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Description

La RabouilleuseHonoré de BalzacMonsieur Charles Nodier,Membre de l’Académie française, bibliothécaire à l’Arsenal.Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits soustraits à l’action des loispar le huis-clos domestique ; mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé lehasard, supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite par unpersonnage moqueur n’en est pas moins instructive et frappante. Il en résulte, àmon sens, de grands enseignements et pour la Famille et pour la Maternité.Nous nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par la diminution dela puissance paternelle, qui ne cessait autrefois qu’à la mort du père, quiconstituait le seul tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques, etqui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir royal pour faireexécuter ses arrêts. Quelque tendre et bonne que soit la Mère, elle ne remplacepas plus cette royauté patriarcale que la Femme ne remplace un Roi sur letrône ; et si cette exception arrive, il en résulte un être monstrueux. Peut-être n’ai-je pas dessiné de tableau qui montre plus que celui ci combien le mariageindissoluble est indispensable aux sociétés européennes, quels sont lesmalheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte l’intérêt personnelquand il est sans frein. Puisse une société basée uniquement sur le pouvoir del’argent frémir en apercevant l’impuissance de la justice sur les combinaisonsd’un système qui déifie le succès en en ...

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Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Extrait

La Rabouilleuse
Honoré de Balzac
Monsieur Charles Nodier,
Membre de l’Académie française, bibliothécaire à l’Arsenal.
Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits soustraits à l’action des lois
par le huis-clos domestique ; mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé le
hasard, supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite par un
personnage moqueur n’en est pas moins instructive et frappante. Il en résulte, à
mon sens, de grands enseignements et pour la Famille et pour la Maternité.
Nous nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par la diminution de
la puissance paternelle, qui ne cessait autrefois qu’à la mort du père, qui
constituait le seul tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques, et
qui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir royal pour faire
exécuter ses arrêts. Quelque tendre et bonne que soit la Mère, elle ne remplace
pas plus cette royauté patriarcale que la Femme ne remplace un Roi sur le
trône ; et si cette exception arrive, il en résulte un être monstrueux. Peut-être n’ai-
je pas dessiné de tableau qui montre plus que celui ci combien le mariage
indissoluble est indispensable aux sociétés européennes, quels sont les
malheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte l’intérêt personnel
quand il est sans frein. Puisse une société basée uniquement sur le pouvoir de
l’argent frémir en apercevant l’impuissance de la justice sur les combinaisons
d’un système qui déifie le succès en en graciant tous les moyens ! Puisse t-elle
recourir promptement au catholicisme pour purifier les masse par le sentiment
religieux et par une éducation autre que celle d’une Université laïque. Assez de
beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements brilleront dans les
Scènes de la Vie militaire, pour qu’il m’ait été permis d’indiquer ici combien de
dépravation causent les nécessités de la guerre chez certains esprits, qui dans la
vie privée osent agir comme sur les champs de bataille.
Vous avez jeté sur notre temps un sagace coup d’œil dont la philosophie se trahit
dans plus d’une amère réflexion qui perce à travers vos pages élégantes, et vous
avez mieux que personne apprécié les dégâts produits dans l’esprit de notre pays
par quatre systèmes politiques différents. Aussi ne pouvais-je mettre cette
histoire sous la protection d’une autorité plus compétente. Peut être votre nom
défendra-t-il cet ouvrage contre des accusations qui ne lui manqueront pas : où
est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui enlève l’appareil de ses
plaies les plus vives ? Au plaisir de vous dédier cette Scène se joint l’orgueil de
trahir votre bienveillance pour celui qui se dit ici
Un de vos sincères admirateurs,
De Balzac
En 1792, la bourgeoisie d’Issoudun jouissait d’un médecin nommé Rouget, qui
passait pour un homme profondément malicieux. Au dire de quelques gens hardis,
il rendait sa femme assez malheureuse, quoique ce fût la plus belle femme de la
ville. Peut-être cette femme était-elle un peu sotte. Malgré l’inquisition des amis, le
commérage des indifférents et les médisances des jaloux, l’intérieur de ce ménage
fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l’on dit
familièrement : « Il n’est pas commode. » Aussi, pendant sa vie, garda-t-on le
silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme, une demoiselle Descoings,
assez malingre déjà quand elle était fille (ce fut, disait-on, une raison pour le
médecin de l’épouser), eut d’abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans
après le frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s’attendait point,
quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe. Ces petits faits sont
si simples, si ordinaires, que rien ne semble justifier un historien de les placer en
tête d’un récit ; mais, s’ils n’étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur
Rouget serait jugé comme un monstre, comme un père dénaturé ; tandis qu’il
obéissait tout bonnement à de mauvais penchants que beaucoup de gens abritentsous ce terrible axiome : Un homme doit avoir du caractère ! Cette mâle sentence
a causé le malheur de bien des femmes. Les Descoings, beau-père et belle-mère
du docteur, commissionnaires en laine, se chargeaient également de vendre pour
les propriétaires ou d’acheter pour les marchands les toisons d’or du Berry, et
tiraient des deux côtés un droit de commission. À ce métier, ils devinrent riches et
furent avares : morale de bien des existences. Descoings le fils, le cadet de
madame Rouget, ne se plut pas à Issoudun. Il alla chercher fortune à Paris, et s’y
établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce fut sa perte. Mais, que voulez-vous ?
l’épicier est entraîné vers son commerce par une force attractive égale à la force de
répulsion qui en éloigne les artistes. On n’a pas assez étudié les forces sociales qui
constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir ce qui détermine un
homme à se faire papetier plutôt que boulanger, du moment où les fils ne succèdent
pas forcément au métier de leur père comme chez les Egyptiens. L’amour avait
aidé la vocation chez Descoings. Il s’était dit : Et moi aussi, je serai épicier ! en se
disant autre chose à l’aspect de sa patronne, fort belle créature de laquelle il devint
éperdument amoureux. Sans autre aide que la patience, et un peu d’argent que lui
envoyèrent ses père et mère, il épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur.
En 1792, Descoings passait pour faire d’excellentes affaires. Les vieux Descoings
vivaient encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds à
l’achat des biens nationaux : autre toison d’or ! Leur gendre, à peu près sûr d’avoir
bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à Paris, chez son beau-frère, autant pour
lui faire voir la capitale, que par une pensée matoise. Descoings n’avait pas
d’enfants. Madame Descoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait
fort bien ; mais elle était grasse comme une grive après la vendange, et le rusé
Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame
Descoings, contrairement à la morale des contes de fée, seraient toujours heureux
et n’auraient point d’enfants. Ce ménage pourrait se passionner pour Agathe. Or le
docteur Rouget voulait déshériter sa fille, et se flattait d’arriver à ses fins en la
dépaysant. Cette jeune personne, alors la plus belle fille d’Issoudun, ne ressemblait
ni à son père, ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d’une brouille éternelle
entre le docteur Rouget et son ami intime, monsieur Lousteau, l’ancien Subdélégué
qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille s’expatrie, les naturels d’un pays
aussi séduisant que l’est Issoudun ont le droit de chercher les raisons d’un acte si
exorbitant. Au dire de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif,
s’était écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, le mot
avait la portée d’un boulet de canon. Quand l’Assemblée Nationale eut supprimé
les Subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à Issoudun. Depuis le départ
de cette famille, madame Rouget passa tout son temps chez la propre sœur de
l’ex-Subdélégué, madame Hochon, la marraine de sa fille et la seule personne à qui
elle confiât ses peines. Aussi le peu que la ville d’Issoudun sut de la belle madame
Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours après la mort du docteur.
Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d’envoyer Agathe à
Paris, fut : — Je ne reverrai plus ma fille !
— Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame Hochon.
La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne démentit point
les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait à petit feu. Les façons de son
grand niais de fils devaient contribuer à rendre malheureuse cette mère injustement
accusée. Peu retenu, peut-être encouragé par son père, ce garçon, stupide en tout
point, n’avait ni les attentions ni le respect qu&

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