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"La ligne bleue" de Ingrid Betancourt - Extrait de livre

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Description

Buenos Aires, années 70. Julia a hérité de sa grand-mère Josefina un don précieux et encombrant : parfois des scènes de l'avenir lui apparaissent, vues à travers le regard de l'autre. À charge pour elle d'interpréter sa vision. Dès l'âge de cinq ans, elle doit intervenir pour empêcher le déroulement d'événements malheureux.
L'histoire de Julia va basculer lors du retour de Perón en Argentine. Sympathisants du mouvement des Montoneros, elle et son compagnon vont connaître le destin de cette jeunesse idéaliste et révolutionnaire d'Amérique latine, fascinée tout autant par la figure du Christ que par celle de Che Guevara et confrontée à la réalité de la dictature militaire. Capturés par des escadrons de la mort, ils réussiront à s'évader...
On retrouve ici certains des thèmes qui traversaient Même le silence a une fin, le grand récit d'Ingrid Betancourt relatant ses années de captivité dans la jungle : la privation de liberté et ses conséquences, le courage individuel et la servilité collective, l'espoir en l'avenir de l'humanité considéré comme un acte de foi. Mais de ce dilemme entre le choix de la vengeance et celui de la vie, elle a d'abord fait la matière d'un vrai roman d'aventures.

Informations

Publié par
Publié le 04 juillet 2014
Nombre de lectures 117
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Extrait

1 LA JEUNE FEMME EN NOIR Automne boréal, 2006
Elle regarde loin devant. Elle voit la ligne mauve entre la mer et le ciel bleu et lisse. Elle voit le vent parcourir l’eau. Elle le voit venir. Puis elle doute. Mais le vent rase l’allée d’herbes qui tremblent. Il rampe sinueux, remonte le talus, et caresse à rebrousse-poil la haie qui s’achève en croix devant la plage. Puis il reste coi, accroupi comme un fauve, guettant la rue. Il reprend son élan en plongeant sur l’asphalte, saute sur les plates-bandes d’hortensias manucurés et reprend de la force. Elle observe sa progression, curieuse. Le voilà maintenant qui s’approche en longeant les maisons en bois peint, tout près. Il se glisse en remontant le tronc du vieil érable qui domine sa fenêtre. Il l’enserre tel un serpent, et fait vibrer toutes les branches transformées en de longs doigts nerveux. Il toque alors à sa fenêtre. Il se colle à sa vitre. Il siffle et l’appelle dans un crépitement de rameaux battant les carreaux. Julia est heureuse. Elle pousse impatiente la sécurité du châssis et force pour soulever le battant. Elle se penche au-dehors et se laisse envahir, remplissant tout son être de ce vent voyageur, humant son air piquant à pleins poumons. Elle ferme les yeux. Elle le reconnaît avec son parfum de sel et de bitume. Cet air du Connecticut ressemble étrangement à celui du Buenos Aires de son enfance. Peut-être est-il moins corsé, moins dense, plus raffiné. Ou peut-être pas. Elle sait d’expérience que la mémoire encapsule l’essence des choses d’une façon capricieuse. Le présent semble souvent plus fade que les souvenirs. Julia n’en est pas moins ravie. Elle sourit. Elle aime cette mesure qui l’entoure : les arbustes soignés des jardins d’en face, l’alignement consciencieux d’ormes bordant l’avenue perpendiculaire à la plage, la haie et la pelouse qui encadrent le sable fin tel un rempart s’étirant parallèle aux vagues, et l’horizon comme un trait tiré de bout en bout. Cet ordre lui correspond. Elle a fini de tout ranger dans sa vie. Elle est à sa place, dans la destinée qu’elle a choisie, avec l’homme qu’elle aime depuis toujours. Julia se sent comblée. Elle contemple l’azur au-dessus de son érable. Le bonheur est bleu. Horizon bleu, eau bleue. Une toile de Mark Rothko, se dit-elle en formant un cadre avec ses doigts. Elle aimerait suspendre ce tableau devant elle pour se souvenir que le bonheur est là, à portée de main. Curieux. Cette idée d’un bonheur bleu, elle croit l’avoir déjà eue auparavant. Soudain, le vent se met à siffler et s’engouffre par la fenêtre. Les brindilles de l’érable s’accrochent aux vêtements de Julia et la griffent. Le ciel vient de virer au sombre. Julia tressaille. L’odeur se fait moite. Une seconde plus tard un éclair tranche son tableau de haut en bas. Julia en est aveuglée. Elle a mal, comme si un rasoir lui avait cisaillé la rétine. Un crépitement aigu brise le silence. L’arbre de l’autre côté de la chaussée vient d’être coupé en deux. Le cœur explosé, calciné, l’arbre n’a pas pris flamme. Une des branches sectionnées pend dangereusement aux fils électriques qui bordent l’avenue. Julia rentre vite la tête, ferme le battant, et se retourne, tremblante. Elle scrute la pièce, prête à affronter ce qui pourrait venir. Mais tout est en ordre. Chaque chose est dans le silence de sa place assignée. Ses yeux continuent pourtant de chercher, traînant dans les angles des murs, décryptant les ombres. Une panique irraisonnée la saisit. Julia ramasse le linge sale empilé dans un panier, et dévale les escaliers jusqu’à la buanderie installée en sous-sol. Elle y arrive hors d’haleine. Une telle frayeur pour rien ! Elle hausse les épaules. C’est alors qu’elle sent monter les tremblements. Ils arrivent toujours de la même façon, comme un fourmillement aux talons, qui se précise en remontant vers les mollets, prenant de l’intensité au niveau des genoux. À partir de ce moment, Julia sait qu’elle n’aura que quelques minutes avant de perdre connaissance. Elle gravit les escaliers de la buanderie à quatre pattes, traverse la cuisine et rampe
jusqu’au salon. Elle veut atteindre l’encoignure entre les deux murs pour s’y caler avant qu’il ne soit trop tard. Julia se loge dans l’angle, assise bien droite, les jambes tendues en avant pour garder l’équilibre. Elle a un bref instant pour se féliciter d’avoir réagi à temps, juste au moment où son monde bascule. Son troisième œil vient de se mettre en action. Elle se sent partir : sa vue se voile, les yeux grands ouverts dans une condensation épaisse et blanche, pendant que son esprit se déplace ailleurs. Julia flotte dans le néant, en dehors du temps et de l’espace. Elle n’a plus le contrôle de son corps. Elle l’a abandonné entre les deux murs de son salon comme un gant vide. Elle connaît bien ce voyage, même si elle ne peut jamais en prévoir ni la durée ni la destination. Julia n’a plus peur. Elle sait qu’elle ne va pas mourir, elle sait qu’elle n’étouffera pas dans cette substance blanche dans laquelle elle navigue. Elle a le don, elle en a été instruite, elle fait partie de la lignée. Toute l’énergie de son être est canalisée vers cette connexion qui est sur le point d’aboutir. Son troisième œil va se greffer sur la vue de quelqu’un d’autre, un autre dont elle ignore tout. Brusquement, Julia se retrouve dans la pénombre d’une pièce. En face, par l’entrebâillement d’une porte, elle voit une jeune femme de dos, fortement éclairée sous la lumière blanche des néons. Cette jeune femme est toute de noir vêtue, robe moulante lui arrivant aux chevilles. Elle se maquille avec soin. Ses cheveux noirs sont tirés en un chignon impeccable, rond et luisant comme une pierre. Sa nuque souple se penche en avant pour rapprocher son visage de la glace couvrant le mur. Les yeux au travers desquels Julia la regarde suivent la silhouette fine de la jeune femme dans un parcours sinueux allant de la nuque jusqu’aux talons, s’attardant quelque peu sur la cambrure du dos. La jeune femme se sachant observée se retourne. Elle a des yeux orientaux, les lèvres rouges et charnues, découvrant en un sourire distant des dents parfaites. La « source » de Julia est assise sur le rebord d’un lit. C’est un homme. Elle entrevoit des genoux robustes, et devine un corps nu. Sa vision périphérique enregistre également des rideaux tirés, des draps défaits, une commode derrière la porte entrebâillée. Il y a aussi une chaise avec des habits jetés négligemment dessus. L’homme se lève et se rapproche de la jeune femme. Julia découvre une salle de bains étroite et impersonnelle. Des serviettes jetées par terre, encore humides, portent un logo que Julia reconnaît. C’est un hôtel d’une grande chaîne américaine. La jeune femme allonge la main dans un geste qui se voudrait tendre et déclenche une étreinte passionnée dont elle se dégage rapidement en riant. Elle pivote, jette un dernier coup d’œil dans le miroir, attrape son sac à main posé près du lavabo et sort d’un pas rapide en équilibre sur ses hauts talons. La porte claque derrière elle. Les yeux scrutent la pénombre un long moment, puis dévient vers la gauche, remontant le lit pour s’attarder sur un portable qui vibre obstinément comme une mouche sur le dos. Pas de réaction. L’homme s’allonge, ferme les yeux. Julia reste prisonnière du noir longtemps, désespérément, ne pouvant partager ni les pensées ni les rêves de celui avec qui elle est jumelée. Jusqu’au moment où la déconnexion se produit. Julia se sent alors propulsée vers la surface. Elle se libère du noir et traverse l’émanation laiteuse. La lumière ramène des contours qui annoncent une récupération progressive de sa vue. Elle focalise lentement : ses mains sont toujours posées sur ses genoux, son corps est toujours calé à l’encoignure. Seule sa tête a bougé, elle penche lourdement en avant. Sa nuque est meurtrie, comme toujours après un de ses voyages. Elle frotte fort son cou. Elle entreprend ensuite la série d’étirements qu’elle tient de sa grand-mère : elle pivote lentement la tête en cercles complets dans un sens puis dans l’autre jusqu’à ce que le raidissement cède. Cela crisse à l’intérieur, comme du papier froissé. Le voyage a été long. Elle ramène ses genoux dans la position du lotus et étire son dos, le cou en avant comme une tortue. Julia respire lentement, elle se recentre. Elle reprend le contrôle de son corps, reproduisant les mouvements qui, depuis son enfance, accompagnent sa méditation du retour. Les bruits de la rue lui reviennent peu à peu. Depuis sa fenêtre elle remarque une équipe d’hommes en uniforme affairés à dégager les restes de l’arbre mort. Il n’y a plus aucun signe de l’orage, le ciel est dégagé. Alors seulement elle pense à regarder sa montre. Il est midi. Elle n’a toujours pas pris de petit déjeuner et elle n’a même pas commencé son travail… Heureusement, Theo a pris l’habitude de rentrer plus tard du bureau. Cela lui laisse quelques heures de plus pour finir ses traductions et les faire parvenir au client dans les délais. Disciplinée, elle prend un grand bol de yaourt, d’amandes et de fruits secs, et s’installe tout en mangeant devant ses pages. Le texte est beau. Elle n’a aucun mal à trouver les mots justes pour recréer la pensée d’une langue à l’autre. Ce qui lui semble plus dur, par contre, c’est de calquer l’harmonie des sons, le
rythme, la cadence. Reproduire cette musicalité, d’une langue à l’autre, est une disposition qui tient avant tout de l’art. Voilà ce qui constitue pour elle le plus grand défi. Elle s’y plonge avec passion. Julia entend le déclic de la porte d’entrée et sursaute. Il est dix-neuf heures trente, déjà. Elle referme son ordinateur à la hâte, remet en place les plis de sa robe rouge, et jette un coup d’œil dans le miroir du palier, soulagée de se retrouver belle avant de descendre. Aucune trace de son voyage, aucune explication à donner. Dans la cuisine, Theo trie le courrier. Il a déjà posé ses clés et vidé ses poches sur le plan de travail. Il s’interrompt en voyant venir Julia. Il lui sourit et la prend en jouant par la taille pour la faire tournoyer dans ses bras. Puis, il l’embrasse sur le front comme pour signifier que la récréation est terminée. — J’ai faim, ma chérie, je suis épuisé. Les yeux de Julia s’assombrissent. Elle retient un mouvement, déçue. Son regard s’attarde sur sa chemise, ses mains, puis, perdue dans ses pensées, elle ouvre lentement le réfrigérateur. — Demain c’est vendredi, dit-elle sur un ton anodin, tu peux prendre ton jour de congé… — … Je ne te l’avais pas dit ? Ils nous ont changé de régime : je ne peux plus cumuler d’heures pour me libérer les vendredis… — Mais tu continues à te lever très tôt… Même de plus en plus tôt… Attends, si je calcule bien… — On ne calcule plus comme cela, mon amour. Et puis, je suis en train de faire des heures supplémentaires parce qu’il y a une promotion en vue. Julia le regarde sans comprendre. Theo passe doucement devant elle, pousse la porte du réfrigérateur, et lui dit en réprimant une pointe d’irritation : — Tu n’as toujours pas appris à fermer les portes, ma Julia… Il quitte la cuisine, monte les escaliers. Julia le suit machinalement. Elle voudrait lui raconter l’arbre et la foudre. Mais avant qu’elle ne le rattrape, il s’enferme à double tour dans la salle de bains.
2 LE PREMIER VOYAGE Été austral, 1962
Elle devait avoir cinq ans la première fois. Elle vivait à Colonia del Sacramento, en Uruguay, dans une vieille maison à l’arrière du port, surplombant l’estuaire. Elle jouait dans une cour poussiéreuse, à l’écart de ses aînés qui s’amusaient à sauter du haut d’un muret sur le jardin d’à côté, rien que pour rendre fou le vieux chien du voisin. Elle se savait pauvre. Non pas qu’il lui manquât quoi que ce soit, mais parce que sa mère s’en plaignait. Pour Julia le mot « pauvre » était vide de sens. Elle l’identifiait étrangement à cette liberté qui lui permettait de vivre à l’écart du monde des adultes. Mais elle comprenait aussi que c’était la raison pour laquelle son père les avait quittés. Et il lui manquait. Sa mère lui montrait du doigt le Río de la Plata, et lui expliquait qu’il était parti chercher du travail, là-bas en Argentine, de l’autre côté de l’eau. « Le fleuve d’argent, d’argent… », se répétait Julia comme une incantation magique. Que pouvait-il bien y avoir de plus de l’autre côté ? Elle passait des heures à regarder, debout derrière la balustrade, le port de Colonia et l’étendue d’eau grise aux reflets d’argent qui constituait son horizon. Elle ne comprenait pas. — Maman, pourquoi est-ce que papa est parti ? — Mais, pour nous ramener de l’argent, voyons ! Julia regardait fascinée l’eau scintillante de métal qui s’étendait à ses pieds. Elle se retournait têtue et rétorquait : — Mais maman ! Avec le fleuve d’argent, on n’a pas besoin de plus d’argent ! Sa mère levait les yeux au ciel et lui répondait agacée : 1 ¡ Nena !¡ El Río de la Plata, no es ni un río, ni es de plata! Les remontrances de sa mère faisaient la joie des jumeaux. Presque de deux ans ses aînés, ils la prenaient trop souvent pour tête de Turc. Ils se moquaient d’elle sans pitié et la poussaient, lui faisant des croche-pieds pour la faire tomber. C’était sa grande sœur, Anna, qui courait à son secours, faisait fuir les jumeaux à coups de taloches, et la serrait dans ses bras. Elle lui chuchotait à l’oreille : — Papa va bientôt revenir, ne t’inquiète pas, Julia. Il n’y avait qu’Anna pour l’apaiser, car elle aussi vivait dans l’attente. Du coup, par compensation, à cause aussi de la distance que lui imposait une mère trop sévère, Julia avait fini par déverser sur sa sœur aînée tout l’amour qu’elle gardait en réserve pour son père. Quant aux jumeaux, elle aurait parfois voulu partager leurs jeux. Mais elle avait trop peur d’eux et de leur audace. De plus, ils avaient appris à nager seuls et passaient leur vie dans l’eau, là où Julia ne pouvait pas les suivre. Cet après-midi-là, Julia se trouvait dans l’arrière-cour, assise sur le perron à l’entrée de la cuisine. Elle jouait à tracer des figures avec son doigt sur la terre battue, et à remplir de petits cailloux un vieux bidon d’huile. D’habitude à la même heure, les enfants avaient déjà déjeuné. Anna avait pour tâche de réchauffer ce que sa mère préparait à l’aube avant de partir au travail. Mais ce jour-là, sa mère avait donné l’ordre de l’attendre. Elle devait rapporter des provisions du village. Le soleil tapait fort. Vêtue d’une robe trop courte en coton qu’elle tenait de sa sœur, Julia s’ennuyait, inconfortablement assise sur les marches de pierres rugueuses. Elle avait commencé par éprouver une sensation de malaise, presque comme de la fièvre, mais elle restait comme toujours muette, de peur d’être grondée. Elle avait ensuite ressenti des fourmillements le long des jambes ; pensant qu’il s’agissait de petites bêtes, elle s’était mise à se frotter, fâchée, pour s’en débarrasser. Les tremblements l’avaient gagnée très vite, remontant son corps et raidissant ses membres un à un, jusqu’à l’immobiliser complètement. Affolée, elle avait appelé sa sœur Anna de toutes ses forces, mais les cris hystériques des jumeaux et les aboiements du vieux chien avaient couvert sa voix de petite fille. Elle avait perdu la vue d’un seul coup, et crut être tombée dans ce Fleuve d’Argent qui la hantait. Elle étouffait, prise dans une substance épaisse et blanche, sans odeur et sans goût. Déconnectée de son corps, tétanisée et aveugle, elle flottait dans le néant. Elle se souviendrait sa vie durant de cet instant. Vidée d’elle-même, elle venait de comprendre le sens du mot mourir.
Elle ne recommença à respirer que lorsque ses yeux transpercèrent la nappe laiteuse qui l’avait engloutie. Elle put voir à nouveau le contour défini des choses et des êtres. Julia eut alors la certitude que ce qu’elle voyait ne lui appartenait pas. Les images se déplaçaient en panoramique, comme si elle marchait, alors qu’elle se savait totalement paralysée, incapable même de maîtriser la direction de son regard. Elle aurait pu croire que c’était un rêve, et qu’elle s’était assoupie. Sauf que c’était différent, comme si elle avait été coupée en deux, voyant au travers d’yeux qui n’étaient pas les siens, accédant à un monde dans lequel elle venait d’être projetée en intruse. Julia ne comprenait pas dans son cerveau d’enfant pourquoi il faisait déjà nuit. Elle devinait une pleine lune cachée dans une révolution de nuages au-dessus de sa tête. Julia voyait la proue d’une embarcation qui tanguait sous une houle acariâtre, comme si elle se tenait à l’arrière. Un vent violent soulevait des vagues qui venaient balayer le pont. Elle en avait oublié sa peur, fascinée par la magie d’un spectacle duquel elle se sentait inexplicablement à l’abri. Anna entra soudain dans son champ de vision. Elle se dirigeait vers la proue, accrochée à la rambarde dans un effort qui tendait tous ses muscles. Elle cherchait à s’approcher des jumeaux qui eux se tenaient dangereusement accroupis sur le pont dans une mare de vomissures, trop près du bord. Julia ne voyait pas sa mère, mais du coin de son champ de vision elle devinait son père debout, juste à sa gauche, à côté de la barre. Une énorme vague déferla à ce moment-là sur le pont. Un rideau d’écume recouvrit la proue. La seconde d’après, Anna avait disparu. Le champ de vision de Julia pivota de cent quatre-vingts degrés. Elle aurait voulu chercher Anna des yeux, mais elle eut devant elle le visage déformé de son père qui hurlait. Elle reconnut au premier plan les mains blanches et veineuses de sa mère qui s’agrippait à lui. Elle était sa mère. Elle comprit avec épouvante qu’elle voyait au travers de ses yeux. Les secondes suivantes resteraient gravées au ralenti dans la mémoire de Julia. Le visage de son père s’était creusé comme celui d’un mort. Elle vit les mains de sa mère le frapper, le griffer, cherchant à lui arracher le contrôle du bateau pour faire demi-tour. Lui regardait hébété un point à l’arrière, un point qui s’éloignait inexorablement, qui se perdait dans l’agitation furieuse des flots. Incapable de bouger, il voyait s’engloutir sa vie. Julia aurait voulu se jeter sur lui, elle aussi, l’obliger à sauter à l’eau. Pourquoi ne faisait-il rien ? Tout à coup, son champ de vision changea à nouveau. Pendant une fraction de seconde, elle se vit elle-même comme dans un miroir. Elle était accrochée aux jupes de sa mère, tétanisée, le regard affolé, hurlant tout autant que son père. Le choc fut si violent qu’elle se déconnecta. Elle bascula dans le vide, prise de convulsions, et dégringola, aspirée par un tourbillon. Elle voulait crier, appeler au secours, se libérer de ce corps qui n’était pas le sien. Elle pénétra subitement dans la viscosité blanche, remontant pour chercher de l’air, près d’imploser. Elle atterrit d’un coup sec et ouvrit grand la bouche pour aspirer tout l’air qu’il lui était possible de contenir. L’oxygène regonfla douloureusement ses poumons. Elle reconnut l’odeur de sel et de goyave de sa sœur Anna avant de la voir. Ses yeux, soumis à la lumière zénithale de décembre, s’étaient asséchés durant la transe, et elle n’arrivait plus à voir. Anna l’appelait et la secouait désespérément, comme une poupée de chiffon. Julia explosa d’un cri inhumain, dans une cataracte de larmes, fruit de la peur, de la rage et de l’impuissance. Elle ne possédait pas les mots pour exprimer ses émotions. Accrochée au cou d’Anna, Julia hurlait sans pouvoir s’expliquer. Elle se retrouva, sans savoir comment, sur son lit, couverte de sang. Anna lui expliqua qu’elle était tombée la tête en avant sur les marches de la cuisine et s’était ouvert le front. Elle vit alors les jumeaux : bras ballants, même regard hébété, mêmes joues creuses. Elle bondit sur eux, se libérant rageusement de l’étreinte de sa sœur, pour aller les griffer et les mordre de ses petites dents, de ses petits poings, en bégayant dans un jet de postillons que c’était de leur faute, qu’Anna était morte et qu’ils n’avaient rien fait. Sa mère, alertée par les cris, entra en trombe dans la chambre. Il fallut toute sa force pour séparer Julia de ses frères. Pendant des heures, elle tenta de calmer sa fille, offrant caresses, gourmandises, et récompenses. Mais même les supplications d’Anna ne réussissaient pas à venir à bout de la lubie qui agitait Julia. Accrochée au cou de sa grande sœur, elle continuait à hurler qu’Anna était morte et que personne n’avait rien fait. Les jours qui suivirent n’améliorèrent pas son état. Elle refusait tout contact avec les jumeaux et réclamait le droit de s’en aller seule jusqu’à la mer. Elle s’était mis dans l’idée d’apprendre à nager. Sa
mère la regardait de loin, prise d’un sentiment qu’elle n’avait éprouvé pour aucun de ses enfants, et qui ressemblait plus à de la résignation qu’à de la tendresse. Elle la laissait faire, envoyant Anna en mission de surveillance. Celle-ci avait une répulsion instinctive de l’eau saumâtre dans laquelle nageaient les jumeaux. Seuls l’amour pour sa petite sœur et l’espoir de la tirer de sa folie lui permirent de la vaincre. Elle accepta d’accompagner sa cadette dans les eaux énigmatiques du Fleuve d’Argent, mais il était impossible de l’en sortir. Des jours durant, Anna dut soutenir Julia à la surface pendant qu’elle s’exerçait à faire des mouvements de brasse à l’imitation des jumeaux. Julia finit par apprendre, et devint bientôt aussi audacieuse que ses frères. À force d’obstination, elle réussit aussi à faire nager Anna, qui accepta plus par dévouement que par disposition. Le jour de Noël arriva, et un bonheur pouvant parfois en annoncer un autre, son père lui aussi revint d’Argentine. De plus, il était chargé de victuailles. Il s’était fait une petite situation à Buenos Aires et avait trouvé une maison pour héberger toute la famille. Sa mère était au comble d’une joie qu’elle communiqua autour d’elle. Sauf à Julia, qui se maintenait farouchement à l’écart. Une nuit, elle entendit ses parents discuter pendant des heures, accoudés à la table de la cuisine, alors que ses aînés dormaient déjà. Il était donc vraiment question de quitter l’Uruguay, et même si Julia ne comprenait pas bien ce que cela signifiait, le ton des voix suffisait à accélérer les battements de son cœur. Julia ne voulait pas partir de Colonia. Elle aimait son petit monde à elle, les rues pavées qui montaient en serpentant comme pour chercher le ciel, et sa maison bancroche, inclinée sur la pente, avec son toit rose en tuiles irrégulières. C’était le domaine réservé des chats du quartier que Julia nourrissait en cachette. Elle se sentait maîtresse de cet espace à sa mesure et sans dangers, de ses journées réglées selon son bon vouloir, dans lesquelles seule Anna avait droit de cité, et de sa solitude d’enfant que tout le monde respectait à l’exception de sa mère. Pendant quelque temps, plus personne ne parla du déménagement et Julia crut que l’idée était abandonnée. Ses angoisses se dissipèrent peu à peu. Peut-être après tout avait-elle rêvé. Comme le reste de la famille, son père se mit en devoir de la réapprivoiser. Un jour, alors que Julia l’accompagnait au marché, elle lui dit d’un air de femme, main dans la main et droit dans les yeux : — Enfin seuls ! Son père éclata d’un rire magnifique. Il la souleva dans les airs pour la faire tournoyer. Julia crut qu’elle allait s’envoler dans le bleu du ciel qui l’aspirait et lui coupait délicieusement le souffle, heureuse des bras puissants qui la retenaient. Le départ les prit tous par surprise. Un homme coiffé d’une casquette de marin annonça un matin d’un air renfrogné que l’embarcation était prête et qu’il faudrait appareiller le soir même. Le remue-ménage qui s’ensuivit fut biblique. Tout fut démonté, ramassé, plié, enroulé, entassé, ficelé et empilé à l’entrée de la maison. Personne ne pouvait croire que toute une vie puisse être réduite à si peu de choses. Julia, elle, avait récupéré tout ce que les autres jetaient. Munie d’une ficelle, elle enfilait les bidons vides qu’elle trouvait dans la maison et dans le jardin, et traînait son chapelet de récipients cabossés comme le plus précieux des trésors. Au milieu de la pagaille familiale, son excentricité fut accueillie avec soulagement. Tous craignaient qu’elle ne refasse une crise nerveuse en plein départ. La procession vers l’embarcadère commença à la tombée de la nuit. Le capitaine les y attendait. Julia reconnut immédiatement l’embarcation. L’angoisse éprouvée durant sa vision lui revint, et elle se mit à crier d’épouvante. Le capitaine prit la réaction de l’enfant pour un caprice et réagit avec impatience, les sourcils noirs en pagaille et les yeux globuleux. Il alla même jusqu’à menacer Julia d’une correction, considérant que les parents manquaient d’autorité. Julia ne se calma pas. Sans lâcher sa traîne de bidons, elle alla se réfugier entre les jambes de son père, qui donnait l’ordre aux enfants de prendre place avec lui à l’arrière du bateau. Le capitaine pendant ce temps chargeait l’embarcation et équilibrait les cales sous l’œil attentif de la mère. C’était une nuit de pleine lune, le ciel était dégagé et sans étoiles. Au loin, de gros nuages noirs s’amoncelaient, mais la traversée ne devait pas être longue, deux heures tout au plus. Cependant le vent se leva dès la sortie du port et la houle grandissante eut pour effet de ralentir l’embarcation. Comme dans sa transe, tout arriva très vite. Les jumeaux pris de mal de mer furent envoyés par le capitaine à la proue. Anna voulut les aider et s’avança en s’agrippant au garde-corps. L’embarcation tangua dangereusement et le capitaine lâcha le gouvernail pour resserrer les cales à l’avant. Son père le remplaça momentanément aux commandes.
C’est à cet instant précis que l’immense vague surgit, roulant dans un bruit de tonnerre pour s’écraser sur le pont. Le capitaine avait eu juste le temps de se sangler et d’empoigner les jumeaux pour les tirer contre lui. Anna, elle, était passée par-dessus bord. La vague noya dans son fracas les hurlements de Julia agrippée à ses bidons. Le père, laissé seul aux commandes, criait sans savoir comment manœuvrer, débordé de surcroît par une crise d’hystérie de sa femme, pendant qu’Anna disparaissait dans le creux de la houle. L’embarcation avait pris l’eau et le capitaine s’exténuait à la vider pour éviter le pire, tout en s’époumonant à donner des consignes sans réussir à se faire comprendre du père de Julia. Les jumeaux n’eurent qu’une seconde d’hésitation. Ils échangèrent un regard d’intelligence, s’élancèrent sur Julia pour lui rafler son chapelet de bidons et sautèrent par-dessus bord. Julia eu le temps de voir la tête d’Anna flottant comme un bouchon entre deux crêtes, avant de perdre connaissance. 1. « Ma fille ! Le fleuve d’argent n’est ni un fleuve, ni en argent ! »(Toutes les notes sont de l’auteur.)
3 MAMA FINA Été austral, 1962
À partir de son « premier voyage », Julia se rappelle tous les moments de sa vie. Elle sait qu’elle n’avait pas encore six ans car on les lui avait fêtés un peu plus tard dans la maison de sa grand-mère. En y réfléchissant, elle se dit qu’elle est probablement devenue adulte à ce moment-là. Sa grand-mère y a été pour beaucoup. C’est le premier visage qu’elle a vu en rouvrant les yeux après les événements du bateau. Elle ne la connaissait pas, cette grand-mère de Buenos Aires dont son père parlait si souvent. Elle se rappelle s’être sentie tout de suite en sécurité auprès d’elle. Anna et les jumeaux sont vivants, lui avait-elle dit. Après avoir contemplé ce nouveau visage, Julia s’était rendormie dans la seconde, cette fois d’un sommeil d’enfant. Elle fit sa convalescence dans une chambre lumineuse qui donnait sur un patio intérieur au centre duquel une petite fontaine taillée en pierre ne se fatiguait pas de roucouler. Elle entendait venant du dehors, comme en écho, la voix de sa mère et les cris des jumeaux. Mais c’était sa grand-mère qui était toujours là, tout le temps, tout près d’elle. Mama Fina était une femme aux yeux gris d’eau claire, dans la douceur desquels on pouvait se perdre. Sa voix par contraste était grave, même rauque, presque masculine. Elle restait assise patiemment à côté de Julia pendant des heures. De temps en temps elle s’approchait pour lui caresser le visage. Julia sentait alors ses mains à la peau rêche comme une langue de chat. Julia la trouvait belle, avec sa chevelure tressée lourdement sur l’épaule et sa grande bouche charnue de Napolitaine. Son père ne tenait d’elle que ses yeux transparents, tout le reste ayant sauté une génération. Devenue adulte, lorsque Julia se regarderait dans une glace, elle verrait avec satisfaction le visage rajeuni de Mama Fina. Elle était son portrait, à l’exception des grands yeux noirs qu’elle avait hérités de sa propre mère. En pleine convalescence, Julia ne parlait pas. Au fil des jours, la fascination qu’exerçait sur elle Mama Fina grandissait. Ses mots l’envoûtaient. Ils la faisaient voyager dans un autre pays et dans un autre temps. Mama Fina lui racontait son départ d’Italie alors qu’elle était à peine plus âgée que Julia, le paquebot, la famille, la mer étoilée sous la voûte céleste, les courses interdites sur le pont de première classe et les jeux de cache-cache dans la salle des machines. Et l’arrivée en Argentine. Les nouvelles odeurs, la nouvelle langue qu’elle réussissait à comprendre sans pouvoir la parler. Mama Fina lui expliquait ses déboires avec tous ces mots dont elle avait besoin et qui lui échappaient et lui jouaient des tours. Des mots identiques qui voulaient dire une chose en italien et une autre en espagnol. On lui disait de faire attention auburro, elle cherchait le beurre alors qu’on lui parlait de l’âne. Et Julia riait. Elle riait pour la première fois d’un véritable rire d’enfant. Enfin elle comprenait sa méprise avec le Fleuve d’Argent. Les histoires de Mama Fina la pénétraient comme un baume. Elle lui avait expliqué ce qui s’était vraiment passé la nuit de la tempête. Grâce à ses bidons, les jumeaux avaient réussi à sauver Anna, et Julia sentait que c’était d’elle, curieusement, que Mama Fina était le plus fière. Mama Fina lui racontait l’histoire mieux que si elle l’avait vue de ses propres yeux : les jumeaux avaient sauté à la mer, pour faire mentir la prophétie de Julia qui les rendait responsables de la mort de leur grande sœur. La houle les empêchait de voir où se trouvait Anna, mais celle-ci avait réussi à se maintenir à flot, certaine qu’ils viendraient la chercher car elle aussi avait compris que Julia les avait préparés. Agrippés aux bidons, les jumeaux l’avaient aperçue plusieurs fois la tête hors de l’eau, pour la voir disparaître l’instant d’après, toujours plus loin. Ils étouffaient à moitié dans leur effort acharné, jusqu’au moment où ils la virent comme une apparition, suspendue tout en haut de la crête juste au-dessus d’eux. En hurlant, ils prirent la houle à contre-courant et réussirent à attraper Anna dans sa descente. Elle s’agrippa aux flotteurs et seulement alors manqua de s’évanouir. Mais les garçons n’avaient aucune intention de la lâcher. À la dérive, en pleine nuit au milieu d’une mer déchaînée, les trois enfants tenaient bon. Le capitaine réussit finalement à entamer une manœuvre de retour, lorsque le vent lui donna un répit. En calculant d’instinct une possible dérive, il cherchait à retrouver leur trace. La mère eut tout à coup l’impression d’entendre des cris. Le capitaine éteignit le moteur. Elle ne s’était pas trompée.
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