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"La nuit commencera" de Thierry Illouz - Extrait

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Description

Une mère assiste au procès où son fils unique comparaît comme accusé. Il a vingt-trois ans ; il va être condamné à treize ans de prison ferme, pour meurtre. Pourtant, de sa vie, il n'a jamais rien fait de mal. Il a toujours été « un bon petit ». Elle le sait, elle qui a vécu avec lui toutes ces années. Elle qui a été seule avec lui, et qui lui a tout donné. Ecrasée par la douleur, la mère essaie de faire face à cette solitude nouvelle et à cette nuit, définitive, qui commence. Le roman est un monologue intérieur la voix de la mère qui fait alterner moments du passé et moments du procès. L'auteur, lui-même avocat, met remarquablement en scène la machinerie de la Justice, toute sa violence et, aussi, toute son absurdité. La nuit commencera, roman au rythme musical, lancinant, est aussi un magnifique portrait. Celui d'une Mère, dans toute sa splendeur et sa misère. Thierry Illouz est avocat, romancier, auteur de chansons et de pièces de théâtre, dont J'ai tout (Buchet Chastel, 2004).

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Publié le 18 août 2014
Nombre de lectures 11
Langue Français

Extrait

L A N U I T C O M M E N C E R A
T H I E R RY I L L O U Z
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LA NUIT COMMENCERA
r o m a n
© Libella, Paris, 2014. ISBN : 978-2-283-02801-8
Clos ton œil physique afin de voir d’abord avec l’œil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans ta nuit.
Caspar David Friedrich
Et puis la porte cède finalement, sans doute parce que cette fois la main aura trouvé le bon angle, par hasard. Elle ne pense pas. L’appartement est tel qu’il était ce matin au moment de le quitter, silen-cieux, rangé, pauvre. Elle enlève son imperméable gris, elle le pose, chaque geste est plombé. C’est un jour lourd, un jour accablé, définitivement. Les images de l’audience la submergent. Un échec, un échec en tout, une désolation, il n’y a aucune solution à cela, tout est fermé, la réalité clôt les choses. Elle s’assoit, il fau-drait pleurer, il faudrait trouver comment libérer des larmes mais rien ne vient, tout est paralysé.
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Il y a des moments sans soulagement possible, sans consolation, il y a des heures de malheur dans la vie des gens, et rien n’y fait. Des heures de dévastation.
Elle ressasse, elle reprend le fil de la journée, cela revient, un ressac, les paroles de l’audience, les mots, les visages, l’at-tente. Pendant tout ce temps, la maison se taisait, la maison demeurait, les maisons sont tranquilles. Elle a toujours dit « la maison » pour parler de cet appartement au treizième étage d’une tour malheureuse au milieu du quartier Saint-Pierre. « C’est une façon de parler », elle ajoute parfois ce pan de phrase quand elle sent un regard curieux après ces mots de « maison »,une façon de parler, ça coupe court. Le quartier Saint-Pierre, c’est une ironie, un nom de saint pour un quartier pareil, une cité en périphérie du centre-ville, une citéHLM sans grâce aucune, un aligne-ment de bâtiments ocre jaune et une tour de la même couleur plantée là, comme un phare inutile et aveugle.
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Elle est de retour, et c’est un manège en elle, un mouvement d’images sans arrêt.
Le téléphone n’a pas sonné, pas une seule fois, qui oserait appeler maintenant, qui se risquerait à parler de tout cela dès main-tenant, lui parler à elle, alors qu’il le fau-drait, que cela la calmerait, peut-être, de dire les choses et même d’entendre quel-qu’un d’autre en parler, pour savoir ce que c’est exactement de l’extérieur, savoir à quoi ressemble ce malheur-là, comment il se présente, quelle forme il a.
Le visage de son fils bien sûr, son visage d’abord. Il a eu vingt-trois ans il y a trois jours exactement, vingt-trois ans. Elle compte, après ce qui vient de se produire, elle compte et recompte les années, elle additionne.
Ce n’est pas une mort, comment aborder cela, ce n’est pas exactement une mort mais une tragédie quand même, dont on ne peut pas sortir. À l’instant où cette pensée la traverse, elle ne peut s’empêcher
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d’entendre l’écho de ce que ces mots disent : une chose dont on ne sort pas.
Un travail de l’esprit : trouver des for-mules qui sachent traduire, comprendre, mais aussi des évidences qui sauveraient d’une manière ou d’une autre du désespoir définitif.
« Ce n’est pas une mort. » Elle a beau chercher, c’est bien la seule formule qui réponde à l’effroi de ce moment. « Ce n’est pas une mort », elle oppose à présent, comme dans une partie de cartes terrible, cette phrase à l’autre pensée qui la persé-cute déjà, « quelque chose dont on ne sort pas ».
La mort seule. Seule la mort est une chose dont on ne sort pas.
C’est à cet instant improbable que c’est advenu, alors qu’elle avait cherché une solution à ce dont on ne sort pas, alors qu’elle retournait l’idée comme une pelote et qu’elle espérait de cet effort une sorte de
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rémission. À cet instant donc, les larmes l’ont prise, à cet instant désespéré, elles sont enfin arrivées.
Elle est désormais habitée par les heures qui viennent de s’écouler, elle les portera toujours, ces heures, à chaque moment de sa vie ce procès restera présent en elle, deviendra une part d’elle, ce procès, ces paroles, ces visions.
La présidente de la cour d’assises, elle la reverra toujours, elle entendra toujours la sentence, elle revivra sans cesse ce poignard en elle. Un jour de sa vie, elle a entendu une condamnation prononcée contre son enfant, une condamnation lourde, grave, contre celui qu’elle a le plus aimé, choyé, protégé, contre celui pour lequel elle a vécu, pour lequel elle a travaillé des années. Elle ne croit pas les sentences injustes, elle ne croit pas le châtiment injuste. Cela n’entre pas dans son vocabulaire, dans son esprit. Mais il y a ce poids, cette souffrance qui avale l’espace autour d’elle.
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