera. Je sens qu’il aruminé quelque chose, ces jours-ci, et il faut que je découvre quoi… il le faut, dansson intérêt. Je lui dis toujours que je ne pense qu’à son intérêt ; si seulement il avaitconfiance en moi !… Mais il a été si drôle, ces jours-ci !… Je ne sais pas ce qu’ilpeut comploter… Vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère ?Lydia, qui était restée debout, se détourna, mal à son aise :— Si vous prétendez que je découvre ce que Lord Trevenna a dit à mon mari, jecrains fort que ce ne soit impossible.— Pourquoi impossible ?— Parce que je présume qu’il l’aura dit en confidence.Mrs. Cope la regarda, incrédule :— Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? Votre mari a l’air si gentil !… il est clair pourtout le monde qu’il est très épris de vous. Qu’est-ce qui vous empèche de lui tirerles vers du nez ?Lydia rougit jusqu’aux oreilles.— Je ne suis pas une espionne ! — s’écria-t-elle.Mrs. Cope sursauta :— Une espionne ! une espionne !… pouvez-vous employer un mot pareil ?… Maisnon, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Ne vous fâchez pas : je suis simalheureuse ! (Elle essaya d’inflexions plus douces.) Appelez-vous une espionne lafemme qui en aide une autre ? J’ai tant besoin d’aide ! Je suis au bout de monrouleau avec Trevenna. C’est un tel enfant !… un bébé, vous savez… il n’a quevingt-deux ans. (Elle baissa ses paupières soulignées.) Il est plus jeune que moi,pensez-donc ! de quelques mois plus jeune. Je lui répète qu’il devrait m’écoutercomme si j’étais sa mère : est-ce que ce n’est pas vrai ? Mais il ne veut pas, il neveut pas ! Il a toute sa famille sur le dos, voyez-vous : oh ! je vois bien leur jeu ! Ilstâchent de nous séparer avant que j’aie obtenu mon divorce : voilà où ils veulent envenir. Au début, il ne voulait pas les écouter : il me jetait leurs lettres pour que je leslise ; mais maintenant il les lit lui-même, et j’ai idée qu’il y répond : il est toujoursenfermé dans sa chambre, à écrire. Si je connaissais seulement son plan, jepourrais l’arrêter court : c’est un tel nigaud ! Mais il est aussi très dissimulé : il y ades moments où je ne le comprends plus… Mais je sais qu’il a tout dit à votre mari :je l’ai vu hier soir, au premier coup d’œil. Et il faut que je découvre… il faut que vousm’aidiez. Je n’ai personne autre à qui m’adresser !Elle saisit la main de Lydia et la pressa frénétiquement :— Dites que vous m’aiderez, vous et votre mari, dites-le !Lydia tâcha de se dégager.— Ce que vous demandez est impossible ; vous devez bien le voir. Personne nepeut s’immiscer dans cette affaire-là.L’étreinte de Mrs. Cope se resserra encore :
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