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Conan Doyle
Souvenirs de Sherlock Holmes
Le Document volé
LE DOCUMENT VOLÉ
Le mois de juillet qui suivit mon mariage fut marqué pour moi par trois affaires graves dans lesquelles j’eus le privilège de collaborer
avec Sherlock Holmes et de pouvoir étudier ses méthodes. La première de ces affaires devra être encore pendant des années tenue
secrète, tant à cause de son importance qu’à cause des grandes familles qui y ont été mêlées. Et, cependant, jamais Holmes n’avait
aussi clairement fait ressortir la valeur de ses procédés d’analyse, ni aussi profondément impressionné les personnes qui lui furent
associées. J’ai encore le compte rendu presque complet de l’entretien dans lequel il démontra l’évidence des faits à MM. Dubuque,
de la police parisienne, et Fritz von Waldbaum, le spécialiste bien connu de Dantzig, lesquels avaient tous deux épuisé leur énergie
een des démarches parfaitement inutiles. Mais le xx siècle sera à son déclin avant que l’histoire puisse être publiée sans
inconvénient. En attendant, je passe à l’affaire qui se trouve avoir le numéro deux dans mes notes. Elle semblait, au début, se
rattacher aux intérêts généraux du pays, et elle s’est compliquée d’incidents qui lui donnent un caractère absolument unique.
Au cours de mes études, j’avais été intimement lié avec un jeune homme, du nom de Percy Phelps, qui était à peu près de mon âge,
bien qu’il eût sur moi l’avance de deux classes. C’était un très brillant élève ; il remportait tous les prix, et ...

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Extrait

Conan DoyleSouvenirs de Sherlock HolmesLe Document voléLE DOCUMENT VOLÉLe mois de juillet qui suivit mon mariage fut marqué pour moi par trois affaires graves dans lesquelles j’eus le privilège de collaboreravec Sherlock Holmes et de pouvoir étudier ses méthodes. La première de ces affaires devra être encore pendant des années tenuesecrète, tant à cause de son importance qu’à cause des grandes familles qui y ont été mêlées. Et, cependant, jamais Holmes n’avaitaussi clairement fait ressortir la valeur de ses procédés d’analyse, ni aussi profondément impressionné les personnes qui lui furentassociées. J’ai encore le compte rendu presque complet de l’entretien dans lequel il démontra l’évidence des faits à MM. Dubuque,de la police parisienne, et Fritz von Waldbaum, le spécialiste bien connu de Dantzig, lesquels avaient tous deux épuisé leur énergieen des démarches parfaitement inutiles. Mais le xxe siècle sera à son déclin avant que l’histoire puisse être publiée sansinconvénient. En attendant, je passe à l’affaire qui se trouve avoir le numéro deux dans mes notes. Elle semblait, au début, serattacher aux intérêts généraux du pays, et elle s’est compliquée d’incidents qui lui donnent un caractère absolument unique.Au cours de mes études, j’avais été intimement lié avec un jeune homme, du nom de Percy Phelps, qui était à peu près de mon âge,bien qu’il eût sur moi l’avance de deux classes. C’était un très brillant élève ; il remportait tous les prix, et finalement il obtint unebourse qui lui permit d’aller poursuivre à Cambridge sa carrière triomphale. Il était, je me le rappelle, extrêmement bien apparenté et,quoique nous ne fussions que des enfants, nous savions tous que sa mère était la sœur de lord Holdhurst, le grand politicienconservateur. Cette alliance ne lui avait guère servi à la pension ; car, entre camarades, il semblait au contraire qu’il y eût quelquechose de piquant à le taquiner, en récréation, et à lui lancer la balle dans les jambes quand on jouait au cricket. Ce fut bien différentlorsqu’il entra dans le monde. J’appris que son mérite, joint à l’influence dont il disposait, lui avait valu au Foreign Office une bonnesituation[1] ; mais je l’oubliai bientôt jusqu’au jour où la lettre suivante me rappela son existence :« Briarbrae, Woking.« Mon cher Watson,« Je ne doute pas que vous vous souveniez de « Têtard » Phelps, qui était en troisième quand vous étiez, vous, en cinquième. Il estpossible aussi que vous ayez su comment, grâce au crédit de mon oncle, j’obtins un poste aux Affaires étrangères, poste deconfiance et d’honneur, s’il en fût, jusqu’à l’épouvantable catastrophe qui est venue tout à coup briser ma carrière.« Inutile d’écrire ici les détails de ce terrible événement ; mais, au cas où vous accéderiez à ma requête, je vous les conterai moi-même. Je sors à peine d’une période de neuf semaines de fièvre cérébrale, je suis extrêmement faible. Croyez-vous possibled’amener votre ami, M. Holmes, à venir me voir ? Je serais très désireux d’avoir son avis sur l’affaire qui me concerne, quoique lesautorités m’affirment qu’il n’y a plus rien à tenter. Tâchez donc de me l’amener, et le plus tôt possible. Cette incertitude me tue ; lesminutes sont pour moi des heures de cruel supplice.« Dites à Holmes que, si je ne l’ai point consulté plus tôt, ce n’est pas faute d’apprécier ses talents, mais bien parce que je n’ai paseu la tête à moi depuis que le coup m’a frappé. J’y vois clair maintenant, quoique je n’ose pas trop y penser, de peur d’une rechute.Je suis si faible encore, que, vous le voyez, j’ai dû dicter cette lettre. Encore une fois, tâchez de l’amener.« Votre ancien camarade,« Percy Phelps. »Cette lettre, ces supplications touchant Holmes m’émurent à tel point que j’aurais fait l’impossible pour satisfaire mon anciencamarade ; mais, en somme, je savais que Holmes aimait trop son métier pour ne pas donner volontiers son concours à un clientdans la peine ; ma femme fut, comme moi, d’avis qu’il n’y avait pas un instant à perdre et, environ une heure avant le déjeuner, je meretrouvais une fois de plus dans la maison bien connue de Baker Street.Holmes, enveloppé dans une robe de chambre, était assis à sa table d’expériences et surveillait attentivement une analyse chimique.Une cornue bouillait à grand bruit dans la flamme bleue d’une lampe de Bunsen et les résultats de la distillation se condensaient dansun récipient de la valeur de deux litres. À peine mon ami me regarda-t-il quand j’entrai ; moi, comprenant que l’expérience devait êtreimportante, je m’assis dans un fauteuil et j’attendis. Il trempa sa pipette de verre dans plusieurs fioles, puisant quelques gouttes dechacune, et, finalement, posa sur la table une éprouvette contenant une certaine solution. Il tenait dans sa main droite une bande depapier-tournesol.— Vous arrivez au moment décisif, Watson, dit-il. Si ce papier reste bleu, tout va bien. S’il devient rouge, il y va de la vie d’un homme.Il plongea son papier dans Péprouvette, et le papier devint immédiatement d’un rouge terne et sale.— Hum ! je le pensais bien, fit-il. Je suis à vous dans un instant, Watson. Vous trouverez du tabac dans la pantoufle persane.Revenu à son pupitre, il griffonna plusieurs télégrammes, qu’il remit à un domestique. Puis il se laissa tomber sur un siège en face demoi, et, relevant ses genoux maigres et osseux, il les enlaça de ses mains.
— Un petit crime bien banal, fit-il. Vous m’apportez quelque chose de mieux, j’imagine. De quoi s’agit-il ?Je lui tendis la lettre ; il la lut avec la plus vive attention.— Elle ne nous dit pas grand’chose, hein? remarqua-t-il en me la rendant.— Assurément, non.— Et, pourtant, l’écriture est intéressante.— Mais ce n’est point la propre écriture de Phelps.— Précisément, c’est une écriture de femme.— Non, d’homme, m’écriai-je.— Non, de femme ; et d’une femme d’une énergie rare. Voyez-vous, au début d’une enquête, il n’est pas indifférent de savoir quevotre client est en relations étroites avec une personne qui, en bien ou en mal, a une nature exceptionnelle. Ma curiosité est déjàéveillée. Si vous êtes prêt, nous allons partir tout de suite pour Woking afin de voir et le diplomate dans l’embarras et la dame àlaquelle il dicte ses lettres.Nous fûmes assez heureux pour trouver un train en partance à la gare de Waterloo ; moins d’une heure après, nous arrivions au milieudes bois de sapins et de bruyères de Woking et, quelques instants plus tard, à Briarbrae même : c’était une grande maison isolée,se dressant au milieu de vastes propriétés, à quelques minutes de marche de la station. Ayant fait passer nos cartes, nous fûmesintroduits dans un salon meublé avec élégance, où nous rejoignit bientôt un homme assez fort, qui nous accueillit avec beaucoupd’affabilité. Il paraissait avoir plutôt quarante ans que trente ; mais ses joues étaient si rouges et son regard si gai qu’il donnait encorel’impression d’un grand garçon bien nourri et fort malicieux.— Comme je suis content que vous soyez venus ! dit-il en nous serrant les mains avec effusion. Percy nous a demandés toute lamatinée. Ah ! le pauvre ami, il se cramponne au moindre fil. Son père et sa mère m’ont prié de vous recevoir, messieurs, car le seulrécit des événements est trop pénible pour eux.— Nous n’avons eu encore aucun détail, observa Holmes. Je m’aperçois que vous n’êtes pas vous-même de la famille…Notre interlocuteur parut surpris et, baissant les yeux, il se prit à rire.— Je vous ai cru sorcier un moment, dit-il ; mais je m’aperçois que vous avez simplement vu les initiales J. H. sur mon médaillon.Joseph Harrisson est mon nom ; et, comme Percy va épouser ma sœur Annie, je lui serai au moins allié. Vous trouverez ma sœurdans la chambre de Percy, car elle le soigne comme un enfant depuis deux mois. Peut-être vaut-il mieux que nous entrions tout desuite, car je sais combien il est impatient.La chambre dans laquelle nous fûmes introduits, de plain-pied avec le salon, était meublée partie comme un boudoir, partie commeune chambre à coucher, avec des fleurs gracieusement arrangées dans tous les coins. Un jeune homme, très pâle, très usé, étaitétendu sur un sofa, près de la fenêtre ouverte par laquelle entraient des parfums exquis du jardin et l’air embaumé de l’été. Unefemme se tenait assise auprès de lui ; toute rose, à notre entrée, elle demanda :— Je me retire, Percy ?Il lui serra la main pour la retenir et :— Comment allez-vous, Watson, me dit-il avec cordialité. Je ne vous aurais jamais reconnu sous cette moustache ; vous ne m’auriezpas reconnu davantage, je suppose. Monsieur, je pense, est votre célèbre ami, M. Sherlock Holmes ?Je présentai Holmes en quelques mots et nous nous assîmes tous deux. Notre introducteur nous avait quittés ; mais sa sœur étaitrestée, la main dans celle du malade. C’était une femme qui ne pouvait pas passer inaperçue, un peu trop petite et trop épaisse peut-être, mais avec un joli teint olivâtre, des yeux à l’italienne, grands et sombres, une chevelure opulente d’un beau noir. Ses couleursfraîches, par contraste, faisaient paraître la figure pâle de son ami d’autant plus morne et fatiguée.— Je voudrais ne pas vous faire perdre votre temps, dit Percy Phelps, en se soulevant sur le sofa. J’entrerai donc en matière sansautre préambule.J’étais, monsieur Holmes, un homme heureux, un homme qui réussit et, à la veille de me marier, lorsqu’un malheur soudain et terriblevint ruiner mon avenir.J’étais, comme Watson a dû vous le dire, aux Affaires étrangères ; grâce à l’influence de mon oncle lord Holdhurst, je m’élevairapidement à une situation exceptionnelle. Quand mon oncle devint ministre, il me donna plusieurs missions importantes ; et, commeje les conduisis toujours à bonne fin, il en vint à avoir toute confiance dans mon talent et dans mon tact.Il y a environ dix semaines, — pour être plus précis, c’était le 23 mai, — il m’appela dans son cabinet, et après m’avoir félicité de messuccès, il m’annonça qu’il avait à me charger d’une nouvelle et grave mission. « Ceci, me dit-il, en tirant de son bureau un rouleau depapier, est l’original de ce traité secret entre l’Angleterre et l’Italie dont, j’ai regret à le dire, quelque bruit a déjà circulé dans la presse.Il est d’une importance extrême qu’il n’en puisse plus rien transpirer. Les ambassades de France et de Russie donneraient unesomme considérable pour connaître le contenu de ces papiers. Ceux-ci ne quitteraient point mon tiroir, certes, n’était qu’il me fautabsolument les faire copier. Vous avez un meuble qui ferme à clef dans votre bureau ?
« — Oui, monsieur.« — Alors, prenez le traité, et mettez-le sous clef. Je vais donner des ordres pour que vous puissiez rester quand les autres serontpartis, de manière à ce que vous fassiez cette copie à votre aise, sans crainte d’être surveillé. Lorsque vous aurez fini, enfermezensemble l’original et l’expédition : vous me les remettrez à moi-même, demain matin. »Je pris les papiers, et…— Un instant, je vous prie, dit Holmes. Étiez-vous seuls, pendant cette conversation ?— Absolument seuls.— Dans une pièce très vaste ?— Environ dix mètres de côté.— Vous vous teniez au milieu ?— Oui, à peu près.— Et parlant bas ?— Oh ! la voix de mon oncle est toujours extrêmement basse ; et, moi, je n’eus presque rien à dire.— Je vous remercie, fit Holmes, en fermant les yeux. Veuillez poursuivre.— Je fis exactement ce qui m’avait été indiqué. J’attendis que les autres attachés fussent partis. L’un d’eux, mon voisin, CharlesGorot, avait à terminer quelques travaux en retard ; je le laissai et sortis pour dîner ; à mon retour, il n’était plus là. Or, j’avais le soucide faire rapidement mon ouvrage, d’autant que, Joseph — M. Harrisson, que vous avez vu tout à l’heure — étant en ville et devantretourner à Woking par le train de onze heures, je désirais, si possible, repartir avec lui.En examinant le traité, je reconnus tout de suite que mon oncle n’avait en rien exagéré son importance ; sans entrer dans les détails,je puis bien dire qu’il définissait le rôle de la Grande-Bretagne envers la Triple Alliance et qu’il esquissait la politique que ce paysaurait à suivre dans le cas où la flotte française viendrait à prendre une supériorité notoire sur la flotte italienne dans la Méditerranée.Les questions visées étaient d’ordre purement naval. Au bas, figuraient les paraphes des hauts fonctionnaires chargés de signer laconvention.Après un rapide coup d’œil, sans tarder, je me mis à ma tâche d’expéditionnaire.C’était un document étendu, écrit en français, et comprenant vingt-six articles distincts. J’allais aussi vite que je pouvais ; mais à neufheures je n’avais encore fait que huit articles et il me parut bien évident que je manquerais mon train. J’avais envie de dormir ; je mesentais la tête lourde : l’effet du dîner sans doute, et aussi la suite d’une longue journée de travail. Une tasse de café m’eût éclairer lesidées. Sachez qu’un gardien de bureau reste toute la nuit dans une petite loge, au pied de l’escalier, et qu’il a l’habitude de faire ducafé sur sa lampe à esprit-de-vin pour les fonctionnaires qui peuvent avoir des travaux extraordinaires. Je sonnai donc.« Ce fut, à mon grand étonnement, une femme qui répondit à mon appel, une femme grosse, commune, déjà âgée, avec un tablier.Elle expliqua qu’elle était la femme du gardien, que c’était elle qui faisait le ménage ; je lui donnai l’ordre de m’apporter du café.« Je transcrivis encore deux articles ; puis, me sentant de plus en plus assoupi, je me levai et fis quelques pas dans la pièce pour medégourdir les jambes. Mon café ne venait point. Voulant savoir quelle pouvait être la cause du retard, j’ouvris la porte et j’allai jusqu’aubout du couloir étroit et faiblement éclairé, qui était, en effet, la seule issue de la pièce dans laquelle j’avais travaillé. Il se terminait parun escalier tournant qui menait en bas, à la loge du garçon donnant dans un vestibule. À mi-hauteur de cet escalier est un petit palier,avec un autre corridor venant y tomber à angle droit. Celui-ci mène, par un second petit escalier, à une porte de service ; elle sert auxdomestiques, et quelquefois, comme raccourci, à des attachés qui viennent de Charles Street.« Il y a grand intérêt à vous faire observer ceci : c’est que je descendis l’escalier et que, dans le vestibule, je trouvai le garçon endormisur son siège, pendant que sur la lampe à esprit-de-vin l’eau bouillait à soulever le couvercle du récipient. J’avais allongé le bras etj’allais secouer mon homme, qui dormait encore profondément quand une sonnette, au-dessus de sa tête, retentit bruyamment, et ils’éveilla en sursaut.« — Monsieur Phelps ! dit-il en me regardant avec ahurissement.« — Oui, je suis descendu voir si mon café était prêt.« — J’étais, monsieur, en train de faire bouillir l’eau, quand je me suis endormi. »Il me regarda ; puis, fixant la sonnette qui vibrait encore, ses yeux prirent une expression d’étonnement croissant.« — Mais, si vous étiez ici, monsieur, qui donc a sonné ? demanda-t-il.« — La sonnette ! Quelle sonnette est-ce ?« — C’est la sonnette du cabinet dans lequel vous travailliez. »Je restai figé sur place. Quelqu’un, alors, se trouvait donc dans cette pièce, sur la table de laquelle s’étalait mon précieux traité !
Comme un fou j’escaladai les marches, je franchis le corridor : personne dans le corridor, monsieur Holmes, personne dans la pièce !Tout était exactement comme je l’avais laissé, si ce n’est que les papiers confiés à mes soins avaient été enlevés du pupitre surlequel ils se trouvaient. La copie était là, l’original avait disparu.Holmes se redressa dans son fauteuil et se frotta les mains. Je vis que le problème était de son goût.— Et, alors, qu’avez-vous fait ? murmura-t-il.— Et aucun des vôtres n’était par hasard allé vous voir ?— Aucun.— Quelques-uns d’entre eux connaissaient-ils le chemin qui conduit à votre cabinet ?— Oh ! oui, tous ont eu l’occasion d’y venir.— Pourtant, voyons, si vous n’avez rien dit à personne au sujet de ce traité, l’enquête manque de base !— Je n’ai rien dit.— Savez-vous quelque chose de votre homme de garde ?— Rien, sinon que c’est un ancien soldat.— Quel régiment ?— Oh ! on me l’a dit… Les Cold stream Guards.— Merci. Je ne doute pas d’obtenir de Forbes des détails. Les autorités officielles, pour ne pas savoir tirer parti des faits, n’en sontpas moins excellentes pour les réunir… Que la rose est donc une fleur ravissante !Il passa de l’autre côté du canapé et s’avançant vers la fenêtre ouverte, il redressa la tige penchée d’une rose mousseuse, ens’extasiant sur le délicieux contraste du rouge et du vert. Il y avait là, pour moi, une particularité toute nouvelle de son caractère ; car,jamais auparavant, je ne l’avais vu témoigner d’un intérêt véritable pour les choses de la nature.— Les fleurs me semblent être la raison de notre croyance intime en la bonté de la Providence, dit-il, le dos appuyé contre le volet.Nos facultés, nos désirs, notre nourriture, tout cela est réellement nécessaire à notre existence, tandis que la rose, c’est le superflu.Son parfum, sa couleur est le charme et non la condition de la vie. Il n’y a que la bonté qui donne le superflu et c’est pourquoi je répèteque les fleurs prouvent la magnificence du Créateur.Percy Phelps et son amie regardaient Holmes pendant ce discours ; la surprise et la désillusion se lisaient sur leurs figures. Luirestait plongé dans sa rêverie, la rose mousseuse entre les doigts.Quelques minutes se passèrent ainsi ; puis la jeune fille rompit le silence :— Voyez-vous, monsieur Holmes, un moyen quelconque de percer le mystère ? demanda-t-elle avec une nuance d’âpreté dans la.xiov— Oh ! le mystère !… reprit-il, comme s’il revenait brusquement aux réalités de la vie. Il serait absurde de nier que l’affaire est trèsobscure et très compliquée ; mais, je vous promets que je vais l’étudier et je vous ferai connaître les points qui m’auront frappé.— Distinguez-vous une piste ?— Vous m’en avez fourni sept ; mais il faut évidemment que je les contrôle avant de me prononcer sur leur valeur.— Soupçonnez-vous quelqu’un ?— Je me soupçonne moi-même…— Comment ?— Oui, d’arriver trop vite à des conclusions.— Alors, allez vite à Londres les vérifier.— Votre conseil est excellent, mademoiselle, dit Holmes en se levant. Je crois, en effet, Watson, que nous n’avons rien de mieux àfaire. Mais monsieur Phelps, ne vous laissez pas aller à des espérances trompeuses. L’affaire est très embrouillée.— J’aurai la fièvre jusqu’à ce que je vous aie revu, s’écria le jeune diplomate.— Je reviendrai demain par le même train, mais il est plus que probable que mon rapport sera négatif.— Que Dieu vous bénisse pour cette promesse de revenir. Je me sens revivre à la pensée que l’on agit. À propos, j’ai reçu une lettrede lord Holdhurst.— Ah ! que disait-il ?
— Il a été froid, mais non pas dur. Je crois que cela tient à ma grave maladie… Il répète que l’affaire est de la plus haute importance,et il ajoute qu’aucune décision ne sera prise au sujet de mon avenir (c’est-à-dire, je pense, de ma démission), jusqu’à ce que masanté soit rétablie, et que j’aie la possibilité de me réhabiliter.— Bien, cela est raisonnable et prudent, dit Holmes. Venez, Watson ; nous avons devant nous, en ville, une bonne journée de travail.M. Joseph Harrisson nous ramena à la gare et bientôt après, nous roulions dans le train de Portsmouth. Holmes, absorbé dans sespensées, ouvrit à peine la bouche jusqu’à ce que nous eûmes dépassé l’embranchement de Clapham. Puis : « C’est une chose trèscurieuse que d’entrer dans Londres par l’une de ces lignes surélevées qui vous permettent, comme celle-ci, de voir au-dessous desoi les maisons. »Je croyais à une plaisanterie ; car le spectacle était assez sordide. Mais il ne tarda pas à s’expliquer.— Regardez ces gros pâtés de constructions isolées, se dressant au-dessus des autres toits, comme des îles de briques dans unemer couleur de plomb.— Ce sont les écoles publiques.— Des phares, mon garçon ; les phares de l’avenir ! Autant de capsules, contenant des centaines de petites graines brillantes,desquelles naîtra l’Angleterre plus sage et meilleure de demain… Je suppose que ce Phelps ne boit pas ?— Je ne le crois pas.— Ni moi ; mais nous sommes obligés de tenir compte de tout ce qui est seulement possible. Le pauvre diable est assurémentengagé dans un bourbier profond et c’est une grosse question desavoir si nous pourrons jamais l’en tirer. Que pensez-vous de miss Harrisson ?— C’est une jeune fille d’un caractère bien trempé.— Oui ; mais une brave fille, ou je me trompe fort. Elle et son frère sont les deux seuls enfants d’un maître de forges, établi quelquepart sur la route de Northumberland. Phelps lui fut fiancé lors d’un voyage, l’hiver dernier ; et elle est venue, escortée de son frère,pour être présentée à la famille. Alors s’est produite la catastrophe, et la jeune fille est restée pour soigner son amoureux, tandis quele frère, se trouvant très bien, ici, restait également. J’ai fait, vous le voyez, ma petite instruction. Aujourd’hui doit être un jourd’enquête sérieuse.Je commençais :— Mon métier…— Oh ! si vous trouvez vos propres affaires plus intéressantes que les miennes… dit Holmes, avec quelque rudesse.— J’allais dire, au contraire, que ma clientèle pourrait bien se passer de moi pendant un jour ou deux, attendu que c’est le plusmauvais moment de l’année.— Parfait, dit-il, recouvrant sa bonne humeur. Nous allons donc suivre l’affaire ensemble. Il me semble que nous devrions commencerpar voir Forbes. Il pourra probablement nous donner tous les détails dont nous avons besoin pour savoir par quel bout prendre leschoses.— Vous disiez que vous aviez une piste ?— Oui, nous en avons plusieurs ; mais nous ne pouvons en apprécier la valeur qu’après un examen plus approfondi. Le crime le plusdifficile à suivre, c’est celui qui n’a pas de but. Or, ce n’est pas le cas du nôtre. Qui est appelé à en bénéficier ? Il y a l’ambassadeurde France, il y a l’ambassadeur de Russie, il y a quiconque pourrait vendre un document à l’un ou à l’autre, et il y a lord Holdhurst.— Lord Holdhurst !— Sans doute. Il est des circonstances où un homme d’État peut ne pas regretter de voir un document détruit par accident.— Mais pas un homme d’État d’une réputation aussi intacte que lord Holdhurst.— La chose est possible, cependant, et cela suffit pour qu’elle ne soit pas à négliger. Nous irons aujourd’hui chez le noble lord etnous verrons ce qu’il a à nous dire. En attendant, j’ai déjà commencé mon enquête.— Déjà ?— Oui ; j’ai envoyé des dépêches, de la station de Woking, à chacun des journaux du soir de Londres. Cet avis paraîtra dans tous.Et il me tendait une feuille, arrachée de son carnet, sur laquelle on lisait ceci, écrit au crayon :« Dix livres sterling de récompense. — On demande le numéro du fiacre qui déposa un voyageur à la porte ou non loin de la portedu ministère des Affaires étrangères, dans Charles Street, à dix heures moins un quart le soir du 23 mai. Répondre : 221, B. BarkerStreet. »— Vous êtes sûr que le voleur est venu en voiture ?
— Si non, le mal n’est pas grand. Mais si M. Phelps a raison lorsqu’il déclare qu’il n’existe aucun endroit où se cacher ni dans sapièce ni dans les corridors, il faut bien que le voleur soit venu de l’extérieur. Si, étant venu du dehors par une nuit si pluvieuse,néanmoins, il n’a pas laissé de traces d’humidité sur le linoléum qui a été examiné quelques minutes après son passage, il est trèsvraisemblable qu’il est venu en voiture. Oui, je crois que nous pouvons avec assurance conclure à une voiture.— En effet, cela paraît plausible.— C’est l’une des pistes dont j’ai parlé. Elle peut nous conduire à quelque chose. Ensuite, il y a le coup de sonnette : c’est le côté leplus caractéristique de l’affaire. Pourquoi aurait-on tiré la sonnette ? Est-ce le voleur qui aurait agi ainsi par bravade ? Ou y avait-ilavec le voleur quelqu’un qui aurait sonné pour empêcher le crime ? Ou cela ne fut-il pas un accident ? Ou fut-ce…Holmes retomba dans les réflexions intenses et silencieuses d’où il venait de sortir ; mais il me sembla à moi, accoutumé comme jel’étais à toutes ses habitudes, que quelque nouvelle supposition venait tout à coup de surgir dans son esprit.Il était trois heures vingt minutes lorsque nous arrivâmes à la gare. Après un lunch rapide au buffet, nous allâmes tout de suite àScotland Yard. Holmes avait déjà télégraphié à Forbes ; nous le trouvâmes nous attendant ; c’était un petit homme à l’air rusé, auregard pénétrant, mais pas aimable du tout. Il fut positivement froid dans ses rapports avec nous, surtout quand il eut appris l’objet denotre visite.— Ce n’est pas la première fois, monsieur Holmes, que j’entends parler de vos méthodes d’investigation, dit-il d’un ton revêche. Vousêtes assez habile pour tirer parti de tous les renseignements que la police peut mettre à votre disposition ; et puis, vous essayez determiner les affaires vous-même et de jeter le discrédit sur les autres.— Au contraire, répondit Holmes. Sur cinquante-trois causes que j’ai eu à instruire dernièrement, il n’en est que quatre où mon nomait paru, et la police a eu l’honneur des quarante-neuf autres. Je ne vous reproche pas de l’ignorer, car vous êtes jeune etinexpérimenté ; mais, si vous désirez réussir dans vos nouvelles fonctions vous travaillerez avec moi, et non contre moi.— Je vous serais très reconnaissant d’un con- seil ou deux, reprit le détective changeant de ton. Je n’ai recueilli jusqu’ici aucuntémoignage sur votre affaire.— Quelles mesures avez-vous prises ?— Tangey, le garçon de bureau, a été filé. Il a quitté la Garde avec de bonnes notes, et nous n’avons rien relevé contre lui. Toutefois,sa femme est peu recommandable. J’imagine qu’elle en sait là-dessus plus long qu’on ne croit.— L’avez-vous filée ?— Nous avons attaché à ses trousses, comme mouton, une de nos femmes. Mme Tangey boit et notre espionne s’est trouvée avecelle deux fois lorsqu’elle était lancée ; mais on n’a rien pu en tirer.— Je sais qu’ils ont eu des huissiers dans la maison.— Oui, mais ceux-ci ont été payés.— D’où venait l’argent ?— D’aucune source suspecte : la pension de Tangey lui était due. Il est d’ailleurs bien certain que ces gens-là ne sont pas en fonds.— Comment a-t-elle expliqué que ce fût elle qui ait répondu quand M. Phelps a sonné pour demander son café ?— Elle a dit que son mari était très fatigué et qu’elle avait voulu lui épargner la peine.— Soit : cela concorderait en effet avec cette constatation qu’on l’a trouvé, peu après, endormi sur sa chaise. Il n’y a donc rien contreeux, sinon la mauvaise réputation de la femme. Lui avez-vous demandé pourquoi elle s’en allait si vite, ce soir-là ? Sa précipitation aété remarquée de l’agent de police.— Elle était plus en retard qu’à l’ordinaire et elle était pressée de rentrer chez elle.— Lui avez-vous fait observer que, vous et M. Phelps, partis au moins vingt minutes après elle, vous étiez à son domicile avant elle ?— Elle explique cela par la différence de rapidité entre son omnibus et notre voiture.— A-t-elle trouvé une excuse pour la précipitation avec laquelle elle s’est jetée dans sa cuisine en rentrant chez elle ?— Elle affirme qu’elle y avait mis l’argent destiné à payer les huissiers.— Elle a au moins réponse à tout. Lui avez-vous demandé si, en sortant, elle a rencontré quelqu’un, ou vu quelqu’un flâner du côté deCharles Street ?— Elle n’a vu que le policeman.— Bien. Vous semblez l’avoir interrogée à peu près à fond. Qu’avez-vous fait encore ?— L’attaché, Gorot, a été filé ces neuf dernières semaines ; mais sans résultat. Nous ne pouvons rien trouver contre lui.— Et quoi encore ?
— Nous n’avons pas autre chose qui puisse nous guider ; aucun indice d’aucun genre.— Vous êtes-vous fait une opinion sur le coup de sonnette ?— Ah ! je dois avouer que cela me surpasse. Il a fallu une main bien calme, quelle qu’elle fût, pour aller ainsi donner l’alarme.— Oui, c’était une idée singulière. Je vous remercie infiniment de tout ce que vous m’avez dit. Si je puis mettre le coupable entre vosmains, vous aurez de mes nouvelles. Allons, vous venez, Watson ?— Où allons-nous, maintenant ? demandai-je au sortir du bureau de police.— Nous allons interroger lord Holdhurst, le ministre, et le futur Premier de l’Angleterre.Nous fûmes assez heureux pour trouver encore lord Holdhurst dans son bureau de Downing Street. Holmes ayant fait passer sa carte,nous fûmes aussitôt introduits.L’homme d’État nous reçut avec cette courtoisie d’ancien style qui lui est particulière et nous fit asseoir sur les sièges somptueuxplacés à droite et à gauche du foyer ; et là, debout entre nous deux, devant la cheminée, il représentait bien, avec son corps long etmince, sa physionomie vive et réfléchie, sa chevelure frisée déjà grisonnante, ce type peu ordinaire d’un gentilhomme véritablementplein de noblesse.— Votre nom m’est très connu, monsieur Holmes, dit-il en souriant. Et, naturellement, je ne peux pas prétendre ignorer l’objet de votrevisite. Il n’y a eu dans ces bureaux qu’un seul fait qui ait pu attirer votre attention. Pour qui agissez-vous, puis-je vous le demander ?— Pour M. Percy Phelps, répondit Holmes.— Ah ! mon infortuné neveu ! Vous devez comprendre que notre parenté augmente pour moi l’impossibilité de le couvrir en aucunefaçon. Je crains bien que l’incident n’ait un contrecoup très fâcheux sur sa carrière…— Mais si l’on retrouve le document ?— Ah ! évidemment, ce serait autre chose.— Il y a une ou deux questions que je désirerais vous soumettre, lord Holdhurst.— Je serai heureux de vous fournir tous les renseignements dont je peux disposer.— Est-ce dans cette pièce que vous avez donné les instructions relatives à la copie du document ?— Oui.— Alors, il était impossible que l’on vous entendît ?— Cela est hors de doute.— Aviez-vous communiqué à quelqu’un votre intention de donner ce traité à copier ?— Non.— Vous en êtes sûr ?— Absolument.— Puisque vous n’en aviez jamais parlé, puisque M. Phelps n’en avait jamais parlé, puisque personne ne savait rien de l’affaire, alorsla présence du voleur dans la pièce fut purement fortuite. Ce document représentait pour lui la fortune : il s’en empara.L’homme d’État sourit.— Ceci ne rentre pas dans mon domaine.Holmes réfléchit un moment.— Il est un autre point très important que je voudrais vous soumettre, ajouta-t-il. Vous redoutiez, j’imagine, que la divulgation desclauses du traité n’entraînât de graves conséquences ?Une ombre passa sur la physionomie de l’homme d’État.— De très graves conséquences, en effet.— Et se sont-elles produites ?— Pas encore.— Si le traité était parvenu, supposons, au ministère des Affaires étrangères de France ou de Russie, vous vous attendriez à enentendre parler ?
— Oui, dit lord Holdhurst, avec une grimace, je m’y attendrais.— Puisque neuf semaines environ se sont écoulées depuis lors et que rien n’a encore transpiré, il n’est pas interdit de supposer que,pour une raison quelconque, le traité n’y est point parvenu.Lord Holdhurst haussa les épaules.— Il est difficile de croire, monsieur Holmes, que le voleur n’a pris ce traité que pour le faire encadrer et l’accrocher au mur !— Peut-être espère-t-il en avoir un prix plus élevé.— S’il attend encore, il n’aura plus rien du tout : la convention doit, dans très peu de mois, cesser d’être secrète.— Cela est extrêmement important, dit Holmes. Évidemment, on peut supposer que le voleur est tombé malade subitement.— D’une fièvre cérébrale, par exemple ?… demanda l’homme d’État en regardant mon ami du coin de l’œil.— Je ne dis pas cela, répliqua Holmes sans se troubler. Et, maintenant, lord Holdhurst, nous avons déjà trop abusé de votre temps siprécieux ; nous allons vous dire adieu.— Je souhaite, moi, plein succès à votre enquête, quel que doive être le criminel, répondit le gentilhomme, tandis qu’il nousreconduisait jusqu’à la porte, où il nous salua.— C’est un caractère que cet homme-là, me dit Holmes lorsque nous nous retrouvâmes dans Whitehall. Mais il a de la peine àsoutenir sa position. Il est loin d’être riche, il a des charges. Vous avez remarqué, n’est-ce pas ? que ses chaussures avaient étéressemelées. À présent, Watson, je ne veux pas vous détourner plus longtemps de vos occupations régulières. Je ne ferai rien deplus aujourd’hui, à moins qu’il ne m’arrive une réponse à la question du fiacre. Mais je vous serais obligé si vous veniez avec moidemain à Woking, par le train que nous avons pris tantôt.Je le retrouvai volontiers le lendemain matin et nous allâmes ensemble à Woking. Il n’avait pas eu de réponse à sa note, rien denouveau n’avait jeté la lumière sur notre affaire. Holmes avait, quand il le voulait, l’impassibilité extérieure du Peau-Rouge, et riendans son attitude ne me disait s’il était content ou non de la tournure que prenait l’enquête. Sa conversation, je me le rappelle, roulasur le système anthropométrique de Bertillon, et il me dit son admiration enthousiaste pour le savant français.Nous trouvâmes encore notre client aux soins de sa garde dévouée, mais ayant bien meilleure mine que la veille. Il se leva de sachaise, lorsque nous entrâmes, et vint au-devant de nous sans difficulté.— Des nouvelles ? demanda-t-il vivement.— Mon rapport, comme je l’avais prévu, est négatif, dit Holmes. J’ai vu Forbes, j’ai vu votre oncle, et je me suis engagé dans une oudeux voies d’investigation qui peuvent conduire à quelque chose.— Alors, vous n’avez pas perdu courage ?— En aucune façon.— Que je vous remercie de dire cela ! s’écria miss Harrisson. Avec du courage et de la patience, il est impossible que la vérité netriomphe pas.— Eh bien ! nous en avons plus à raconter que vous, dit Phelps en se remettant sur son lit de repos.— J’espérais, en effet, que vous auriez du nouveau à nous communiquer.— Oui, nous avons eu une aventure cette nuit, une aventure qui pourrait bien être très grave.Sa figure devint très sérieuse comme sa voix, et son regard prit une certaine expression qui tenait de la frayeur.— Savez-vous, reprit-il, que je commence à croire que je suis, sans m’en douter, le centre de quelque monstrueuse conspiration etque ma vie est visée aussi bien que mon honneur ?— Oh ! fit Holmes.— Cela paraît invraisemblable ; car je n’ai point, autant que je puisse m’en souvenir, un seul ennemi au monde. Cependant, aprèsl’événement de la nuit dernière, il m’est impossible de douter que je n’en aie au moins un.— Racontez-moi cela.— Sachez donc que cette nuit était la première où je fusse sans garde dans ma chambre. Je m’étais trouvé assez bien pour m’enpasser. Cependant, j’avais une veilleuse allumée. Or, vers deux heures du matin, je dormais d’un sommeil léger lorsque je fus tout àcoup réveillé par un faible bruit. C’était comme le grignotement d’une souris rongeant du bois ; j’écoutai un moment avec l’idée quece ne pouvait être, en effet, que cela. Mais le bruit se fit plus fort, et tout à coup j’entendis contre la fenêtre un bruit métallique. Je medressai, ébahi. Il ne pouvait plus y avoir de doute sur la nature du bruit. Le premier, plus faible, avait été causé par un outil introduitdans la fente, entre les châssis et l’autre par le crochet qu’on repoussait.Il y eut alors une pause d’environ deux minutes, comme si l’on eût attendu pour voir si le bruit m’avait réveillé. Puis j’entendis un toutpetit craquement pendant que l’on ouvrait très lentement la fenêtre. Je ne pus pas me contenir plus longtemps, mes nerfs étant plus
faibles qu’autrefois. Je sautai à bas du lit et je poussai brusquement les volets : un homme était embusqué auprès de la fenêtre. Je nepus le voir que très mal, car il avait filé comme un trait. Il était enveloppé dans une espèce de manteau qui le couvrait jusqu’aumenton. Je suis sûr d’une seule chose, c’est qu’il avait une arme à la main ; cela me parut être un grand couteau ; j’en visdistinctement briller la lame au moment où il se retourna pour fuir.— Ceci est tout à fait intéressant, dit Holmes. Et qu’avez-vous fait ?— Je l’aurais poursuivi en passant par la fenêtre ouverte, si j’avais été plus fort. Dans l’état où je me trouvais, je sonnai, je mis surpied toute la maison. Cela prit un peu de temps, car la sonnette correspond à la cuisine, et tous les domestiques habitent en haut. Jejetai des cris, cependant, et cela fit descendre Joseph, qui réveilla les autres. Joseph et le palefrenier relevèrent des traces sur laplate-bande, en dehors de la fenêtre, mais le temps a été si sec ces jours derniers qu’ils perdirent l’espoir de suivre la piste à traversle gazon. Il y a pourtant un endroit, sur la barrière de bois qui borde la route, où l’on voit, m’a-t-on dit, des traces comme si quelqu’un,en passant par-dessus, avait entamé l’arête du barreau. Je n’ai encore rien dit à la police locale, parce que je croyais préférabled’avoir d’abord votre opinion.Ce récit de notre client parut produire un effet extraordinaire sur Sherlock Holmes. Il se leva et se mit à arpenter la chambre, en proieà une irrésistible agitation.— Les malheurs ne viennent jamais seuls, dit Phelps en souriant, bien qu’il fût manifeste que son aventure l’avait un peu bouleversé.— Vous avez certainement eu votre part d’infortune, répliqua Holmes. Croyez-vous que vous puissiez faire avec moi le tour de lamaison ?— Oh ! oui, et j’aimerais à me réchauffer un peu au soleil. Joseph nous accompagnera.— Et moi aussi, s’écria miss Harrisson.— Malheureusement non, fit Holmes, secouant la tête. Je crois devoir vous demander, mademoiselle, de rester assise exactement oùvous êtes.La jeune fille reprit son siège d’un air ennuyé. Son frère nous avait rejoints et nous sortîmes tous les quatre ensemble. Nous fîmes letour de la pelouse pour arriver au côté extérieur de la fenêtre du jeune diplomate. Il y avait, comme on l’avait dit, des traces de pas surla plate-bande ; mais, par malheur, elles étaient confuses et vagues. Holmes les examina de près pendant un moment, puis se releva,en haussant les épaules.— Je ne pense pas, dit-il, que cela puisse nous fournir une piste quelconque. Faisons le tour de la maison et voyons pourquoi cettefenêtre a été choisie plutôt qu’une autre par le voleur. J’aurais cru ces larges fenêtres du salon et de la salle à manger plus capablesde le tenter.— On les voit mieux de la route, fit observer Joseph Harrisson.— Ah ! oui, c’est vrai. Mais il y a là une porte à laquelle il aurait pu s’attaquer. À quoi sert-elle ? — C’est une entrée latérale pour lesfournisseurs. D’ailleurs, elle est fermée à clef chaque soir.— Aviez-vous jamais eu auparavant une alerte comme celle-ci ?— Jamais, dit Phelps.— Y a-t-il chez vous de la vaisselle plate ou quelque autre chose de nature à attirer les cambrioleurs ?— Rien de bien grand prix.Holmes se promena autour de la maison, les mains dans les poches, d’un air indifférent qui ne lui était pas habituel. Puis, s’adressantà Joseph Harrisson :— Ne disiez-vous pas tout à l’heure avoir trouvé un endroit où le bonhomme semble avoir escaladé la barrière. Voyons donc un peu.On nous conduisit à un endroit où le dessus de l’une des barres de bois avait été endommagé. Un petit morceau en avait même étédétaché et pendait encore. Holmes l’ayant arraché, l’examina très attentivement.— Croyez-vous que cela ait été fait la nuit dernière ? Cela paraît plus ancien, pourtant.— Oui, peut-être.— Il n’y a pas de traces de l’autre côté. Non, j’imagine que nous ne trouverons rien ici qui nous mette sur la voie. Retournons dans lachambre et discutons la chose.Tandis que Percy Phelps s’avançait d’un pas très lent, s’appuyant sur le bras de son futur beau-frère, Holmes traversa rapidementavec moi la pelouse et nous arrivâmes ainsi les premiers devant la fenêtre ouverte de la chambre.— Miss Harrisson, dit Holmes, d’un ton grave qui n’admettait pas de réplique, il faut que vous ne bougiez pas d’ici ; vous m’entendezbien ; que rien, ne vous fasse manquer à ce devoir : cela est d’une importance capitale.— Parfaitement, monsieur Holmes, si tel est votre désir, dit la jeune fille très surprise.
— Et lorsque vous irez vous coucher, fermez à clef extérieurement la porte de cette chambre et emportez la clef. Promettez-le-moi.— Mais Percy ?— Il va venir à Londres avec nous.— Et moi je vais rester ici ?— C’est pour son salut. Vous pouvez lui être utile. Allons, promettez.Elle fit un signe d’acquiescement juste au moment où les autres arrivaient.— Pourquoi, Annie, restez-vous donc là, à vous ennuyer ? lui cria son frère. Sortez donc, venez donc au soleil.— Non, merci, Joseph. J’ai un léger mal de tête, et cette pièce est délicieusement fraîche et agréable.— Quelles sont maintenant vos intentions, monsieur Holmes ? demanda notre client.— Eh bien ! pour examiner cette affaire, secondaire, en somme, nous ne devons pas perdre de vue notre enquête principale. Il meserait très utile que vous vinssiez avec nous à Londres.— Tout de suite ?— Oui, aussitôt que vous le pourrez. Disons dans une heure.— Je m’en sens la force, si je puis vraiment servir à quoi que ce soit…— Oh ! vous serez d’un grand secours.— Peut-être désirez-vous que j’y passe la nuit ?— J’allais précisément vous le demander.— Alors, si mon ami de la nuit dernière vient me rendre visite, il trouvera l’oiseau envolé !… Nous sommes tous entre vos mains,monsieur Holmes, et c’est à vous de commander. Peut-être préférez-vous que Joseph nous accompagne, ne fût-ce que pour mesoigner ?— Oh ! non ; mon ami Watson est médecin, vous savez, et il aura soin de vous. Nous luncherons ici, si vous le permettez ; puis nouspartirons tous les trois ensemble pour la ville.Il fut fait selon ses désirs ; seulement miss Harrisson, fidèle à sa promesse, refusa de quitter la chambre où Holmes l’avait consignée.Quel était le but des manœuvres de mon ami? Je ne pouvais pas me l’expliquer, à moins qu’il ne voulût tenir la jeune femme éloignéede Phelps ; celui-ci, tout fier d’être revenu à la santé, tout heureux de la perspective d’agir, déjeuna avec nous dans la salle à manger.Holmes nous réservait une surprise encore plus étonnante ; car, après nous avoir accompagnés à la station et nous avoir mis enwagon, il annonça tranquillement que, pour son compte, il n’avait pas l’intention de quitter Woking.— Il y a encore un ou deux petits détails que je désirerais approfondir avant de m’en aller. Votre absence, monsieur Phelps, meservira même à certains égards. Watson, quand vous arriverez à Londres, vous m’obligerez en vous faisant conduire tout de suiteavec notre ami à mon appartement de Baker Street, et en ne quittant pas votre hôte que je ne vous aie revus. Il est bien heureux quevous soyez de vieux camarades d’école, vous devez avoir beaucoup de choses à vous dire. M. Phelps peut, pour cette nuit, s’installerchez moi dans la chambre d’ami. Je vous rejoindrai demain matin à temps pour déjeuner, il y a un train qui m’amènera à huit heures àWaterloo.— Mais, et notre enquête à Londres ? demanda Phelps avec inquiétude.— Nous nous en occuperons demain. J’estime que, pour le moment, je serai plus utile ici.— Vous pouvez leur dire à Briarbrae que j’espère être de retour demain soir, cria Phelps, comme le train commençait à se mettre enmarche.— Je ne compte guère retourner à Briarbrae, répliqua Holmes.Et nous l’aperçûmes, au sortir de la gare, nous faisant gaiement signe de la main.Phelps et moi nous n’eûmes pas d’autre sujet de conversation pendant le voyage ; mais, ni l’un ni l’autre, nous ne pûmes trouver uneexplication satisfaisante à cette nouvelle phase de l’affaire.— Je suppose qu’il veut découvrir quelque indice au sujet de la tentative de vol de la nuit dernière, si, toutefois, il s’agit d’un vol. Mais,pour moi, je ne crois point que ce fût un voleur ordinaire.— Alors, quelle est votre idée ?— Ma parole (vous mettrez cela, si vous voulez, sur le compte de mes nerfs affaiblis), je crois qu’il y a là-dessous quelque sombreintrigue politique se poursuivant autour de moi, et que, pour une raison qui dépasse mon intellect, mon existence est visée par lesconspirateurs. Cela paraît prétentieux et absurde, mais considérez les faits ! Pourquoi un voleur tenterait-il d’entrer de force, par la
fenêtre, dans une chambre à coucher où il ne pouvait y avoir aucune espérance de butin ? Et pourquoi viendrait-il avec un grandcouteau à la main ?— Vous êtes sûr que ce n’était pas une pince-monseigneur ?— Non, non, c’était bien un couteau. J’en ai vu très distinctement scintiller la lame.— Mais pourquoi, mon Dieu, seriez-vous poursuivi avec tant d’animosité ?— Ah ! that is the question.— Si Holmes a la même manière de voir, cela expliquerait sa conduite, ne croyez-vous pas ? Supposons que votre idée soit exacte :s’il peut mettre la main sur l’homme qui vous a menacé la nuit dernière, il aura évidemment fait un grand pas vers la découverte decelui qui a pris le traité. Il est stupide, en effet, de présumer que vous avez deux ennemis, dont l’un vous pille, tandis que l’autre en veutà votre vie.— M. Holmes a dit cependant qu’il ne retournerait pas à Briarbrae.— Je le connais depuis assez longtemps déjà, dis-je ; mais je ne l’ai jamais vu faire quoi que ce soit sans raison sérieuse.Et, là-dessus, nous changeâmes de sujet de conversation. Ce fut pour moi une journée pénible. Phelps était encore sous le coup desa longue maladie ; en outre, ses malheurs l’avaient rendu nerveux et chagrin. En vain je m’efforçais de l’intéresser à l’Afghanistan,aux Indes, aux questions sociales, à toutes les choses qui pouvaient distraire son esprit : il revenait sans cesse à son traité perdu,s’inquiétant, cherchant à deviner, multipliant les conjectures sur ce que M. Holmes faisait, sur les mesures que lord Holdhurst était entrain de prendre, sur les nouvelles que nous aurions le lendemain matin. À la fin de la journée, son agitation devint tout à faitdouloureuse,— Vous avez une confiance aveugle en Holmes ? me demanda-t-il.— Je lui ai vu faire des tours de force.— Mais il n’a jamais élucidé une affaire aussi ténébreuse que celle-ci ?— Oh ! il a résolu des problèmes encore bien plus compliqués.— Mais où il n’y avait pas d’aussi grands intérêts en jeu ?— Je l’ignore. Cependant, ce que je puis affirmer, c’est qu’il est intervenu pour le compte de trois des Maisons régnantes de l’Europedans des affaires de la plus haute importance.— Vous le connaissez bien, Watson. Il est si impénétrable que je ne sais jamais au juste ce qu’il pense. Croyez-vous qu’il ait del’espoir ? qu’il s’attende à un succès ?— Il ne m’a rien dit.— C’est mauvais signe.— Au contraire ! J’ai déjà remarqué que, lorsqu’il se sent sur une fausse piste, généralement il en parle. Quand il est sur une bonne,sans avoir encore de certitude absolue, c’est alors qu’il se montre le plus silencieux. Maintenant, mon cher camarade, il ne vousservira de rien de vous énerver ainsi ; croyez-moi, allez vous reposer pour être fort demain, quoi qu’il puisse nous arriver.Je finis par persuader à mon compagnon de suivre mon conseil, tout en prévoyant bien, d’après son état de surexcitation, qu’il n’avaitpas beaucoup de chance de dormir. Il faut croire que ses dispositions étaient contagieuses, car je fus très agité moi-même, la moitiéde la nuit, méditant cet étrange problème, inventant mille systèmes dont chacun était plus invraisemblable que l’autre. PourquoiHolmes était-il demeuré à Woking ? Pourquoi avait-il demandé à miss Harrisson de rester toute la journée dans la chambre dumalade ? Pourquoi avait-il mis tant de soin à ne pas dire aux gens de Briarbrae qu’il avait l’intention de rester auprès d’eux ? Je mecassai la tête jusqu’à ce que la fatigue l’emportant, je cessai de chercher le pourquoi de cette étrange aventure.Il était sept heures lorsque je m’éveillai. Je me précipitai dans la chambre de Phelps, que je trouvai épuisé, anéanti par une nuit sanssommeil. Son premier mot fut pour me demander si Holmes était arrivé.— Il sera là à l’heure où il a promis d’y être, répondis-je, ni avant ni après.Et j’avais bien raison ; car il était à peine huit heures qu’un hansom s’arrêtait à la porte, et que notre ami en sortait. De la fenêtre oùnous nous tenions, nous vîmes que sa main gauche était bandée et sa figure était très pâle et très sombre. Il pénétra dans la maison ;mais il lui fallut quelques minutes pour monter l’escalier.— Il a l’air tout déconfit, s’écria Phelps.Je fus forcé de convenir que c’était vrai.— Après tout, dis-je, la piste est probablement ici, en ville.Phelps poussa un gémissement.— Je ne sais pas pourquoi, reprit-il, j’avais beaucoup espéré de son retour… Mais, certainement, sa main n’était pas bandée
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