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Le Phare du bout du monde

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Le Phare du bout du mondeJules Verne1905Roman écrit en 1901 par Jules Verne et publié dans une version modifiée en 1905par Michel VerneChapitre I. InaugurationChapitre II. L’Île des ÉtatsChapitre III. Les trois gardiensChapitre IV. La bande KongreChapitre V. La goélette Maule.Chapitre VI. À la baie d’ElgorChapitre VII. La caverneChapitre VIII. La Maule en réparationChapitre IX. VasquezChapitre X. Après le naufrageChapitre XI. Les pilleurs d’épavesChapitre XII. Au sortir de la baieChapitre XIII. Pendant trois joursChapitre XIV. L’aviso Santa-FéChapitre XV. DénouementLe Phare du bout du monde : Chapitre ILe soleil allait disparaître derrière les collines qui limitaient la vue à l’ouest. Le temps était beau. À l’opposé, au-dessus de la mer quise confondait avec le ciel dans le nord-est et dans l’est, quelques petits nuages réfléchissaient les derniers rayons, qui ne tarderaientpas à s’éteindre dans les ombres du crépuscule, d’assez longue durée sous cette haute latitude du cinquante-cinquième degré del’hémisphère austral.Au moment où le disque solaire ne montrait plus que sa partie supérieure, un coup de canon retentit à bord de l’aviso Santa-Fé, et lepavillon de la République Argentine, se déroulant à la brise, fut hissé à la corne de brigantine.Au même instant jaillit une vive lumière au sommet du phare construit à une portée de fusil en arrière de la baie d’Elgor, dans laquellele Santa-Fé avait pris son mouillage. Deux des gardiens, les ...

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Le Phare du bout du mondeJules Verne1905Roman écrit en 1901 par Jules Verne et publié dans une version modifiée en 1905par Michel VerneChapitre I. InaugurationChapitre II. L’Île des ÉtatsChapitre III. Les trois gardiensChapitre IV. La bande KongreChapitre V. La goélette Maule.Chapitre VI. À la baie d’ElgorChapitre VII. La caverneChapitre VIII. La Maule en réparationChapitre IX. VasquezChapitre X. Après le naufrageChapitre XI. Les pilleurs d’épavesChapitre XII. Au sortir de la baieChapitre XIII. Pendant trois joursChapitre XIV. L’aviso Santa-FéChapitre XV. DénouementLe Phare du bout du monde : Chapitre ILe soleil allait disparaître derrière les collines qui limitaient la vue à l’ouest. Le temps était beau. À l’opposé, au-dessus de la mer quise confondait avec le ciel dans le nord-est et dans l’est, quelques petits nuages réfléchissaient les derniers rayons, qui ne tarderaientpas à s’éteindre dans les ombres du crépuscule, d’assez longue durée sous cette haute latitude du cinquante-cinquième degré del’hémisphère austral.
Au moment où le disque solaire ne montrait plus que sa partie supérieure, un coup de canon retentit à bord de l’aviso Santa-Fé, et lepavillon de la République Argentine, se déroulant à la brise, fut hissé à la corne de brigantine.Au même instant jaillit une vive lumière au sommet du phare construit à une portée de fusil en arrière de la baie d’Elgor, dans laquellele Santa-Fé avait pris son mouillage. Deux des gardiens, les ouvriers réunis sur la grève, l’équipage rassemblé à l’avant du navire,saluaient de longues acclamations le premier feu allumé sur cette côte lointaine.Deux autres coups de canon leur répondirent, plusieurs fois répercutés par les bruyants échos du voisinage. Les couleurs de l’avisofurent alors amenées, conformément aux règles des bâtiments de guerre, et le silence reprit cette Île des États, située au point où serencontrent les eaux de l’Atlantique et du Pacifique.Les ouvriers embarquèrent aussitôt à bord du Santa-Fé, et il ne resta à terre que les trois gardiens.L’un étant à son poste, dans la chambre de quart, les deux autres ne regagnèrent pas tout de suite leur logement et se promenèrenten causant le long du rivage. Eh bien ! Vasquez, dit le plus jeune des deux, c’est demain que l’aviso va prendre la mer…«– Oui, Felipe, répondit Vasquez, et j’espère qu’il n’aura pas une mauvaise traversée pour rentrer au port…– Il y a loin, Vasquez !…– Pas plus quand on en vient que quand on y retourne, Felipe.– Je m’en doute un peu, répliqua Felipe en riant.– Et même, mon garçon, reprit Vasquez, on met quelquefois plus de temps à aller qu’à revenir, à moins que le vent ne soit bienétabli !… Après tout, quinze cents milles, ce n’est pas une affaire, lorsque le bâtiment possède une bonne machine et porte bien latoile.– Et puis, Vasquez, le commandant Lafayate connaît bien la route…– Qui est toute droite, mon garçon. Il a mis cap au sud pour venir, il mettra cap au nord pour s’en retourner, et, si la brise continue àsouffler de terre, il aura l’abri de la côte et naviguera comme sur un fleuve.– Mais un fleuve qui n’aurait qu’une rive, repartit Felipe.– Qu’importe, si c’est la bonne, et c’est toujours la bonne quand on l’a au vent !– Juste, approuva Felipe ; mais si le vent vient à changer bord pour bord…– Ça, c’est la mauvaise chance, Felipe, et j’espère qu’elle ne tournera pas contre le Santa-Fé. En une quinzaine de jours, il peut avoirenlevé ses quinze cents milles et repris son mouillage en rade de Buenos-Ayres… Par exemple, si le vent venait à haler l’est…– Pas plus du côté de la terre que du côté du large, il ne trouverait de port de refuge !– Comme tu dis, garçon. Terre de Feu ou Patagonie, pas une seule relâche. Il faut piquer vers la haute mer, sous peine de se mettreà la côte !– Mais enfin, Vasquez, à mon avis, il y a apparence que le beau temps va durer.– Ton avis est le mien, Felipe. Nous sommes presque au début de la belle saison… Trois mois devant soi, c’est quelque chose…– Et, répondit Felipe, les travaux ont été terminés à bonne époque.– Je le sais, garçon, je le sais, au commencement de décembre. Comme qui dirait le commencement de juin pour les marins dunord. Ils deviennent plus rares en cette saison, les coups de chien qui ne mettent pas plus de façon à jeter un navire au plein qu’à vousdécoiffer de votre surouët !… Et puis, une fois le Santa-Fé au port, qu’il vente, survente et tempête tant qu’il plaira au Diable !… Pasà craindre que notre île s’en aille par le fond et son phare avec ! –Assurément, Vasquez. D’ailleurs, après avoir été donner de nos nouvelles là-bas, lorsque l’aviso reviendra avec la relève…– Dans trois mois, Felipe…– Il retrouvera l’île à sa place…– Et nous dessus, répondit Vasquez en se frottant les mains, après avoir humé une longue bouffée de sa pipe, qui l’enveloppa d’unépais nuage. Vois-tu, garçon, nous ne sommes pas ici à bord d’un bâtiment que la bourrasque pousse et repousse, ou, si c’est unbâtiment, il est solidement mouillé à la queue de l’Amérique, et il ne chassera pas sur son ancre… Que ces parages soient mauvais,j’en conviens ! Que l’on ait fait triste réputation aux mers du cap Horn, c’est justice ! Que, précisément, on ne compte plus lesnaufrages à l’Île des États, et que les pilleurs d’épaves ne puissent choisir meilleure place pour faire fortune, soit encore ! Mais toutcela va changer, Felipe ! Voilà l’Île des États avec son phare et ce n’est pas l’ouragan, quand il soufflerait de tous les coins del’horizon, qui parviendrait à l’éteindre ! Les navires le verront à temps pour relever leur route !… Ils se guideront sur son feu et nerisqueront pas de tomber sur les roches du cap Saint-Jean, de la pointe San-Diegos ou de la pointe Fallows, même par les nuits lesplus noires !… C’est nous qui tiendrons le fanal et il sera bien tenu ! »
Il fallait entendre Vasquez parler avec cette animation qui ne laissait pas de réconforter son camarade. Peut-être Felipe envisageait-il, en effet, moins légèrement les longues semaines à passer sur cette île déserte, sans communication possible avec sessemblables, jusqu’au jour où tous trois seraient relevés de leur poste.Pour finir, Vasquez ajouta :« Vois-tu, garçon, depuis quarante ans, j’ai un peu couru toutes les mers de l’Ancien et du Nouveau Continent, mousse, novice,matelot, maître. Eh bien, maintenant qu’est venu l’âge de la retraite, je ne pouvais désirer mieux que d’être gardien d’un phare, et quelphare !… Le Phare du bout du Monde !… »Et, en vérité, à l’extrémité de cette île perdue, si loin de toute terre habitée et habitable, ce nom, il le justifiait bien !« Dis-moi, Felipe, reprit Vasquez, qui secoua sa pipe éteinte sur le creux de sa main, à quelle heure vas-tu remplacer Moriz ?– À dix heures. Bon, et c’est moi qui, à deux heures du matin, irai prendre ton poste jusqu’au lever du jour.– Entendu, Vasquez. Aussi, ce que nous avons de plus sage à faire tous les deux, c’est d’aller dormir.– Au lit, Felipe, au lit ! »Vasquez et Felipe remontèrent vers la petite enceinte au milieu de laquelle se dressait le phare, et entrèrent dans le logement dont laporte se referma sur eux.La nuit fut tranquille. À l’instant où elle prenait fin, Vasquez éteignit le feu allumé depuis douze heures.Généralement faibles dans le Pacifique, surtout le long des côtes de l’Amérique et de l’Asie que baigne ce vaste Océan, les maréessont, au contraire, très fortes à la surface de l’Atlantique et elles se font sentir avec violence jusque dans les lointains parages de laMagellanie.Le jusant, ce jour-là, commençant à six heures du matin, l’aviso, pour en profiter, aurait dû appareiller dès la pointe du jour. Mais sespréparatifs n’étaient pas entièrement terminés, et le commandant ne comptait sortir de la baie d’Elgor qu’à la marée du soir.Le Santa-Fé, de la marine militaire de la République Argentine, jaugeant deux cents tonnes, possédant une force de cent soixantechevaux, commandé par un capitaine et un second officier, ayant une cinquantaine d’hommes d’équipage, compris les maîtres, étaitemployé à la surveillance des côtes, depuis l’embouchure du Rio de la Plata jusqu’au détroit de Lemaire sur l’Océan Atlantique. Àcette époque, le génie maritime n’avait pas encore construit ses bâtiments à marche rapide, croiseurs, torpilleurs et autres. Aussi,sous l’action de son hélice, le Santa-Fé ne dépassait-il pas neuf milles à l’heure, vitesse suffisante, d’ailleurs, pour la police des côtespatagones et fuégiennes uniquement fréquentées par les bateaux de pêche.Cette année-là, l’aviso avait eu pour mission de suivre les travaux de construction du phare que le gouvernement argentin faisaitélever à l’entrée du détroit de Lemaire. C’est à son bord que furent transportés le personnel et le matériel nécessités par ce travail quivenait d’être mené à bonne fin suivant les plans d’un habile ingénieur de Buenos-Ayres.Il y avait environ trois semaines que le Santa-Fé se trouvait à ce mouillage au fond de la baie d’Elgor. Après avoir débarqué desprovisions pour quatre mois, après s’être assuré que rien ne manquerait aux gardiens du nouveau phare jusqu’au jour de la relève, lecommandant Lafayate allait ramener les ouvriers envoyés à l’Île des États. Si même certaines circonstances imprévues n’eussentretardé l’achèvement des travaux, le Santa-Fé aurait dû être, depuis un mois déjà, de retour à son port d’attache.En somme, pendant toute sa relâche, le commandant Lafayate n’avait rien eu à craindre au fond de cette baie très abritée contre lesvents du nord, du sud et de l’ouest. Seuls les gros temps du large auraient pu le gêner. Mais le printemps s’était montré clément, etmaintenant, au début de la saison d’été, il y avait lieu d’espérer qu’il ne se produirait que des troubles passagers dans les paragesmagellaniques.Il était sept heures, lorsque le capitaine Lafayate et le second officier Riegal sortirent de leurs cabines, situées en abord de ladunette, à l’arrière de l’aviso. Les matelots finissaient le lavage du pont, et les dernières eaux repoussées par les hommes de services’écoulaient à travers les dalots. En même temps le premier maître prenait ses dispositions pour que tout fût paré, lorsque arriveraitl’heure de l’appareillage. Bien qu’il ne dût s’effectuer que dans l’après-midi, on enlevait les étuis des voiles, on fourbissait lesmanches à air, les cuivres de l’habitacle et des claires-voies, on hissait le grand canot sur ses pistolets, le petit restant à flot pour leservice du bord.Lorsque le soleil se leva, le pavillon monta à la corne de brigantine.Trois quarts d’heure plus tard, quatre coups furent piqués à la cloche de l’avant, et les matelots de quart prirent leur bordée.Après avoir déjeuné ensemble, les deux officiers remontèrent sur la dunette, examinèrent l’état du ciel assez dégagé par la brise deterre, et donnèrent l’ordre au maître de les débarquer.Pendant cette matinée, le commandant voulait inspecter une dernière fois le phare et ses annexes, le logement des gardiens, lesmagasins qui renfermaient les provisions et le combustible, s’assurer enfin du bon fonctionnement des appareils.Il descendit donc sur la grève, accompagné de l’officier, et se dirigea vers l’enceinte du phare.
En s’y rendant, ils s’inquiétaient de ces trois hommes qui allaient rester dans la morne solitude de l’Île des États.« C’est vraiment dur, dit le capitaine. Toutefois, il faut tenir compte de ce que ces braves gens ont toujours mené une existence trèsrude, étant pour la plupart d’anciens marins. Pour eux, le service d’un phare, c’est un repos relatif.– Sans doute, répondit Riegal, mais autre chose est d’être gardien de phare sur les côtes fréquentées, en communication facile avecla terre, et autre chose de vivre sur une île déserte, que les navires ne font que reconnaître et encore du plus loin possible.– J’en conviens, Riegal. Aussi la relève se fera-t-elle dans trois mois. Vasquez, Felipe, Moriz vont débuter dans la période la moinsrigoureuse.– En effet, mon commandant, et ils n’auront point à subir ces terribles hivers du cap Horn…– Terribles, approuva le capitaine. Depuis une reconnaissance que nous avons faite il y a quelques années dans le détroit, à la Terrede Feu et à la Terre de Désolation, du cap des Vierges au cap Pilar, je n’ai plus rien à apprendre en fait de tempêtes ! Mais, enfin,nos gardiens ont une habitation solide que les tourmentes ne démoliront pas. Ils ne manqueront ni de vivres ni de charbon, dût leurfaction se prolonger deux mois de plus. Bien portants nous les laissons, bien portants nous les retrouverons, car, si l’air est vif, dumoins il est pur, à l’entrée de l’Atlantique et du Pacifique !… Et puis, Riegal, il y a ceci : c’est que, lorsque l’autorité maritime ademandé des gardiens pour le Phare du bout du Monde, elle n’a eu que l’embarras du choix ! »Les deux officiers venaient d’arriver devant l’enceinte où les attendaient Vasquez et ses camarades. La porte leur fut ouverte, et ilsfirent halte après avoir répondu au salut réglementaire des trois hommes.Le capitaine Lafayate, avant de leur adresser la parole, les examina depuis les pieds, chaussés de fortes bottes de mer, jusqu’à latête, recouverte du capuchon de la capote cirée.« Tout s’est bien passé cette nuit ? demanda-t-il en s’adressant au gardien-chef.– Bien, mon commandant, répondit Vasquez.– Vous n’avez relevé aucun navire au large ?…– Aucun, et comme le ciel était sans brume, nous aurions aperçu un feu à tout au moins quatre mille.– Les lampes ont marché convenablement ?…– Sans arrêt, mon commandant, jusqu’au lever du soleil.– Vous n’avez pas souffert du froid dans la chambre de quart ?– Non, mon commandant. Elle est bien close et le vent est arrêté par la double vitre des fenêtres.– Nous allons visiter votre logement et le phare ensuite.– À vos ordres, mon commandant », répondit Vasquez.C’est au bas de la tour que le logement des gardiens avait été construit en murs épais, capables de braver toutes les bourrasquesmagellaniques. Les deux officiers visitèrent les différentes pièces convenablement aménagées. Rien à craindre ni de la pluie, ni dufroid, ni des tempêtes de neige qui sont formidables sous cette latitude presque antarctique.Ces pièces étaient séparées par un couloir au fond duquel s’ouvrait la porte donnant accès à l’intérieur de la tour.« Montons, dit le capitaine Lafayate. À vos ordres, répéta Vasquez. Il suffit que vous nous accompagniez. »Vasquez fit signe à ses deux camarades de rester à l’entrée du couloir. Puis il poussa la porte de l’escalier, et les deux officiers lesuivirent.Cette étroite vis, à marche de pierres encastrées dans la paroi, n’était pas obscure. Dix meurtrières l’éclairaient d’étage en étage.Lorsqu’ils eurent atteint la chambre de quart, au-dessus de laquelle étaient installés la lanterne et les appareils de lumière, les deuxofficiers s’assirent sur le banc circulaire fixé au mur. Par les quatre petites fenêtres percées dans cette chambre, le regard pouvait seporter vers tous les points de l’horizon.Bien que la brise fût modérée, elle sifflait assez fortement à cette hauteur, sans couvrir cependant les cris aigus des mouettes, desfrégates et des albatros qui passaient à grands coups d’ailes.Le capitaine Lafayate et son second, afin d’avoir plus libre vue de l’île et de la mer environnante, grimpèrent par l’échelle conduisant àla galerie qui entourait la lanterne du phare.Toute la partie de l’île qui se dessinait sous leurs yeux vers l’ouest était déserte, comme la mer, dont leurs regards pouvaientparcourir, du nord-ouest au sud, un vaste arc de cercle interrompu seulement, vers le nord-est, par les hauteurs du cap Saint-Jean. Aupied de la tour se creusait la baie d’Elgor, dont le rivage s’animait d’un va-et-vient des matelots du Santa-Fé. Pas une voile, pas une
fumée au large. Rien que les immensités de l’Océan.Après une station d’un quart d’heure à la galerie du phare, les deux officiers, suivis de Vasquez, redescendirent, et retournèrent àbord.Après déjeuner, le capitaine Lafayate et le second Riegal se firent de nouveau mettre à terre. Les heures qui précédaient le départ,ils allaient les consacrer à une promenade sur la rive nord de la baie. Plusieurs fois déjà, et sans pilote, – on comprendra qu’il n’y eneût point à l’Île des États – le commandant était rentré de jour pour prendre son mouillage habituel dans la petite crique au pied duphare. Mais, par prudence, il ne négligeait jamais de faire une reconnaissance nouvelle de cette région peu ou mal connue.Les deux officiers prolongèrent donc leur excursion. Traversant l’isthme étroit qui réunit au reste de l’île le cap Saint-Jean, ilsexaminèrent le rivage du havre du même nom, qui, de l’autre côté du cap, forme comme le pendant de la baie d’Elgor.« Ce havre Saint-Jean, observa le commandant, est excellent. Il y a partout assez d’eau pour les navires du plus fort tonnage. Il estvraiment fâcheux que l’entrée en soit si difficile. Un feu, même de la plus médiocre intensité, mis en alignement avec le phare d’Elgor,permettrait aux navires mal pris d’y trouver aisément refuge.  –Etc’est le dernier qu’on trouve en sortant du détroit de Magellan », fit remarquer le lieutenant Riegal.À quatre heures les deux officiers étaient de retour. Ils remontèrent à bord après avoir pris congé de Vasquez, de Felipe, et de Moriz,qui restèrent sur la grève en attendant le moment du départ.À cinq heures, la pression commençait à monter dans la chaudière de l’aviso, dont la cheminée vomissait des tourbillons de fuméenoire. La mer ne tarderait pas à être étale, et le Santa-Fé lèverait son ancre dès que le jusant se ferait sentir.À six heures moins le quart, le commandant donna l’ordre de virer au cabestan et de balancer la machine. Le trop-plein de la vapeurfusait par le tuyau d’échappement.À l’avant, le second officier surveillait la manœuvre ; l’ancre fut bientôt à pic, hissée au bossoir et traversée.Le Santa-Fé se mit en marche, salué par les adieux des trois gardiens. Et, quoi qu’en pût penser Vasquez, si ses camarades nevirent pas sans quelque émotion s’éloigner l’aviso, les officiers et l’équipage en éprouvaient une profonde à laisser ces trois hommessur cette île de l’extrême Amérique.Le Santa-Fé, à vitesse modérée, suivit la côte limitant au nord-ouest la baie d’Elgor. Il n’était pas huit heures, lorsqu’il donna enpleine mer. Le cap San Juan doublé, il fila à toute vapeur, en laissant le détroit dans l’ouest, et, à la nuit close, le feu du Phare du boutdu Monde n’apparaissait plus que comme une étoile au bord de l’horizon.Le Phare du bout du monde : Chapitre IIL’Île des États, nommée aussi Terre des États, est située à l’extrémité sud-est du nouveau continent. C’est le dernier et le plusoriental fragment de cet archipel magellanique que les convulsions de l’époque plutonienne ont lancé sur ces parages du cinquante-cinquième parallèle, à moins de sept degrés du cercle polaire antarctique. Baignée par les eaux de deux océans, elle est recherchéedes navires qui passent de l’un dans l’autre, qu’ils viennent soit du nord-est, soit du sud-ouest, après avoir doublé le cap Horn.Le détroit de Lemaire, découvert au dix-septième siècle par le navigateur hollandais de ce nom, sépare l’Île des États de la Terre deFeu, distante de 25 à 30 kilomètres. Il offre aux bâtiments un passage plus court et plus facile, en leur évitant les formidables houlesqui battent le littoral de l’Île des États. Celle-ci le limite à l’est sur une longueur de dix milles environ[1], du cap Saint-Antoine au capKempe, et les navires à vapeur ou à voiles y sont moins exposés qu’en passant au sud de l’île.L’Île des États mesure trente-neuf milles de l’ouest à l’est depuis le cap Saint-Barthélemy jusqu’au cap San Juan, sur onze de largeurentre les caps Colnett et Webster.Le littoral de l’Île des États est extrêmement déchiqueté. C’est une succession de golfes, de baies et de criques dont l’entrée estparfois défendue par des cordons d’îlots et de récifs. Aussi, que de naufrages se sont produits sur ces côtes, ici murées de falaises àpic, là bordées d’énormes roches contre lesquelles, même par temps calme, la mer se brise avec une incomparable fureur.L’île était inhabitée, mais peut-être n’eût-elle pas été inhabitable, au moins pendant la belle saison, c’est-à-dire pendant les quatremois de novembre, de décembre, de janvier et de février, que comprend l’été de cette haute latitude. Des troupeaux eussent mêmetrouvé suffisante nourriture sur les vastes plaines qui s’étendent à l’intérieur, plus particulièrement dans la région située à l’est du PortParry et comprise entre la pointe Conway et le cap Webster. Lorsque l’épaisse couche de neige a fondu sous les rayons du soleilantarctique, l’herbe apparaît assez verdoyante, et le sol conserve jusqu’à l’hiver une salutaire humidité. Les ruminants, faits à l’habitatdes contrées magellaniques, y pourraient prospérer. Mais, les froids venus, il serait nécessaire de ramener les troupeaux auxcampagnes plus clémentes, soit de la Patagonie, soit même de la Terre de Feu.Cependant, on y rencontre à l’état sauvage quelques couples de ces guanaques, sortes de daims de nature très rustique, dont lachair est assez bonne, lorsqu’elle est convenablement rôtie ou grillée. Et, si ces animaux ne meurent pas de faim pendant la longue
période hivernale, c’est qu’ils savent trouver sous la neige les racines et les mousses dont leur estomac doit se contenter.De part et d’autre des plaines s’étendent au centre de l’île, quelques bois déploient leurs maigres ramures et montrent d’éphémèresfrondaisons plus jaunâtres que verdoyantes. Ce sont principalement des hêtres antarctiques, au tronc haut parfois d’une soixantainede pieds, dont les branches se ramifient horizontalement, puis des épines-vinettes d’essence très dure, des écorces de Winter, ayantdes propriétés analogues à celles de la vanille.En réalité, la surface de ces plaines et de ces bois ne comprend pas le quart de la superficie de l’Île des États. Le reste n’est queplateaux rocheux où domine le quartz, gorges profondes, longues traînées de blocs erratiques, qui se sont éparpillés à la suited’éruptions très anciennes, car, maintenant, on chercherait vainement des cratères de volcans éteints dans cette partie de la Fuégieou de la Magellanie. Vers le centre de l’île, les plaines largement développées prennent des apparences de steppes, lorsque,pendant les huit mois de l’hiver, aucune tumescence ne trouble l’uniformité de la couche de neige qui les recouvre. Puis, à mesureque l’on s’avance vers l’ouest, le relief de l’île s’accentue, les falaises du littoral sont plus hautes et plus escarpées. Là se dressentdes cônes sourcilleux, des pics dont l’altitude considérable atteint jusqu’à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et quipermettraient au regard d’embrasser l’île tout entière. Ce sont les derniers anneaux de cette prodigieuse chaîne andine qui, du nordau sud, constitue comme la gigantesque ossature du nouveau continent.Assurément, dans de semblables conditions climatériques, sous le souffle des âpres et terribles ouragans, la flore de l’île se réduit àde rares échantillons, dont les espèces ne s’acclimatent guère au voisinage du détroit de Magellan ou dans l’archipel des Malouines,distant de la côte fuégienne d’environ cent lieues marines. Ce sont des calcéolaires, cytises, pimprenelles, bromes, véroniques,stipals chez lesquels la matière colorante ne se forme qu’à un faible degré. Sous le couvert des bois, entre les herbes des prairies,ces pâles florules montrent leurs corolles presque aussitôt fanées qu’écloses. Au pied des roches littorales, sur leurs déclivités oùs’attache un peu d’humus, le naturaliste pourrait encore recueillir quelques mousses, et, à l’abri des arbres, certaines racinescomestibles, celles d’une azalée, par exemple, dont les Pécherais se servent en guise de pain, mais toutes peu nourrissantes ensomme.On chercherait vainement un cours d’eau régulier à la surface de l’Île des États. Ni rivière, ni ruisseau sourdant hors de ce solpierreux. Mais la neige s’y accumule en couches épaisses ; elle persiste pendant huit mois sur douze, et, à l’époque de la saisonchaude – moins froide serait plus exact – elle fond sous les obliques rayons du soleil, et entretient une humidité permanente. Alors seforment çà et là de petits lagons, des étangs, dont l’eau se conserve jusqu’aux premiers gels. C’est ainsi que, au moment oùcommence cette histoire, des masses liquides tombaient des hauteurs voisines du phare et allaient se perdre en rebondissant dansla petite crique de la baie d’Elgor ou dans le havre Saint-Jean.En revanche, si la faune et la flore sont à peine représentées dans cette île, le poisson abonde sur tout le littoral. Aussi, malgré lesdangers très sérieux que courent leurs embarcations, en traversant le détroit de Lemaire, les Fuégiens y viennent quelquefois faire defructueuses pêches. Les espèces y sont très variées, merluches, tiburons, éperlans, loches, bonites, dorades, gobies, mulets. Lagrande pêche pourrait même y attirer de nombreux navires, car, à cette époque du moins, les cétacés, baleines, cachalots, et aussiphoques et morses, fréquentaient volontiers ces parages. Ces animaux marins ont été pourchassés avec une telle imprévoyancequ’ils se réfugient à présent dans les mers antarctiques où les campagnes sont aussi périlleuses que pénibles.On le comprendra sans peine, sur tout le périmètre de cette île, où se succèdent les grèves, les anses, les bancs rocheux, lescoquilles fourmillent non moins que les coquillages, bivalves ou autres, moules, vignots, huîtres, patelles, fissarelles, buccins, et c’estpar milliers que les crustacés se faufilent entre les récifs.Quant à la gent volatile, elle est innombrablement représentée par les albatros d’une blancheur de cygne, les bécassines, les pluviers,les chevaliers, les alouettes de mer, les mouettes bruyantes, les goélands criards, les labbes assourdissants.Toutefois, il ne faudrait pas conclure de cette description que l’Île des États fût de nature à exciter les convoitises du Chili ou de laRépublique Argentine. Ce n’est en somme qu’un énorme rocher, à peu près inhabitable. À qui appartenait-elle à l’époque où débutecette histoire ?… Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’elle faisait partie de l’archipel magellanique, alors indivis entre les deuxRépubliques de l’extrême continent américain[2].Pendant la belle saison, les Fuégiens ou Pécherais y font de rares apparitions, lorsque le gros temps les oblige à y relâcher. Quantaux navires de commerce, le plus grand nombre préfère donner dans le détroit de Magellan, tracé avec une extrême précision sur lescartes marines, et qu’ils peuvent suivre sans danger, qu’ils viennent de l’est ou de l’ouest, pour aller d’un océan à l’autre, grâce auxprogrès de la navigation à vapeur. Seuls viennent prendre connaissance de l’Île des États, les bâtiments qui se préparent à doublerou qui ont doublé le cap Horn.Il convient de le remarquer, la République Argentine avait montré une heureuse initiative en construisant ce Phare du bout du Monde,et les nations doivent lui en savoir gré. En effet, aucun feu n’éclairait, à cette époque, ces parages de la Magellanie depuis l’entrée dudétroit de Magellan au cap des Vierges, sur l’Atlantique, jusqu’à sa sortie au cap Pilar, sur le Pacifique. Le phare de l’Île des Étatsallait rendre d’incontestables services à la navigation en ces mauvais parages. Il n’en existe même pas au cap Horn, et celui-cipouvait éviter bien des catastrophes, en assurant aux navires venant du Pacifique plus de sécurité pour embouquer le détroit deLemaire.Le gouvernement argentin avait donc décidé la création de ce nouveau phare, au fond de la baie d’Elgor. Après un an de travaux bienconduits, son inauguration venait d’être faite à cette date du 9 décembre 1859.À cent cinquante mètres de la petite crique qui termine la baie, le sol présentait une tumescence d’une superficie de quatre à cinqcents mètres carrés, et d’une hauteur de trente à quarante mètres environ. Un mur de pierres sèches clôtura ce terre-plein, cetteterrasse rocheuse qui devait servir de base à la tour du phare.Cette tour se dressait en son milieu au-dessus de l’ensemble de l’annexe, logements et magasins.
L’annexe comprenait : 1° la chambre des gardiens, meublée de lits, d’armoires, de tables, de chaises, et que chauffait un poêle aucharbon, dont le tuyau conduisait la fumée au-dessus du toit ; 2° la salle commune également munie d’un appareil de chauffage et quiservait de salle à manger, avec table au centre, lampes accrochées au plafond, placards qui contenaient divers instruments, tels quelongue-vue, baromètre, thermomètre, et aussi les lampes destinées à remplacer celles de la lanterne en cas d’accident, enfin unehorloge à poids disposée contre le mur latéral ; 3° les magasins où se conservaient les provisions pour une année, bien que leravitaillement et la relève dussent s’effectuer tous les trois mois, conserves de sortes variées, viande salée, corn-beef, lard, légumessecs, biscuits de mer, thé, café, sucre, fûts de whisky et de brandevin, quelques médicaments d’un emploi usuel ; 4° la réserve d’huilenécessaire à la consommation des lampes du phare ; 5° le magasin, où était déposé le combustible en quantité suffisante pour lesbesoins du gardiennage pendant toute la durée des hivers antarctiques. Tel était l’ensemble des constructions formant un bâtimentqui s’arrondissait sur le terre-plein.La tour était d’une extrême solidité, bâtie avec les matériaux fournis par l’Île des États. Les pierres d’une grande dureté, maintenuespar des entretoises de fer, appareillées avec grande précision, emboîtées les unes dans les autres à queue d’aronde, formaient uneparoi capable de résister aux violentes tempêtes, aux ouragans terribles qui se déchaînent si fréquemment sur cette lointaine limitedes deux plus vastes océans du globe. Ainsi que l’avait dit Vasquez, le vent ne l’emporterait pas, cette tour. Ce serait un fanal quetiendraient ses camarades et lui, et ils le tiendraient bien en dépit des tourmentes magellaniques !La tour mesurait trente-deux mètres de hauteur, et, en y joignant l’élévation du terre-plein, le feu se trouvait porté à deux cent vingt-trois pieds au-dessus du niveau de la mer. Il aurait donc pu être aperçu au large à la distance de quinze milles, distance que franchitle rayon visuel à cette altitude. Mais, en réalité, sa portée n’était que de dix milles[3]. À cette époque, il n’était pas encore question dephares fonctionnant au gaz hydrogène carburé ou à la lumière électrique. D’ailleurs, sur cette île éloignée, de communication difficileavec les États les plus rapprochés, le système le plus simple et nécessitant le minimum de réparations s’imposait. On avait doncadopté l’éclairage à l’huile, en le dotant de tous les perfectionnements que la science et l’industrie possédaient alors.En somme, cette visibilité à dix milles était suffisante. Il restait aux navires venant du nord-est, de l’est et du sud-est un large champpour atteindre le détroit de Lemaire ou prendre direction par le sud de l’île. Tous les dangers seraient parés en observantponctuellement les instructions publiées par les soins de l’autorité maritime : tenir le phare au nord-nord-ouest dans le second cas, etau sud-sud-ouest dans le premier. Le cap San Juan et la pointe Several ou Fallows seraient franchis en les laissant, celui-là surbâbord, celle-ci sur tribord, et à temps pour n’y point être affalés par le vent, ni par les courants.En outre, et pour les occasions très rares où un bâtiment serait contraint de relâcher dans la baie d’Elgor, en se guidant sur le phare,il aurait toutes chances de gagner son mouillage. Au retour, le Santa-Fé pourrait donc facilement se rendre à la petite crique, mêmependant la nuit. La baie ayant environ trois milles de longueur jusqu’à l’extrémité du cap Saint-Jean, et la portée de feu étant de dix,l’aviso en aurait encore sept devant lui avant d’être arrivé sur les premiers accores de l’île.Autrefois les phares étaient pourvus de miroirs paraboliques, qui avaient le grave inconvénient d’absorber au moins la moitié de lalumière produite. Mais le progrès avait dit son mot en cette matière comme en toutes choses. On employait dès cette époque desmiroirs dioptriques, qui ne laissent perdre qu’une faible partie de la clarté des lampes.Il va sans dire que le Phare du bout du Monde possédait un feu fixe. Il n’était pas à craindre que le capitaine d’un navire pût leconfondre avec un autre feu, puisqu’il n’en existait aucun sur ces parages, pas même, on le répète, au cap Horn. Il n’avait donc pointparu nécessaire de le différencier, soit par des éclipses, soit par des éclats, ce qui permettait de supprimer un mécanisme toujoursdélicat, et dont les réparations eussent été malaisées sur cette île uniquement habitée par les trois gardiens.La lanterne était donc munie de lampes à double courant d’air et à mèches concentriques. Leur flamme, produisant une intense clartésous un petit volume, pouvait dès lors être placée presque au foyer même des lentilles. L’huile leur arrivait en abondance par unsystème analogue à celui des Carcel. Quant à l’appareil dioptrique disposé à l’intérieur de la lanterne, il se composait de lentilles àéchelons, comprenant un verre central de forme ordinaire, qu’entourait une série d’anneaux de médiocre épaisseur et d’un profil telque tous se trouvaient avoir le même foyer principal. Dans ces conditions, le faisceau cylindrique de rayons parallèles produit derrièrele système de lentilles était transmis au dehors dans les meilleures conditions de visibilité. En quittant l’île par un temps assez clair, lecommandant de l’aviso put, en effet, constater que rien n’était à reprendre dans l’installation et le fonctionnement du nouveau phare.Il est évident que ce bon fonctionnement ne dépendait que de l’exactitude, de la vigilance des gardiens. À la condition de tenir leslampes en parfait état, d’en renouveler les mèches avec soin, de surveiller l’introduction de l’huile dans la proportion voulue, de bienrégler le tirage en allongeant ou en raccourcissant les manchons des verres qui les entouraient, d’allumer et d’éteindre le feu aucoucher et au lever du soleil, de ne jamais se départir d’une surveillance minutieuse, ce phare était appelé à rendre les plus grandsservices à la navigation dans ces lointains parages de l’océan Atlantique. Il n’y avait pas, d’ailleurs, à mettre en doute, la bonnevolonté et le zèle de Vasquez et de ses deux camarades. Désignés après une sélection rigoureuse entre un grand nombre decandidats, ils avaient tous les trois, dans leurs fonctions antérieures, donné des preuves de conscience, de courage et d’endurance.Il n’est pas inutile de répéter que la sécurité des trois gardiens paraissait être complète, si isolée que fût l’Île des États, à quinze centsmilles de Buenos-Ayres, d’où pouvaient seulement venir le ravitaillement et les secours. Les quelques Fuégiens ou Pécherais qui s’ytransportaient parfois pendant la belle saison n’y faisaient point un long séjour, et ces pauvres gens sont, au surplus, tout à faitinoffensifs. La pêche achevée, ils avaient hâte de retraverser le détroit de Lemaire et de regagner le littoral de la Terre de Feu ou lesîles de l’archipel. D’autres étrangers, jamais on n’avait eu l’occasion d’en signaler la présence. Les côtes de l’île étaient tropredoutées des navigateurs pour qu’un bâtiment fût tenté d’y chercher un refuge qu’il aurait trouvé plus sûrement et plus facilement surplusieurs autres points de la Magellanie.Cependant toutes précautions avaient été prises en prévision de l’arrivée de gens suspects dans la baie d’Elgor. Les annexesétaient fermées de portes solides qui se verrouillaient à l’intérieur, et l’on n’aurait pu forcer les grillages des fenêtres des magasins etdu logement. En outre, Vasquez, Moriz et Felipe possédaient des carabines, des revolvers, et les munitions ne leur feraient pasdéfaut.
Enfin, au fond du couloir qui aboutissait au pied de la tour, on avait établi une porte de fer qu’il eût été impossible de briser oud’enfoncer. Quant à pénétrer autrement à l’intérieur de la tour, comment cela eût-il été possible à travers les étroites meurtrières del’escalier, défendues par de solides croisillons, et comment atteindre la galerie qui entourait la lanterne, à moins de s’élever par lachaîne du paratonnerre ?Tels étaient les travaux d’une si grande importance qui venaient d’être conduits à bonne fin sur l’Île des États par les soins dugouvernement de la République Argentine.Notes d'édition1. ↑ Environ 19 kilomètres.2. ↑ Depuis, à la suite du partage de la Magellanie, en 1881, l’Île des États dépend de la République Argentine.3. ↑ Environ 19 kilomètres.Le Phare du bout du monde : Chapitre IIIC’est à cette époque de l’année, de novembre à mars, que la navigation est la plus active dans les parages de la Magellanie. La mery est toujours dure. Mais, si rien n’arrête et ne calme les immenses houles qui viennent des deux océans, du moins l’état del’atmosphère est-il plus égal, et les tourmentes qui le troublent jusque dans les hautes zones ne sont que passagères. Les navires àvapeur et les voiliers s’aventurent plus volontiers, pendant cette période de temps maniable, à contourner le Nouveau Continent endoublant le cap Horn. Cependant, ce n’est pas le passage des bâtiments, soit par le détroit de Lemaire, soit par le sud de l’Île desÉtats, qui pourrait rompre la monotonie des longues journées de cette saison. Ils n’ont jamais été nombreux, et ils sont devenus plusrares encore, depuis que le développement de la navigation à vapeur et le perfectionnement des cartes marines ont rendu moinsdangereux le détroit de Magellan, route à la fois plus courte et plus facile.Toutefois cette monotonie, inhérente à l’existence dans les phares, n’est pas aisément perceptible aux gardiens préposés d’ordinaireà leur service. Ce sont, pour la plupart, d’anciens matelots ou d’anciens pêcheurs. Ils ne sont pas gens à compter les jours et lesheures ; ils savent sans cesse s’occuper et se distraire. Le service, d’ailleurs, ne se borne pas à assurer l’éclairage entre le coucheret le lever du soleil. Il avait été recommandé à Vasquez et à ses camarades de surveiller avec soin les approches de la baie d’Elgor,de se porter plusieurs fois par semaine au cap San Juan, d’observer la côte est jusqu’à la pointe Several, sans jamais s’éloigner deplus de trois à quatre milles. Ils devaient tenir au courant le « livre du phare », y noter tous les incidents qui pourraient survenir, lepassage des bâtiments à voile et à vapeur, leur nationalité, leur nom lorsqu’ils les enverraient avec leur numéro, la hauteur desmarées, la direction et la force du vent, la relève du temps, la durée des pluies, la fréquence des orages, les hausses et baisses dubaromètre, l’état de la température et autres phénomènes, ce qui permettrait d’établir la carte météorologique de ces parages.Vasquez, Argentin de naissance, comme Felipe et Moriz, devait remplir à l’Île des États les fonctions de gardien-chef du phare. Il étaitalors âgé de quarante-sept ans. Vigoureux, d’une santé à toute épreuve, d’une remarquable endurance, comme il sied à un marin quia coupé et recoupé la majeure partie des cent quatre-vingts parallèles, résolu, énergique, familiarisé avec le danger, il avait su setirer d’affaire en plus d’une circonstance où il y allait de la vie. Ce n’est pas seulement à l’âge qu’il devait d’avoir été choisi commechef de la relève, mais à son caractère fortement trempé qui inspirait une entière confiance. Sans être arrivé plus haut que le gradede premier maître dans la marine de guerre de la République, il avait quitté le service avec l’estime de tous. Aussi, lorsqu’il sollicitacette place à l’Île des États, l’autorité maritime n’éprouva-t-elle aucune hésitation à la lui confier.Felipe et Moriz étaient également deux marins, âgés l’un de quarante, l’autre de trente-sept ans. Vasquez connaissait leurs famillesde longue date et il les avait désignés au choix du gouvernement. Le premier, comme lui, était resté célibataire. Seul des trois, Morizétait marié, sans enfant, et sa femme, qu’il reverrait dans trois mois, servait chez une logeuse du port de Buenos-Ayres.Lorsque les trois mois seraient écoulés, Vasquez, Felipe et Moriz rembarqueraient sur le Santa-Fé, qui ramènerait à l’Île des Étatstrois autres gardiens, dont ils reviendraient prendre la place trois mois plus tard.Ce serait en juin, juillet et août qu’ils reprendraient le service, c’est-à-dire vers le milieu de l’hiver. Donc, après n’avoir pas trop souffertdes intempéries pendant leur premier séjour, ils devaient s’attendre à une pénible existence, à leur retour sur l’île. Mais, on l’imaginebien, cela n’était pas pour leur causer la moindre inquiétude. Vasquez et ses camarades seraient déjà presque acclimatés, et ilssauraient braver impunément le froid, les tempêtes, toutes les rigueurs des saisons antarctiques.Dès ce jour, 10 décembre, le service fut organisé régulièrement. Chaque nuit les lampes fonctionnèrent sous la surveillance de l’undes gardiens posté dans la chambre de quart, tandis que les deux autres se reposaient dans le logement. Le jour, les diversappareils étaient visités, nettoyés, munis de mèches nouvelles au besoin, et mis en état de projeter leurs puissants rayons au coucherdu soleil.Entre temps, suivant les indications du service, Vasquez et ses camarades descendaient la baie d’Elgor jusqu’à la mer, soit à pieden suivant l’un ou l’autre rivage, soit dans l’embarcation laissée à la disposition des gardiens, une chaloupe demi-pontée gréée d’unemisaine et d’un foc, qui s’abritait dans une petite crique où elle n’avait rien à craindre, de hautes falaises la protégeant contre lesvents de l’est, les seuls à redouter.Il va de soi que, lorsque Vasquez, Felipe et Moriz faisaient ces excursions dans la baie ou aux alentours de l’enceinte, l’un d’eux
restait toujours de garde dans la galerie supérieure du phare. En effet, il pouvait arriver qu’un bâtiment vînt à passer en vue de l’Île desÉtats et voulût envoyer son numéro. Il importait donc que l’un des gardiens fût toujours à son poste. Du terre-plein, on n’apercevait lamer que de l’est au nord-est. Dans les autres directions, les falaises arrêtaient le regard à quelques centaines de toises de l’enceinte.D’où cette obligation de se tenir en permanence dans la chambre de quart, afin de pouvoir communiquer avec les navires.Les premiers jours qui suivirent le départ de l’aviso ne furent marqués par aucun incident. Le temps demeurait beau, la températureassez élevée. Le thermomètre accusait parfois dix degrés au-dessus du zéro centigrade. Le vent soufflait du large, et généralementen petite brise entre le lever et le coucher du soleil ; puis, avec le soir, il halait la terre, c’est-à-dire qu’il remontait au nord-ouest, etvenait des vastes plaines de la Patagonie et de la Terre-de-Feu. Il y eut cependant quelques heures de pluie, et, comme la chaleurs’accroissait, il fallait s’attendre à de prochains orages, qui pourraient modifier l’état atmosphérique.Sous l’influence des rayons solaires, qui acquéraient une force vivifiante, la flore commença à se manifester dans une certainemesure. La prairie voisine de l’enceinte, entièrement dépouillée du manteau blanc de l’hiver, montrait son tapis d’un vert pâle. Dans lebois des hêtres antarctiques, on aurait même eu plaisir à s’étendre sous les frondaisons nouvelles. Le ruisseau largement alimentécoulait à pleins bords jusqu’à la crique. Les mousses, les lichens reparaissaient au pied des arbres et tapissaient le flanc des roches,de même que ces cochléarias si efficaces contre les affections scorbutiques. Enfin, si ce n’était pas le printemps – ce joli mot n’a pascours en Magellanie – c’était l’été qui pour quelques semaines encore régnait sur l’extrême limite du continent américain.Cette journée finie, avant que le moment ne fût venu d’allumer le phare, Vasquez, Felipe et Moriz, assis tous trois sur le balconcirculaire qui régnait autour de la lanterne, causaient suivant leur habitude, et tout naturellement le gardien-chef dirigeait et entretenaitla conversation.« Eh bien, garçons, dit-il après avoir consciencieusement bourré sa pipe – exemple qui fut suivi par les deux autres – cette nouvelleexistence ?… commencez-vous à vous y faire ?– Bien sûr, Vasquez, répondit Felipe. Ce n’est point en si peu de temps que l’on peut avoir grand ennui ni grande fatigue.–En effet, ajouta Moriz, mais nos trois mois passeront plus vite que je ne l’aurais cru. – Oui, mon garçon, ils fileront comme une corvette sous ses cacatois, ses perruches, ses ailes de pigeons et ses bonnettes !– En fait de bâtiments, fit observer Felipe, nous n’en avons pas aperçu un seul aujourd’hui, pas même à l’horizon…– Il en viendra, Felipe, il en viendra, répliqua Vasquez, en arrondissant sa main sur ses yeux comme pour s’en faire une longue-vue.Ce ne serait pas la peine d’avoir élevé ce beau phare sur l’Île des États, un phare qui envoie ses éclats jusqu’à dix milles au large,pour que pas un navire ne vînt en profiter.– D’ailleurs, il est tout nouveau, notre phare, observa Moriz.–Comme tu dis, garçon ! répliqua Vasquez, et il faut le temps aux capitaines pour apprendre que cette côte est éclairée maintenant. Quand ils le sauront, ils n’hésiteront pas à la ranger de plus près et à donner dans le détroit au grand avantage de leur navigation !Mais ce n’est pas tout de savoir qu’il y a un phare, encore faut-il être sûr qu’il est toujours allumé, depuis le coucher du soleil jusqu’àson petit lever.– Cela ne sera bien connu, fit remarquer Felipe, qu’après le retour du Santa-Fé à Buenos-Ayres.– Juste, garçon, déclara Vasquez, et, lorsqu’on aura publié le rapport du commandant Lafayate, les autorités s’empresseront de lerépandre dans tout le monde maritime. Mais déjà la plupart des navigateurs ne doivent pas ignorer ce qui s’est fait ici.– Quant au Santa-Fé, qui n’est parti que depuis cinq jours, reprit Moriz, sa traversée durera…– Ce qu’elle durera, interrompit Vasquez, pas plus d’une semaine encore, je suppose ! Le temps est beau, la mer est calme, le ventsouffle du bon côté… L’aviso a du largue dans ses voiles jour et nuit, et, en y ajoutant sa machine, je serais bien étonné s’il ne filaitpas ses neuf à dix nœuds.– À l’heure qu’il est, dit Felipe, il doit avoir dépassé le détroit de Magellan et doublé le cap des Vierges d’une quinzaine de milles.– Sûr, mon garçon, déclara Vasquez. En ce moment, il longe la côte patagone, et il peut défier à la course les chevaux desPatagons… Dieu sait, pourtant, si, dans ce pays-là, hommes et bêtes détalent comme une frégate de premier rang, vent sousvergue ! »On comprendra que ce souvenir du Santa-Fé fût encore présent à l’esprit de ces braves gens. N’était-ce pas comme un morceau dela terre natale qui venait de les quitter pour retourner là-bas. Par la pensée, ils le suivraient jusqu’à la fin du voyage.« As-tu fait bonne pêche aujourd’hui ?… reprit Vasquez en s’adressant à Felipe.– Assez bonne, Vasquez, j’ai pris à la ligne quelques douzaines de gobies, et, à la main, un tourteau pesant bien trois livres, qui sedéfilait entre les roches.– Bien cela, répondit Vasquez, et ne crains pas de dépeupler la baie !… Les poissons, plus on en prend, plus il y en a, comme on dit,et cela nous permettra d’économiser nos provisions de viande sèche et de lard salé !… Quant aux légumes…– Moi, annonça Moriz, je suis descendu jusqu’au bois de hêtres. J’y ai déterré quelques racines, et, comme je l’ai vu faire au maître-coq de l’aviso, qui s’y entend, je vous en accommoderai une fameuse platée !
– Elle sera la bienvenue, déclara Vasquez, car il ne faut pas abuser des conserves, même des meilleures !… Ça ne vaut jamais cequi est fraîchement tué, ou fraîchement pêché, ou fraîchement cueilli !– Eh ! fit Felipe, s’il nous venait quelques ruminants de l’intérieur de l’île… une couple de guanaques ou autres.– Je ne dis pas qu’un filet ou un cuissot de guanaque soit à dédaigner, répliqua Vasquez. Un bon morceau de venaison, et l’estomacn’a que des remerciements à faire lorsqu’on lui en a servi !… Aussi, si le gibier se présente, on tâchera de l’abattre. Mais, garçons,attention à ne pas s’éloigner de l’enceinte pour aller chasser la grosse ou la petite bête. L’essentiel est de se conformer auxinstructions et de ne point s’écarter du phare, si ce n’est pour observer ce qui se passe dans la baie d’Elgor, et au large entre le capSan Juan et la pointe Diegos.– Cependant, reprit Moriz, qui aimait la chasse, s’il venait une belle pièce à une portée de fusil…– À une portée de fusil et même à deux, et même à trois, je ne dis pas, répondit Vasquez. Mais, vous le savez, le guanaque est tropsauvage de sa nature pour fréquenter la bonne société… la nôtre s’entend, et je serais bien surpris si nous voyions seulement unepaire de cornes au-dessus des roches, du côté du bois de hêtres ou à proximité de l’enceinte ! »En effet, depuis le commencement des travaux, aucun animal n’avait été signalé aux approches de la baie d’Elgor. Le second duSanta-Fé, déterminé Nemrod, avait plusieurs fois essayé de chasser le guanaque. Sa tentative avait été vaine, bien qu’il se fûtavancé de cinq à six milles dans l’intérieur. Si le gros gibier ne faisait point défaut, du moins ne se laissait-il voir que de trop loin pourêtre tiré. Peut-être, s’il eût franchi les hauteurs et dépassé le port Parry, s’il eût poussé jusqu’à l’autre extrémité de l’île, le secondaurait-il été plus heureux. Mais là où se dressaient de grands pics, dans la partie occidentale, le cheminement devait être sans doutefort difficile, et ni lui, ni personne de l’équipage du Santa-Fé, n’alla jamais reconnaître les environs du cap Saint-Barthélemy.Pendant la nuit du 16 au 17 décembre, Moriz étant de garde dans la chambre de quart de six heures à dix heures, un feu apparut endirection de l’est, à cinq ou six milles au large. C’était évidemment un feu de navire, le premier qui se fût montré dans les eaux de l’îledepuis l’établissement du phare.Moriz pensa, avec raison, que cela devait intéresser ses camarades, qui ne dormaient pas encore, et il vint les prévenir.Vasquez et Felipe remontèrent aussitôt avec lui, et, la longue-vue aux yeux, ils se postèrent devant la fenêtre ouverte à l’est.« C’est un feu blanc, déclara Vasquez.– Et, par conséquent, dit Felipe, ce n’est point un feu de position, puisqu’il n’est ni vert ni rouge. »La remarque était juste. Ce n’était pas un de ces feux de position placés, suivant leur couleur, l’un à bâbord, l’autre à tribord du navire.« Et, ajouta Vasquez, puisque celui-ci est blanc, c’est qu’il est suspendu à l’étai de misaine, ce qui indique un steamer en vue del’île. »Sur ce point, aucun doute. Il s’agissait bien d’un steamer qui ralliait le cap San Juan. Prendrait-il le détroit de Lemaire, ou passerait-ilpar le sud ? C’est la question que se posaient les gardiens.Ils suivirent donc la marche du bâtiment à mesure qu’il se rapprochait, et, après une demi-heure, ils furent fixés sur sa route.Le steamer, laissant le phare par bâbord au sud-sud-ouest, se dirigea franchement vers le détroit. On put apercevoir son feu rouge aumoment où il passa à l’ouvert du havre Saint-Jean ; puis il ne tarda pas à disparaître au milieu de l’obscurité.« Voici le premier navire qui aura relevé le Phare du bout du Monde ! s’écria Felipe.– Ce ne sera pas le dernier ! » assura Vasquez.Le lendemain, dans la matinée, Felipe signala un grand voilier qui paraissait à l’horizon. Le temps était clair, l’atmosphère dégagéede brumes sous une petite brise du sud-est, ce qui permit d’apercevoir le navire à la distance d’au moins dix milles.Vasquez et Moriz, prévenus, montèrent à la galerie du phare. On distinguait le bâtiment signalé au-dessus des extrêmes falaises dulittoral, un peu à droite de la baie d’Elgor, entre la pointe Diegos et la pointe Several.Ce navire cinglait rapidement, tout dessus, avec une vitesse qui ne devait pas être estimée à moins de douze ou treize nœuds. Ilmarchait grand largue, bâbord amures. Mais, comme il se dirigeait en droite ligne sur l’Île des États, on ne pouvait encore assurer s’ilen passerait au nord ou au sud.En gens de mer que ces questions intéressent toujours, Vasquez, Felipe et Moriz discutaient ce point. Finalement, ce fut Moriz qui eutraison, ayant soutenu que le voilier ne cherchait pas l’entrée du détroit. En effet, lorsqu’il ne fut plus qu’à un mille et demi de la côte, illofa, de manière à venir plus au vent, afin de doubler la pointe Several.C’était un grand bâtiment, jaugeant au moins dix-huit cents tonnes, gréé en trois-mâts barque du genre de ces clippers construits enAmérique, et dont la vitesse de marche est vraiment merveilleuse.« Que ma longue-vue se change en parapluie, s’écria Vasquez, si celui-là n’est pas sorti d’un chantier de la Nouvelle-Angleterre !– Peut-être va-t-il nous envoyer son numéro ? dit Moriz.– Il ne ferait que son devoir », répondit simplement le gardien-chef.
C’est bien ce qui arriva au moment où le clipper tournait la pointe Several. Une série de pavillons monta à la corne de brigantine,signaux que Vasquez traduisit immédiatement après avoir consulté le livre déposé dans la chambre de quart.C’était le Montank du port de Boston, Nouvelle-Angleterre, États-Unis d’Amérique. Les gardiens lui répondirent en hissant le pavillonargentin à la tige du paratonnerre, et ils ne cessèrent d’observer le navire jusqu’au moment où l’extrémité de sa mâture disparutderrière les hauteurs du cap Webster, sur la côte sud de l’île.« Et maintenant, dit Vasquez, bon voyage au Montank, et fasse le ciel qu’il n’attrape pas quelque mauvais coup de temps au large ducap Horn ! »Pendant les jours qui suivirent, la mer demeura presque déserte. À peine put-on entrevoir une ou deux voiles à l’horizon de l’est.Les navires qui passaient à une dizaine de milles de l’Île des États ne cherchaient évidemment pas à rallier la terre d’Amérique. Dansl’opinion de Vasquez, ce devaient être des baleiniers qui se rendaient sur les lieux de pêche, dans les parages antarctiques. Onaperçut du reste quelques souffleurs qui venaient des latitudes plus élevées. Ils se tenaient à bonne distance de la pointe Several ense dirigeant vers l’Océan Pacifique.Il n’y eut rien à noter jusqu’à la date du 20 décembre, si ce n’est des observations météorologiques. Le temps était devenu assezvariable, avec des sautes de vent du nord-est au sud-est. À plusieurs reprises, il tomba des pluies assez fortes, parfoisaccompagnées de grêle, ce qui indiquait une certaine tension électrique de l’atmosphère. On pouvait donc craindre des orages quine laissent pas d’être redoutables, surtout à cette époque de l’année.Dans la matinée du 21, Felipe se promenait en fumant sur le terre-plein, lorsqu’il crut apercevoir un animal du côté du bois de hêtres.Après l’avoir observé pendant quelques instants, il alla prendre une longue-vue dans la salle commune.Felipe reconnut sans peine un guanaque de grande taille. C’était peut-être l’occasion de faire un bon coup.Aussitôt, Vasquez et Moriz, qu’il venait d’appeler, sortirent tous deux de l’annexe et le rejoignirent sur le terre-plein.Tous furent d’avis qu’il fallait se mettre en chasse. Si l’on parvenait à abattre le guanaque, cela vaudrait un supplément de viandefraîche, qui varierait agréablement l’ordinaire.Voici ce qui fut convenu : Moriz, armé d’une des carabines, quitterait l’enceinte, et essayerait, sans être aperçu, de tourner l’animal,qui restait immobile, et de le repousser du côté de la baie, où Felipe l’attendrait au passage.« En tout cas, prenez bien garde, garçons, recommanda Vasquez. Ces bêtes-là ont l’oreille fine et le nez fin ! Du plus loin que celle-civerra ou sentira Moriz, elle décampera si vite, que vous ne pourrez ni la tirer ni la tourner. Laissez-la filer alors, car il ne faut pas vouséloigner… C’est bien entendu ?…– Bien entendu », répondit Moriz.Vasquez et Felipe se postèrent sur le terre-plein, et, en se servant de la longue-vue, ils constatèrent que le guanaque n’avait pasbougé de la place où il s’était montré tout d’abord. Leur attention se porta sur Moriz.Celui-ci se dirigeait vers le bois de hêtres. Il y serait à couvert, et peut-être pourrait-il, sans effrayer l’animal, gagner les roches, afinde le prendre à revers et de l’obliger de fuir du côté de la baie.Ses camarades purent le suivre du regard jusqu’au moment où il atteignit le bois sous lequel il disparut.Environ une demi-heure s’écoula. Le guanaque était toujours immobile et Moriz devait être à portée de lui envoyer son coup de fusil.Vasquez et Felipe attendaient donc qu’une détonation retentît et que l’animal tombât plus ou moins grièvement blessé, ou prît la fuiteà toutes jambes.Cependant aucun coup ne fut tiré, et, à l’extrême surprise de Vasquez et de Felipe, voici que le guanaque, au lieu de détaler,s’étendit sur les roches, les jambes pendantes, le corps affaissé, comme s’il n’avait plus eu la force de se soutenir.Presque aussitôt, Moriz, qui était parvenu à se glisser derrière les roches, parut et s’élança vers le guanaque qui ne remua pas ; il sepencha sur lui, il le tâta de la main, et se releva brusquement.Puis, se tournant vers l’enceinte, il fit un geste auquel on ne pouvait se méprendre. Évidemment, il demandait à ses camarades de lerejoindre au plus tôt. «Il y a quelque chose d’extraordinaire, dit Vasquez. Viens, Felipe. »Et tous deux, dégringolant du terre-plein, coururent vers le bois de hêtres.Ils ne mirent pas plus de dix minutes à franchir la distance.« Eh bien… le guanaque ?… interrogea Vasquez. Le voici, répondit Moriz, en montrant la bête couchée à ses pieds.– Il est mort ? demanda Felipe.
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