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Description

Deuxième prix au concours de nouvelles de Paray-le-Monial en 2008.
Plus qu’une voie de communication, qui unit pendant des siècles l’orient extrême à l’occident, la Route de la soie était un pays ; un monde cosmopolite où se côtoyaient toutes les cultures et tous les peuples. Mahir y est né, y a trouvé une famille, et y rencontrera l’amour. Un homme puissant mettra tout en œuvre pour contrecarrer son bonheur, allant jusqu’à user du mensonge, et du crime. Mahir sera vaincu, mais finira par se venger…

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Publié le 11 juillet 2011
Nombre de lectures 252
Langue Français

Extrait

LA VENGEANCE DE MAHIR
C’était à une époque où, comme dans celles qui la précédèrent ou la suivirent, les hommes, partout, se faisaient la guerre. Sept siècles après la mort du Prophète, le rêve d’unité de ses descendants ne s’était toujours pas réalisé. La terre, à cette époque, était encore plate ; vue du ciel, elle ressemblait à un vaste champ parsemé ça et là de fourmilières qui s’affrontaient en des combats incessants.
Au milieu de ce chaos, les anges qui habitent le ciel pouvaient distinguer un trait, un chemin grouillant d’insectes, une ligne très fine, barrant le sud de l’Asie du levant au couchant, semblable à ces colonnes de fourmis qui se constituent pour acheminer jusqu’au fond de leur terrier les myriades de bouchées qu’une source de nourriture leur a prodiguées.
Cette ligne, reliant les forêts de Thrace aux sommets de l’Hindou-kouch, et se prolongeant même plus loin à l’est et à l’ouest, jusqu’aux grandes cités d’Europe et au cœur du Céleste Empire, était nommée « Route de la Soie ». Toutes les races, toutes les religions, toutes les langues s’y côtoyaient : Chameliers d’Arabie, bijoutiers syriens, tisserands juifs, orfèvres égyptiens, ouvriers et mercenaires venus de Palestine, d’Arménie, de Grèce ou d’Anatolie, soldats déchus du pays des Francs que les vagues de croisades avaient conduits à s’échouer sur les sables de l’Orient, négociants indiens, drapiers chinois…, elle était le lieu de rencontre de toutes les cultures et civilisations écloses dans le vieux monde.
Elle s’était formée, petit à petit, au cours des époques précédentes, quand les riches potentats de la vieille Europe découvrirent cette étoffe aux reflets magiques, dont le secret de fabrication, jalousement gardé, demeura pendant des siècles l’exclusive propriété des gouvernants de l’Empire du Milieu, où sa divulgation s’y voyait punie d’une décapitation immédiate. Les seigneurs féodaux, les princes et les rois qui régnaient sur les terres du ponant étaient loin de s’imaginer que la soie de leurs surplis et des robes de leurs courtisanes avait été filée par des petits vers avant d’être tissée par les mains expertes de milliers d’ouvrières aux yeux noirs en amande et au teint de cuivre.
La soie, la principale matière qu’on véhiculait sur cette route, et dont elle tirait son nom, n’était cependant pas le seul produit qu’on y voyait circuler. Toutes les richesses d’Orient et d’Occident : or, vaisselle, café, opium, armes, thé, safran, pierres précieuses, sel, épices… garnissaient les sacs, les bourses et les coffres, attachés aux flancs des chameaux ou charriés par les attelages tirés par des bœufs ou des chevaux.
Plus qu’une simple voie de communication, la Route de la Soie formait un pays, au peuple très disparate. On y naissait, on y mourrait, et souvent on y passait tout le temps de sa vie. Pour beaucoup de nomades qui la parcouraient, que leurs cheveux fussent blonds comme le blé ou noirs de jais, lisses ou crépus ; que leur peau fût claire ou sombre, qu’ils parlassent l’arabe, l’hébreu, les langues des plaines d’Asie centrale, celles des montagnes de l’Altaï, celle des Francs, des Roumis ou des Grecs, les notions de racines et d’attachement à un lieu de naissance ne signifiaient pas grand chose ; si on leur avait demandé de situer leur pays, la plupart auraient répondu qu’ils étaient de la Route, celle qu’on parcourt en voyant chaque jour une fois le soleil devant soi ; le matin quand il se lève ; ou le soir quand il se couche.
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Mahir faisait partie de ce peuple. Davantage encore que tous les autres hommes, voyageurs et sédentaires, qui le constituaient. Né d’un père turc, d’une mère arménienne, ayant une grand-mère juive et l’autre franque, il avait été abandonné sur la route, alors qu’il n’était qu’un nouveau-né ; comme Moïse sur les eaux du Nil, dans un berceau en osier, juste avant le passage d’une caravane de chameliers. Sa mère, pourchassée par une horde de bandits qui venaient d’assassiner son mari, ne trouva d’autre solution, juste avant de se faire rejoindre par ses poursuivants, et d’être enlevée, puis réduite en esclavage et vendue sur la côte du Yémen, que de confier son enfant au peuple de la Route.
Mahir fut adopté par Abdullah, le chef de la caravane ; et élevé par Nour, sa première femme. Il vécut une enfance heureuse, passée à parcourir le grand fleuve humain au gré de ses courants. Au fil des années se révélèrent chez lui un charme et une autorité qui surprirent ses parents adoptifs. Sans être exceptionnellement beau, plutôt petit et fluet, il possédait cependant le don de plaire. La fluidité de ses gestes, l’élégance de sa démarche, et surtout la brillance de ses yeux, attiraient tous les regards, et suscitaient l’intérêt de tous : autant celui des vieux commerçants que celui des jeunes filles…
Au contact des marchands venus de toutes les régions du monde, Mahir fit son éducation. Assoiffé de connaissances, il mettait à profit chacune des haltes de la caravane pour s’entretenir avec les voyageurs. Ces périodes de repos duraient parfois plusieurs semaines ; dans les villes ayant poussé ça et là sur le chemin, comme des arbres sur les bords d’une rivière ; ou dans les caravansérails ponctuant la Route de la Soie, distants entre eux d’une journée de chameau. Ce fut l’occasion pour le jeune homme de tout apprendre du monde. Celui qui bordait la route, bien sûr, mais aussi celui de contrées lointaines que leurs habitants, charriés par de plus petites routes qui s’y jetaient, quittaient pour fuir la misère ou pour y rencontrer la richesse et l’aventure.
C’est ainsi que Mahir, par la grâce d’une grande intelligence et d’une intense curiosité, devint très instruit. A l’âge de vingt ans, il connaissait plusieurs langues, savait lire et écrire dans tous les alphabets, et n’ignorait rien de l’Histoire, de l’astronomie, de la science des chiffres, et de la religion. Ses talents ne se limitaient pas seulement aux travaux de l’esprit ; il pouvait, comme tous ses compagnons, galoper sur un cheval, ferrer ou seller une monture, traire les chamelles, tirer à l’arc et se battre au sabre. Mais ce qui le plaçait au-dessus des autres, c’était l’extrême habileté de ses mains.
Il dessinait admirablement, et aurait pu sans difficulté réaliser de magnifiques portraits. Mais la représentation de la nature n’étant alors pas très bien vue par certaines écoles de l’Islam, il dut cantonner ses œuvres picturales à la calligraphie. On y reconnaissait son excellence ; il vendait à des marchands de passage des rouleaux de parchemin couverts de sourates enluminées, dont un orna un jour le mur de la chambre du roi d’Angleterre sans qu’il n’en sût rien. Mais sa véritable vocation, il la découvrit au cours d’un séjour qu’il fit à l’Ouest de l’Anatolie, dans une petite ville bâtie à flanc de rocher au bord d’un lac, entourée de forêts, où un vieux bijoutier grec qui l’avait pris en affection l’invita dans sa maison pour lui enseigner l’art de tailler et d’enchâsser les pierres précieuses.
Sur la grande route, les matières premières ne faisaient pas que transiter. Des milliers d’artisans s’y étaient établis, qui multipliaient, grâce à leur talent, la valeur des produits bruts. Ainsi, un rubis ou une émeraude, semblable à un gros caillou, provenant de mines situées au cœur des jungles humides, dans des pays alors complètement inconnus des caravaniers, et vendue à un habile orfèvre, reprenait son chemin après avoir séjourné quelques
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semaines dans l’atelier, en ayant acquis un prix équivalent à plusieurs dizaines, voire centaines de fois, celui qu’il possédait à l’origine.
Mahir se sentit las d’une vie d’incessants voyages. Il supplia son père de lui permettre de s’établir dans cette ville qui lui semblait un paradis. Il pensait, dans l’ignorance de sa jeunesse, y prendre femme, y faire carrière et y passer le reste de ses jours. Il se trompait ! Comme un morceau de tissu accroché à l’aspérité d’une basse branche sur les rives d’un fleuve bouillonnant, il ne tarderait pas à être de nouveau emporté par le courant.
Il fit ses adieux à sa famille, en sachant très bien que cette séparation ne pouvait être définitive. La caravane de son père Abdullah repasserait immanquablement sur son lieu de résidence ; dans trois mois, six mois, ou un an. Puis il consacra tous ses efforts à acquérir, sous la férule de son vieux maître, la maîtrise de l’art subtil de la joaillerie.
Au bout de trois ans d’études acharnées, il en maîtrisait toutes les finesses. Dans toute la région, et d’un bout à l’autre de la Route, les bijoux confectionnés de ses doigts acquirent une incomparable renommée. De tous les coins de l’Orient on organisait des expéditions de plusieurs semaines dans le simple but de posséder un joyau issu de son atelier.
Le vieux maître s’éteignit un jour, dans la sérénité, conscient d’avoir transmis son art à un digne héritier. Et Mahir, dont les amitiés ténues et les amourettes superficielles qu’il avait entretenues dans la ville n’égalèrent jamais l’affection qu’il ressentait pour celui qui lui avait tout appris, fut de nouveau en proie à l’ivresse de la course vers l’horizon.
Il entreprit un grand voyage vers le couchant, qui le mena bien au-delà de Constantinople, la ville qu’on considérait à l’époque comme la capitale occidentale de la Route de la Soie. Jusqu’aux rives d’un fleuve grand comme l’Euphrate nommé le Rhône. Dans le pays des Francs, il s’initia aux coutumes barbares ; apprit à jouer aux cartes, aux dés, et à tous les jeux où on misait de l’argent, absolument interdits dans le monde musulman d’où il venait. Il apprit aussi à tricher, un art dans lequel l’habileté de ses mains lui permit de devenir un maître, mais dont il n’abusa jamais pour tromper un adversaire de passage. Il n’utilisa le don qu’Allah avait dispensé à ses mains que pour subjuguer des assemblées, recueillir des acclamations, avant de rendre à ses partenaires malheureux, les pièces d’or et d’argent qu’ils croyaient avoir perdues sur la table d’une auberge.
Car sa famille d’adoption lui avait inculqué une honnêteté scrupuleuse. Sur la Route de la Soie, quand on n’était pas bandit, on respectait à la lettre le commandement de l’Islam qui interdit le vol.
Alors âgé de vingt-cinq ans, Mahir décida d’interrompre son errance et de réintégrer son pays d’origine afin d’y faire fortune. De son séjour chez les chrétiens il gardait la maîtrise de certaines techniques, inusitées en Orient. L’évidence s’imposait qu’avec son talent et la profusion de richesses circulant sur la route et disponibles à bas prix, il aurait grand avantage à s’y installer pendant quelques années, quitte à reprendre son voyage, cette fois à la tête d’une caravane.
C’est ainsi que Mahir devint de nouveau sédentaire. Il jeta son dévolu sur une ville où se trouvait l’un des plus grands caravansérails de la route, à dix journées de
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chameau à l’est d’Ankara. Cette construction imposante, en forme de carré fortifié, comprenait tous les établissements nécessaires aux caravaniers qui y faisaient étape ; une immense auberge, des écuries et bâtiments pour loger les chameaux, des greniers, des garde-manger regorgeant de nourriture… Elle était la propriété de Muhtar, un homme de quarante ans, très influent, dont la richesse accumulée provenait de manœuvres douteuses et dont la réputation d’intransigeance et d’avarice s’étendait bien au-delà des murailles de la ville. Sans jamais s’être rendu coupable de vol, Muhtar n’hésitait cependant pas à user de moyens condamnables comme la corruption ou la tromperie pour parvenir à ses fins. On le soupçonnait même d’avoir eu parfois recours à l’assassinat pour se débarrasser d’un adversaire ou d’un concurrent gênant. Personne ne pouvait rien prouver de ces mauvaises actions car, si elles avaient été commises, c’était par des sbires à sa solde et non par lui-même. Et comme les juges les plus puissants se trouvaient sous son influence, il ne lui fut jamais rien reproché.
Ce qui n’empêchait pas les commentaires d’aller bon train dans la ville et aux alentours. Muhtar était l’homme le plus détesté de la région ; car sa malfaisance ne se limitait pas aux nobles et aux riches ; il avait convaincu le sultan, en usant de chantage, de lever des impôts exorbitants qui frappaient surtout les plus pauvres ; et dont une partie alimentait son coffre. Et il profitait outrageusement de sa situation pour exiger des chameliers qui faisaient étape dans son caravansérail des sommes abusives.
Cette désastreuse réputation arriva bien sûr dès son arrivée aux oreilles de Mahir. De la petite boutique où il travaillait, contiguë à l’auberge, il voyait souvent le propriétaire, et, au premier regard qu’ils s’échangèrent, le jeune homme décela chez lui une fourberie et une méchanceté qui devaient bientôt se confirmer. De son côté, Muhtar détestait les manières relâchées de ce garçon, corrompu par son séjour chez les Roumis, qui se pavanait, disait-il, comme un paon et qui lui semblait autant apprécié que lui-même se sentait haï.
Mahir pensa d’abord, car il se sentait libre comme un nuage, à s’installer ailleurs, dans une autre ville, pour ne plus avoir affaire à cet homme sinistre. Mais, à sa grande surprise, une amarre bien plus solide que celles qui relient à la berge les immenses bateaux qui font escale dans le Bosphore se forma entre lui et cet endroit, où jamais il n’aurait pensé être retenu prisonnier. La corde qui attachait le nuage au lieu de son étape avait pour nom Semra. Par malheur, elle était la fille de Muhtar, et venait d’atteindre, avec ses dix-huit ans, le paroxysme de sa beauté.
Les mœurs, au sein des caravansérails, n’avaient pas la rigidité qu’on connaissait ailleurs ; sous l’influence des nombreux peuples qui s’y côtoyaient, les limites de la bienséance s’y voyaient repoussées. Ainsi, les femmes ne portaient pas le voile comme à Damas ou à Bagdad et pouvaient se déplacer librement. Il y avait même, dans certains villages à l’écart de la route, des auberges où, disait-on, des jeunes femmes dansaient sous le regard des clients de passage. On prétendait même parfois qu’elles faisaient commerce de leurs charmes. Tout le monde connaissait ces rumeurs, mais on n’en parlait qu’à mots couverts.
Semra se considérait comme une jeune fille très vertueuse. Cependant il lui arrivait souvent de se faire inviter par des voyageurs et de tenir des conversations, en toute innocence, avec des gens venus de tous les pays. C’est ainsi qu’elle connut Mahir. Deux jours après son installation, juste après la tombée de la nuit, assis en tailleur au centre d’un groupe d’hommes et de femmes à la peau tannée et vêtus, à la mode des steppes, d’épaisses robes de
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lin brodé, il provoquait les rires bruyants de son assistance en effectuant des tours de passe-passe. Attirée par le bruit, Semra, qui venait de traire les brebis, s’approcha sans mot dire. Elle s’assit, assez loin du feu mais très près de Mahir, qui lui tournait le dos et ne la remarqua pas. Quand, à la faveur d’une facétie du jeune homme qui venait de faire disparaître le collier de bronze que lui avait confié une vieille femme, son rire cristallin éclata, il se retourna brusquement. Leurs regards se croisèrent. Les flammes se reflétaient sur la chevelure noire de Semra, et sur ses yeux, tout aussi noirs. Il sembla à Mahir qu’un feu intérieur habitait le corps de la jeune fille ; un feu longtemps contenu qui venait juste d’émerger à la surface, comme celui d’un volcan qui, après des siècles de tranquillité, illumine son sommet d’un éclat fantastique. Quant à elle, ne pouvant distinguer que la moitié du visage du garçon, l’autre restant dans l’ombre, elle vit dans son œil pétillant de lumière se refléter toute l’intelligence du monde. Immédiatement ils tombèrent amoureux l’un de l’autre.
Mahir retroussa ses manches et pointa vers la jeune fille sa main nue qu’il fit tourner d’un geste gracieux. Dans sa paume apparut, comme par miracle, une rose rouge qu’il lui tendit avec un sourire.
Le public, subjugué, ne disait mot. Semra se saisit de la fleur, détourna la tête pour dissimuler une larme d’émotion qui coulait sur sa joue, se leva, et s’enfuit.
Dans les jours qui suivirent la force de l’amour naissant qui occupait les pensées de Semra et Mahir se manifesta de façon discrète. Chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion, elle passait auprès de sa boutique et, si elle avait la chance de le voir, lui lançait des regards furtifs, mais chargés de passion. Et lui, quand le soir tombait et qu’il allait rejoindre une assemblée de voyageurs qui l’attendaient avec impatience, priait Dieu en secret pour que sa bien aimée rejoignît la fête.
Hélas ! Muhtar, mis au courant par ses espions de l’intérêt qu’elle portait au nouveau venu, interdit à sa fille tout contact avec lui. Dès que la première étoile apparaissait au firmament, on fermait à clef les portes de la maison qui occupait un angle de la forteresse. Et Semra se trouvait cloîtrée, comme une odalisque en son harem.
Pendant le jour elle prenait soin de ne pas s’approcher de la boutique du bijoutier par crainte de représailles de son père, et faisait un détour chaque fois que le trajet menant à sa tâche l’amenait à y passer. Les jeunes amants ne se rejoignaient que la nuit, au cœur de leurs rêves.
Mais Muhtar aurait été bien présomptueux de croire qu’une porte et quatre murs pouvait constituer un rempart suffisamment solide pour interdire à un amour si puissant de franchir un aussi faible obstacle. Semra élabora un plan qui lui permettrait de rencontrer son amoureux en toute discrétion ; une petite fenêtre de la maison, dans une pièce presque oubliée qui communiquait par un étroit corridor avec sa chambre, donnait sur l’extérieur de la forteresse ; surmontant un terrain envahi de broussailles et abrité des regards. Avec la complicité de ses sœurs, qui, ayant aussi souffert de la jalousie du maître, comprenaient très bien ses états d’âme, elle parvint à communiquer à Mahir l’existence de ce passage. Une échelle de corde reliée à une grosse ficelle munie d’un grappin fut dissimulée dans les taillis. Et, au milieu d’une nuit sans lune, alors que Muhtar et tous ses domestiques dormaient, les amoureux purent enfin s’enlacer pour la première fois.
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Ils se réunirent ainsi, jusqu’à la prochaine nouvelle lune ; sans qu’aucun des occupants du caravansérail ne soupçonnât leur manège nocturne. Au cours de leurs entrevues, entre deux embrassades, ils évoquaient leurs projets d’avenir. Ils se voyaient déjà en heureux parents, entourés d’une marmaille d’enfants de tous âges, parcourant la Route de la Soie à la tête d’une interminable caravane chargée d’or et de pierres précieuses. Il ne restait plus qu’à convaincre le père intransigeant, et Mahir était convaincu qu’en usant de son charme et de ses dons, il parviendrait, d’une façon ou d’une autre, à retourner la situation.
Dormant très peu, tant sa passion le tenait en éveil, et n’ayant rien d’autre à faire de ses journées, il les employait à travailler avec acharnement, taillant méticuleusement les gemmes les plus pures choisies dans les bourses des marchands orientaux et confectionnant les bagues, les colliers et les bracelets de métaux précieux où il les enchâssait.
Tout l’éclat des pierres qu’il tenait dans ses mains habiles lui semblait bien terne en comparaison de celui des yeux de Semra. Il décida de lui faire un cadeau, qui fût à la mesure de l’intensité de son amour.
Il avait acquis dans le cours de son voyage, au terme d’un long marchandage avec un vieux marchand birman, un magnifique rubis de couleur « sang de pigeon », d’une pureté incomparable. Il laissa dans cette négociation le quart de sa fortune, mais ne le regrettait pas. Cette pierre était la plus belle qu’il eût jamais vue.
Il consacra la moitié de son temps à confectionner une bague de fil d’or finement tressé, parsemée de petits saphirs et garnie en son centre du rubis éclatant. Quand ce chef d’œuvre fut achevé, il l’installa le soir même dans un superbe écrin tapissé de soie pourpre ; et quand Aldébaran apparut à l’horizon, à l’heure convenue avec son amante, il sortit discrètement de la forteresse et en longea les remparts jusqu’à l’angle que dominait la demeure de Muhtar. Il dégagea l’échelle souple de sa cachette de buissons et tira deux coups secs sur la ficelle qui pendait de la fenêtre. Il la sentit en réponse se tendre deux fois, le signal habituel, y attacha le premier barreau pourvu d’un grappin, et vit l’échelle s’élever en longeant le mur, puis s’immobiliser. Au cours de son ascension, son cœur battait à tout rompre. Il porta plusieurs fois sa main à sa poche, instinctivement, pour y vérifier la présence du bijou.
Ce qu’il s’apprêtait à faire cette nuit là lui paraissait de la plus grande importance. Et pas seulement pour Semra, qui se verrait offrir le plus fabuleux présent qu’elle eût jamais reçu, mais aussi pour son père ; connaissant la cupidité de cet homme, il était certain qu’en présence d’un tel joyau, Muhtar réviserait son jugement et accorderait la dot de sa fille à un prétendant capable de lui faire un cadeau valant plus de cent sequins de Venise.
Quand il atteignit le rebord de la fenêtre, il l’enjamba et bondit comme un chat dans la pièce obscure. Il eut juste le temps de chuchoter le prénom de son amante avant de sentir tous ses membres saisis par des mains puissantes et la froideur d’une lame d’acier qu’on plaquait sur sa gorge. Une lampe à huile s’alluma dans un coin de la pièce et le jeune homme comprit qu’il était perdu.
Face à lui se tenait Muhtar, entouré de deux serviteurs, du chef de sa milice et du juge doyen. Trois soldats corpulents s’agrippaient à ses jambes et à ses bras tandis qu’un autre, à son arrière, le maintenait par les cheveux d’une main ; l’autre tenant la poignée d’un petit yatagan qu’il pressait sur son cou.
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Mahir fut conduit à travers les pièces de la maison, pleines de serviteurs et de gardes, jusqu’à la grande salle d’apparat d’où Muhtar dirigeait son petit royaume. Une douzaine d’hommes à longue barbe, richement vêtus, qui figuraient parmi les plus influents notables de la ville, s’y tenaient assemblés.
On le jeta violemment sur le sol de marbre. Il n’avait pas peur ; il s’inquiétait seulement pour Semra. Que lui avait-on fait ? Aurait-elle pu le trahir ?
« Fouillez-le ! » ordonna Muhtar.
Un soldat ne tarda pas à trouver l’écrin et le présenta, en s’inclinant, à son chef. Celui-ci ouvrit la boîte, en sortit la bague, l’exhiba ostensiblement, et s’exclama :
« Voici ce que cet infâme gredin est venu quérir jusqu’au cœur de ma demeure ! C’est un voleur, et il recevra le châtiment que méritent les voleurs ! »
« Mais je ne suis pas un voleur ! – hurla Mahir – Ce bijou est à moi ! C’est moi qui l’ai fabriqué ! Et, se tournant en direction des soldats qui l’avaient surpris, il ajouta : Ces hommes peuvent en témoigner, je n’ai rien pris ; cette bague était déjà dans ma poche quand j’ai pénétré dans cette maison ! »
« Tu expliqueras ça au juge – répondit Muhtar avec perfidie – Il te reste quelques jours avant ton procès pour trouver le moyen de décrire ton goût pour les promenades au long des murailles et les escalades nocturnes. Qu’on le jette au cachot ! »
Le caravansérail était, bien sûr, pourvu d’une prison ; un petit bâtiment situé à l’écart du chemin menant à la ville où l’on enfermait tous ceux qui contrevenaient à la loi. On n’y demeurait jamais longtemps ; soit que la faute fut légère et que l’affaire se scellât par quelques coups de bâton, soit qu’elle fût jugée comme un crime et méritât la mort. Dans tous les cas les procès ne duraient jamais longtemps et on appliquait très vite la sentence.
Mahir savait qu’il ne risquait pas la peine capitale, mais celle qu’il craignait lui semblait pire encore. En marchant vers la prison, au milieu d’une escorte menée par Muhtar, le cou enserré d’une corde tenue par un soldat, il élaborait déjà sa défense, inventant les formules qui pourraient convaincre le tribunal, et imaginant les traits d’esprit qu’il lancerait à la foule, provoquant des rires qui ne manqueraient pas d’influencer les juges en sa faveur.
Quand on verrouilla la grille de fer qui l’isolait du monde libre, Muhtar fit signe aux soldats de s’éloigner. Et il s’adressa au prisonnier, alors que nul ne pouvait entendre ses propos :
« Si, au cours du procès, tu prononces le nom de Semra, tu signeras son arrêt de mort ! Je la tuerai, je la tuerai de mes propres mains, bien qu’elle soit ma fille. Je ne pourrai supporter un tel déshonneur ! »
Mahir, bien que sa situation fût désespérée, en conçut un véritable soulagement. Ainsi, sa bien aimée ne l’avait pas trahi ! En fait la trahison venait d’une de ses sœurs, la plus âgée, que son père avait surprise en compagnie d’un marchand byzantin alors
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qu’elle était promise à un riche caravanier persan. Son pardon ne lui fut accordé qu’en échange de toutes les informations concernant les relations entre sa cadette et le jeune bijoutier. C’est ainsi que Muhtar put tendre l’embuscade dans laquelle Mahir s’était jeté, comme un poisson dans le filet d’un pêcheur.
Le procès se tint au milieu de la cour du caravansérail, à l’endroit même où Mahir et Semra s’étaient vus pour la première fois. Une nombreuse foule y assistait, venue de la ville et des villages alentour. L’objet du délit, la bague sertie du magnifique rubis, reposait sur la table devant Muhtar qui dirigeait les débats.
Attaché sur une chaise, Mahir bouillait de colère ; mais à chacune des questions qu’on lui posa, il ne répondit que par son silence. Afin d’épargner la vie de Semra, il n’osa déclarer que sa furtive incursion dans la demeure de son père n’obéissait qu’à un rendez-vous d’amour. Et il réussit à ne pas sourciller lorsque le doyen, sous les acclamations de la foule, prononça l’impitoyable sentence :
« Au nom d’Allah et de son Prophète, le tribunal décide que le dénommé Mahir, convaincu de s’être rendu coupable de vol dans la demeure du révérend et noble citoyen Muhtar, notable vénéré de notre ville et président dudit tribunal, pour punition de son acte hautement nuisible, est condamné, conformément aux lois qui régissent la société des croyants, à avoir la main droite tranchée. La peine lui sera infligée demain, ici même, au lever du soleil. Puisse Allah avoir pitié de lui ; et puisse cette punition lui éviter dans l’avenir de commettre de semblables actions et de voir son âme plongée pour l’éternité dans les flammes de l’enfer ! »
Si Mahir ne manifesta aucune émotion à l’écoute de ce verdict, Semra en revanche, fondit en larmes. Toutes les paroles du jugement lui parvenaient à travers la grille du soupirail de la cave où elle était recluse. Elle passa toute la nuit à prier Dieu pour qu’il réparât cette injustice. Mais rien n’y fit !
elle s’évanouit.
Le lendemain, quand le bourreau abattit sa hache sur le poignet de Mahir,
On enterra, selon la coutume, la main jugée coupable devant la porte d’entrée de la boutique du jeune bijoutier. Puis il fut confié aux mains du plus grand chirurgien de la cité qui soigna sa plaie en quelques jours. Ses biens et sa maison furent confisqués, et on le bannit de la ville.
Il se mit alors à errer sur la Route de la Soie, tenant de la seule main qui lui restait une sébile d’argent qu’il tendait aux voyageurs. On lui donnait volontiers quelques pièces de bronze, et souvent, un chamelier l’invitait à partager son repas et à passer la nuit sous sa tente. Ses rêves de fortune, et surtout d’amour, envolés, il consacra toutes ses pensées à l’élaboration d’une vengeance.
Si, sur la longue route, les marchandises voyageaient au rythme du pas des chameaux, les nouvelles en revanche filaient à la vitesse du vent. Ce fait eut une grande importance, comme on le verra, dans le destin de Muhtar, de sa fille, et de Mahir.
Ce dernier apprit de la bouche des voyageurs que la caravane d’Abdullah séjournait présentement aux abords du Karakoum, le grand désert s’étendant aux confins de la
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Perse, et qu’il ne pourrait embrasser son père avant plusieurs mois. Il décida, tant était grande son impatience, d’ourdir sa vengeance sans l’aide de sa famille. Dans ce but, il se lia d’amitié avec un grand nombre de gens, et surtout les soldats qui escortaient les caravanes ; il leur racontait son histoire et sa sincérité paraissait tellement évidente que tous prenaient fait et cause pour lui. Une telle trahison semblait tout à fait conforme à la réputation de Muhtar. Et, comme tout le monde possédait une bonne raison d’en vouloir à celui-ci, une petite troupe d’hommes d’armes, de commerçants et de villageois, se constitua bientôt. Dans le dessein de supprimer l’indigne notable et de prendre sa place.
Ces projets parvinrent vite à l’oreille de Muhtar. Il estima grand le danger qui le menaçait, donna de strictes consignes à ses soldats, et doubla sa garde personnelle.
Un soir, alors que Mahir marchait sur le chemin entre un petit hameau et un village de tentes, il vit apparaître devant lui ce qui lui sembla être deux vieillards vêtus de misérables haillons. Arrivé à leur hauteur, il distingua leurs paumes tendues qui réclamaient une aumône. Pris de pitié, et bien qu’il fût très pauvre, il saisit de son unique main sa bourse de toile et en desserra le cordon avec ses dents. A cet instant même il remarqua, malgré l’obscurité naissante, que l’une de ces mains dans lesquelles il s’apprêtait à poser une piécette portait sur le majeur un anneau d’or. Il eut juste le temps de reculer pour éviter le coup de sabre qu’un des deux sicaires lui assénait, et de saisir son yatagan. Mais de son seul bras gauche il ne put contenir l’assaut des deux hommes et reçut un coup d’estoc en plein cœur.
Muhtar se réjouit grandement de cette mort et récompensa largement les deux assassins pour cette basse besogne. Et il tenta d’étouffer l’affaire en interdisant à tous les gens qui subissaient son influence de l’évoquer. Tout devait se passer comme si le jeune bijoutier n’eût jamais existé. Il escomptait surtout que le travail du temps, qui efface toutes les peines à condition qu’il dure assez longtemps, apporterait à sa fille l’oubli de cette aventure. Et qu’elle accepterait, après quelques semaines ou quelques mois de réclusion, un mariage de raison avec un riche marchand qui lui offrirait une vie dorée.
Mais la nouvelle de l’attentat, colportée par le vent, franchit sans peine les barreaux de la cellule où Semra se trouvait captive. Quand elle l’apprit, son désespoir fut si intense qu’elle mit tout en œuvre pour quitter sa prison. Usant de séduction et de ruse, elle parvint à convaincre le janissaire qui la gardait de l’autoriser à sortir un instant pour regarder le ciel, en lui faisant la promesse de ne pas s’échapper au dehors des murailles.
Au milieu de la cour que le croissant de la lune illuminait, alors que tous les voyageurs dormaient, à l’endroit même de sa première rencontre avec Mahir qui était aussi celui de son supplice, Semra s’agenouilla et pria. Puis elle sortit d’un pli de son pantalon le petit poignard qu’elle y avait dissimulé, en pointa la lame sur son cœur, et se jeta sur le sol de terre battue.
Le janissaire fut décapité dès le lendemain et Muhtar offrit à sa fille des funérailles somptueuses. Il feignit le chagrin mais au fond de lui-même, il estimait juste la punition qu’elle s’était infligée. Après tout n’avait-elle pas fait alliance avec son ennemi mortel ? Et en continuant à vivre n’aurait-elle pas constitué une menace ? Il alla même jusqu’à se féliciter ignoblement en secret du fait que cet événement lui apportait l’économie d’une dot !
9
Peu de temps après, au cœur d’une nuit obscure, les soldats qui surveillaient les issues de la maison de Muhtar entendirent des bruits sourds et des cris étouffés provenant de la grande chambre où leur maître dormait. Aussitôt, il se rendirent à la grande porte de bois couverte de ferrures qui en gardait l’accès. Elle était, comme toujours, verrouillée de l’intérieur. Toutes les ouvertures reliant la pièce au corridor et à l’extérieur, garnies d’épais barreaux, paraissaient intactes. Les appels des soldats restant sans réponse, ils se mirent en quête d’un bélier et entreprirent d’enfoncer la porte.
Ils découvrirent le corps sans vie du maître, gisant sur le sol de céramique. Son cou portait des marques profondes d’étranglement et ses yeux avaient été arrachés. Pourtant, en fouillant sous le lit et dans les armoires, on ne trouva aucune trace de l’assassin. Nul n’avait pu pénétrer dans la chambre, et encore moins en sortir !
Le lieutenant qui commandait le peloton des gardes interrogea ses soldats ; la sentinelle postée à la herse extérieure fermant le couloir d’entrée croyait avoir vu une forme sombre courant sur le sol comme une énorme araignée, se glisser entre les barreaux.
On passa toute la maison au peigne fin ; sans succès.
Le jour venu, on découvrit sur le sol de la cour, juste en face de la boutique abandonnée de Mahir, un trou béant ; qu’on s’empressa de reboucher.
FIN
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