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La définition, très brève, de l’adjectif picaresque que donne Littré dans son dictionnaire « Se dit des pièces de théâtre, des romans, où le principal personnage est un picaro (en espagnol un coquin) » ne peut nous satisfaire pleinement. Elle renvoie au terme pícaro dont la signification est à peine esquissée. Faut-il croire que les contemporains de l’illustre auteur du Dictionnaire de la Langue Française avaient une connaissance suffisante des subtilités de la langue espagnole pour ne point se satisfaire de l’explication « coquin » donnée un peu rapide- ment ? Il est vrai que le sens du mot pícaro, dont l’étymologie a donné lieu à 1de savantes recherches , est assez difficile à cerner. Le dictionnaire de M. de Séjournant (1787), qui traduit fidèlement le fameux Diccionario 2de Autoridades , donne quatre entrées pour le terme, qui se complètent et permettent de mieux comprendre sa complexité : – « adj. Coquin, ine, fripon, ne, méchant, te, scelérat, te, vicieux, euse, mauvais, se, corrompu, ue, impudent, te, effronté, ée. Lat. Ne- quam. Improbus, a, um. – Dangereux, malin. Lat. Malus. Noxius, a, um. – Adroit, fin, subtil, éclairé, avisé, rusé. Lat. Vaser. Astutus. Cautus. Callidus, a, um. – Railleur, plaisant, enjoué, divertissant, réjouissant. Lat. Festivus. Lepidus. Jocosus, a, um. » Comme substantif – signalé au pluriel – le terme ne s’applique qu’à des « Marmitons, laveurs de plats ».

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Publié le 17 novembre 2013
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Langue Français

Extrait

Avant-propos
La définition, très brève, de ladjectifpicaresque donne Littré que dans son dictionnaire « Se dit des pièces de théâtre, des romans, où le principal personnage est unpicaro (en espagnol un coquin) » ne peut nous satisfaire pleinement. Elle renvoie au termepícarodont la signi-fication est à peine esquissée. Faut-il croire que les contemporains de lillustre auteur duDictionnaire de la Langue Française une avaient connaissance suffisante des subtilités de la langue espagnole pour ne point se satisfaire de lexplication « coquin » donnée un peu rapide-ment ?
Il est vrai que le sens du motpícaro, dont létymologie a donné lieu à de savantes recherches1, est assez difficile à cerner. Le dictionnaire de M. de Séjournant (1787), qui traduit fidèlement le fameuxDiccionario de Autoridades2, donne quatre entrées pour le terme, qui se complètent et permettent de mieux comprendre sa complexité :  «adj. ine,  Coquin,fripon, ne, méchant, te, scelérat, te, vicieux, euse, mauvais, se, corrompu, ue, impudent, te, effronté, ée. Lat.Ne-quam. Improbus, a, um.  Dangereux, malin. Lat.Malus. Noxius, a, um. Adroit, fin, subtil, éclairé, avisé, rusé. Lat.Vaser. Astutus. Cautus. Callidus, a, um.  Railleur, plaisant, enjoué, divertissant, réjouissant. Lat.Festivus. Lepidus. Jocosus, a, um. »
Comme substantif  signalé au pluriel  le terme ne sapplique quà des « Marmitons, laveurs de plats ». Mais le motpicaresca apparaît aussi avec le sens de :
 « Assemblée, profession de vauriens, de gens débauchés, adonnés à toutes sortes de vices. » Quant à ladjectifpicaresco, il est expliqué de cette manière : « Qui est propre à tous les vices & à la méchanceté. »
1.Voir, à ce sujet, lintroduction de Maurice Molho à lédition desRomans picaresques espagnols, Paris, NRF, Bibliothèque de La Pléiade, 1968, p. XII-XIV. 2.composé sur les Dictionnaires des AcadémiesNouveau Dictionnaire Espagnol-François et Latin, Royales de Madrid et de Paris. Par M. de Séjournant, Écuyer, Interprète du Roi, pour la Langue Espagnole. Nouvelle édition corrigée et augmentée. A Paris, Chez Charles-Antoine Jombert [...] M.DCC.LXXXVI[...].
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Le roman picaresque
Ces définitions peuvent sembler contradictoires car les aspects posi-tifs et négatifs paraissent intimement liés : lepícaroserait un vaurien vicieux mais aussi adroit, fin et subtil, enjoué et réjouissant. Voilà toute la question de la complexité du roman picaresque que lon re-trouve ici. Lazarillo, le Buscón et Guzmán de Alfarache sont des êtres douteux mais aussi attirants et plaisants, tout comme les héros  ou héroïnes  dautres romans ou récits qualifiés de « picaresques ». Cette appella-tion, qui a eu un grand succès, a été attribuée, parfois à tort, à des oeuvres trop hâtivement jugées. Cest ce que lon verra dans les études qui composent cet ouvrage, où lon tente de définir ce quest un roman picaresque, ou plutôt ce quest le « genre » picaresque, comme le suggère le texte explicatif du pro-gramme de lAgrégation externe dEspagnol.
Daprès Bonilla signale Ángel Valbuena Prat dans sa magnifique Historia de la literatura española1 pícaro est un mélange de le «  stoïcisme de de cynisme ; il tient, du premier, le don de linsensibilité face au malheur et la tendance à tirer un profit moral de ses contre-temps ; du second, de mépriser toute loi, agissant comme une espèce danarchiste ». Lhistorien Antonio Domínguez Ortiz, pour sa part, considère que la littérature picaresque « malgré son caractère populaire et licencieux, avait un but plus profond que ne le montrent les apparences car elle naissait de contradictions vivement ressenties entre lidéal et la réalité mais aussi du besoin de se libérer grâce à une catharsis ironique de la pression sociale et de ses exigences inhumaines2. » Lepícaro est, sans aucun doute, le produit de la pauvreté et de la misère, né des circonstances engendrées par les grandes guerres euro-
péennes, les difficultés économiques et un dépeuplement favorisé par les déplacements vers les Amériques. Ángel Valbuena Prat signale, à juste titre, que « Dans le Lazarillo, et en général dans tout le genre du roman picaresque, le facteur social joue un rôle important3. » Il convient donc, dexaminer avec soin le contexte historique et social dans lequel ont été écrites ces nombreuses oeuvres du genre « picares-que » dont le réalisme nest plus à souligner.
Cest ce que nous propose Michèle ESCAMILLA(Université de Paris X-Nanterre), qui, sappuyant sur les trois uvres majeures, leLazarillo
1.Ángel Valbuena Prat,Historia de la literatura española, Barcelona, Gustavo Gili, 1960 (6eed.), t. 1, p. 485. 2.Antonio Domínguez Ortiz,Historia de España Alfaguara  El Antiguo Régimen: Los Reyes Católicos y los Austrias, Madrid, Alianza, 1981 (8eéd.), p. 335. 3.Ángel Valbuena Prat,op. cit., p. 484.
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Avant-propos
de Tormes, leBuscónetGuzmán de Alfarache, propose de fort intéres-santes explications, étayées par de nombreuses citations susceptibles daiguiller le lecteur vers des commentaires et des lectures complémen-
taires hautement profitables. Elle réfléchit sur cette impressionante multiplication des marginaux, en partie explicable par la déficience des classes moyennes. La société  assure-t-elle  « a laissé son em-preinte dans la matière littéraire de ce type duvres », mais lon ne doit pas oublier quil sagit de produits de fiction, intimement liés,
certes, à lépoque où ils sont apparus. LeLazarillo explique-t-elle   coïncide avec la « génération Charles Quint »,Guzmán de Alfarachecorrespond aussi, plus tard, à une époque de changement de règne. La pauvreté saccroit, paradoxalement dans un pays en pleine gloire et en pleine expansion, mais « le règne impérial de Charles Quint valut à lEspagne la gloire au prix de la misère ». Lépoque de Charles Quint et celle de Philippe II finirent dans de graves difficultés pour le pays : labondance des gueux en est une preuve que lon retrouve dans la picaresque. Fiction et réalité sont donc intimement liées dans ces romans qui eurent un franc succès.
Mais avant daborder létude détaillée des uvres, et en particulier duLazarillo de Tormes et duBuscón, il convient de tracer les limites du genre. Cest ce que lon verra dans la contribution dAna Luisa BAQUERO-ESCUDERO (Université de Murcia), qui, préoccupée par la délimitation du concept de « roman picaresque », préfère parler de picaresca, un terme plus général qui lui semble convenir beaucoup mieux. Elle étudie les rapports avec lanovella au XVIIesiècle, sattachant à la question de linsertion de récits dans lapicaresca qui lui permet de remarquer quil existe un répertoire divers et varié de formes dinclusion. De son point de vue, il existe à coup sûr des liens de relation générique entre le roman picaresque et lanovella. Il importe donc de tenter de définir le plus finement possible le pica-resque qui se manifeste sous des formes multiples. Cest ce que se propose Manuel MONTOYA (Université de Bretagne Occidentale  Brest) qui souhaite éclaircir certains termes liés à la problématique du genre. Mais ce genre existe-t-il véritablement ? Une évolution, in-contestable, est perceptible entre trois oeuvres fondamentales : le Lazarillo, leBuscónde Quevedo et le célèbreGuzmán de Alfarachede Mateo Alemán, qui, pour lui, constitue le premier véritable roman picaresque. M. Montoya, replaçant ces oeuvres dans le contexte politi-que et religieux de lépoque, tente de donner un point de vue original et séduisant. Il brosse un panorama très utile pour la bonne compréhen-sion de lévolution du genre picaresque et des oeuvres très variées qui sy rattachent.
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Le roman picaresque
La première manifestation du genre, même si lon peut découvrir des précédents et des sources parfois anciennes, est, sans aucun doute, leLazarillo de Tormes, uvre que, dans le doute, lon peut toujours considérer comme anonyme, malgré les efforts de bon nombre dinves-tigateurs. Mais, comme le signale A. Domínguez Ortiz, il est certain
que cest luvre dun homme très cultivé1. Ce récit relativement court attire notre attention par sa remarquable composition. La structure de type ternaire  enfance, adolescence, jeunesse et vie établie  est soigneusement analysée par Laura ALCOBA (Université de Paris X  Nanterre). Une forme de symétrie et de circularité se dégage de létude de cette uvre, qui prouve bien lesprit clair de son auteur. Cette réflexion est indispensable pour entrer véritablement en contact avec ce bijou littéraire. Un aspect intéressant du Lazarillo est souligné par Claude CHAU-CHADIS de Toulouse 2  Le Mirail), qui étudie lapprentis- (Université sage de lhonneur dans le Lazarillo. Sa réflexion sur les relations que Lázaro entretient avec lhonneur sont des plus pertinentes, surtout pour la bonne compréhension du héros avec son maître, lécuyer, qui est un des protagonistes de luvre. Il est important de percevoir lévolution dun garnement qui devient « hombre de bien » afin de mieux juger la transformation dupícaro.
Une autre grande manifestation de lapicaresca est assurément le Buscón, écrit par Quevedo, bien avant sa parution officielle. Cest une uvre essentielle, celle qui donne tout son aspect viril à Quevedo, comme le signale Ramón Gómez de la Serna dans la remarquable biographie quil lui a consacrée2. Mais il est important de montrer que ce roman picaresque a des rapports avec les autres écrits de Quevedo, et en particulier avec sesjácaras: cest ce que sattache à démontrer Emmanuel MARIGNO Lumière  Lyon 2), qui établit (Université quexistent des liens intrinsèques entre lespícaros et lesjaques qui apparaissent chez Quevedo. Il constate que lepícaro Pablos se don transforme finalement en ruffian. La langue de lagermanía, présente dans le roman, est un témoignage de ces rapports de complémentarité que lon peut déceler. En fait il existe une position invariable de Que-vedo, qui a longtemps subi les rigueurs de lappareil judiciaire. Sil faut maintenir et accentuer la répression contre les vauriens, pour consolider la structure sociale, il convient de ne pas sen remettre à un abus de châtiments corporels qui nont aucune efficacité. Quevedo se montre à la
1.Cf. Antonio Domínguez Ortiz,op. cit. : «, p. 335 Lo que es indudable es que su autor era un hombre muy culto a quienle dolía Castilla. » 2.Ramón Gómez de la Serna,Quevedo, Madrid, Espasa Calpe, col. Austral, 1963 (2e éd.), p. 43 : « Lo que hace hombre a Quevedo, su golpe viril, es el logro de su novelaEl Buscón. »
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Avant-propos
fois conservateur et réformiste. Cest un aspect intéressant de lauteur quil faut souligner et qui permet de mieux comprendre son uvre. Marie ROIG MIRANDA (Université de Nancy 2) sattache, quant à
elle, à analyser le pouvoir créateur des mots dansEl Buscón. Cette faculté créatrice du verbe quévédien est, en effet, une des caractéristi-
ques de lauteur, qui se déchaîne dans son roman, jusquà proposer une véritable vision surréaliste, comme dans le cas du portrait du licencié Cabra, qui est analysé de manière très détaillée. Les mots employés ont la faculté de créer des images  surprenantes  mais aussi des sentiments et des idées. Quevedo apparaît comme un maître dans lart des mots. Létude de M. Roig Miranda nous le prouve amplement. La fonction ludique du langage mérite une réflexion approfondie. Le style de Quevedo est, à nen pas douter lun des aspects les plus fascinants de son oeuvre. Il a fait son succès, le mettant au premier plan des auteurs de la picaresque.
Mais il faut rappeler que le genre picaresque est multiple, que des uvres qui nen relèvent pas strictement sont aussi largement influen-cées par celui-ci. Létude des rapports entre Cervantes et ce genre très en vogue à son époque, permet de mieux en cerner les limites. Deux contributions sattachent à montrer ces rapports et les différences que lon peut constater. Isabel LOZANO RENIEBLAS College  USA) rappelle (Darmouth lattitude de Cervantes face à lapicarescaà travers sa nouvelle exem-plaireEl coloquio de los perros. La fantaisie duColoquio opposée est au réalisme dans lequel se situe le genre picaresque qui, lui, ne fait pas appel à lutopie sociale. Lapicaresca se fonde, avant tout sur une critique du concret : une attitude que dépasse Cervantes. Les différen-ces que lon peut noter permettent de mieux cerner les caractéristiques essentielles du genre picaresque : cest la vertu de cette intéressante comparaison.
Jesús GONZÁLEZMAESTRO(Université de Vigo), qui sintéresse aussi aux deux chiens Cipión et Berganza, protagonistes duColoquio de los perrosde Cervantes, permet de comprendre les rapports entre lauteur du Quichotte et lapicaresca. LeColoquio comme il le fait remar- a, quer, été rédigé alors que le roman picaresque avait déjà pris son essor. Il est intéressant de constater que Cervantes na écrit aucun roman qui puisse se rattacher directement au genre picaresque. Mais il faut reconnaître que, dans leColoquio, en particulier, on se trouve parfois à lintersection du genre picaresque. De ces observations naît une meilleure réflexion sur un genre qui ne manque pas dattirer lattention.
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Le roman picaresque
Cest donc à lune des productions majeures du Siècle dor espagnol que lon est confrontés. Le roman picaresque  le genre picaresque en général  a marqué la littérature hispanique, mais a eu aussi, une influence dans toute lEurope. Voilà un genre dont la place dans la littérature espagnole est importante. Lepícaro ou son homologue  féminin  est une figure remarquable que lEspagne a léguée à la littérature universelle, à linstar de Don Quichotte, Don Juan ou la Célestine. Cest un personnage attachant, séduisant alors quil devrait inspirer de la répulsion, fascinant, produit dune époque où misère et pauvreté affectaient une société figée. Il est aimable, dynamique,
astucieux et plein de vitalité. Le roman picaresque, reflet dune société, est le roman des pauvres et des mendiants confrontés aux difficultés de la vie quotidienne, des êtres « sans honneur », dont le destin tout tracé est peu susceptible damélioration. Lepícaro, personnage de fiction, est aussi le témoin dune amère réalité qui constitue le revers de cette glorieuse image que présente alors un empire espagnol en pleine expansion.
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Jean-Pierre Sánchez Professeur émérite (Université Rennes 2)
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