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Le Dernier des flibustiers

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Le Dernier des flibustiersGabriel de La Landelle1884I. Haïr, c’est souffrir !II. Serviteurs et amisIII. Conseils d’enquêteIV. LiquidationV. Indomptable taureau, dragon impétueuxVI. Zaffi-RaminiVII. Place Saint-Germain-des-PrésVIII. De Paris au Fort-DauphinIX. Le secours de DieuX. LouisbourgXI. Madagascar en 1774XII. Madagascar en 1775XIII. Le style, c’est l’hommeXIV. Perplexités et avancement du capitaine VenturelXV. L’ambassade des NationsXVI. Les commissaires du RoiXVII. Roi des rois de MadagascarXVIII. Escamotage de Fort-DauphinXIX. Histoire de sept ansXX. Trop tard !Épilogue historiqueLe Dernier des flibustiers : I. Haïr, c’est souffrir !Sur l’une des routes accidentées qui conduisent d’Autriche en Pologne, une berline escortée par quelques serviteurs à chevals’avançait aussi rapidement que le permettait le mauvais état du chemin.Elle était occupée par deux jeunes et vaillants amis, l’un hongrois de naissance et polonais d’origine, Maurice-Auguste de[1]Béniowski dit Samuelovitch, qui, à peine âgé de vingt-sept ans, avait déjà couru nombre de grandes aventures, – l’autre françaisautant qu’on peut l’être, Richard, vicomte de Chaumont-Meillant, mauvaise tête, grand cœur, parfait gentilhomme et trèsconvenablement romanesque.Béniowski était exaspéré. D’après les conseils de son brave compagnon, qui ne manquait pas de crédit à la cour de Vienne, il s’yétait rendu pour faire valoir ses droits à la propriété des domaines de son père, le comte ...

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Le Dernier des flibustiers Gabriel de La Landelle
1884
I. Haïr, c’est souffrir ! II. Serviteurs et amis III. Conseils d’enquête IV. Liquidation V. Indomptable taureau, dragon impétueux VI. Zaffi-Ramini VII. Place Saint-Germain-des-Prés VIII. De Paris au Fort-Dauphin IX. Le secours de Dieu X. Louisbourg XI. Madagascar en 1774 XII. Madagascar en 1775 XIII. Le style, c’est l’homme XIV. Perplexités et avancement du capitaine Venturel XV. L’ambassade des Nations XVI. Les commissaires du Roi XVII. Roi des rois de Madagascar XVIII. Escamotage de Fort-Dauphin XIX. Histoire de sept ans XX. Trop tard ! Épilogue historique Le Dernier des flibustiers : I. Haïr, c’est souffrir !
Sur l’une des routes accidentées qui conduisent d’Autriche en Pologne, une berline escortée par quelques serviteurs à cheval s’avançait aussi rapidement que le permettait le mauvais état du chemin. Elle était occupée par deux jeunes et vaillants amis, l’un hongrois de naissance et polonais d’origine, Maurice-Auguste de Béniowski [1] dit Samuelovitch , qui, à peine âgé de vingt-sept ans, avait déjà couru nombre de grandes aventures, – l’autre français autant qu’on peut l’être, Richard, vicomte de Chaumont-Meillant, mauvaise tête, grand cœur, parfait gentilhomme et très convenablement romanesque. Béniowski était exaspéré. D’après les conseils de son brave compagnon, qui ne manquait pas de crédit à la cour de Vienne, il s’y était rendu pour faire valoir ses droits à la propriété des domaines de son père, le comte Samuel de Béniowski ; toute justice lui ayant été refusée, il retournait en Pologne, où se préparaient de grands événements. Durant le trajet, il avait longé les terres dont il aurait dû être le seigneur et maître. Sa déception se convertit en fureur. À l’aspect des tourelles du château où il était né, il proféra des malédictions, et ne tarda point à être atteint d’un violent accès de fièvre. Puis, loin de se calmer, le mal empira. En traversant le comté de Zips, il délirait, ne parlant que de saccager, de massacrer, de pourfendre ses beaux-frères et jusqu’à ses propres sœurs. Puis, il restait anéanti, glacé, mourant. Le mouvement de la voiture devenait insupportable. Une pluie torrentielle refroidissait la température. Les petites rivières se gonflaient, les torrents commençaient à déborder, et la nuit était proche. L’un des serviteurs à cheval, Vasili, frère de lait de Samuelowitch, s’alarmait et demandait qu’on arrêtât. – Sans contredit ! Il n’y a plus autre chose à faire ! s’écria le vicomte français. Mais Béniowski voulait auparavant sortir des possessions autrichiennes. Zips, qui est situé dans le cercle en-deçà de la Theiss, n’est pas fort loin de la frontière : quelques heures encore, l’on eût été en Pologne. – Corbleu ! reprit le pétulant Richard, serions-nous chez les Iroquois ou chez les Kalmouks, j’irais demander l’hospitalité dans la première hutte venue. Or ça, postillon, y a-t-il par ici une auberge, un village, un château ?… – Il y a, Monsieur, un château, dix villages, une ville et des auberges à choisir. – Je choisis le château. – Y songez-vous ? dit Béniowski, mieux vaut la plus détestable des hôtelleries. – Pardon ! je n’aime pas les hôtelleries médiocres, laissez-moi prendre mes renseignements, et ensuite à la guerre comme à la guerre. D’après le postillon, le château appartenait à un opulent magnat magyar, l’un des plus estimables gentilshommes de la Haute-Hongrie, père de trois filles charmantes, possesseur d’immenses propriétés dans les diverses parties du royaume… – Camarade, interrompit le vicomte, aurait-il des vignobles dans le voisinage de Tokay ? S’il en a !… Les meilleurs. – Droit au château du magyar, morbleu !… Je réponds de la guérison de notre cher comte. Le Tokay est un nectar, notre futur hôte est un gentilhomme… Et nous allons nous faire noyer, si nous passons une heure de plus dans ces maudits lits de torrents… Allons ! entre l’eau froide et le vin réchauffant, entre la maladie et la santé, nous n’hésitons plus, j’espère… Béniowski, abattu par la souffrance, n’avait plus la force de répondre. Vasili, qui galopait à côté de la berline, prit les devants ; et quand les voyageurs s’arrêtèrent enfin dans la cour d’honneur du château des Opales, le noble Casimir Hensky, sa femme, son gendre et ses filles, dont la dernière n’avait pas encore douze ans, vinrent au-devant de leurs futurs hôtes.
Casimir Hensky se félicita de les recevoir dans sa modeste résidence. – Modeste !… interrompit le vicomte, je vois avec bonheur que les Français ne sont point les seuls qui exagèrent. Vous habitez un castel admirable, M. le magnat, tourelles, créneaux, mâchecoulis, fossés, pont-levis, cour d’honneur ! c’est superbe dans le paysage… L’architecture est lourde… « et le style en est vieux ! » répondit le seigneur hongrois en fort bon français. – Une allusion au Misanthrope !… s’écria Richard. – J’ai Molière dans ma bibliothèque. – Tokay dans votre cave ! Les Muses, les grâces et la gaîté habitent les Opales… Soutenu par Vasili, Béniowski que les châtelaines entouraient, gravissait déjà les marches du perron féodal. Et si le vicomte, pétillant d’entrain, charmait les cavaliers par ses propos, Béniowski attirait sur lui l’intérêt des jeunes femmes. Les traits d’esprit du gentilhomme français furent faits en pure perte. Le fils du général Samuel de Béniowski et de Rose, baronne de Revay, comtesse héréditaire de Thurocz, Maurice était bien connu dans la contrée depuis son premier coup de tête. Il avait fait ses études à Vienne avec les fils des plus illustres familles de l’empire ; – son intelligence et ses forces physiques se développèrent rapidement ; il se montrait aussi adroit aux exercices du corps, qu’habile aux travaux de l’esprit. Dès l’âge de quatorze ans, il entra dans la carrière militaire, en qualité de lieutenant au régiment de Siebenschien, qui faisait alors partie de l’armée belligérante contre la Prusse. Le 8 octobre 1756, il vit le feu pour la première fois à la bataille de Lobositz, livrée par le général Brown. – L’année suivante, sous les ordres du prince Charles de Lorraine, il combattait, le 16 mai, à Prague ; le 12 novembre, devant Schweidnitz. – La quatrième bataille à laquelle il se trouva fut celle de Domstadt, en 1758, sous le commandement du général Laudon. Peu après, il quitta le service pour aller recueillir en Lithuanie la succession du staroste de Béniowski, son oncle ; – il entra paisiblement en possession de la starostie et des biens qui en dépendaient. – Cependant, son père mourut, ses beaux-frères profitant de son absence, s’emparèrent de l’héritage, sous prétexte qu’en acceptant le legs de la starostie, Maurice avait perdu ses droits à la seigneurie de Verbowa. Rien de moins fondé ; Maurice se rend en Hongrie ; à son arrivée on lui refuse durement la porte du château où il est né. L’offense était cruelle ; il jure de se venger, et au lieu de s’adresser aux lois, n’hésite point à se faire justice lui-même. À l’armée, Béniowski avait montré du courage et une remarquable aptitude au métier de la guerre, mais ici éclate son caractère entreprenant, dont l’expérience n’a pas encore tempéré la fougue. Il court à Krusrova, dépendance seigneuriale de son domaine, s’y fait reconnaître par les vassaux comme fils et légitime héritier du comte Samuel ; il les harangue, les émeut, s’assure de leur fidélité, les soulève et les arme en sa faveur. En plein dix-huitième siècle, il dirige une véritable expédition des temps féodaux, met le siége devant le château de Verbowa, le reprend, en chasse les usurpateurs et y rentre enfin – et par droit de conquête et par droit de naissance. Ce double droit pourtant ne parut pas suffisant à la cour de Vienne, où ses deux beaux-frères s’étaient empressés de le dénoncer comme perturbateur du repos public. Il est certain que les procédés expéditifs du comte Maurice pouvaient aisément être interprétés en mauvaise part. On les représenta comme une révolte ; on dépeignit comme très dangereux un jeune et riche seigneur capable de soulever d’un mot toute une population. À ces imputations s’ajoutaient, sans doute, des griefs plus sérieux : Béniowski, polonais d’origine, et redevenu staroste lithuanien par l’héritage de son oncle, avait hérité des rancunes du roi Stanislas Leczinsky contre la Russie ; le cas échéant d’une levée de boucliers, il était homme à entraîner ses vassaux hongrois, sujets de l’empire, dans la cause polonaise. Béniowski fut condamné sans avoir été entendu. Une sentence de l’impératrice-reine le dépouillait de tous ses biens ; sa liberté même fut menacée ; il dut s’enfuir précipitamment en Pologne. De là, il eut beau adresser des mémoires à la cour d’Autriche, ce fut en vain ; ses ennemis étaient puissants ; ils interceptèrent sa correspondance et s’affermirent dans leur usurpation. Les biens immenses que le jeune staroste possédait en Lithuanie lui permirent cependant de se livrer à ses goûts pour les voyages et la marine. Il se rendit à Dantzick, où il s’occupa fort assiduement d’acquérir des connaissances spéciales en navigation. Il se proposait, dès lors, de parcourir les mers, d’y faire des découvertes, de devenir un aventurier célèbre. Les événements parurent bientôt le conduire dans une direction différente : la guerre et la politique allaient donner un autre aliment à sa prodigieuse activité ; mais sa destinée bizarre devait, un jour, l’entraîner à réaliser les projets de sa jeunesse. Pour compléter ses études maritimes, il se rendit successivement à Hambourg, Amsterdam et Plymouth, il visita une grande partie de l’Europe, enfin, il allait partir pour les Indes, lorsque des intérêts d’un ordre supérieur le rappelèrent en Pologne. Antérieurement, toutefois, il avait songé un instant à passer en Suède, et il n’aurait pas hésité si elle avait eu pour souverain un second Charles XII ; la France lui parut préférable. La noble et vénérable fille du roi Stanislas, Marie Leczinska, sa parente assez rapprochée, était sur le trône ; il fit un voyage à Versailles et allait obtenir un régiment de cavalerie, quand un maudit duel le mit en disgrâce. – Quel duel ? demanda Salomée, la seconde fille du Magyar Casimir Hensky devant qui le vicomte de Chaumont-Meillant relatait la partie encore inconnue de la biographie de son ami. – Une sotte querelle sans motifs sérieux, avec votre très humble serviteur, Mademoiselle. Je fus blessé assez grièvement et passai six grands mois à la Bastille, où il m’aurait à coup sûr tenu compagnie sans l’adresse de son frère de lait Vasili, qui s’était déjà précautionné d’une chaise de poste. Nous nous séparâmes après mille protestations d’estime et d’amitié. Nous devions nous retrouver dans la mer du Nord. – Oh !… Ah !… – C’est prodigieux !… – Incroyable ! – Comme tout ce qui est vrai ! Pour complaire à ma tante Ursule, qui menace de me déshériter quand elle me voit souvent et qui me chérit lorsque je suis loin d’elle, je m’étais embarqué avec quelques aimables compagnons. Maurice, de son côté, achevait son apprentissage de marin. Il sortait d’Amsterdam par une terrible brise de Sud-Ouest, quand Vasili, déjà très passable matelot, descend d’un mât en lui signalant un navire en détresse. C’était le nôtre. Sans lui, nous étions perdus. Son capitaine de route qui lui devait obéissance, car le bâtiment lui appartenait, refusait absolument de se porter à notre secours. Maurice le menace de lui brûler la cervelle. Quelques mutins soutenaient le poltron. Heureusement Vasili et une douzaine de Hollandais enrôlés de la veille interviennent dans la querelle. Nous fûmes recueillis, non sans peines ; notre méchant navire coula dix minutes après. – « Rétabli et en liberté ! disait Maurice en me serrant dans les bras. Où voulez-vous aller ? » – « Nous en causerons à table ! » lui répondis-je. Sa garde-robe fut mise au pillage, et malgré la tempête, Vasili trouva moyen de nous faire servir un excellent dîner. Huit jours après, nous étions en Angleterre. Nous vîmes vingt ports ; il avait cassé aux gages son capitaine de route, dont il remplissait définitivement les fonctions. Bref, depuis lors, je ne me suis plus séparé de lui. Le vicomte passait sous silence tout ce qui se rattachait à la confédération polonaise.
« Les absents n’ont pas toujours tort ». À l’office, Vasili eut tout le temps de faire l’éloge de son maître avec un enthousiasme communicatif. – Dans la salle à manger, Béniowski était posé en héros de manière à impressionner Salomée, dont la grâce, les grands yeux noirs pleins de douceur, et les traits d’une exquise pureté n’avaient pas laissé que de provoquer l’admiration du vicomte, qui ajouta : – Tant que Maurice voudra de ma compagnie, j’ai juré de le suivre, fût-ce au Japon ou dans la lune ! Craignez-vous que son indisposition soit grave ? demanda la jeune fille. – Je ne crains que son trop prompt rétablissement, Mademoiselle ; car une fois guéri, la Pologne le réclame, et le château des Opales a pour moi des attraits qui me feront regretter de ne pouvoir abuser un peu des accès de fièvre de mon ami. Votre désir est bien barbare ! répliqua Salomée en souriant. Le magnat hongrois porta un toast : – Je boirai au prompt rétablissement du comte de Béniowski, ne vous en déplaise, M. le vicomte ; mais aussi à son long séjour parmi nous. – Salomon en personne, répartit Richard, n’eût pas si bien concilié nos vœux, et surtout, M. le magnat, il n’eût pu le faire avec un vin plus généreux que le vôtre. – Le Chypre a son mérite pourtant, dit le seigneur hongrois.  – Le Tokay vieux et dépouillé n’était pas connu en Jérusalem ; quant au Chypre du roi Salomon, je le déclare piquette de Suresne en comparaison de votre vin cru ! Hippocrate n’eût pas ordonné d’autre tisane au roi Artaxerxès-Longuemain… – Si j’en envoyais à votre ami Maurice ! interrompit le magnat magyar. – Approuvé !… à la condition, s’il est guéri dès demain, comme je l’espère, de ne pas faire mentir la seconde moitié de votre toast. – Vicomte, vous êtes charmant ! Salomée, voulez-vous aller proposer à M. le vicomte de se soumettre à l’ordonnance de son joyeux compagnon de voyage. – Volontiers, mon père, dit la jeune fille. Puis, suivie d’un serviteur qui portait une bouteille de Tokay, elle sortit de la vaste salle à manger. Richard, qui n’avait guère cessé de la contempler, fut un peu contrarié de la voir sortir la première, ce qui ne l’empêcha pas de continuer à être le plus aimable des cavaliers. La châtelaine d’abord, la baronne d’Ozor, sa fille aînée, et même la petite Rixa, mutine enfant qui riait aux éclats des moindres saillies du vicomte, eurent chacune leur part de ses hommages Par un vrai bonheur, tout le monde parlait français, Mme Casimir Hensky ayant été élevée en France, et son mari, le magnat, y ayant fait plusieurs voyages. Le nom de Rixa motiva une digression que l’ingénieux vicomte avait amenée pour raisons à lui bien connues. – Madame la baronne d’Ozor s’appelle Élisabeth, dit-il, et si mal appris que je sois, je n’ignore pas qu’une reine de Hongrie est son  auguste patronne ; mais sainte Rixa, je l’avoue humblement, est pour moi un personnage fort vénérable, sans doute… – Mais non moins inconnu ! acheva madame Hensky. Je suis Polonaise, Monsieur ; mon aînée a été baptisée sous l’invocation d’une reine de Hongrie ; j’ai voulu que sa dernière sœur eût pour patronne une reine de Pologne. – À merveille ! dit le vicomte ; sainte Rixa fut sans doute un modèle de piété, de charité, de vertus chrétiennes – Doucement ! interrompit le baron d’Ozor. Si la pénitence de sainte Rixa ou Richenza est édifiante, son long règne ne l’est guère. – N’exagérez point, je vous en prie, s’empressa d’ajouter la maîtresse de la maison. Sainte Rixa fut sévère et certains écrivains l’accusent de cruauté ; mais j’aime mieux croire les légendes pieuses qui nous représentent, comme une femme d’un beau caractère, la mère du grand Casimir Ier. – Je suppose, Madame, que sainte Salomée doit être aussi quelque illustre reine de Pologne ou de Hongrie, dit le vicomte, qui ne perdait pas de vue le but de sa digression à travers le martyrologe. – Eh quoi ! vous, l’ami intime d’un Polonais, vous ne connaissez pas même le nom de l’illustre patronne de la Pologne ! Sainte Salomée était la fille du roi Leszeh-le-Blanc et la sœur de Boleslas-le-Chaste ; elle épousa le roi André II, de Pologne. – Admirablement ! Madame, s’écria le vicomte ; je vois que, par une heureuse combinaison, vous avez trouvé le moyen de ne point faire de jalouses parmi les saintes qui protègent votre famille. De sainte Salomée à Salomée Hensky, la transition était facile ; un concert de louanges se fit entendre aussitôt. Caractère aimable, cœur enthousiaste, douceur, tendresse attentive, finesse, enjouement, chacun doua de quelque qualité la gracieuse jeune fille. Le vicomte avait eu tout le loisir de juger de ses charmes. On lui parlait de ses nombreux talents : elle était excellente musicienne, fort instruite, habile à tous les ouvrages qui conviennent aux femmes. Ajoutons à cela une fortune princière, pensait Richard, je ne vois guère ce qui peut manquer à ma belle Hongroise. II eut soin de se faire renseigner sur la généalogie et les alliances de la famille Hensky : sa noblesse égalait l’antiquité de son château-fort. – Parfait ! murmura le vicomte, qui ne manqua point de parler de sa naissance, de sa fortune et de ses espérances de fortune représentées par les imposants revenus de sa vieille tante. Il alignait ainsi ses jalons. – Maintenant, poursuivit-il en aparté, déployons notre esprit, Maurice fera valoir le reste en cas de besoin ; car, de deux choses l’une : ou je me guéris radicalement avant mon noble ami, ou je tombe gravement malade pour être obligé, moi aussi, de séjourner au château des Opales. – Vos Karpathes sont de superbes montagnes ! disait-il en même temps. L’on en était à la simple causerie. Le vicomte faisait du paysage hongrois, sautait à pieds joints dans le parc de Versailles, parlait de la cour de France, puis de celle de Vienne, se lançait dans l’éloge de la reine Marie Leczinska, débitait des anecdotes, et surexcitait son éblouissant entrain par de nombreux petits coups de Tokay. La pétillante Rixa s’amusait à ravir. Casimir Hensky et le baron d’Ozor, son gendre, étaient égayés ; la châtelaine et la baronne sa fille aînée agréablement distraites par les propos, souvent décousus, mais toujours aimables du jeune voyageur. Cependant, Salomée venait de pénétrer dans la chambre du comte de Béniowski, à qui la vieille intendante du château prodiguait ses soins. Vasili était aussi près de lui. La fièvre redoublait ; une maladie plus sérieuse était à craindre. – Monsieur le comte, dit Salomée en entrant, je viens remplir auprès de vous un fort étrange message ; mais, sur la proposition de M.
le vicomte de Chaumont, votre ami, je suis chargée, par mon père, de vous offrir, comme un cordial salutaire, ce flacon de Tokay. Quelle folie ! s’écria l’intendante qui voulut renvoyer le domestique. – Pardon, dit Vasili M. le comte est un peu médecin.  , – Qu’en pensez-vous, Monsieur ? demandait Salomée en souriant. – Offert par vous, Mademoiselle, dit Béniowski, ce vin doit être pour moi l’élixir souverain. – Je le verserai donc à votre santé, dit la jeune fille. – Et moi, je le boirai à votre bonheur !  Il en est des inflexions de voix, des gestes et des regards comme des lettres de l’alphabet, dont l’assemblage peut produire un nombre infini de pensées différentes. La réponse de Béniowski aurait pu n’être qu’une formule de politesse, elle fut faite de manière à redoubler le trouble de la jeune châtelaine, qui, n’étant pas seule dans la chambre du malade, ne craignit point de prolonger sa visite. Béniowski, comme on le sait, devait son mal à une irritation péniblement réprimée. Son inutile tentative à la cour de Vienne, les injustices dont il avait à se plaindre, la conduite de plus en plus odieuse de ses beaux-frères et de ses propres sœurs, avaient allumé dans ses veines le feu d’une violente colère. À la vue de la jeune Salomée qui levait sur lui ses grands yeux noirs, emplis d’une pieuse bienveillance : – Haïr, c’est souffrir ! murmura-t-il ; oublier, pardonner, aimer, c’est guérir, c’est être sauvé !… Nous avons en Lithuanie, un beau chant populaire, je dirais presque un cantique, qui exprime ces idées avec la simplicité pénétrante de la poésie vraie, de la poésie du cœur. – Je crains, monsieur le comte, dit la jeune fille en se levant, que vous ne vous fatiguiez. – Oh ! ne vous éloignez pas, Mademoiselle, reprit vivement Béniowski ; laissez-moi vous dire quelques strophes de ce chant que votre présence me rappelle. Je me sens mieux ; ma fièvre se calme ; mon sang est rafraîchi par les touchants souvenirs que votre présence éveille en moi. – Je vous écoute, monsieur le comte, murmura Salomée en rougissant. Béniowski, avec un accent tour à tour énergique et tendre, déclama aussitôt : « Quel démon a mis le glaive des combats dans la main de Wenceslas ? – Quel démon a mis, dans son âme, les fureurs de la haine et des massacres ? dans sa bouche, les malédictions et les menaces de mort ? « Haïr, c’est souffrir !… « Wenceslas souffre comme un damné dans l’enfer. « – Oublie et pardonne ! – lui disait la voix de l’ange. « Mais Wenceslas est sourd. Il ne veut rien oublier, il a soif de vengeance. « Voyez ! il revêt son armure, couverte par son manteau rouge de sang : « – À mes ennemis, haine ! guerre et malheur ! « Malheur sur lui-même, haïr c’est souffrir ! « Et l’ange du pardon s’éloignait en pleurant :  « – Dans ce cœur rempli par la haine, il n’y a plus de place pour l’amour ! »
« Quel ange a mis la palme de paix dans la main d’Hedwige ? Quel ange a mis, dans son âme, le don de la tendresse et des consolations ? dans sa bouche les bénédictions et les paroles de vie ? « Aimer, c’est jouir du bonheur ! « Hedwige est heureuse comme une sainte dans le ciel. « – Souviens-toi et venge-toi ! lui disait le tentateur. « Mais Hedwige ferme l’oreille. Elle ne veut point se souvenir, elle a soif de charité. « Voyez ! elle a revêtu sa robe de vierge, enveloppée par son voile blanc comme un lis : « – À mes ennemis, paix, pardon et bonheur ! « Et le tentateur s’éloignait en rugissant : « – Dans ce cœur rempli par l’amour, il n’y a plus de place pour la haine ! »
Salomée sentait profondément les beautés de cette ballade chrétienne ; sa timidité vaincue fit place à un enthousiasme qui se trahit par des exclamations admiratives. La vieille intendante des Opales était elle-même sous le charme de la diction élégante du comte de Béniowski. Vasili, passablement flegmatique, trouvait fort imprudente la séance de déclamation que son maître donnait à Mlle Salomée Hensky.  – Redoublement de fièvre, délire, cauchemars !… pensait-il. Nous allons passer une nuit détestable !… Le vin de Tokay me paraissait le bienvenu, mais les cantiques lithuaniens sont de trop !… Le respectueux serviteur ne se permit pas, néanmoins, de prendre la parole, et Béniowski, jugeant de l’effet favorable qu’il venait de produire, se leva de la chaise longue pour réciter la dernière strophe du poème : « La palme de paix dans la main, Hedwige s’avance vers le guerrier ; les plis de son voile blanc descendent jusqu’à ses pieds, qui font naître des fleurs sous leurs pas bénis. Le glaive des combats au poing, Wenceslas frémit de fureur à la vue de la jeune vierge ; il presse de l’éperon les flancs de son «
coursier ; son manteau rouge s’agite et flotte derrière lui comme une flamme sanglante, où rient les démons ennemis de Dieu. « Hedwige s’est arrêtée ; elle invoque à genoux le divin Sauveur mort sur la croix en priant pour ses bourreaux. « Wenceslas, ivre de rage, fond sur elle en blasphémant : « – Frappe la fille de tes ennemis ! Elle te bénit en suppliant le Seigneur Jésus de te délivrer du démon de la haine ! « Le glaive des combats tomba brisé par la palme de paix et d’amour ! « Haïr, c’est souffrir !… Aimer, est bonheur ! »
– Mademoiselle, ajouta Béniowski après un instant de silence, cette légende rhythmée ressemble à mon histoire ; le démon de la haine vient de s’éloigner de mon cœur. En vérité, j’ai cessé de souffrir ! Salomée saisit l’allusion et sourit, mais elle n’osa répondre que, loin d’être la fille des ennemis du comte, elle appartenait à une famille, où chacun l’estimait avant de le connaître. Elle dit seulement qu’heureuse d’apprendre qu’un mieux sensible se manifestait dans son état, elle devait s’empresser de porter une si bonne nouvelle à tous les hôtes du château. Puis, saluant avec grâce, elle se retira dans un état de trouble inexprimable. Les services de l’intendante étaient désormais inutiles, elle suivit la jeune fille, tandis que Vasili offrait un second verre de Tokay à son maître. – À la santé de mademoiselle Salomée Hensky ! dit Maurice dont la bouillante imagination n’avait point fait moins de chemin que celle de son ami le vicomte Richard. – Si Monsieur voulait maintenant boire à la sienne ? reprit Vasili en remplissant le verre pour la troisième fois. – Comme tu y vas !… Prétendrais-tu me griser ? – Ce vin paraît avoir fait du bien à M. le comte ; j’ai connu un hussard qui ne connaissait pas de meilleur remède… – Mets-moi au lit d’abord, j’essaierai du traitement de ton hussard, répondit Béniowski. Peu d’instants après, fut-ce par la vertu du traitement, fut-ce parce que la fatigue triomphait enfin des agitations et des inquiétudes, un profond sommeil s’empara de lui ; son repos ne fut plus troublé par la perte de son château de Verbowa, les souvenirs de ses beaux-frères, ni le fâcheux accueil des ministres d’Autriche. « Wenceslas s’inclinait à son tour devant Hedwige, le manteau sanglant se transformait en robe nuptiale, des chants pieux retentissaient au loin ; l’ange de paix unissait par des liens d’amour sacré la fille des magnats au staroste farouche. . . . . . . » – Ce vin de Tokay, corbleu ! a fait des miracles, s’écria le vicomte Richard en assistant le lendemain matin au petit lever de son ami. Mais, à propos de votre guérison, il faut que je vous consulte sur un cas très-grave : – Je suis pris à mon tour. – Par la fièvre ?… – Si ce n’était que cela ! le remède est dans la cave de notre hôte. Qu’avez-vous donc ? – N’allez pas rire. – Quand vous m’annoncez un cas très-grave… – Et très-plaisant, malgré cela ! – Expliquez-vous. – Insomnie et délire ! Je me suis épris, jusqu’au mariage inclusivement, de mademoiselle Salomée-Casimire-Isabelle Hensky, une jeune fille accomplie sous tous les rapports ! Quand elle est revenue au salon après vous avoir fait son interminable visite, j’ai voulu, d’une manière adroite, lui exprimer mon admiration, sonder le terrain, préparer une déclaration en règle… Bah ! impossible ; j’étais si penaud, ma foi, que faute de me faire valoir moi-même, je me suis rejeté à corps perdu sur votre éloge… À charge de revanche, cher ami !… Sans votre secours, je passe à l’état de harpe éolienne, et j’en suis réduit à m’enrôler dans les lansquenets pour sauver ma réputation. Je ne trahirai pas votre confiance, Richard, répondit Béniowski en lui prenant la main ; je ferai connaître à mademoiselle Salomée et à ses parents, tout ce que vos dehors frivoles cachent de grandes qualités, de désintéressement, de dévouement et d’honneur ! En me conduisant ainsi, je ne ferai que vous rendre ce que vous avez déjà fait pour moi, et me comporter avec la loyauté d’un rival qui vous aimera toujours comme un frère… – Rival ! vous, mon rival ! Maurice ?… j’en suis désolé !… Sur ces mots le vicomte se prit à rire. – L’aventure a son côté badin !… Vous plaît-il de l’accepter telle quelle. Je fais la cour pour votre compte, vous la faites pour le mien… – Il n’est plus temps d’agir autrement, mon ami ; je vous dois au contraire de vous rendre quelques avantages ; je fus hier soir très-sentimental… – Malgré la fièvre ? – La fièvre aidant ! Salomée m’a ravi par sa seule présence, je me suis tout à coup senti délivré de mes haines, et, par je ne sais quelle heureuse inspiration, je lui ai récité quelques strophes d’un de nos poèmes nationaux qui traduisaient clairement l’état de mon cœur… – Aïe ! fit le vicomte, votre ambassadeur risque, je le vois, de réussir bien au-delà de ses vœux. Le dénouement de la rivalité des deux amis ne se fit pas attendre. S’apercevant de l’inclination naissante de Salomée pour Maurice, le vicomte se sacrifia loyalement et, le jour du mariage, en dépit de ses regrets, il fut plus brillant, plus spirituel, plus gai qu’il ne l’avait été depuis son arrivée au château des Opales. L’union des jeunes époux fut consacrée par le révérend père Alexis, prêtre hongrois, dont la vocation était les Missions-Étrangères. De dix ans plus âgé que Maurice, il l’avait connu à Verbowa dans son enfance ; il l’avait retrouvé à Paris quand il y terminait son noviciat apostolique ; il ne faisait que passer dans son pays natal, car il allait se mettre aux ordres de l’évêque de Cracovie. Après avoir donné la bénédiction nuptiale, il partit.
À la cérémonie sacrée succédaient les fêtes profanes. Elles furent magnifiques. Casimir Hensky avait convoqué ses nombreux vassaux. Sur les pelouses des Opales les jeux, les tirs, les danses hongroises alternèrent avec les libations. Vivent les mariés !… mais vive aussi le vin de Tokay ! La cave du châtelain était heureusement des mieux approvisionnées. On connaît quelques strophes de la ballade d’Hedwige et de Wenceslas, la parodie du chant lithuanien par le jeune vicomte de Chaumont-Meillant obtint un succès de fous rires au souper de noces, auquel assistèrent vingt magnats, starostes ou seigneurs entre lesquels figurait le major Windblath, Suédois au service de la Pologne. Remuant, mécontent, ambitieux, homme médiocre, mais bon militaire et négociateur discret, le major était affilié au parti catholique, et lié par serment aux chefs de la Confédération polonaise. Il jouissait de l’estime particulière de Casimir Pulauwski, du prince Repnin et de l’évêque de Cracovie ; c’est-à-dire qu’il n’était rien moins qu’un serviteur fidèle du roi son maître, Stanislas-Auguste Poniatowski, le misérable instrument de l’impératrice de Russie, Catherine II. Seul, de tous les hôtes des Opales, Windblath n’y arrivait point en invité. – Béniowski, à sa vue, ne put réprimer un soupir. – Maurice, qu’avez-vous ? demanda Salomée, – Je crains que le devoir ne vienne m’arracher au bonheur, murmura le comte. Il ne devinait que trop l’objet de la mission du major. – Si le devoir commande, Maurice, vous saurez obéir, dit Salomée avec une énergie virile ; aussi, ne laissez rien ignorer à votre amie, à votre épouse !… Elle veut sa part de vos secrets et de vos dangers !… – Mes secrets ne sont pas encore les miens ; mais sur l’honneur, je vous le jure, vous les connaîtrez dès que l’heure des dangers aura retenti.
Notes 1. ↑ On lit ailleurs Béniowsky ou Bényowsky , par un ou par deux y, mais au cours du présent ouvrage l’orthographe la plus simple, ou au moins la plus française, sera constamment préférée autant que faire se pourra.
Le Dernier des flibustiers : II. Serviteurs et amis
Le major Windblath que Béniowski connaissait pour l’avoir rencontré dans des conciliabules préparatoires, venait lui dire que les chefs confédérés, comptaient sur ses serments, sur son concours actif et sur sa présence au premier signal. – C’est bien !…, répondit le comte polonais avec amertume… Ensuite, six mois de bonheur s’écoulèrent comme un jour. Dans la carrière agitée de l’aventureux gentilhomme, ces six mois sont semblables à une oasis au milieu des sables brûlants, à une île verdoyante parmi les rochers et les tempêtes, à une trêve, à une halte passagère. – Hélas ! combien ils furent rapides, ces six mois de paix et d’amour, ces six mois d’oubli du monde qui s’agitait en deçà et par-delà le sommet des Karpathes. Mais le signal redouté est donné tout à coup. L’heure du devoir et du danger sonne ; – elle a sonné : – Je vais combattre pour l’indépendance de ma patrie ! O Salomée, chère compagne de mes seuls beaux jours, me sera-t-il jamais donné de te revoir ! – Tu pars ! et je resterais ici en proie à des inquiétudes mortelles, loin du théâtre des événements ! Non, Maurice, je ne suis pas de ces femmes qui peuvent pleurer et attendre ! Je ne pleure pas, moi !… mais j’accompagne mon époux ! – Lorsque la guerre civile et la guerre étrangère menacent à la fois mon malheureux pays, tu voudrais me suivre !… C’est impossible… Demeure auprès de ta mère, prie, espère, mets ta confiance dans le Dieu qui protège les causes justes. C’est sous le drapeau de la Pologne et non au château des Opales qu’est la place de la comtesse de Béniowski.  Maurice dut céder à la volonté de sa jeune femme. Peu de jours après, ils arrivaient ensemble sous les murs de Cracovie. Le vicomte de Chaumont-Meillant, Vasili, et une troupe assez nombreuse de serviteurs enrôlés sur la frontière de Hongrie, les accompagnaient. Nommé sur le champ colonel-général commandant de la cavalerie, le comte de Béniowski se signala dès les débuts de la campagne. Là, le major Windblath se trouva placé sous ses ordres ; quant au vicomte français, il avait pris parti pour les confédérés et se faisait remarquer chaque jour par son insouciante audace. Les Français, les Hongrois, les Suédois et les Lithuaniens, qui se trouvaient dans les rangs de la confédération, recherchaient comme un honneur d’être placés sous les ordres du comte et de ses deux amis, dont la colonne expéditionnaire décida plusieurs fois de la victoire. À Cracovie, les salons de la comtesse étaient le centre des réunions les plus brillantes ; les rares instants que la guerre laissait au comte de Béniowski rappelaient les heureux jours du château des Opales. Vinrent les jours néfastes, et enfin celui où Salomée prit le deuil, avec la résolution de ne le quitter qu’après avoir retrouvé son époux. Trois cœurs généreux unirent alors leurs yeux ardents et leurs efforts. Vasili découvre que son maître, grièvement blessé, vient d’être expédié à Kiow. Déguisé en juif allemand, le fidèle serviteur franchit la frontière russe. À Kiow, on lui dit que de nombreux convois de prisonniers polonais sont internés et dirigés sur Kazan. Il s’y rend malgré mille obstacles pour y apprendre, comme par miracle, que le comte de Béniowski et le major Windblath ont été déportés en Sibérie. Tous les convois sans exception sont dirigés sur Tobolsk. Peu lui importent les périls d’un tel voyage. Il s’aventure au hasard dans les monts Poïas, dont la politique ombrageuse de Catherine II devait changer le nom en celui de monts Ourals. Il est, cette fois, déguisé en mineur. Une horde de Kalmouks ne tardera pas à être son refuge. Une bande de bohémiens le protégera plus tard. Il finit par atteindre Tobolsk sous la respectable apparence d’un marchand turc. Là, le souvenir du séjour du général Béniowski est récent encore. Vasili ne craint pas de se confier à la générosité du comte Denis Csecserin, gouverneur de la Sibérie, qui, touché de son dévouement, lui révèle le lieu de destination de son maître et lui facilite les moyens de le rejoindre au Kamchatka.
Mais avant de quitter Tobolsk, Vasili confie à un juif d’Archangel la mission délicate d’instruire la comtesse de Béniowski du sort de son époux. – « Une fortune, lui dit-il, sera sa récompense si le message est remis en main propre. » Cent roubles d’or sont donnés d’avance à cet émissaire. Une seule chance ne saurait suffire au zèle de Vasili : un marchand arménien, un sottnik de Kosaques du Don reçoivent de lui même promesse et même avance. Il part alors à la suite d’un convoi dirigé sur Bolcha, où, sans trop de retards, il comparaît enfin devant un officier de police, qui s’écrie avec stupéfaction : – Vous venez volontairement au Kamchatka pour y servir votre ancien maître ? – J’ai pensé que mon général risquait de manquer d’un bon domestique ; c’est si rare en tous pays. – Mais le Kamchatka, mon ami, est un climat affreux. Je ne m’en suis pas aperçu jusqu’à présent. – Vous êtes donc bien préoccupé ? – Je suis Hongrois de naissance et Polonais d’origine. – Votre réponse n’a pas le sens commun. – Monsieur est trop bon. – Trop bon ! vous êtes le premier à me le dire.  – J’espère bien ne pas être le dernier. – Vous avez beaucoup d’esprit, mon garçon ; nous n’aimons pas cela dans notre gouvernement. – Monsieur le commissaire me juge avec sévérité ; mon oncle Jonas m’a toujours dit que j’étais un imbécile. – Au fait ! répartit l’officier de police, s’exiler soi-même… venir en Sibérie… quitter l’heureux climat de la Hongrie pour le nôtre !… – Je vois avec plaisir que Monsieur est de l’avis de mon oncle. Donnez-moi, s’il vous plaît, l’adresse de mon maître. Votre maître est un vil esclave, relégué au village Crustieu. Vasili eut assez d’empire sur lui-même pour supporter sans colère apparente l’odieuse qualification décernée à l’ancien général polonais, et, grâce à son calme ne tarda point à se trouver en présence de son maître : – Monsieur le comte, lui dit-il, je vous apporte votre nécessaire de voyage. Vasili ! mon frère de lait ! mon ami !… s’écriait Maurice en lui ouvrant les bras. L’impassible Hongrois se laissa faire avec un certain orgueil ; mais, s’apercevant presqu’aussitôt du délabrement des vêtements de son général : – Je n’ai oublié le fil ni les aiguilles, et monsieur le comte sait que je m’entends un peu à tout. – Mais raconte-moi ton histoire, donne-moi des nouvelles de ma femme et de mon ami le vicomte de Chaumont. – Tout en réparant la polonaise de M. le comte, s’il veut bien me le permettre ! Si Béniowski ne l’eût permis, aurait-il jamais eu de détails sur le sort de la comtesse et sur les généreuses intentions de Richard, désormais parfaitement renseignés, car deux des émissaires chargés de porter au château des Opales la nouvelle de sa déportation au Kamchatka étaient parvenus à s’acquitter de leur message. Sur la proposition du vicomte de Chaumont, Salomée, pleine de confiance en sa loyauté, partit avec lui pour Paris dans le dessein d’y solliciter l’appui de la reine de France, parente de Béniowski et qui serait touchée de son misérable sort ; mais la cour de Versailles était en deuil de la noble et sainte Marie Leczinska, lorsqu’ils y arrivèrent. Le roi Louis XV, trop occupé de ses plaisirs, accorda une courte audience à la comtesse, ne prit point la peine de l’écouter et la renvoya au duc de Choiseul, son ministre de la marine, qui n’avait point pardonné au vicomte de Chaumont de lui avoir fait une vive opposition quelques années auparavant. – Madame la comtesse, dit Richard, j’ai donné ma parole de gentilhomme de consacrer ma vie à vous rendre Maurice. Laissons-là le ministre et la cour, agissons par nous-mêmes ! Mon excellente tante vient de mourir à point pour me léguer un million qui arrondit ma fortune. J’achète un navire, je l’équipe, je le monte et je pars pour le Kamchatka. – Vous êtes admirable, monsieur le vicomte, murmura la comtesse avec des transports de reconnaissance ; mais vous allez vous exposer vous-même à l’esclavage. – En ce cas, votre mari aurait un gai compagnon d’infortunes ; toute la question est de le rejoindre. Une fois ensemble, nous ferions si bien, je vous le promets, que nous nous en tirerions. Je ne suis pas un écervelé, croyez-moi, chère comtesse, il ne faut jamais se fier aux apparences. – Je sais, monsieur le vicomte, que vous avez un grand cœur. – Du cœur ! très bien !… mais j’ai aussi ma forte dose de bon sens, n’en doutez pas. Je compose mon équipage de gaillards intrépides, d’hommes sûrs et dévoués autant que possible ; je m’approvisionne d’armes, de munitions et de costumes pour toutes les circonstances ; grâce à votre mari, je ne suis plus un novice en fait de navigation : j’aurai sous mes ordres trois ou quatre marins habiles et des interprètes de toutes les langues du Nord. Ayez donc confiance en moi, Madame, et priez Dieu qu’il me conduise. Avant un an, Maurice aura le bonheur de savoir qu’il a un fils, qu’en mémoire de votre première entrevue, nous avons appelé Wenceslas. Six semaines après cet entretien, un joli brick qui, sous tous les rapports, remplissait le programme du vicomte, appareillait du port de Bayonne sous les yeux de la comtesse de Béniowski. Elle se mit à genoux sur le rivage, et serrant son jeune enfant contre son cœur, elle adressa au ciel une de ces ardentes prières, arôme divin que les anges déposent aux pieds du Père des miséricordes. Salomée pria ainsi tant que le léger navire fût en vue ; puis, accompagnée de ses serviteurs, elle retourna à Paris où il était convenu qu’elle attendrait pendant deux années des nouvelles de la téméraire expédition de Richard. La Douairière a rès avoir relâché au ca de Bonne-Es érance sans rien trouver de ce u’il lui fallait, eut la bonne fortune de faire
escale au Fort-Dauphin dans l’île de Madagascar où s’établirent impromptu les meilleures relations entre le vicomte et le chef militaire de la pointe, aventureux personnage qui se nommait Vincent du Sanglier et s’intitulait chevalier du Capricorne. Agréable et non moins utile connaissance. Le chevalier Vincent du Capricorne, né à Lanesson, non loin de la baie de Biscaye, ex-capitaine auxiliaire au service de la compagnie française des Indes, ancien négrier, ci-devant sauvage, mais désormais très civilisé, et une cinquantaine de partisans déterminés de la vaste famille de ces Flibustiers, que la moindre occasion peut transformer en pirates, le sergent Franche-Corde, Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et tutti quanti , après une série d’incroyables aventures dans les Indes anglaises et portugaises, arrivèrent sur une barque arabe à Madagascar, en 1769, au moment où le fort Dauphin venait d’être évacué par le comte de Maudave. – Camarades ! s’écria le Gascon, la place est libre, tant mieux ! laissez-moi manœuvrer, nous serons bientôt au pays de cocagne. Sur quel point de la côte le chevalier Vincent eût-il établi sa résidence, s’il eût trouvé dans le fort une garnison de troupes régulières ? il n’en sut jamais rien. Il commença par rehisser le pavillon de la France et par se procurer des interprètes, chose facile aux alentours du fort ; puis, en diplomate africo-indo-brazilian , en coureur d’aventures habitué à palabrer avec des sauvages, il s’ingéra très adroitement dans les affaires du pays. Dian Tsérouge, chef de Manambaro, avait rendu de bons offices au gouverneur français, M. de Maudave ; ses voisins d’Imahal, Acondre et Andravoule le menaçaient. Vincent du Capricorne se met en campagne, bat les ennemis et les traite en vainqueur magnanime. Il y eut au milieu des ruines du fort Dauphin un festin de paix et d’alliance offert par le capitaine gascon, qui n’eut pas besoin d’être grand orateur pour charmer ses hôtes ; il leur montra ses tatouages et ses balafres, après quoi il les grisa. Ses interprètes, d’ailleurs, dirent du bien d’Abraham, de Mahomet et surtout de Ramini, le prophète créé par Dieu avec l’écume de la mer. Pour prix de ces belles paroles, Vincent du Capricorne obtint des chefs toutes sortes de concessions ; il avait fait des esclaves, on lui en donna d’autres ; le naufrage d’un pirate anglais qui fut pendu en grande cérémonie, lui procura un certain nombre de canons. À plus de vingt lieues à la ronde, du pays des Ampatres jusqu’aux montagnes des Machicores et à la vallée d’Amboule, il fut reconnu par les indigènes comme gouverneur pour le roi de France, qui ne se doutait guère d’être si bien représenté en sa grande Ile de Madagascar . Après avoir réparé tant bien que mal les remparts qui faisaient face à la terre, le chevalier allait s’occuper de la construction d’une barque pour se mettre en communication avec les îles de France et de Bourbon, Sainte-Marie et la baie d’Antongil, lorsque survint la Douairière , montée par le vicomte Richard de Chaumont-Meillant. – Si vous vouliez être mon amiral, lui dit-il, nous ferions ici des merveilles. La plupart des naturels sont bien disposés pour nous ; secondez-moi ; nous donnerons à la France une colonie qui ne tardera pas à compenser la perte de notre puissance dans l’Inde. – Chevalier répondit le vicomte, j’ai auparavant quelques affaires à régler au Kamchatka…  , – Au Kamchatka ! répéta Vincent du Capricorne avec stupeur. – Peu de chose, il s’agit tout simplement de délivrer d’esclavage mon frère d’armes et mon meilleur ami, le comte de Béniowski, magnat de Pologne et de Hongrie, homme de cœur, excellent marin, qui, par la suite, pourrait nous être fort utile à Madagascar. Venez avec moi, nous le tirerons d’embarras ; ensuite nous nous occuperons à nous trois de vos grands projets. Le chevalier Vincent du Capricorne, qui, jusqu’alors, s’était estimé à l’égal des plus illustres chefs de flibustiers, demeura un instant abasourdi. – Parlez-vous sérieusement ? demanda-t-il. – La Douairière , équipée aux frais de feue ma grand’tante, sa patronne, n’a pas d’autre mission que la délivrance de mon ami… Après quoi, je la mettrai volontiers à votre service. – Mais le Kamchatka est au bout du monde. – J’en suis presque à moitié chemin. – Mais les Russes ne se laisseront pas enlever leurs prisonniers sans montrer les dents. – C’est pourquoi les dix canons que vous avez ici et les cinquante soldats de votre garnison feraient parfaitement notre affaire.  – La nuit porte conseil, dit le chevalier en frisant sa moustache. Parlez-moi de Paris. – Volontiers. – Le vicomte, avec son entrain ordinaire, donna au chevalier du Capricorne les plus amples détails sur Paris, Versailles, la cour et la  ville. – Par la sambleu ! mon officier ! interrompit Vincent en vidant un large verre de sangris au rhum, j’ai grande envie de vous suivre au Kamchatka, ne serait-ce que pour jouir de votre aimable conversation. – Topez là, camarade ! mais vos canons ? – Je vous en prête six. – Vos soldats ?  J’en laisserai la moitié de garde par ici, en attendant notre retour, sous les ordres de Franche-Corde, mon sergent-major ; j’emmène avec nous les moins frileux Sans-Quartier, Jambe-d’Argent, et cætera ! Seulement, foi de gentilhomme, jurez-moi de me ramener à Madagascar. – Si la Douairière  veut bien nous rester fidèle, je le jure !… Votre sangris est parfait !… Mais faisons, s’il vous plaît, plus ample connaissance. Un petit bout de votre histoire me serait fort agréable. – Vous êtes charmant, parole de soudard ! Eh bien ! quoique je sois tout ce qu’il y a de plus gascon, ne prenez point ceci pour des gasconnades. – À dix ans, j’étais mousse sous les ordres de mon oncle, qui me faisait fouetter tous les matins par son contremaître ; ce genre de déjeuner me déplut tellement, que je désertai chez les sauvages du Brésil. Les Portugais pourchassaient la tribu où je m’étais réfugié. Je marchai tout jeune sur le sentier de la guerre ; ce qui m’a valu, dès l’âge tendre, cette balafre et ce tatouage d’honneur… À ces mots, le chevalier, défaisant sa cravate, fit admirer au vicomte Richard un collier blanc, noir et rouge, parfaitement dessiné sur sa peau.
– Grâce aux Portugais, poursuivit-il, voici une lèvre qui l’a échappé belle. Je m’étais si bien comporté sur le sentier de la guerre que Galamoumou-Assou-Nady, ou, si vous aimez mieux, Grand-Oiseau-Moqueur-Porte-Griffe, chef de notre tribu, me jugea digne d’être élevé à la dignité de guerrier. En conséquence, on devait me fendre la lèvre, y introduire un petit bâton, puis un plus gros, puis un plus gros, et bref, une rondelle plus large qu’une piastre d’Espagne qui m’eût défiguré pour le reste de mes jours. Dans ma naïveté de jeune civilisé devenu sauvage, j’étais heureux et fier de tant d’honneur et me prêtais de bonne grâce à la cérémonie, quand une fusillade à bout portant part de tous les buissons. Sauve qui peut ! je ne pus me sauver, et voilà justement ce qui me sauva. Que sont devenus les Botocudos de Galamoumou-Assou-Nady après une alerte si chaude ? Pour ma part, je n’en ai jamais rien su. Je me déclarai européen, on me fit tambour dans un régiment qui repassa en Portugal alors en guerre avec l’Espagne. Je fus pris sur les frontières par les Espagnols et mené en Biscaye, où je trouvai moyen de me faire contrebandier. C’est ainsi que je revis la France, ma patrie ; j’avais dix-huit ou vingt ans alors, et c’est ici, à proprement parler, que commencent mes aventures… – Ah ! vous ne faites que commencer ! interrompit le vicomte en riant. – Parbleu ! ne voilà-t-il pas grand’chose ? Sauvage, tambour et contrebandier, ça se dit en trois mots… Mais ensuite, sandis !… La suite de la biographie du chevalier en valait bien, en effet, l’agréable commencement. Le lendemain, on chargea les six canons et des bœufs. Le surlendemain, Vincent du Capricorne conféra la garde du Fort-Dauphin à son sergent-major Franche-Corde, en lui recommandant d’avoir grand soin de ses deux animaux favoris, Grand-Merci, gros serpent croque-rat, – grande utilité, – et Colifichet, singe à museau de renard, – simple agrément.  Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et les moins frileux de leurs camarades sortirent sac au dos par la poterne du côté de la mer, et une heure après, la Douairière perdait de vue les hautes terres du midi de Madagascar.
Le Dernier des flibustiers : III. Conseils d’enquête
La frégate française la Pomone que commandait le jeune baron de Luxeuil, officier de cour honteusement favorisé par une coterie peu édifiante, était sortie de Macao avec une mission dont le commandant en chef, M. Cerné de Loris, capitaine de vaisseau, qui montait l’ Aréthuse , n’avait pas jugé utile de garder le secret. Les subalternes parlaient donc tout à leur aise des actes de piraterie extraordinaires d’un aventurier français, se disant comte de Béniowski et battant les mers voisines sous pavillon polonais, par une fantaisie bien digne d’un flibustier. L’on savait qu’un combat avait eu lieu dans le canal de Formose entre un vaisseau de la compagnie hollandaise des Indes et la corvette du pirate, laquelle avait coulé sans doute lors du fameux typhon qui fit tant de ravages la nuit suivante, et l’on s’émerveillait de l’heureuse audace des forbans qui, avec deux misérables radeaux, s’étaient emparés d’une jonque chinoise défendue par une nombreuse troupe d’infanterie. À cela s’ajoutait une lettre fort circonstanciée d’un officier russe, M. Estève Finvallen, donnant sur les expéditions antérieures de l’écumeur de mer, au Japon, sur les côtes de Saghalien, et dans des parages plus septentrionaux encore, des détails véritablement inimaginables. Que faire dans une grande chambre d’officiers en station devant Macao ? – Causer, jaser, se perdre en suppositions. Du gaillard d’arrière, par l’entremise des domestiques et des mousses de l’état-major, l’histoire déjà si fabuleuse du comte de Béniowski passa sur le gaillard d’avant, où elle prit des proportions nouvelles. – Les matelots jurèrent que l’immortel Nathan-la-Flibuste flibustait dans les mers de la Chine. À terre, dans les cabarets fréquentés par les marins des compagnies hollandaise, anglaise ou autres, les contes en vogue à bord de l’ Aréthuse firent promptement invasion. Les Portugais furent bientôt au courant de la rumeur navale ; il fut donc avéré parmi les marins de toutes les nations que, si la frégate la Pomone  parvenait à rejoindre la jonque de Nathan-la-Flibuste, se disant comte de Béniowski, l’on ne tarderait pas à jouir de l’agréable spectacle de sa pendaison en rade de Macao. Or, ce bruit parvint aux oreilles du vénérable évêque de Mitélopolis, supérieur général des missions catholiques, au moment où il venait de donner audience à quelques missionnaires, récemment arrivés du midi de l’île de Formose sur une barque frétée à leurs frais. – L’évêque en fut vivement ému. Accompagné d’une suite nombreuse, il se rendit sur le champ à bord de la frégate française, où il fut repu avec tous les honneurs dus à son rang ; mais, ne prenant aucun souci de l’étiquette navale : – Monsieur le commandant, dit-il d’une voix tremblante dès qu’il fut sur le pont, je viens à vous pour une affaire de la plus grave  importance, et vous adjure, au nom du ciel, de m’accorder une audience secrète. Un jeune adolescent, que le prélat amenait avec lui, fut cependant admis à la conférence, qui se prolongea durant trois heures. Ensuite l’évêque de Mitélopolis, le front serein, l’œil rayonnant d’une douce joie, donna sa bénédiction à l’équipage avant de redescendre à terre. – Et le capitaine Cerné de Loris appareilla, laissant la direction par intérim de la station navale à M. de Saint-Hilaire, officier distingué de la Compagnie française des Indes, pour laquelle il commandait le vaisseau le Dauphin . L’ Aréthuse , qui avait levé l’ancre avec tant de précipitation, ne s’éloigna pas des côtes. Elle établit sa croisière à peu de distance de l’embouchure du fleuve de Canton, ce qui surprit singulièrement tous les membres de l’état-major et tous les gens de l’équipage. – Je gage, moi, disait à ce sujet le père Trousseau, l’un des fins matelots du bord, que nous sommes ici en faction par rapport à quelque satanée farce de Nathan-la-Flibuste – Béniowski, ajouta un commentateur. – Pas si béni que çà !… je t’en fiche qu’il est béni cet outil !… Donc, m’est avis que monseigneur l’évêque a eu connaissance de la chose ; et si la Pomone est aux noces, ça m’étonnerait… Voilà !… – L’ancien, demanda un novice, vous parlez bien, mais on ne vous entend pas tous les jours. – Je m’entends, ça m’est suffisant, jeune ver de cambuse ! Si le diable est pour ce Maudit-ou-ce-qu’il-dit , moi je dis que l’évêque est venu enseigner à notre commandant une prière, en façon de miracle, à l’effet de l’envaser… – Oh ! les anciens ! les anciens ! sont-ils bouchés avec leur Nathan-la-Flibuste ! dit le novice, qui était Lorrain, incrédule et railleur, mais assez prudent pour ne faire qu’en a parte ses irrévérencieuses réflexions. Aussi le vieux de la cale développait-il tout à son aise ses fantasques opinions au milieu d’un cercle de Bas-Bretons ébahis. Ordre avait été donné de doubler le nombre des hommes de bossoir ou de vi ie, de ne laisser asser aucun navire sans révenir le
commandant et surtout de signaler la Pomone, dès que l’on croirait l’apercevoir. Le troisième jour, au lever du soleil, la vigie de misaine cria : – « Voile ! » Peu d’instants après, la Pomone fut reconnue. Le commandant fut informé qu’elle traînait à la remorque une jonque chinoise. L’ Aréthuse se chargea de toile en déferlant un pavillon qui ordonnait à l’autre frégate de mettre en panne. – Voilà du nouveau ! par exemple !… dit aussitôt le grand causeur du gaillard d’avant. – Elle en panne ! Nous en route !… Le monde renversé, quoi !… Mais le commandant Cerné de Loris avait les plus graves motifs pour vouloir que la rencontre de l’ Aréthuse avec la Pomone eût lieu hors de vue des terres, et que les Portugais ni les Chinois n’eussent aucune connaissance des mesures qu’il prendrait à l’égard des prisonniers.
Dans les eaux des Philippines, à l’aspect de la Pomone  dont les couleurs françaises le firent tressaillir de joie, Béniowski s’était dirigé sur elle avec sa jonque la Pescadora . Le baron de Luxeuil donna au porte-voix l’ordre au capitaine et au lieutenant de se rendre à son bord. Béniowski et le chevalier du Capricorne devenu par la force des choses second du bâtiment, comparurent donc devant lui peu d’instants après. Le général avait eu soin d’apporter tous les papiers de nature à établir son identité, son journal nautique et les plus importantes pièces des archives russes du Kamchatka, – documents précieux que, dans toutes les occasions périlleuses, il plaçait sur sa poitrine, de crainte de survivre à leur perte. Il ne s’attendait guère, cette fois, au traitement qu’on lui réservait, et ne s’était muni de son dossier de pièces justificatives que pour entrer plus promptement en rapports utiles avec un représentant du gouvernement français. Le chevalier, profond connaisseur en matière de prises maritimes, hocha la tête, car le commandant de la Pomone, au lieu de venir au devant du général, l’attendait sur la dunette, en causant avec ses plus jeunes officiers. – Vilains draps !… anguilles sous roches !… mauvaise odeur de corde !… murmura-t-il, ou je n’ai plus l’œil américain… Ah ! Madagascar ! Madagascar !… Enfin, le vin est tiré, il faut… voir comment s’en tirera le général. Béniowski, blessé de la froideur insolite du capitaine français, s’avança d’un air digne, gravit l’escalier de la dunette, salua et fut encore plus profondément affecté de ne recevoir en échange de son salut qu’un petit signe de tête impertinent. – Monsieur le commandant, dit-il alors, j’ai l’honneur d’être magnat de Pologne et de Hongrie, je suis allié aux plus illustres familles de l’Europe, et je me glorifie de compter, au nombre de mes plus proches parentes, Sa Majesté Marie Leczinska, reine de France et de Navarre !… Le baron de Luxeuil, à ce début, se mordit les lèvres et salua ironiquement. – Va mal ! va mal !… pensait le chevalier de Madagascar. Le général polonais crut devoir poursuivre avec calme : – Je m’appelle Maurice-Auguste de Béniowski, je suis fils du comte Samuel de Béniowski, général de cavalerie au service de Sa Majesté l’empereur d’Autriche ; j’ai été moi-même général en Pologne, et si les malheurs de la guerre ont fait de moi un proscrit, si la haine personnelle du comte Panin, ministre de l’impératrice de Russie, m’a réduit à n’être pendant quelques mois qu’un esclave, je puis déclarer hautement que je me suis affranchi par des actes d’énergie dignes, au moins, de l’approbation de tous les gens de cœur. – Par la sambleu ! monsieur le comte de Béniowski, s’écria le baron d’un ton badin, pour un austro-polonais, vous parlez le français avec une rare pureté ! Le chevalier du Capricorne tortillait sa moustache par contenance, en se livrant à un lamentable monologue. – Je parle français comme un gentilhomme qui a été reçu à la cour de Versailles, répondit le général. – Par Sa Majesté Votre cousine, c’est évident !… je n’y songeais plus ! riposta légèrement le baron. À propos, mon bon ami, vous ferai-je part de la mort de Votre auguste parente ?… Une sainte âme, vertus du ciel ! – Monsieur ! interrompit Béniowski avec indignation, ai-je affaire à un officier du roi de France ou à un pasquin déguisé en capitaine de frégate ? Le baron de Luxeuil frémit de colère à cette apostrophe : – Faquin !… pirate insigne !… hâbleur !… – Le faquin, c’est vous !… Et tôt ou tard, votre épée se mesurera contre la mienne !… Aujourd’hui, votre devoir est de m’entendre… Mon devoir serait de vous faire pendre à l’instant, si… – Voici un si qui me rassure un peu, pensa le chevalier. – Si j’étais commandant en chef, ajoutait le baron en rugissant de fureur. Béniowski, pâle et se contenant à grand’peine, garda le silence. Les officiers français s’entre-regardaient sans se permettre de donner aucune marque d’approbation ni d’improbation. Au fond, la plupart d’entr’eux blâmaient leur commandant, dont l’insolente légèreté convenait mal dans une circonstance où il s’agissait de vie ou de mort. – Sans les ordres du commandant Cerné de Loris, continuait le baron de Luxeuil, tu achèverais tes contes à bout de vergue, insigne coquin !… – Mordious ! grommelait le seigneur de Madagascar, le dicton des frères de la côte me chagrine fort à l’heure qu’il est… Ce museau rose nous ferait pendre sans autre forme de procès… Il n’entend rime ni raison… et j’ai grand’peur que M. Cerné de Loris n’entende raison ni rime. – Sachez, maître forban, que vous êtes condamné d’avance !… Nous avons à bord la relation complète de vos prouesses à Formose, aux Iles Pouhou et ailleurs ! Vous déshonorez la France par vos brigandages… – La France est déshonorée d’être représentée par des gens tels que vous ! répliqua Béniowski avec véhémence.
Du calme, général, du calme ! dit le chevalier en souriant. Nous sommes dans d’assez vilains draps sans les salir davantage. – Qu’on mette aux fers ces deux bandits !… commanda le baron ; puis, s’adressant à son état-major : – À table, Messieurs !… J’ai failli, je crois, me mettre en colère ! – Si jamais la veine tourne et que je tienne ce joli cœur, reprit le chevalier entre ses dents, je lui apprendrai à rire mieux que ça ! Béniowski promena un regard triste et fier sur les membres de l’état-major de la Pomone ; puis, élevant la voix : – Au nom du roi votre maître, Messieurs ! je proteste contre la violation du droit des gens dont je suis victime ! – Silence ! cria Luxeuil, et aux fers !… Lieutenant Kerléan, faites donc exécuter mes ordres ! Le lieutenant Kerléan obéit militairement à son chef, mais sut mettre une courtoisie parfaite dans l’accomplissement de sa pénible mission : Messieurs, dit-il à Béniowski et au chevalier en se découvrant, veuillez me suivre. Béniowski comprit que le vieil officier était convaincu de son innocence, mais ne pouvait, par respect pour la discipline, exprimer ouvertement ce qu’il pensait. Il le suivit donc sans résistance, après lui avoir rendu son salut avec une grâce remarquable. – Bandit peut-être, mais à coup sûr gentilhomme et méritant au moins la faveur d’être fusillé ! se dirent à demi-voix deux enseignes de la frégate. Quant au chevalier de Madagascar, il se préoccupa beaucoup de ses aises, demanda au lieutenant Kerléan des matelas et s’informa de la ration. – Vous n’êtes encore que des accusés, Messieurs, dit le lieutenant ; votre détention préventive ne doit pas être une torture ; vous allez recevoir des matelas. Vous serez gardés à vue, mais un domestique sera mis à vos ordres. Je vais faire tendre un rideau en toile à voile devant le poste à canons qui vous servira de prison, afin que vous ne soyez pas fatigués par la curiosité des matelots. Quant à votre ration, j’aurai soin de vous faire traiter en officiers. – Merci mille fois, M. le lieutenant, dit Béniowski, vous êtes un homme juste… Dieu veuille que M. le commandant Cerné de Loris ait le jugement et le cœur droits comme vous les avez ! – Le commandant Cerné de Loris est le plus loyal et le plus équitable des officiers de la marine française, répondit le lieutenant.  Amen ! fit le chevalier du Capricorne qui ne savait que ce seul mot de latin à ce qu’il disait, et s’était fort réjoui quand le vicomte de Chaumont lui avait appris que son latin était grec. – Courage, général !… Le petit bonhomme vit encore ! Allons ! allons ! Il n’est pas dit que nous ne nous en tirions point avec les honneurs de la guerre ! L’intrépide coureur d’aventures était en conséquence parfaitement tranquillisé, lorsque le baron de Luxeuil jugea bon de se le faire conduire : – Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il. – Un excellent maître d’escrime prêt à vous donner une leçon d’armes, M. le baron. – Votre nom ?… et pas de mauvaises railleries ! – Mordious ! fit le Gascon, je me mets à votre diapason, mon cher Monsieur !… Il n’y a rien de sérieux dans cette causerie ; donc, j’en prends à mon aise. – Vous êtes un exécrable bandit.  – Si vous en êtes sûr, pourquoi le demander ? – Prenez garde à vous, maître coquin. – Et pourquoi donc ?… Vous nous avez annoncé que nous étions perdus sans ressource !… Dans ce cas-là, on n’a plus de ménagements à garder. Voulez-vous rire, je suis bon compagnon !… je vous conterai quelques bonnes histoires ; mais je réserve la vérité pour M. Cerné de Loris, qui pourrait bien vous faire mentir, monsieur le baron. Sur son rapport, Luxeuil inscrivit que le lieutenant pirate était un de ces vauriens sans foi ni loi qui ne respectent rien. Du reste, il trouva inutile et ennuyeux d’interroger aucun des prisonniers de la jonque, ramassis de brigands de toutes les nations, mais français pour la plupart. Il concluait à la pendaison générale. Dans le canal de Formose, il devait être réveillé en sursaut par un timonier de service qu’accompagnait un garde-marine. – Qu’y a-t-il donc de nouveau, Monsieur ? demanda-t-il en se frottant les yeux. – Commandant, répondit le jeune homme, l’Aréthuse est en vue et nous signale l’ordre de mettre en panne. – Où sommes-nous ?… Voit-on la terre ? – Pas encore. – Qu’on mette en panne, Monsieur !… Et quand le garde-marine fut remonté sur le pont où le lieutenant Kerléan dirigeait la manœuvre : – C’est bien, M. de Loris !… poursuivit amèrement le baron, vous venez me souffler l’honneur d’avoir capturé le soi-disant Béniowski ! … Vous abusez de votre rang d’ancienneté ; vous m’avez fait tirer les marrons du feu et vous croyez être le plus habile !… Vous finirez par me payer tous vos mauvais procédés, monsieur le commandant en chef ! Rira bien qui rira le dernier, je vous le promets. Par la Sambleu ! j’ai eu le bon esprit de conserver le double de mon rapport et je sais à qui l’adresser. Le capitaine de vaisseau Cerné de Loris, commandant en chef des forces navales françaises en station dans les mers de Chine, ayant fait arraisonner la frégate la Pomone , ordonna de mettre son canot à la mer et y descendit, accompagné de son chef d’état-major, du commissaire royal de la division et de deux officiers de son bord. Sur quoi le gabier Trousseau, l’oracle du gaillard d’avant à bord de l’ Aréthuse , et patron du canot de M. Cerné de Loris, fit une foule d’observations mentales, qui ne devaient pas tarder à charmer les rameurs ses camarades. Or, on voyait sur l’avant de la Pescadora un splendide dragon artificiel de provenance chinoise, en sorte qu’il put dire : – Héler la Pomone à l’effet de bien savoir si la Jonque-au-Dragon a été prise avec tout son monde, et après, au lieu d’appeler son commandant à l’ordre, rallier ici avec une division d’officiers… Je vous dis, moi, que le commandant en chef a son idée, et j’ai aussi la mienne, comme de raison. Devine ! devinaille !
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