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La Maison du chat-qui-pelote

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Description

La Maison du chat-qui-peloteHonoré de Balzac1829DÉDIÉ À MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU.Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existaitnaguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité dereconstruire par analogie l’ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoquesemblaient avoir été bariolés d’hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-ildonner au X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversalesou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles ?Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de ces solives s’agitaitdans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d’un toit triangulaire dontaucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par lesintempéries du climat parisien, s’avançait de trois pieds sur la rue, autant pourgarantir des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d’un grenieret sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en planches clouées l’unesur l’autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêlemaison.Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme, soigneusementenveloppé dans son manteau, se tenait sous l’auvent de la boutique qui se trouvaiten face de ce vieux logis, et paraissait l’examiner avec un enthousiasmed’archéologue. À la vérité, ce débris de la bourgeoisie du seizième siècle pouvaitoffrir à l’observateur ...

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La Maison du chat-qui-peloteHonoré de Balzac9281DÉDIÉ À MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU.Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existaitnaguère une de ces maisons précieuses qui donnent aux historiens la facilité dereconstruire par analogie l’ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoquesemblaient avoir été bariolés d’hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-ildonner au X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversalesou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles ?Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de ces solives s’agitaitdans sa mortaise. Ce vénérable édifice était surmonté d’un toit triangulaire dontaucun modèle ne se verra bientôt plus à Paris. Cette couverture, tordue par lesintempéries du climat parisien, s’avançait de trois pieds sur la rue, autant pourgarantir des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d’un grenieret sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en planches clouées l’unesur l’autre comme des ardoises, afin sans doute de ne pas charger cette frêlemaison.Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme, soigneusementenveloppé dans son manteau, se tenait sous l’auvent de la boutique qui se trouvaiten face de ce vieux logis, et paraissait l’examiner avec un enthousiasmed’archéologue. À la vérité, ce débris de la bourgeoisie du seizième siècle pouvaitoffrir à l’observateur plus d’un problème à résoudre. Chaque étage avait sasingularité. Au premier, quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l’une del’autre, avaient des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin de produire cejour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la couleursouhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de dédain pour cettepartie essentielle de la maison, ses yeux ne s’y étaient pas encore arrêtés. Lesfenêtres du second étage, dont les jalousies relevées laissaient voir, au travers degrands carreaux en verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, nel’intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement autroisième, sur d’humbles croisées dont le bois travaillé grossièrement aurait méritéd’être placé au Conservatoire des arts et métiers pour y indiquer les premiersefforts de la menuiserie française. Ces croisées avaient de petites vitres d’unecouleur si verte, que, sans son excellente vue, le jeune homme n’aurait puapercevoir les rideaux de toile à carreaux bleus qui cachaient les mystères de cetappartement aux yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuyé de sacontemplation sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie,ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les régions inférieures. Unsourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres, quand il revoyait la boutiqueoù se rencontraient en effet des choses assez risibles. Une formidable pièce debois, horizontalement appuyée sur quatre piliers qui paraissaient courbés par lepoids de cette maison décrépite, avait été rechampie d’autant de couches dediverses peintures que la joue d’une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieude cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableaureprésentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du jeune homme.Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres modernes n’inventerait pas decharge si comique. L’animal tenait dans une de ses pattes de devant une raquetteaussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de derrière pour mirer uneénorme balle que lui renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs,accessoires, tout était traité de manière à faire croire que l’artiste avait voulu semoquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le tempsl’avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui devaientinquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi la queue mouchetée du chat étaitdécoupée de telle sorte qu’on pouvait la prendre pour un spectateur, tant la queuedes chats de nos ancêtres était grosse, haute et fournie. À droite du tableau, sur unchamp d’azur qui déguisait imparfaitement la pourriture du bois, les passants
lisaient GUILLAUME ; et à gauche, SUCCESSEUR DU SIEUR CHEVREL. Le soleil et lapluie avaient rongé la plus grande partie de l’or moulu parcimonieusement appliquésur les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaçaient les V, etréciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe. Afin de rabattrel’orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour en jour plus spirituel, etque le moderne charlatanisme surpasse tout, il convient de faire observer ici queces enseignes, dont l’étymologie semble bizarre à plus d’un négociant parisien,sont les tableaux morts de vivants tableaux à l’aide desquels nos espièglesancêtres avaient réussi à amener les chalands dans leurs maisons. Ainsi la Truie-qui-file, le Singe-vert, etc., furent des animaux en cage dont l’adresse émerveillaitles passants, et dont l’éducation prouvait la patience de l’industriel au quinzièmesiècle. De semblables curiosités enrichissaient plus vite leurs heureux possesseursque les Providence, les Bonne-foi, les Grâce-de-Dieu et les Décollation de saintJean-Baptiste qui se voient encore rue Saint-Denis. Cependant l’inconnu ne restaitcertes pas là pour admirer ce chat, qu’un moment d’attention suffisait à graver dansla mémoire. Ce jeune homme avait aussi ses singularités. Son manteau, plissédans le goût des draperies antiques, laissait voir une élégante chaussure, d’autantplus remarquable au milieu de la boue parisienne, qu’il portait des bas de soieblancs dont les mouchetures attestaient son impatience. Il sortait sans doute d’unenoce ou d’un bal ; car à cette heure matinale il tenait à la main des gants blancs ; etles boucles de ses cheveux noirs défrisés, éparpillées sur ses épaules, indiquaientune coiffure à la Caracalla, mise à la mode autant par l’école de David que par cetengouement pour les formes grecques et romaines qui marqua les premièresannées de ce siècle. Malgré le bruit que faisaient quelques maraîchers attardéspassant au galop pour se rendre à la grande halle, cette rue si agitée avait alors uncalme dont la magie n’est connue que de ceux qui ont erré dans Paris désert, à cesheures où son tapage, un moment apaisé, renaît et s’entend dans le lointain commela grande voix de la mer. Cet étrange jeune homme devait être aussi curieux pourles commerçants du Chat-qui-pelote, que le Chat-qui-pelote l’était pour lui. Unecravate éblouissante de blancheur rendait sa figure tourmentée encore plus pâlequ’elle ne l’était réellement. Le feu tour à tour sombre et pétillant que jetaient sesyeux noirs s’harmoniait avec les contours bizarres de son visage, avec sa bouchelarge et sinueuse qui se contractait en souriant. Son front, ridé par une contrariétéviolente, avait quelque chose de fatal. Le front n’est-il pas ce qui se trouve de plusprophétique en l’homme ? Quand celui de l’inconnu exprimait la passion, les plis quis’y formaient causaient une sorte d’effroi par la vigueur avec laquelle ils seprononçaient ; mais lorsqu’il reprenait son calme, si facile à troubler, il y respiraitune grâce lumineuse qui rendait attrayante cette physionomie où la joie, la douleur,l’amour, la colère, le dédain éclataient d’une manière si communicative quel’homme le plus froid en devait être impressionné. Cet inconnu se dépitait si bien aumoment où l’on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu’il n’y vit pasapparaître trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais aussicommunes que le sont les figures du Commerce sculptées sur certains monuments.Ces trois faces, encadrées par la lucarne, rappelaient les têtes d’anges bouffissemés dans les nuages qui accompagnent le Père éternel. Les apprentisrespirèrent les émanations de la rue avec une avidité qui démontrait combienl’atmosphère de leur grenier était chaude et méphitique. Après avoir indiqué cesingulier factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial disparut et revinten tenant à la main un instrument dont le métal inflexible a été récemment remplacépar un cuir souple ; puis tous prirent une expression malicieuse en regardant lebadaud qu’ils aspergèrent d’une pluie fine et blanchâtre dont le parfum prouvait queles trois mentons venaient d’être rasés. Élevés sur la pointe de leurs pieds etréfugiés au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commiscessèrent de rire en voyant l’insouciant dédain avec lequel le jeune homme secouason manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les yeux sur lalucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate fit remonter versl’imposte la partie inférieure d’une des grossières croisées du troisième étage, aumoyen de ces coulisses dont le tourniquet laisse souvent tomber à l’improviste lelourd vitrage qu’il doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longueattente. La figure d’une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices quifleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d’une ruche en mousselinefroissée qui donnait à sa tête un air d’innocence admirable. Quoique couverts d’uneétoffe brune, son cou, ses épaules s’apercevaient, grâce à de légers intersticesménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainten’altérait ni l’ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés paravance dans les sublimes compositions de Raphaël : c’était la même grâce, lamême tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un charmantcontraste produit par la jeunesse des joues de cette figure, sur laquelle le sommeilavait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cettefenêtre massive aux contours grossiers, dont l’appui était noir. Semblable à cesfleurs de jour qui n’ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid
des nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur les toitsvoisins et regarda le ciel ; puis, par une sorte d’habitude, elle les baissa sur lessombres régions de la rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur. Lacoquetterie la fit sans doute souffrir d’être vue en déshabillé, elle se retira vivementen arrière, le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette rapiditéqui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et lavision disparut. Il semblait à ce jeune homme que la plus brillante des étoiles dumatin avait été soudain cachée par un nuage.Pendant ces petits événements, les lourds volets intérieurs qui défendaient le légervitrage de la boutique du Chat-qui-pelote avaient été enlevés comme par magie. Lavieille porte à heurtoir fut repliée sur le mur intérieur de la maison par un serviteurvraisemblablement contemporain de l’enseigne, qui d’une main tremblante yattacha le morceau de drap carré sur lequel était brodé en soie jaune le nom deGuillaume, successeur de Chevrel. Il eût été difficile à plus d’un passant dedeviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. À travers les gros barreauxde fer qui protégeaient extérieurement sa boutique, à peine y apercevait-on despaquets enveloppés de toile brune aussi nombreux que des harengs quand ilstraversent l’Océan. Malgré l’apparente simplicité de cette gothique façade,monsieur Guillaume était, de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont lesmagasins se trouvaient toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le plusd’étendue, et dont la probité commerciale était la plus exacte. Si quelques-uns deses confrères avaient conclu des marchés avec le gouvernement, sans avoir laquantité de drap voulue, il était toujours prêt à la leur livrer, quelque considérableque fût le nombre de pièces soumissionnées. Le rusé négociant connaissait millemanières de s’attribuer le plus fort bénéfice sans se trouver obligé, comme eux, decourir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches présents. Si lesconfrères ne pouvaient le payer qu’en excellentes traites un peu longues, il indiquaitson notaire comme un homme accommodant, et savait encore tirer une secondemouture du sac, grâce à cet expédient qui faisait dire proverbialement auxnégociants de la rue Saint-Denis : — Dieu vous garde du notaire de monsieurGuillaume ! pour désigner un escompte onéreux. Le vieux négociant se trouvadebout comme par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où ledomestique se retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiquesvoisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la Franceaprès un long voyage. Bien convaincu que rien n’avait changé pendant sonsommeil, il aperçut alors le passant en faction, qui, de son côté, contemplait lepatriarche de la draperie, comme Humboldt dut examiner le premier gymnoteélectrique qu’il vit en Amérique. Monsieur Guillaume portait de larges culottes develours noir, des bas chinés et des souliers carrés à boucles d’argent. Son habit àpans carrés, à basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps, légèrementvoûté, d’un drap verdâtre garni de grands boutons en métal blanc mais rougis parl’usage. Ses cheveux gris étaient si exactement aplatis et peignés sur son crânejaune, qu’ils le faisaient ressembler à un champ sillonné. Ses petits yeux verts,percés comme avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marqués d’une faiblerougeur à défaut de sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rideshorizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure blêmeannonçait la patience, la sagesse commerciale, et l’espèce de cupidité rusée queréclament les affaires. À cette époque on voyait moins rarement qu’aujourd’hui deces vieilles familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, lesmœurs, les costumes caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu dela civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par Cuvier dansles carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de ces notables gardiens desanciens usages : on le surprenait à regretter le Prévôt des Marchands, et jamais ilne parlait d’un jugement du tribunal de commerce sans le nommer la sentence desconsuls. C’était sans doute en vertu de ces coutumes que, levé le premier de samaison, il attendait de pied ferme l’arrivée de ses trois commis, pour lesgourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne connaissaientrien de plus redoutable que l’activité silencieuse avec laquelle le patron scrutaitleurs visages et leurs mouvements, le lundi matin, en y recherchant les preuves oules traces de leurs escapades. Mais, en ce moment, le vieux drapier ne fit aucuneattention à ses apprentis. Il était occupé à chercher le motif de la sollicitude aveclaquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait alternativement lesyeux sur son enseigne et sur les profondeurs de son magasin. Le jour, devenu pluséclatant, permettait d’y apercevoir le bureau grillagé, entouré de rideaux en vieillesoie verte, où se tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le tropcurieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan d’une salle àmanger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué dans le plafond, et d’où la familleréunie devait facilement voir, pendant ses repas, les plus légers accidents quipouvaient arriver sur le seuil de la boutique. Un si grand amour pour son logisparaissait suspect à un négociant qui avait subi le régime de la Terreur. Monsieur
Guillaume pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait à lacaisse du Chat-qui-pelote. Après avoir discrètement joui du duel muet qui avait lieuentre son patron et l’inconnu, le plus âgé des commis hasarda de se placer sur ladalle où était monsieur Guillaume, en voyant le jeune homme contempler à ladérobée les croisées du troisième. Il fit deux pas dans la rue, leva la tête, et crutavoir aperçu mademoiselle Augustine Guillaume qui se retirait avec précipitation.Mécontent de la perspicacité de son premier commis, le drapier lui lança un regardde travers ; mais tout à coup les craintes mutuelles que la présence de ce passantexcitait dans l’âme du marchand et de l’amoureux commis se calmèrent. L’inconnuhêla un fiacre qui se rendait à une place voisine, et y monta rapidement en affectantune trompeuse indifférence. Ce départ mit un certain baume dans le cœur desautres commis, assez inquiets de retrouver la victime de leur plaisanterie.— Hé bien, messieurs, qu’avez-vous donc à rester là, les bras croisés ? ditmonsieur Guillaume à ses trois néophytes. Mais autrefois, sarpejeu ! quand j’étaischez le sieur Chevrel, j’avais déjà visité plus de deux pièces de drap.— Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que cette tâcheconcernait.Le vieux négociant ne put s’empêcher de sourire. Quoique deux de ces trois jeunesgens, confiés à ses soins par leurs pères, riches manufacturiers de Louviers et deSedan, n’eussent qu’à demander cent mille francs pour les avoir, le jour où ilsseraient en âge de s’établir, Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous laférule d’un antique despotisme inconnu de nos jours dans les brillants magasinsmodernes dont les commis veulent être riches à trente ans : il les faisait travaillercomme des nègres. À eux trois, ces commis suffisaient à une besogne qui auraitmis sur les dents dix de ces employés dont le sybaritisme enfle aujourd’hui lescolonnes du budget. Aucun bruit ne troublait la paix de cette maison solennelle, oùles gonds semblaient toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette propretérespectable qui annonce un ordre et une économie sévères. Souvent, le plusespiègle des commis s’était amusé à écrire sur le fromage de Gruyère qu’on leurabandonnait au déjeuner, et qu’ils se plaisaient à respecter, la date de sa réceptionprimitive. Cette malice et quelques autres semblables faisaient parfois sourire laplus jeune des deux filles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d’apparaître aupassant enchanté. Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payâtune forte pension, aucun d’eux n’eût été assez hardi pour rester à la table du patronau moment où le dessert y était servi. Lorsque madame Guillaume parlaitd’accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens tremblaient en songeant avecquelle parcimonie sa prudente main savait y épancher l’huile. Il ne fallait pas qu’ilss’avisassent de passer une nuit dehors, sans avoir donné longtemps à l’avance unmotif plausible à cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de rôle, deuxcommis accompagnaient la famille Guillaume à la messe de Saint-Leu et auxvêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vêtues d’indienne,prenaient chacune le bras d’un commis et marchaient en avant, sous les yeuxperçants de leur mère, qui fermait ce petit cortége domestique avec son mariaccoutumé par elle à porter deux gros paroissiens reliés en maroquin noir. Lesecond commis n’avait pas d’appointements. Quant à celui que douze ans depersévérance et de discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huitcents francs en récompense de ses labeurs. À certaines fêtes de famille, il étaitgratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de madameGuillaume donnait seule du prix : des bourses en filet, qu’elle avait soin d’emplir decoton pour faire valoir leurs dessins à jour ; des bretelles fortement conditionnées,ou des paires de bas de soie bien lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premierministre était admis à partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à lacampagne, soit quand après des mois d’attente elle se décidait à user de son droità demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris ne pensait plus. Quantaux deux autres commis, la barrière de respect qui séparait jadis un maître drapierde ses apprentis était placée si fortement entre eux et le vieux négociant, qu’il leureût été plus facile de voler une pièce de drap que de déranger cette augusteétiquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd’hui. Néanmoins, ces vieillesmaisons étaient des écoles de mœurs et de probité. Les maîtres adoptaient leursapprentis. Le linge d’un jeune homme était soigné, réparé, quelquefois renouvelépar la maîtresse de la maison. Un commis tombait-il malade, il devenait l’objet desoins vraiment maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pourappeler les plus célèbres docteurs ; car il ne répondait pas seulement des mœurset du savoir de ces jeunes gens à leurs parents. Si l’un d’eux, honorable par lecaractère, éprouvait quelque désastre, ces vieux négociants savaient apprécierl’intelligence qu’ils avaient développée, et n’hésitaient pas à confier le bonheur deleurs filles à celui auquel ils avaient pendant longtemps confié leurs fortunes.Guillaume était un de ces hommes antiques ; et s’il en avait les ridicules, il en avaittoutes les qualités. Aussi Joseph Lebas, son premier commis, orphelin et sans
fortune, était-il, dans son idée, le futur époux de Virginie sa fille aînée. Mais Josephne partageait point les pensées symétriques de son patron, qui, pour un empire,n’aurait pas marié sa seconde fille avant la première. L’infortuné commis se sentaitle cœur entièrement pris pour mademoiselle Augustine la cadette. Afin de justifiercette passion, qui avait grandi secrètement, il est nécessaire de pénétrer plus avantdans les ressorts du gouvernement absolu qui régissait la maison du vieuxmarchand drapier.Guillaume avait deux filles. L’aînée, mademoiselle Virginie, était tout le portrait desa mère. Madame Guillaume, fille du sieur Chevrel, se tenait si droite sur labanquette de son comptoir, que plus d’une fois elle avait entendu des plaisantsparier qu’elle y était empalée. Sa figure maigre et longue trahissait une dévotionoutrée. Sans grâces et sans manières aimables, madame Guillaume ornaithabituellement sa tête presque sexagénaire d’un bonnet dont la forme étaitinvariable et garni de barbes comme celui d’une veuve. Tout le voisinage l’appelaitla sœur tourière. Sa parole était brève, et ses gestes avaient quelque chose desmouvements saccadés d’un télégraphe. Son œil, clair comme celui d’un chat,semblait en vouloir à tout le monde de ce qu’elle était laide. Mademoiselle Virginie,élevée comme sa jeune sœur sous les lois despotiques de leur mère, avait atteintl’âge de vingt-huit ans. La jeunesse atténuait l’air disgracieux que sa ressemblanceavec sa mère donnait parfois à sa figure ; mais la rigueur maternelle l’avait dotéede deux grandes qualités qui pouvaient tout contre-balancer : elle était douce etpatiente. Mademoiselle Augustine, à peine âgée de dix-huit ans, ne ressemblait nià son père ni à sa mère. Elle était de ces filles qui, par l’absence de tout lienphysique avec leurs parents, font croire à ce dicton de prude : Dieu donne lesenfants. Augustine était petite, ou, pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse etpleine de candeur, un homme du monde n’aurait pu reprocher à cette charmantecréature que des gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois dela gêne. Sa figure silencieuse et immobile respirait cette mélancolie passagère quis’empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser résister aux volontésd’une mère. Toujours modestement vêtues, les deux sœurs ne pouvaient satisfairela coquetterie innée chez la femme que par un luxe de propreté qui leur allait àmerveille et les mettait en harmonie avec ces comptoirs luisants, avec ces rayonssur lesquels le vieux domestique ne souffrait pas un grain de poussière, avec lasimplicité antique de tout ce qui se voyait autour d’elles. Obligées par leur genre devie à chercher des éléments de bonheur dans des travaux obstinés, Augustine etVirginie n’avait donné jusqu’alors que du contentement à leur mère, quis’applaudissait secrètement de la perfection du caractère de ses deux filles. Il estfacile d’imaginer les résultats de l’éducation qu’elles avaient reçue. Élevées pour lecommerce, habituées à n’entendre que des raisonnements et des calculs tristementmercantiles, n’ayant étudié que la grammaire, la tenue des livres, un peu d’histoirejuive, l’histoire de France dans Le Ragois, et ne lisant que les auteurs dont lalecture leur était permise par leur mère, leurs idées n’avaient pas pris beaucoupd’étendue : elles savaient parfaitement tenir un ménage, elles connaissaient le prixdes choses, elles appréciaient les difficultés que l’on éprouve à amasser l’argent,elles étaient économes et portaient un grand respect aux qualités du négociant.Malgré la fortune de leur père, elles étaient aussi habiles à faire des reprises qu’àfestonner ; souvent leur mère parlait de leur apprendre la cuisine afin qu’ellessussent bien ordonner un dîner, et pussent gronder une cuisinière en connaissancede cause. Ignorant les plaisirs du monde et voyant comment s’écoulait la vieexemplaire de leurs parents, elles ne jetaient que bien rarement leurs regards audelà de l’enceinte de cette vieille maison patrimoniale qui, pour leur mère, étaitl’univers. Les réunions occasionnées par les solennités de famille formaient toutl’avenir de leurs joies terrestres. Quand le grand salon situé au second étage devaitrecevoir madame Roguin, une demoiselle Chevrel, de quinze ans moins âgée quesa cousine et qui portait des diamants ; le jeune Rabourdin, sous-chef auxFinances ; monsieur César Birotteau, riche parfumeur, et sa femme appeléemadame César ; monsieur Camusot, le plus riche négociant en soieries de la ruedes Bourdonnais ; deux ou trois vieux banquiers, et des femmes irréprochables ;les apprêts nécessités par la manière dont l’argenterie, les porcelaines de Saxe,les bougies, les cristaux étaient empaquetés faisaient une diversion à la viemonotone de ces trois femmes qui allaient et venaient, en se donnant autant demouvement que des religieuses pour la réception d’un évêque. Puis quand, le soir,fatiguées toutes trois d’avoir essuyé, frotté, déballé, mis en place les ornements dela fête, les deux jeunes filles aidaient leur mère à se coucher, madame Guillaumeleur disait : — Nous n’avons rien fait aujourd’hui, mes enfants ! Lorsque, dans cesassemblées solennelles, la sœur tourière permettait de danser en confinant lesparties de boston, de whist et de trictrac dans sa chambre à coucher, cetteconcession était comptée parmi les félicités les plus inespérées, et causait unbonheur égal à celui d’aller à deux ou trois grands bals où Guillaume menait sesfilles à l’époque du carnaval. Enfin, une fois par an, l’honnête drapier donnait unefête pour laquelle rien n’était épargné. Quelque riches et élégantes que fussent les
fête pour laquelle rien n’était épargné. Quelque riches et élégantes que fussent lespersonnes invitées, elles se gardaient bien d’y manquer ; car les maisons les plusconsidérables de la place avaient recours à l’immense crédit, à la fortune ou à lavieille expérience de monsieur Guillaume. Mais les deux filles de ce dignenégociant ne profitaient pas autant qu’on pourrait le supposer des enseignementsque le monde offre à de jeunes âmes. Elles apportaient dans ces réunions,inscrites d’ailleurs sur le carnet d’échéances de la maison, des parures dont lamesquinerie les faisait rougir. Leur manière de danser n’avait rien de remarquable,et la surveillance maternelle ne leur permettait pas de soutenir la conversationautrement que par Oui et Non avec leurs cavaliers. Puis la loi de la vieille enseignedu Chat-qui-pelote leur ordonnait d’être rentrées à onze heures, moment où les balset les fêtes commencent à s’animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assezconformes à la fortune de leur père, devenaient souvent insipides par descirconstances qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette famille. Quant àleur vie habituelle, une seule observation achèvera de la peindre. MadameGuillaume exigeait que ses deux filles fussent habillées de grand matin, qu’ellesdescendissent tous les jours à la même heure, et soumettait leurs occupations àune régularité monastique. Cependant Augustine avait reçu du hasard une âmeassez élevée pour sentir le vide de cette existence. Parfois ses yeux bleus serelevaient comme pour interroger les profondeurs de cet escalier sombre et de cesmagasins humides. Après avoir sondé ce silence de cloître, elle semblait écouterde loin de confuses révélations de cette vie passionnée qui met les sentiments à unplus haut prix que les choses. En ces moments son visage se colorait, ses mainsinactives laissaient tomber la blanche mousseline sur le chêne poli du comptoir, etbientôt sa mère lui disait d’une voix qui restait toujours aigre même dans les tonsles plus doux : — Augustine ! à quoi pensez-vous donc, mon bijou ? Peut-êtreHippolyte comte de Douglas et le Comte de Comminges, deux romans trouvéspar Augustine dans l’armoire d’une cuisinière récemment renvoyée par madameGuillaume, contribuèrent-ils à développer les idées de cette jeune fille qui les avaitfurtivement dévorés pendant les longues nuits de l’hiver précédent. Les expressionsde désir vague, la voix douce, la peau de jasmin et les yeux bleus d’Augustineavaient donc allumé dans l’âme du pauvre Lebas un amour aussi violent querespectueux. Par un caprice facile à comprendre, Augustine ne se sentait aucungoût pour l’orphelin : peut-être était-ce parce qu’elle ne se savait pas aimée. Enrevanche, les longues jambes, les cheveux châtains, les grosses mains et l’encolurevigoureuse du premier commis avaient trouvé une secrète admiratrice dansmademoiselle Virginie, qui, malgré ses cinquante mille écus de dot, n’étaitdemandée en mariage par personne. Rien de plus naturel que ces deux passionsinverses nées dans le silence de ces comptoirs obscurs comme fleurissent desviolettes dans la profondeur d’un bois. La muette et constante contemplation quiréunissait les yeux de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieude travaux obstinés et d’une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter dessentiments d’amour. L’habitude de voir une figure y fait découvrir insensiblement lesqualités de l’âme, et finit par en effacer les défauts.— Au train dont y va cet homme, nos filles ne tarderont pas à se mettre à genouxdevant un prétendu ! se dit monsieur Guillaume en lisant le premier décret parlequel Napoléon anticipa sur les classes de conscrits.Dès ce jour, désespéré de voir sa fille aîné se faner, le vieux marchand se souvintd’avoir épousé mademoiselle Chevrel à peu près dans la situation où se trouvaientJoseph Lebas et Virginie. Quelle belle affaire que de marier sa fille et d’acquitterune dette sacrée, en rendant à un orphelin le bienfait qu’il avait reçu jadis de sonprédécesseur dans les mêmes circonstances ! Âgé de trente-trois ans, JosephLebas pensait aux obstacles que quinze ans de différence mettaient entreAugustine et lui. Trop perspicace d’ailleurs pour ne pas deviner les desseins demonsieur Guillaume, il en connaissait assez les principes inexorables pour savoirque jamais la cadette ne se marierait avant l’aînée. Le pauvre commis, dont le cœurétait aussi excellent que ses jambes étaient longues et son buste épais, souffraitdonc en silence.Tel était l’état des choses dans cette petite république, qui, au milieu de la rueSaint-Denis, ressemblait assez à une succursale de la Trappe. Mais pour rendre uncompte exact des événements extérieurs comme des sentiments, il est nécessairede remonter à quelques mois avant la scène par laquelle commence cette histoire.À la nuit tombante, un jeune homme passant devant l’obscure boutique du Chat-qui-pelote y était resté un moment en contemplation à l’aspect d’un tableau qui auraitarrêté tous les peintres du monde. Le magasin, n’étant pas encore éclairé, formaitun plan noir au fond duquel se voyait la salle à manger du marchand. Une lampeastrale y répandait ce jour jaune qui donne tant de grâce aux tableaux de l’écolehollandaise. Le linge blanc, l’argenterie, les cristaux formaient de brillantsaccessoires qu’embellissaient encore de vives oppositions entre l’ombre et lalumière. La figure du père de famille et celle de sa femme, les visages des commis
et les formes pures d’Augustine, à deux pas de laquelle se tenait une grosse fillejoufflue, composaient un groupe si curieux ; ces têtes étaient si originales, etchaque caractère avait une expression si franche ; on devinait si bien la paix, lesilence et la modeste vie de cette famille, que, pour un artiste accoutumé àexprimer la nature, il y avait quelque chose de désespérant à vouloir rendre cettescène fortuite. Ce passant était un jeune peintre, qui, sept ans auparavant, avaitremporté le grand prix de peinture. Il revenait de Rome. Son âme nourrie de poésie,ses yeux rassasiés de Raphaël et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie,après une longue habitation du pays pompeux où l’art a jeté partout son grandiose.Faux ou juste, tel était son sentiment personnel. Abandonné longtemps à la fouguedes passions italiennes, son cœur demandait une de ces vierges modestes etrecueillies que, malheureusement, il n’avait su trouver qu’en peinture à Rome. Del’enthousiasme imprimé à son âme exaltée par le tableau naturel qu’il contemplait, ilpassa naturellement à une profonde admiration pour la figure principale : Augustineparaissait pensive et ne mangeait point ; par une disposition de la lampe dont lalumière tombait entièrement sur son visage, son buste semblait se mouvoir dans uncercle de feu qui détachait plus vivement les contours de sa tête et l’illuminait d’unemanière quasi surnaturelle. L’artiste la compara involontairement à un ange exiléqui se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide etbouillonnant inonda son cœur. Après être demeuré pendant un moment commeécrasé sous le poids de ses idées, il s’arracha à son bonheur, rentra chez lui, nemangea pas, ne dormit point. Le lendemain, il entra dans son atelier pour n’en sortirqu’après avoir déposé sur une toile la magie de cette scène dont le souvenir l’avaiten quelque sorte fanatisé. Sa félicité fut incomplète tant qu’il ne posséda pas unfidèle portrait de son idole. Il passa plusieurs fois devant la maison du Chat-qui-pelote ; il osa même y entrer une ou deux fois sous le masque d’un déguisement,afin de voir de plus près la ravissante créature que madame Guillaume couvrait deson aile. Pendant huit mois entiers, adonné à son amour, à ses pinceaux, il restainvisible pour ses amis les plus intimes, oubliant le monde, la poésie, le théâtre, lamusique, et ses plus chères habitudes. Un matin, Girodet força toutes cesconsignes que les artistes connaissent et savent éluder, parvint à lui et le réveillapar cette demande : — Que mettras-tu au Salon ? L’artiste saisit la main de sonami, l’entraîne à son atelier, découvre un petit tableau de chevalet et un portrait.Après une lente et avide contemplation des deux chefs-d’œuvre, Girodet saute aucou de son camarade et l’embrasse, sans trouver de paroles. Ses émotions nepouvaient se rendre que comme il les sentait, d’âme à âme.— Tu es amoureux ? dit Girodet.Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et deLéonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous diverses conditions,engendrent d’ailleurs tous les chefs-d’œuvre. Pour toute réponse, le jeune artisteinclina la tête.— Es-tu heureux de pouvoir être amoureux ici, en revenant d’Italie ! Je ne teconseille pas de mettre de telles œuvres au Salon, ajouta le grand peintre. Vois-tu,ces deux tableaux n’y seraient pas sentis. Ces couleurs vraies, ce travail prodigieuxne peuvent pas encore être appréciés, le public n’est plus accoutumé à tant deprofondeur. Les tableaux que nous peignons, mon bon ami, sont des écrans, desparavents. Tiens, faisons plutôt des vers, et traduisons les Anciens ! il y a plus degloire à en attendre, que de nos malheureuses toiles.Malgré cet avis charitable, les deux toiles furent exposées. La scène d’intérieur fitune révolution dans la peinture. Elle donna naissance à ces tableaux de genre dontla prodigieuse quantité importée à toutes nos expositions, pourrait faire croire qu’ilss’obtiennent par des procédés purement mécaniques. Quant au portrait, il est peud’artistes qui ne gardent le souvenir de cette toile vivante à laquelle le public,quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaça lui-même. Lesdeux tableaux furent entourés d’une foule immense. On s’y tua, comme disent lesfemmes. Des spéculateurs, des grands seigneurs couvrirent ces deux toiles dedoubles napoléons, l’artiste refusa obstinément de les vendre, et refusa d’en fairedes copies. On lui offrit une somme énorme pour les laisser graver, les marchandsne furent pas plus heureux que ne l’avaient été les amateurs. Quoique cetteaventure fît du bruit dans le monde, elle n’était pas de nature à parvenir au fond dela petite Thébaïde de la rue Saint-Denis. Néanmoins, en venant faire une visite àmadame Guillaume, la femme du notaire parla de l’exposition devant Augustine,qu’elle aimait beaucoup, et lui en expliqua le but. Le babil de madame Roguininspira naturellement à Augustine le désir de voir les tableaux, et la hardiesse dedemander secrètement à sa cousine de l’accompagner au Louvre. La cousineréussit dans la négociation qu’elle entama auprès de madame Guillaume, pourobtenir la permission d’arracher sa petite cousine à ses tristes travaux pendantenviron deux heures. La jeune fille pénétra donc, à travers la foule, jusqu’au tableau
couronné. Un frisson la fit trembler comme une feuille de bouleau, quand elle sereconnut. Elle eut peur et regarda autour d’elle pour rejoindre madame Roguin, dequi elle avait été séparée par un flot de monde. En ce moment ses yeux effrayésrencontrèrent la figure enflammée du jeune peintre. Elle se rappela tout à coup laphysionomie d’un promeneur que, curieuse, elle avait souvent remarqué, en croyantque c’était un nouveau voisin.— Vous voyez ce que l’amour m’a fait faire, dit l’artiste à l’oreille de la timidecréature qui resta tout épouvantée de ces paroles.Elle trouva un courage surnaturel pour fendre la presse, et pour rejoindre sa cousineencore occupée à percer la masse du monde qui l’empêchait d’arriver jusqu’autableau.— Vous seriez étouffée, s’écria Augustine, partons !Mais il se rencontre, au Salon, certains moments pendant lesquels deux femmes nesont pas toujours libres de diriger leurs pas dans les galeries. MademoiselleGuillaume et sa cousine furent poussées à quelques pas du second tableau, parsuite des mouvements irréguliers que la foule leur imprima. Le hasard voulutqu’elles eussent la facilité d’approcher ensemble de la toile illustrée par la mode,d’accord cette fois avec le talent. La femme du notaire fit une exclamation desurprise perdue dans le brouhaha et les bourdonnements de la foule ; maisAugustine pleura involontairement à l’aspect de cette merveilleuse scène. Puis, parun sentiment presque inexplicable, elle mit un doigt sur ses lèvres en apercevant àdeux pas d’elle la figure extatique du jeune artiste. L’inconnu répondit par un signede tête et désigna madame Roguin, comme un trouble-fête, afin de montrer àAugustine qu’elle était comprise. Cette pantomime jeta comme un brasier dans lecorps de la pauvre fille qui se trouva criminelle, en se figurant qu’il venait de seconclure un pacte entre elle et l’artiste. Une chaleur étouffante, le continuel aspectdes plus brillantes toilettes, et l’étourdissement que produisait sur Augustine lavérité des couleurs, la multitude des figures vivantes ou peintes, la profusion descadres d’or, lui firent éprouver une espèce d’enivrement qui redoubla ses craintes.Elle se serait peut-être évanouie, si, malgré ce chaos de sensations, il ne s’étaitélevé au fond de son cœur une jouissance inconnue qui vivifia tout son être.Néanmoins, elle se crut sous l’empire de ce démon dont les terribles piéges luiétaient prédits par la voix tonnante des prédicateurs. Ce moment fut pour ellecomme un moment de folie. Elle se vit accompagnée jusqu’à la voiture de sacousine par ce jeune homme resplendissant de bonheur et d’amour. En proie à uneirritation toute nouvelle, à une ivresse qui la livrait en quelque sorte à la nature,Augustine écouta la voix éloquente de son cœur, et regarda plusieurs fois le jeunepeintre en laissant paraître le trouble dont elle était saisie. Jamais l’incarnat de sesjoues n’avait formé de plus vigoureux contrastes avec la blancheur de sa peau.L’artiste aperçut alors cette beauté dans toute sa fleur, cette pudeur dans toute sagloire. Augustine éprouva une sorte de joie mêlée de terreur, en pensant que saprésence causait la félicité de celui dont le nom était sur toutes les lèvres, dont letalent donnait l’immortalité à de passagères images. Elle était aimée ! il lui étaitimpossible d’en douter. Quand elle ne vit plus l’artiste, elle entendit encore retentirdans son cœur ces paroles simples : — « Vous voyez ce que l’amour m’a faitfaire. » Et les palpitations devenues plus profondes lui semblèrent une douleur, tantson sang plus ardent réveilla dans son corps de puissances inconnues. Elle feignitd’avoir un grand mal de tête pour éviter de répondre aux questions de sa cousinerelativement aux tableaux ; mais, au retour, madame Roguin ne put s’empêcher deparler à madame Guillaume de la célébrité obtenue par le Chat-qui-pelote, etAugustine trembla de tous ses membres en entendant dire à sa mère qu’elle iraitau Salon pour y voir sa maison. La jeune fille insista de nouveau sur sa souffrance,et obtint la permission d’aller se coucher.— Voilà ce qu’on gagne à tous ces spectacles, s’écria monsieur Guillaume, desmaux de tête. Est-ce donc bien amusant de voir en peinture ce qu’on rencontre tousles jours dans notre rue ! Ne me parlez pas de ces artistes qui sont, comme vosauteurs, des meurt-de-faim. Que diable ont-ils besoin de prendre ma maison pourla vilipender dans leurs tableaux ?— Cela pourra nous faire vendre quelques aunes de drap de plus, dit JosephLebas.Cette observation n’empêcha pas que les arts et la pensée ne fussent condamnésencore une fois au tribunal du Négoce. Comme on doit bien le penser, ces discoursne donnèrent pas grand espoir à Augustine. Elle eut toute la nuit pour se livrer à lapremière méditation de l’amour. Les événements de cette journée furent comme unsonge qu’elle se plut à reproduire dans sa pensée Elle s’initia aux craintes, aux
espérances, aux remords, à toutes ces ondulations de sentiment qui devaientbercer un cœur simple et timide comme le sien. Quel vide elle reconnut dans cettenoire maison, et quel trésor elle trouva dans son âme ! Être la femme d’un hommede talent, partager sa gloire ! Quels ravages cette idée ne devait-elle pas faire aucœur d’une enfant élevée au sein de cette famille ! Quelle espérance ne devait-ellepas éveiller chez une jeune personne qui, nourrie jusqu’alors de principes vulgaires,avait désiré une vie élégante ! Un rayon de soleil était tombé dans cette prison.Augustine aima tout à coup. En elle tant de sentiments étaient flattés à la fois,qu’elle succomba sans rien calculer. À dix-huit ans, l’amour ne jette-t-il pas sonprisme entre le monde et les yeux d’une jeune fille ! Incapable de deviner les rudeschocs qui résultent de l’alliance d’une femme aimante avec un hommed’imagination, elle crut être appelée à faire le bonheur de celui-ci, sans apercevoiraucune disparate entre elle et lui. Pour elle le présent fut tout l’avenir. Quand lelendemain son père et sa mère revinrent du Salon, leurs figures attristéesannoncèrent quelque désappointement. D’abord, les deux tableaux avaient étéretirés par le peintre ; puis, madame Guillaume avait perdu son châle decachemire. Apprendre que les tableaux venaient de disparaître après sa visite auSalon fut pour Augustine la révélation d’une délicatesse de sentiment que lesfemmes savent toujours apprécier, même instinctivement.Le matin où, rentrant d’un bal, Théodore de Sommervieux, tel était le nom que larenommée avait apporté dans le cœur d’Augustine, fut aspergé par les commis duChat-qui-pelote pendant qu’il attendait l’apparition de sa naïve amie, qui ne lesavait certes pas là, les deux amants se voyaient pour la quatrième fois seulementdepuis la scène du Salon. Les obstacles que le régime de la maison Guillaumeopposait au caractère fougueux de l’artiste, donnaient à sa passion pour Augustineune violence facile à concevoir. Comment aborder une jeune fille assise dans uncomptoir entre deux femmes telles que mademoiselle Virginie et madameGuillaume ? Comment correspondre avec elle, quand sa mère ne la quittaitjamais ? Habile, comme tous les amants, à se forger des malheurs, Théodore secréait un rival dans l’un des commis, et mettait les autres dans les intérêts de sonrival. S’il échappait à tant d’Argus, il se voyait échouant sous les yeux sévères duvieux négociant ou de madame Guillaume. Partout des barrières, partout ledésespoir ! La violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouverces expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants,semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage besoin deliberté ou par le feu de l’amour. Théodore tournait alors dans le quartier avecl’activité d’un fou, comme si le mouvement pouvait lui suggérer des ruses. Aprèss’être bien tourmenté l’imagination, il inventa de gagner à prix d’or la servantejoufflue. Quelques lettres furent donc échangées de loin en loin pendant la quinzainequi suivit la malencontreuse matinée où monsieur Guillaume et Théodore s’étaientsi bien examinés.En ce moment, les deux jeunes gens étaient convenus de se voir à une certaineheure du jour et le dimanche, à Saint-Leu, pendant la messe et les vêpres.Augustine avait envoyé à son cher Théodore la liste des parents et des amis de lafamille, chez lesquels le jeune peintre tâcha d’avoir accès afin d’intéresser à sesamoureuses pensées, s’il était possible, une de ces âmes occupées d’argent, decommerce, et auxquelles une passion véritable devait sembler la spéculation la plusmonstrueuse, une spéculation inouïe. D’ailleurs, rien ne changea dans les habitudesdu Chat-qui-pelote. Si Augustine fut distraite, si, contre toute espèce d’obéissanceaux lois de la charte domestique, elle monta à sa chambre pour y aller, grâce à unpot de fleurs, établir des signaux ; si elle soupira, si elle pensa enfin, personne, pasmême sa mère, ne s’en aperçut. Cette circonstance causera quelque surprise àceux qui auront compris l’esprit de cette maison, où une pensée entachée depoésie devait produire un contraste avec les êtres et les choses, où personne nepouvait se permettre ni un geste, ni un regard qui ne fussent vus et analysés.Cependant rien de plus naturel : le vaisseau si tranquille qui naviguait sur la merorageuse de la place de Paris, sous le pavillon du Chat-qui-pelote, était la proied’une de ces tempêtes qu’on pourrait nommer équinoxiales à cause de leur retourpériodique. Depuis quinze jours, les quatre hommes de l’équipage, madameGuillaume et mademoiselle Virginie s’adonnaient à ce travail excessif désigné sousle nom d’inventaire. On remuait tous les ballots et l’on vérifiait l’aunage des piècespour s’assurer de la valeur exacte du coupon. On examinait soigneusement la carteappendue au paquet pour reconnaître en quel temps les draps avaient été achetés.On fixait le prix actuel. Toujours debout, son aune à la main, la plume derrièrel’oreille, monsieur Guillaume ressemblait à un capitaine commandant la manœuvre.Sa voix aiguë, passant par un judas pour interroger la profondeur des écoutilles dumagasin d’en bas, faisait entendre ces barbares locutions du commerce, qui nes’exprime que par énigmes : — Combien d’H-N-Z ? — Enlevé. — Que reste-t-il deQ-X ? — Deux aunes. — Quel prix ? — Cinq-cinq-trois. — Portez à trois A tout J-J,tout M-P, et le reste de V-D-O. Mille autres phrases tout aussi intelligibles ronflaient
à travers les comptoirs comme des vers de la poésie moderne que desromantiques se seraient cités afin d’entretenir leur enthousiasme pour un de leurspoëtes. Le soir, Guillaume, enfermé avec son commis et sa femme, soldait lescomptes, portait à nouveau, écrivait aux retardataires, et dressait des factures.Tous trois préparaient ce travail immense dont le résultat tenait sur un carré depapier tellière, et prouvait à la maison Guillaume qu’il existait tant en argent, tant enmarchandises, tant en traites et billets ; qu’elle ne devait pas un sou, qu’il lui était dûcent ou deux cent mille francs ; que le capital avait augmenté ; que les fermes, lesmaisons, les rentes allaient être ou arrondies, ou réparées, ou doublées. De làrésultait la nécessité de recommencer avec plus d’ardeur que jamais à ramasserde nouveaux écus, sans qu’il vînt en tête à ces courageuses fourmis de sedemander : À quoi bon ?À la faveur de ce tumulte annuel, l’heureuse Augustine échappait à l’investigation deses Argus. Enfin, un samedi soir, la clôture de l’inventaire eut lieu. Les chiffres dutotal actif offrirent assez de zéros pour qu’en cette circonstance Guillaume levât laconsigne sévère qui régnait toute l’année au dessert. Le sournois drapier se frottales mains, et permit à ses commis de rester à sa table. À peine chacun deshommes de l’équipage achevait-il son petit verre d’une liqueur de ménage, onentendit le roulement d’une voiture. La famille alla voir Cendrillon aux Variétés,tandis que les deux derniers commis reçurent chacun un écu de six francs et lapermission d’aller où bon leur semblerait, pourvu qu’ils fussent rentrés à minuit.Malgré cette débauche, le dimanche matin, le vieux marchand drapier fit sa barbedès six heures, endossa son habit marron dont les superbes reflets lui causaienttoujours le même contentement, il attacha les boucles d’or aux oreilles de sonample culotte de soie ; puis, vers sept heures, au moment où tout dormait encoredans la maison, il se dirigea vers le petit cabinet attenant à son magasin du premierétage. Le jour y venait d’une croisée armée de gros barreaux de fer, et qui donnaitsur une petite cour carrée formée de murs si noirs qu’elle ressemblait assez à unpuits. Le vieux négociant ouvrit lui-même ces volets garnis de tôle qu’il connaissaitsi bien, et releva une moitié du vitrage en le faisant glisser dans sa coulisse. L’airglacé de la cour vint rafraîchir la chaude atmosphère de ce cabinet, qui exhalaitl’odeur particulière aux bureaux. Le marchand resta debout, la main posée sur lebras crasseux d’un fauteuil de canne doublé de maroquin dont la couleur primitiveétait effacée, il semblait hésiter à s’y asseoir. Il regarda d’un air attendri le bureau àdouble pupitre, où la place de sa femme se trouvait ménagée, dans le côté opposéà la sienne, par une petite arcade pratiquée dans le mur. Il contempla les cartonsnumérotés, les ficelles, les ustensiles, les fers à marquer le drap, la caisse, objetsd’une origine immémoriale, et crut se revoir devant l’ombre évoquée du sieurChevrel. Il avança le même tabouret sur lequel il s’était jadis assis en présence deson défunt patron. Ce tabouret garni de cuir noir, et dont le crin s’échappait depuislongtemps par les coins, mais sans se perdre, il le plaça d’une main tremblante aumême endroit où son prédécesseur l’avait mis ; puis, dans une agitation difficile àdécrire, il tira la sonnette qui correspondait au chevet du lit de Joseph Lebas.Quand ce coup décisif eut été frappé, le vieillard, pour qui ces souvenirs furent sansdoute trop lourds, prit trois ou quatre lettres de change qui lui avaient étéprésentées, et les regarda sans les voir, quand Joseph Lebas se montra soudain.— Asseyez-vous là, lui dit Guillaume en lui désignant le tabouret.Comme jamais le vieux maître-drapier n’avait fait asseoir son commis devant lui,Joseph Lebas tressaillit.— Que pensez-vous de ces traites ? demanda Guillaume.— Elles ne seront pas payées.— Comment ?— Mais j’ai su qu’avant-hier Étienne et compagnie ont fait leurs paiements en or.— Oh ! oh ! s’écria le drapier, il faut être bien malade pour laisser voir sa bile.Parlons d’autre chose. Joseph, l’inventaire est fini.— Oui, monsieur, et le dividende est un des plus beaux que vous ayez eus.— Ne vous servez donc pas de ces nouveaux mots ! Dites le produit, Joseph.Savez-vous, mon garçon, que c’est un peu à vous que nous devons ces résultats ?aussi, ne veux-je plus que vous ayez d’appointements. Madame Guillaume m’adonné l’idée de vous offrir un intérêt. Hein, Joseph ! Guillaume et Lebas, ces motsne feraient-ils pas une belle raison sociale ? On pourrait mettre et compagnie pourarrondir la signature.
Les larmes vinrent aux yeux de Joseph Lebas, qui s’efforça de les cacher. — Ah,monsieur Guillaume ! comment ai-je pu mériter tant de bontés ? Je n’ai fait que mondevoir. C’était déjà tant que de vous intéresser à un pauvre orph…Il brossait le parement de sa manche gauche avec la manche droite, et n’osaitregarder le vieillard qui souriait en pensant que ce modeste jeune homme avaitsans doute besoin, comme lui autrefois, d’être encouragé pour rendre l’explicationcomplète.— Cependant, reprit le père de Virginie, vous ne méritez pas beaucoup cettefaveur, Joseph ! Vous ne mettez pas en moi autant de confiance que j’en mets envous. (Le commis releva brusquement la tête.) — Vous avez le secret de la caisse.Depuis deux ans je vous ai dit presque toutes mes affaires. Je vous ai fait voyageren fabrique. Enfin, pour vous, je n’ai rien sur le cœur. Mais vous ?… vous avez uneinclination, et ne m’en avez pas touché un seul mot. (Joseph Lebas rougit.) — Ah !ah ! s’écria Guillaume, vous pensiez donc tromper un vieux renard comme moi ?Moi ! à qui vous avez vu deviner la faillite Lecoq !— Comment, monsieur ? répondit Joseph Lebas en examinant son patron avecautant d’attention que son patron l’examinait, comment, vous sauriez qui j’aime ?— Je sais tout, vaurien, lui dit le respectable et rusé marchand en lui tordant le boutde l’oreille. Et je pardonne, j’ai fait de même.— Et vous me l’accorderiez ?— Oui, avec cinquante mille écus, et je t’en laisserai autant, et nous marcherons surnouveaux frais avec une nouvelle raison sociale. Nous brasserons encore desaffaires, garçon, s’écria le vieux marchand en s’exaltant, se levant et agitant sesbras. Vois-tu, mon gendre, il n’y a que le commerce ! Ceux qui se demandent quelsplaisirs on y trouve sont des imbéciles. Être à la piste des affaires, savoir gouvernersur la place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les Étienne et compagnie fontfaillite, voir passer un régiment de la garde impériale habillé de notre drap, donnerun croc en jambe au voisin, loyalement s’entend ! fabriquer à meilleur marché queles autres ; suivre une affaire qu’on ébauche, qui commence, grandit, chancelle etréussit, connaître comme un ministre de la police tous les ressorts des maisons decommerce pour ne pas faire fausse route ; se tenir debout devant les naufrages ;avoir des amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturières, n’est-ce pas un jeu perpétuel, Joseph ? Mais c’est vivre, ça ! Je mourrai dans ce tracas-là, comme le vieux Chevrel, n’en prenant cependant plus qu’à mon aise. Dans lachaleur de sa plus forte improvisation, le père Guillaume n’avait presque pasregardé son commis qui pleurait à chaudes larmes. — Eh bien ! Joseph, monpauvre garçon, qu’as-tu donc ?— Ah ! je l’aime tant, tant, monsieur Guillaume, que le cœur me manque, je crois…— Eh bien ! garçon, dit le marchand attendri, tu es plus heureux que tu ne crois,sarpejeu, car elle t’aime. Je le sais, moi !Et il cligna ses deux petits yeux verts en regardant son commis.— Mademoiselle Augustine, mademoiselle Augustine ! s’écria Joseph Lebas dansson enthousiasme.Il allait s’élancer hors du cabinet, quand il se sentit arrêté par un bras de fer, et sonpatron stupéfait le ramena vigoureusement devant lui. — Qu’est-ce que fait donc Augustine dans cette affaire-là ? demanda Guillaumedont la voix glaça sur-le-champ le malheureux Joseph Lebas.— N’est-ce pas elle… que… j’aime ? dit le commis en balbutiant.Déconcerté de son défaut de perspicacité, Guillaume se rassit et mit sa têtepointue dans ses deux mains pour réfléchir à la bizarre position dans laquelle il setrouvait. Joseph Lebas honteux et au désespoir resta debout.— Joseph, reprit le négociant avec une dignité froide, je vous parlais de Virginie.L’amour ne se commande pas, je le sais. Je connais votre discrétion, nousoublierons cela. Je ne marierai jamais Augustine avant Virginie. Votre intérêt serade dix pour cent.Le commis, auquel l’amour donna je ne sais quel degré de courage et d’éloquence,joignit les mains, prit la parole, parla pendant un quart d’heure à Guillaume avec tantde chaleur et de sensibilité, que la situation changea. S’il s’était agi d’une affaire
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