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La Dame de piqueAlexandre PouchkineTraduit par Prosper Mérimée"La dame de pique signifie malveillance secrète".Le Nouveau Cartomancien.Sommaire1 I2 II3 III4 IV5 V6 VI7 Conclusion8 NotesIQuand il pleuvait Ils se retrouvaient Souvent. Leur mise, Dieu leur pardonne, ils la doublaient, De cinquante à cent, Et gagnaient, Et l'inscrivaient À la craie. C'est ainsi, eh oui, qu'ils s'occupaient Quand il pleuvait. On jouait chez Naroumof, lieutenant aux gardes à cheval. Une longue nuit d’hivers’était écoulée sans que personne s’en aperçût, et il était cinq heures du matinquand on servit le souper. Les gagnants se mirent à table avec grand appétit ; pourles autres, ils regardaient leurs assiettes vides. Peu à peu néanmoins, le vin deChampagne aidant, la conversation s’anima et devint générale.« Qu’as-tu fait aujourd’hui, Sourine ? demanda le maître de la maison à un de sescamarades.– Comme toujours, j’ai perdu. En vérité, je n’ai pas de chance. Je joue lamirandole ; vous savez si j’ai du sang-froid. Je suis un ponte impassible, jamais jene change mon jeu, et je perds toujours !– Comment ! Dans toute ta soirée, tu n’as pas essayé une fois de mettre sur lerouge ? En vérité ta fermeté me passe.– Comment trouvez-vous Hermann ? dit un des convives en montrant un jeune[1]officier du génie. De sa vie, ce garçon là n’a fait un paroli ni touché une carte, et ilnous regarde jouer jusqu’à cinq heures du matin.– Le jeu m’intéresse, dit Hermann, mais je ...

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La Dame de piqueAlexandre PouchkineTraduit par Prosper Mérimée"La dame de pique signifie malveillance secrète".Le Nouveau Cartomancien.SommaireI 132  IIIII54  IVVIV 67 Conclusion8 NotesIQuand il pleuvait Ils se retrouvaient Souvent. Leur mise, Dieu leur pardonne, ils la doublaient, De cinquante à cent, Et gagnaient, Et l'inscrivaient À la craie. C'est ainsi, eh oui, qu'ils s'occupaient Quand il pleuvait. On jouait chez Naroumof, lieutenant aux gardes à cheval. Une longue nuit d’hivers’était écoulée sans que personne s’en aperçût, et il était cinq heures du matinquand on servit le souper. Les gagnants se mirent à table avec grand appétit ; pourles autres, ils regardaient leurs assiettes vides. Peu à peu néanmoins, le vin deChampagne aidant, la conversation s’anima et devint générale.« Qu’as-tu fait aujourd’hui, Sourine ? demanda le maître de la maison à un de sescamarades.– Comme toujours, j’ai perdu. En vérité, je n’ai pas de chance. Je joue lamirandole ; vous savez si j’ai du sang-froid. Je suis un ponte impassible, jamais jene change mon jeu, et je perds toujours !– Comment ! Dans toute ta soirée, tu n’as pas essayé une fois de mettre sur lerouge ? En vérité ta fermeté me passe.– Comment trouvez-vous Hermann ? dit un des convives en montrant un jeuneofficier du génie. De sa vie, ce garçon là n’a fait un paroli[1] ni touché une carte, et ilnous regarde jouer jusqu’à cinq heures du matin.– Le jeu m’intéresse, dit Hermann, mais je ne suis pas d’humeur à risquer lenécessaire pour gagner le superflu.– Hermann est Allemand ; il est économe, voilà tout, s’écria Tomski ; mais ce qu’il ya de plus étonnant, c’est ma grand-mère, la comtesse Anna Fedotovna.– Pourquoi cela ? lui demandèrent ses amis.
– N’avez-vous pas remarqué, reprit Tomski, qu’elle ne joue jamais ?– En effet, dit Naroumof, une femme de quatre-vingts ans qui ne ponte pas, cela estextraordinaire.– Vous ne savez pas le pourquoi ?– Non. Est-ce qu’il y a une raison ?– Oh ! bien, écoutez. Vous saurez que ma grand-mère, il y a quelque soixante ans,alla à Paris et y fit fureur. On courait après elle pour voir la Vénus moscovite*[2].Richelieu lui fit la cour, et ma grand-mère prétend qu’il s’en fallut peu qu’elle nel’obligeât par ses rigueurs à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, les femmesjouaient au pharaon. Un soir, au jeu de la cour, elle perdit sur parole, contre le ducd’Orléans, une somme très considérable. Rentrée chez elle, ma grand-mère ôtases mouches, défit ses paniers, et dans ce costume tragique alla conter samésaventure à mon grand-père, en lui demandant de l’argent pour s’acquitter. Feumon grand-père était une espèce d’intendant pour sa femme. Il la craignait commele feu, mais le chiffre qu’on lui avoua le fit sauter au plancher ; il s’emporta, se mit àfaire ses comptes, et prouva à ma grand-mère qu’en six mois elle avait dépensé undemi-million. Il lui dit nettement qu’il n’avait pas à Paris ses villages desgouvernements de Moskou et de Saratef, et conclut en refusant les subsidesdemandés. Vous imaginez bien la fureur de ma grand-mère. Elle lui donna unsoufflet et fit lit à part cette nuit-là en témoignage de son indignation. Le lendemainelle revint à la charge. Pour la première fois de sa vie elle voulut bien condescendreà des raisonnements et des explications. C’est en vain qu’elle s’efforça dedémontrer à son mari qu’il y a dettes et dettes, et qu’il n’y a pas d’apparence d’enuser avec un prince comme avec un carrossier. Toute cette éloquence fut en pureperte, mon grand-père était inflexible. Ma grand-mère ne savait que devenir.Heureusement, elle connaissait un homme fort célèbre à cette époque. Vous avezentendu parler du comte de Saint-Germain, dont on débite tant de merveilles. Voussavez qu’il se donnait pour une manière de Juif errant, possesseur de l’élixir de vieet de la pierre philosophale. Quelques-uns se moquaient de lui comme d’uncharlatan. Casanova, dans ses Mémoires, dit qu’il était espion. Quoi qu’il en soit,malgré le mystère de sa vie, Saint-Germain était recherché par la bonnecompagnie et était vraiment un homme aimable. Encore aujourd’hui ma grand-mèrea conservé pour lui une affection très vive, et elle se fâche tout rouge quand on n’enparle pas avec respect. Elle pensa qu’il pourrait lui avancer la somme dont elleavait besoin, et lui écrivit un billet pour le prier de passer chez elle. Le vieuxthaumaturge accourut aussitôt et la trouva plongée dans le désespoir. En deuxmots, elle le mit au fait, lui raconta son malheur et la cruauté de son mari, ajoutantqu’elle n’avait plus d’espoir que dans son amitié et son obligeance. Saint-Germain,après quelques instants de réflexion :“Madame, dit-il, je pourrais facilement vous avancer l’argent qu’il vous faut ; mais jesais que vous n’auriez de repos qu’après me l’avoir remboursé, et je ne veux pasque vous sortiez d’un embarras pour vous jeter dans un autre. Il y a un moyen devous acquitter. Il faut que vous regagniez cet argent…– Mais, mon cher comte, répondit ma grand-mère, je vous l’ai déjà dit, je n’ai plusune pistole…– Vous n’en avez pas besoin, reprit Saint-Germain : écoutez-moi seulement.” Alorsil lui apprit un secret que chacun de vous, j’en suis sûr, payerait fort cher. »Tous les jeunes officiers étaient attentifs. Tomski s’arrêta pour allumer une pipe,avala une bouffée de tabac et continua de la sorte :« Le soir même, ma grand-mère alla à Versailles au Jeu de la reine*. Le ducd’Orléans tenait la banque. Ma grand-mère lui débita une petite histoire pours’excuser de n’avoir pas encore acquitté sa dette, puis elle s’assit et se mit àponter. Elle prit trois cartes : la première gagna ; elle doubla son enjeu sur laseconde, gagna encore, doubla sur la troisième ; bref, elle s’acquittaglorieusement.– Pur hasard ! dit un des jeunes officiers.– Quel conte ! s’écria Hermann.– C’était donc des cartes préparées ? dit un troisième.– Je ne le crois pas, répondit gravement Tomski.
– Comment ! s’écria Naroumof, tu as une grand-mère qui sait trois cartesgagnantes, et tu n’as pas encore su te les faire indiquer ?– Ah ! c’est là le diable ! reprit Tomski. Elle avait quatre fils, dont mon père était un.Trois furent des joueurs déterminés, et pas un seul n’a pu lui tirer son secret, quipourtant leur aurait fait grand bien et à moi aussi. Mais écoutez ce que m’a racontémon oncle, le comte Ivan Ilitch, et j’ai sa parole d’honneur. Tchaplitzki – vous savez,celui qui est mort dans la misère après avoir mangé des millions –, un jour, dans sajeunesse, perdit contre Zoritch environ trois cent mille roubles. Il était au désespoir.Ma grand-mère, qui n’était guère indulgente pour les fredaines des jeunes gens, jene sais pourquoi, faisait exception à ses habitudes en faveur de Tchaplitzki : elle luidonna trois cartes à jouer l’une après l’autre, en exigeant sa parole de ne plus jouerensuite de sa vie. Aussitôt Tchaplitzki alla trouver Zoritch et lui demanda sarevanche. Sur la première carte, il mit cinquante mille roubles. Il gagna, fit paroli ; enfin de compte, avec ses trois cartes, il s’acquitta et se trouva même en gain… Maisvoilà six heures ! Ma foi, il est temps d’aller se coucher. »Chacun vida son verre, et l’on se sépara.II- Il paraît que Monsieur est décidément pour les suivantes. - Que voulez-vous, madame ? elles sont plus fraîches. Propos mondains[3].La vieille comtesse Anna Fedotovna était dans son cabinet de toilette, assisedevant une glace. Trois femmes de chambre l’entouraient : l’une lui présentait unpot de rouge, une autre une boîte d’épingles noires ; une troisième tenait un énormebonnet de dentelles avec des rubans couleur de feu. La comtesse n’avait plus lamoindre prétention à la beauté ; mais elle conservait les habitudes de sa jeunesse,s’habillait à la mode d’il y a cinquante ans, et mettait à sa toilette tout le temps ettoute la pompe d’une petite maîtresse du siècle passé. Sa demoiselle decompagnie travaillait à un métier dans l’embrasure de la fenêtre.« Bonjour, grand-maman*, dit un jeune officier en entrant dans le cabinet ; bonjourmademoiselle Lise. Grand-maman*, c’est une requête que je viens vous porter.– Qu’est-ce que c’est, Paul ?– Permettez-moi de vous présenter un de mes amis, et de vous demander pour luiune invitation à votre bal.– Amène-le à mon bal, et tu me le présenteras là. As-tu été hier chez la princesse? ***– Assurément ; c’était délicieux ! On a dansé jusqu’à cinq heures. MademoiselleEletzki était à ravir.– Ma foi, mon cher, tu n’es pas difficile. En fait de beauté, c’est sa grand-mère laprincesse Daria Petrovna qu’il fallait voir ! Mais, dis donc, elle doit être bien vieille,la princesse Daria Petrovna ?– Comment, vieille ! s’écria étourdiment Tomski, il y a sept ans qu’elle est morte ! »La demoiselle de compagnie leva la tête et fit un signe au jeune officier. Il serappela aussitôt que la consigne était de cacher à la comtesse la mort de sescontemporains. Il se mordit la langue ; mais d’ailleurs la comtesse garda le plusbeau sang-froid en apprenant que sa vieille amie n’était plus de ce monde.« Morte ? dit-elle ; tiens, je ne le savais pas. Nous avons été nommées ensembledemoiselles d’honneur, et quand nous fûmes présentées, l’impératrice… »La vieille comtesse raconta pour la centième fois une anecdote de ses jeunesannées.« Paul, dit-elle en finissant, aide-moi à me lever. Lisanka, où est ma tabatière ? »Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derrière un grand paraventpour achever sa toilette. Tomski demeurait en tête à tête avec la demoiselle decompagnie.
« Quel est ce monsieur que vous voulez présenter à madame ? demanda à voixbasse Lisabeta Ivanovna.– Naroumof. Vous le connaissez ?– Non. Est-il militaire ?– Oui.– Dans le génie ?– Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous qu’il était dans legénie ? » La demoiselle de compagnie sourit, mais ne répondit pas.« Paul ! cria la comtesse de derrière son paravent, envoie-moi un roman nouveau,n’importe quoi ; seulement, vois-tu, pas dans le goût d’aujourd’hui.– Comment vous le faut-il, grand-maman* ?– Un roman où le héros n’étrangle ni père ni mère, et où il n’y ait pas de noyés. Rienne me fait plus de peur que les noyés.– Où trouver à présent un roman de cette espèce ? En voudriez-vous un russe ?– Bah ! est-ce qu’il y a des romans russes ? Tu m’en enverras un ; n’est-ce pas, tune l’oublieras pas ?– Je n’y manquerai pas. Adieu, grand-maman*, je suis bien pressé. Adieu,Lisabeta Ivanovna. Pourquoi donc vouliez-vous que Naroumof fût dans le génie ? »Et Tomski sortit du cabinet de toilette. Lisabeta Ivanovna, restée seule, reprit satapisserie et s’assit dans l’embrasure de la fenêtre. Aussitôt, dans la rue, à l’angled’une maison voisine, parut un jeune officier. Sa présence fit aussitôt rougirjusqu’aux oreilles la demoiselle de compagnie ; elle baissa la tête et la cachapresque sous son canevas. En ce moment, la comtesse rentra, complètementhabillée.« Lisanka, dit-elle, fais atteler ; nous allons faire un tour de promenade. »Lisabeta se leva aussitôt et se mit à ranger sa tapisserie.« Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Petite, es-tu sourde ? Va dire qu’on attelle tout desuite.– J’y vais », répondit la demoiselle de compagnie. Et elle courut dansl’antichambre. Un domestique entra, apportant des livres de la part du prince PaulAlexandrovitch. « Bien des remerciements. – Lisanka ! Lisanka ! Où court-ellecomme cela ?– J’allais m’habiller, madame.– Nous avons le temps, petite. Assieds-toi, prends le premier volume, et lis-moi. »La demoiselle de compagnie prit le livre et lut quelques lignes.« Plus haut ! dit la comtesse. Qu’as-tu donc ? Est-ce que tu es enrouée ? Attends,approche-moi ce tabouret… Plus près… Bon. »Lisabeta Ivanovna lut encore deux pages ; la comtesse bâilla.« Jette cet ennuyeux livre, dit-elle ; quel fatras ! Renvoie cela au prince Paul, et fais-lui bien mes remerciements… Et cette voiture, est-ce qu’elle ne viendra pas ?– La voici, répondit Lisabeta Ivanovna, en regardant par la fenêtre.– Eh bien, tu n’es pas habillée ? Il faut donc toujours t’attendre ! C’estinsupportable. »Lisabeta courut à sa chambre. Elle y était depuis deux minutes à peine, que lacomtesse sonnait de toute sa force ; ses trois femmes de chambre entraient parune porte et le valet de chambre par une autre.« On ne m’entend donc pas, à ce qu’il paraît ! s’écria la comtesse. Qu’on aille dire àLisabeta Ivanovna que je l’attends. »Elle entrait en ce moment avec une robe de promenade et un chapeau.
« Enfin, mademoiselle ! dit la comtesse. Mais quelle toilette est-ce là ! Pourquoicela ? À qui en veux-tu ? Voyons quel temps fait-il ? Il fait du vent, je crois.– Non, Excellence, dit le valet de chambre. Au contraire, il fait bien doux.– Vous ne savez jamais ce que vous dites. Ouvrez-moi le vasistas. Je le disaisbien… Un vent affreux ! un froid glacial ! Qu’on dételle ! Lisanka, ma petite, nous nesortirons pas. Ce n’était pas la peine de te faire si belle. »« Quelle existence ! » se dit tout bas la demoiselle de compagnie. En effet,Lisabeta Ivanovna était une bien malheureuse créature. « Il est amer, le pain del’étranger, dit Dante ; elle est haute à franchir, la pierre de son seuil. » Mais quipourrait dire les ennuis d’une pauvre demoiselle de compagnie auprès d’une vieillefemme de qualité ? Pourtant la comtesse n’était pas méchante, mais elle avait tousles caprices d’une femme gâtée par le monde. Elle était avare, personnelle,égoïste, comme celle qui depuis longtemps avait cessé de jouer un rôle actif dansla société. Jamais elle ne manquait au bal ; et là, fardée, vêtue à la mode antique,elle se tenait dans un coin et semblait placée exprès pour servir d’épouvantail.Chacun, en entrant, allait lui faire un profond salut ; mais, la cérémonie terminée,personne ne lui adressait plus la parole. Elle recevait chez elle toute la ville,observant l’étiquette dans sa rigueur et ne pouvant mettre les noms sur les figures.Ses nombreux domestiques, engraissés et blanchis dans son antichambre, nefaisaient que ce qu’ils voulaient, et cependant tout chez elle était au pillage, commesi déjà la mort fût entrée dans sa maison. Lisabeta Ivanovna passait sa vie dans unsupplice continuel. Elle servait le thé, et on lui reprochait le sucre gaspillé. Elle lisaitdes romans à la comtesse, qui la rendait responsable de toutes les sottises desauteurs. Elle accompagnait la noble dame dans ses promenades, et c’était à ellequ’on s’en prenait du mauvais pavé et du mauvais temps. Ses appointements, plusque modestes, n’étaient jamais régulièrement payés, et l’on exigeait qu’elles’habillât comme tout le monde, c’est-à-dire comme fort peu de gens. Dans lasociété son rôle était aussi triste. Tous la connaissaient, personne ne la distinguait.Au bal, elle dansait, mais seulement lorsqu’on avait besoin d’un vis-à-vis. Lesfemmes venaient la prendre par la main et l’emmenaient hors du salon quand ilfallait arranger quelque chose à leur toilette. Elle avait de l’amour-propre et sentaitprofondément la misère de sa position. Elle attendait avec impatience un libérateurpour briser ses chaînes ; mais les jeunes gens, prudents au milieu de leurétourderie affectée, se gardaient bien de l’honorer de leurs attentions, et cependantLisabeta Ivanovna était cent fois plus jolie que ces demoiselles ou effrontées oustupides qu’ils entouraient de leurs hommages. Plus d’une fois, quittant le luxe etl’ennui du salon, elle allait s’enfermer seule dans sa petite chambre meublée d’unvieux paravent, d’un tapis rapiécé, d’une commode, d’un petit miroir et d’un lit enbois peint ; là, elle pleurait tout à son aise, à la lueur d’une chandelle de suif dans unchandelier en laiton.Une fois, c’était deux jours après la soirée chez Naroumof et une semaine avant lascène que nous venons d’esquisser, un matin, Lisabeta était assise à son métierdevant la fenêtre, quand, promenant un regard distrait dans la rue, elle aperçut unofficier du génie, immobile, les yeux fixés sur elle. Elle baissa la tête et se mit à sontravail avec un redoublement d’application. Au bout de cinq minutes, elle regardamachinalement dans la rue, l’officier était à la même place. N’ayant pas l’habitudede coqueter avec les jeunes gens qui passaient sous ses fenêtres, elle demeura lesyeux fixés sur son métier pendant près de deux heures, jusqu’à ce que l’on vîntl’avertir pour dîner. Alors il fallut se lever et ranger ses affaires, et pendant cemouvement elle revit l’officier à la même place. Cela lui sembla fort étrange. Aprèsle dîner, elle s’approcha de la fenêtre avec une certaine émotion, mais l’officier dugénie n’était plus dans la rue. Elle cessa d’y penser.Deux jours après, sur le point de monter en voiture avec la comtesse, elle le revitplanté droit devant la porte, la figure à demi cachée par un collet de fourrure, maisses yeux noirs étincelaient sous son chapeau. Lisabeta eut peur sans trop savoirpourquoi, et s’assit en tremblant dans la voiture.De retour à la maison, elle courut à la fenêtre avec un battement de cœur ; l’officierétait à sa place habituelle, fixant sur elle un regard ardent. Aussitôt elle se retira,mais brûlante de curiosité et en proie à un sentiment étrange qu’elle éprouvait pourla première fois.Depuis lors, il ne se passa pas de jour que le jeune ingénieur ne vînt rôder sous safenêtre. Bientôt, entre elle et lui s’établit une connaissance muette. Assise à sonmétier, elle avait le sentiment de sa présence ; elle relevait la tête, et chaque jour leregardait plus longtemps. Le jeune homme semblait plein de reconnaissance pourcette innocente faveur : elle voyait avec ce regard profond et rapide de la jeunesse
qu’une vive rougeur couvrait les joues pâles de l’officier, chaque fois que leurs yeuxse rencontraient. Au bout d’une semaine, elle se prit à lui sourire.Lorsque Tomski demanda à sa grand-mère la permission de lui présenter un deses amis, le cœur de la pauvre fille battit bien fort, et, lorsqu’elle sut que Naroumofétait dans les gardes à cheval, elle se repentit cruellement d’avoir compromis sonsecret en le livrant à un étourdi.Hermann était le fils d’un Allemand établi en Russie, qui lui avait laissé un petitcapital. Fermement résolu à conserver son indépendance, il s’était fait une loi de nepas toucher à ses revenus, vivait de sa solde et ne se passait pas la moindrefantaisie. Il était peu communicatif, ambitieux, et sa réserve fournissait rarement àses camarades l’occasion de s’amuser de ses dépens. Sous un calme d’emprunt ilcachait des passions violentes, une imagination désordonnée, mais il était toujoursmaître de lui et avait su se préserver des égarements ordinaires de la jeunesse.Ainsi, né joueur, jamais il n’avait touché une carte, parce qu’il comprenait que saposition ne lui permettait pas (il le disait lui-même) de sacrifier le nécessaire dansl’espérance d’acquérir le superflu ; et cependant il passait des nuits entières devantun tapis vert, suivant avec une anxiété fébrile les chances rapides du jeu.L’anecdote des trois cartes du comte de Saint-Germain avait fortement frappé sonimagination, et toute la nuit il ne fit qu’y penser. « Si pourtant, se disait-il lelendemain soir, en se promenant dans les rues de Pétersbourg, si la vieillecomtesse me confiait son secret ? Si elle voulait seulement me dire trois cartesgagnantes !… Il faut que je me fasse présenter, que je gagne sa confiance, que jelui fasse la cour… Oui ! Elle a quatre-vingt-sept ans ! Elle peut mourir cettesemaine, demain peut-être… D’ailleurs, cette histoire… Y a-t-il un mot de vrai là-dedans ? Non ; l’économie, la tempérance, le travail, voilà mes trois cartesgagnantes ! C’est avec elles que je doublerai, que je décuplerai mon capital. Cesont elles qui m’assureront l’indépendance et le bien-être. »Rêvant de la sorte, il se trouva dans une des grandes rues de Pétersbourg, devantune maison d’assez vieille architecture. La rue était encombrée de voitures, défilantune à une devant une façade splendidement illuminée. Il voyait sortir de chaqueportière ouverte tantôt le petit pied d’une jeune femme, tantôt la botte à l’écuyèred’un général, cette fois un bas à jour, cette autre un soulier diplomatique.Pelisses et manteaux passaient en procession devant un suisse gigantesque ;Hermann s’arrêta.« À qui est cette maison ? demanda-t-il à un garde de nuit (boudoutchnik)rencogné dans sa guérite.– À la comtesse ***. » C’était la grand-mère de Tomski. Hermann tressaillit.L’histoire des trois cartes se représenta à son imagination. Il se mit à tourner autourde la maison, pensant à la femme qui l’occupait, à sa richesse, à son pouvoirmystérieux. De retour enfin dans son taudis, il fut longtemps avant de s’endormir, et,lorsque le sommeil s’empara de ses sens, il vit danser devant ses yeux des cartes,un tapis vert, des tas de ducats et de billets de banque. Il se voyait faisant paroli surparoli, gagnant toujours, empochant des piles de ducats et bourrant son portefeuillede billets. À son réveil, il soupira de ne plus trouver ses trésors fantastiques, et,pour se distraire, il alla de nouveau se promener par la ville. Bientôt il fut en face dela maison de la comtesse ***. Une force invincible l’entraînait. Il s’arrêta et regardaaux fenêtres. Derrière une vitre il aperçut une jeune tête avec de beaux cheveuxnoirs, penchée gracieusement sur un livre sans doute, ou sur un métier. La tête sereleva ; il vit un frais visage et des yeux noirs. Cet instant-là décida de son sort.IIIVous m'écrivez, mon ange, des lettres de quatre pages plus vite que je ne peuxles lire.Correspondance[4].Lisabeta Ivanovna ôtait son châle et son chapeau quand la comtesse l’envoyachercher. Elle venait de faire remettre les chevaux à la voiture. Tandis qu’à la portede la rue deux laquais hissaient la vieille dame à grand-peine sur le marchepied,Lisabeta aperçut le jeune officier tout auprès d’elle ; elle sentit qu’il lui saisissait lamain, la peur lui fit perdre la tête, et l’officier avait déjà disparu lui laissant un papierentre les doigts. Elle se hâta de le cacher dans son gant. Pendant toute la route, ellene vit et n’entendit rien. En voiture, la comtesse avait l’habitude sans cesse de fairedes questions :
« Qui est cet homme qui nous a saluées ? Comment s’appelle ce pont ? Qu’est-cequ’il y a écrit sur cette enseigne ? »Lisabeta répondait tout de travers, et se fit gronder par la comtesse.« Qu’as-tu donc aujourd’hui, petite ? À quoi penses-tu donc ? Ou bien est-ce que tune m’entends pas ? Je ne grasseye pourtant pas, et je n’ai pas encore perdu latête, hein ? »Lisabeta ne l’écoutait pas. De retour à la maison, elle courut s’enfermer dans sachambre et tira la lettre de son gant. Elle n’était pas cachetée, et par conséquent ilétait impossible de ne pas la lire. La lettre contenait des protestations d’amour. Elleétait tendre, respectueuse, et mot pour mot traduite d’un roman allemand ; maisLisabeta ne savait pas l’allemand, et en fut fort contente.Seulement, elle se trouvait bien embarrassée. Pour la première fois de sa vie, elleavait un secret. Être en correspondance avec un jeune homme ! Sa témérité lafaisait frémir. Elle se reprochait son imprudence, et ne savait quel parti prendre.Cesser de travailler à la fenêtre, et, à force de froideur, dégoûter le jeune officier desa poursuite, – lui renvoyer sa lettre, – lui répondre d’une manière ferme etdécidée… À quoi se résoudre ? Elle n’avait ni amie ni conseiller ; elle se résolut àrépondre.Elle s’assit à sa table, prit du papier et une plume, et médita profondément. Plusd’une fois elle commença une phrase, puis déchira la feuille. Le billet était tantôttrop sec, tantôt il manquait d’une juste réserve. Enfin, à grand-peine, elle réussit àcomposer quelques lignes dont elle fut satisfaite :« Je crois, écrivit-elle, que vos intentions sont celles d’un galant jeune homme, etque vous ne voudriez pas m’offenser par une conduite irréfléchie ; mais vouscomprendrez que notre connaissance ne peut commencer de la sorte. Je vousrenvoie votre lettre, et j’espère que vous ne me donnerez pas lieu de regrettermon imprudence. »Le lendemain, aussitôt qu’elle aperçut Hermann, elle quitta son métier, passa dansle salon, ouvrit le vasistas, et jeta la lettre dans la rue, comptant bien que le jeuneofficier ne la laisserait pas s’égarer. En effet, Hermann la ramassa aussitôt, et entradans une boutique de confiseur pour la lire. N’y trouvant rien de décourageant, ilrentra chez lui assez content du début de son intrigue amoureuse.Quelques jours après, une jeune personne aux yeux fort éveillés vint demander àparler à mademoiselle Lisabeta de la part d’une marchande de modes. Lisabetane la reçut pas sans inquiétude, prévoyant quelque mémoire arriéré ; mais sasurprise fut grande lorsqu’en ouvrant un papier qu’on lui remit elle reconnut l’écriturede Hermann.« Vous vous trompez, mademoiselle, cette lettre n’est pas pour moi.– Je vous demande bien pardon, répondit la modiste avec un sourire malin. Prenezdonc la peine de la lire. » Lisabeta y jeta les yeux. Hermann demandait un entretien.« C’est impossible ! s’écria-t-elle, effrayée et de la hardiesse de la demande et dela manière dont elle lui était transmise. Cette lettre n’est pas pour moi. »Et elle la déchira en mille morceaux. « Si cette lettre n’est pas pour vous,mademoiselle, pourquoi la déchirez-vous ? reprit la modiste. Il fallait la renvoyer à lapersonne à qui elle était destinée.– Mon Dieu ! ma bonne, excusez-moi, dit Lisabeta toute déconcertée ; nem’apportez plus jamais de lettres, je vous en prie, et dites à celui qui vous envoiequ’il devrait rougir de son procédé. »Mais Hermann n’était pas homme à lâcher prise. Chaque jour Lisabeta recevait unelettre nouvelle, arrivant tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Maintenant ce n’étaitplus des traductions de l’allemand qu’on lui envoyait. Hermann écrivait sousl’empire d’une passion violente, et parlait une langue qui était bien la sienne.Lisabeta ne put tenir contre ce torrent d’éloquence. Elle reçut les lettres de bonnegrâce, et bientôt y répondit. Chaque jour, ses réponses devenaient plus longues etplus tendres. Enfin, elle lui jeta par la fenêtre le billet suivant :« Aujourd’hui il y a bal chez l’ambassadeur de ***. La comtesse y va. Nous yresterons jusqu’à deux heures. Voici comment vous pourrez me voir sans
témoins. Dès que la comtesse sera partie, vers onze heures, les gens nemanquent pas de s’éloigner. Il ne restera que le suisse dans le vestibule, et il estpresque toujours endormi dans son tonneau. Entrez dès que onze heuressonneront, et aussitôt montez rapidement l’escalier. Si vous trouvez quelqu’undans l’antichambre, vous demanderez si la comtesse est chez elle : on vousrépondra qu’elle est sortie et alors il faudra bien se résigner à partir ; mais trèsprobablement vous ne rencontrerez personne. Les femmes de la comtesse sonttoutes ensemble dans une chambre éloignée. Arrivé dans l’antichambre, prenezà gauche, et allez tout droit devant vous jusqu’à ce que vous soyez dans lachambre à coucher de la comtesse. Là, derrière un grand paravent, voustrouverez deux portes : celle de droite ouvre dans un cabinet noir, celle degauche donne dans un corridor au bout duquel est un petit escalier tournant ; ilmène à ma chambre. »Hermann frémissait, comme un tigre à l’affût, en attendant l’heure du rendez-vous.Dès dix heures, il était en faction devant la porte de la comtesse. Il faisait un tempsaffreux. Les vents étaient déchaînés, la neige tombait à larges flocons. Lesréverbères ne jetaient qu’une lueur incertaine ; les rues étaient désertes. De tempsen temps passait un fiacre fouettant une rosse maigre, et cherchant à découvrir unpassant attardé. Couvert d’une mince redingote, Hermann ne sentait ni le vent ni laneige. Enfin parut la voiture de la comtesse. Il vit deux grands laquais prendre par-dessous les bras ce spectre cassé, et le déposer sur les coussins, bien empaquetédans une énorme pelisse. Aussitôt après, enveloppée d’un petit manteau, la têtecouronnée de fleurs naturelles, Lisabeta s’élança comme un trait dans la voiture. Laportière se ferma, et la voiture roula sourdement sur la neige molle. Le suisse fermala porte de la rue. Les fenêtres du premier étage devinrent sombres, le silencerégna dans la maison. Hermann se promenait de long en large. Bientôt ils’approcha d’un réverbère, et regarda sa montre. Onze heures moins vingt minutes.Appuyé contre le réverbère, les yeux fixés sur l’aiguille, il comptait avec impatienceles minutes qui restaient. À onze heures juste, Hermann montait les degrés, ouvraitla porte de la rue, entrait dans le vestibule, en ce moment fort éclairé. Ô bonheur !point de suisse. D’un pas ferme et rapide, il franchit l’escalier en un clin d’œil, et setrouva dans l’antichambre. Là, devant une lampe, un valet de pied donnait étendudans une vieille bergère toute crasseuse. Hermann passa prestement devant lui, ettraversa la salle à manger et le salon, où il n’y avait pas de lumière ; la lampe del’antichambre lui servait à se guider. Le voilà enfin dans la chambre à coucher.Devant l’armoire sainte, remplie de vieilles images, brûlait une lampe d’or. Desfauteuils dorés, des divans aux couleurs passées et aux coussins moelleux étaientdisposés symétriquement le long des murailles tendues de soieries de la Chine. Onremarquait d’abord deux grands portraits peints par madame Lebrun. L’unreprésentait un homme de quarante ans, gros et haut en couleur, en habit vert clair,avec une plaque sur la poitrine. Le second portrait était celui d’une jeune élégante,le nez aquilin, les cheveux relevés sur les tempes, avec de la poudre et une rose surl’oreille. Dans tous les coins, on voyait des bergers en porcelaine de Saxe, desvases de toutes formes, des pendules de Leroy, des paniers, des éventails, et lesmille joujoux à l’usage des dames, grandes découvertes du siècle dernier,contemporaines des ballons de Montgolfier et du magnétisme de Mesmer.Hermann passa derrière le paravent, qui cachait un petit lit en fer. Il aperçut les deuxportes : à droite celle du cabinet noir, à gauche celle du corridor. Il ouvrit cettedernière, vit le petit escalier qui conduisait chez la pauvre demoiselle decompagnie ; puis il referma cette porte, et entra dans le cabinet noir.Le temps s’écoulait lentement. Dans la maison, tout était tranquille. La pendule dusalon sonna minuit, et le silence recommença. Hermann était debout, appuyé contreun poêle sans feu. Il était calme. Son cœur battait par pulsations bien égales,comme celui d’un homme déterminé à braver tous les dangers qui s’offriront à lui,parce qu’il les sait inévitables. Il entendit sonner une heure, puis deux heures ; puisbientôt après, le roulement lointain d’une voiture. Alors il se sentit ému malgré lui. Lavoiture approcha rapidement et s’arrêta. Grand bruit aussitôt de domestiquescourant dans les escaliers, des voix confuses ; tous les appartements s’illuminent,et trois vieilles femmes de chambre entrent à la fois dans la chambre à coucher ;enfin paraît la comtesse, momie ambulante, qui se laisse tomber dans un grandfauteuil à la Voltaire. Hermann regardait par une fente. Il vit Lisabeta passer toutcontre lui et il entendit son pas précipité dans le petit escalier tournant. Au fond ducœur, il sentit bien quelque chose comme un remords, mais cela passa. Son cœurredevint de pierre.La comtesse se mit à se déshabiller devant un miroir. On lui ôta sa coiffure deroses et on sépara sa perruque poudrée de ses cheveux à elle, tout ras et toutblancs. Les épingles tombaient en pluie autour d’elle. Sa robe jaune, laméed’argent, glissa jusqu’à ses pieds gonflés. Hermann assista malgré lui à tous les
détails peu ragoûtants, d’une toilette de nuit ; enfin la comtesse demeura enpeignoir et en bonnet de nuit. En ce costume plus convenable à son âge, elle étaitun peu moins effroyable.Comme la plupart des vieilles gens, la comtesse était tourmentée par desinsomnies. Après s’être déshabillée, elle fit rouler son fauteuil dans l’embrasured’une fenêtre et congédia ses femmes. On éteignit les bougies, et la chambre ne futplus éclairée que par la lampe qui brûlait devant les saintes images. La comtesse,toute jaune, toute ratatinée, les lèvres pendantes, se balançait doucement à droiteet à gauche. Dans ses yeux ternes on lisait l’absence de la pensée ; et, en laregardant se brandiller ainsi, on eût dit qu’elle ne se mouvait pas par l’action de lavolonté, mais par quelque mécanisme secret.Tout à coup ce visage de mort changea d’expression. Les lèvres cessèrent detrembler, les yeux s’animèrent. Devant la comtesse, un inconnu venait de paraître :c’était Hermann.« N’ayez pas peur, madame, dit Hermann à voix basse, mais en accentuant bienses mots. Pour l’amour de Dieu, n’ayez pas peur. Je ne veux pas vous faire lemoindre mal. Au contraire, c’est une grâce que je viens implorer de vous. »La vieille le regardait en silence, comme si elle ne comprenait pas. Il crut qu’elleétait sourde, et, se penchant à son oreille, il répéta son exorde. La comtessecontinua à garder le silence.« Vous pouvez, continua Hermann, assurer le bonheur de toute ma vie, et sans qu’ilvous en coûte rien… Je sais que vous pouvez me dire trois cartes qui… »Hermann s’arrêta. La comtesse comprit sans doute ce qu’on voulait d’elle ; peut-être cherchait-elle une réponse. Elle dit :« C’était une plaisanterie… Je vous le jure, une plaisanterie.– Non, madame, répliqua Hermann d’un ton colère. Souvenez-vous de Tchaplitzki,que vous fîtes gagner… »La comtesse parut troublée. Un instant, ses traits exprimèrent une vive émotion,mais bientôt ils reprirent une immobilité stupide.« Ne pouvez-vous pas, dit Hermann, m’indiquer trois cartes gagnantes ? »La comtesse se taisait ; il continua :« Pourquoi garder pour vous ce secret ? Pour vos petits-fils ? Ils sont riches sanscela. Ils ne savent pas le prix de l’argent. À quoi leur serviraient vos trois cartes ?Ce sont des débauchés. Celui qui ne sait pas garder son patrimoine mourra dansl’indigence, eût-il la science des démons à ses ordres. Je suis un homme rangé,moi ; je connais le prix de l’argent. Vos trois cartes ne seront pas perdues pour moi.Allons… »Il s’arrêta, attendant une réponse en tremblant. La comtesse ne disait mot.Hermann se mit à genoux.« Si votre cœur a jamais connu l’amour, si vous vous rappelez ses douces extases,si vous avez jamais souri au cri d’un nouveau-né, si quelque sentiment humain ajamais fait battre votre cœur, je vous en supplie par l’amour d’un époux, d’un amant,d’une mère, par tout ce qu’il y a de saint dans la vie, ne rejetez pas ma prière.Révélez-moi votre secret ! Voyons ! Peut-être se lie-t-il à quelque péché terrible, àla perte de votre bonheur éternel ? N’auriez-vous pas fait quelque pactediabolique ?… Pensez-y, vous êtes bien âgée, vous n’avez plus longtemps à vivre.Je suis prêt à prendre sur mon âme tous vos péchés, à en répondre seul devantDieu ! Dites-moi votre secret ! Songez que le bonheur d’un homme se trouve entrevos mains, que non seulement moi, mais mes enfants, mes petits-enfants, nousbénirons tous votre mémoire et vous vénérerons comme une sainte. »La vieille comtesse ne répondit pas un mot.Hermann se releva.« Maudite vieille, s’écria-t-il en grinçant des dents, je saurai bien te faire parler ! »Et il tira un pistolet de sa poche. À la vue du pistolet, la comtesse, pour la secondefois, montra une vive émotion. Sa tête branla plus fort, elle étendit ses mains
comme pour écarter l’arme, puis, tout d’un coup, se renversant en arrière, elledemeura immobile.« Allons ! Cessez de faire l’enfant, dit Hermann en lui saisissant la main. Je vousadjure pour la dernière fois. Voulez-vous me dire vos trois cartes, oui ou non ? »La comtesse ne répondit pas. Hermann s’aperçut qu’elle était morte.VI7 mai 18**Homme sans moeurs et sans religion !Correspondance[5].Lisabeta Ivanovna était assise dans sa chambre, encore en toilette de bal, plongéedans une profonde méditation. De retour à la maison, elle s’était hâtée decongédier sa femme de chambre en lui disant qu’elle n’avait besoin de personnepour se déshabiller, et elle était montée dans son appartement, tremblant d’ytrouver Hermann, désirant de même ne l’y pas trouver. Du premier coup d’œil elles’assura de son absence et remercia le hasard qui avait fait manquer leur rendez-vous. Elle s’assit toute pensive, sans songer à changer de toilette, et se mit àrepasser dans sa mémoire toutes les circonstances d’une liaison commencéedepuis si peu de temps, et qui pourtant l’avait déjà menée si loin. Trois semainess’étaient à peine écoulées depuis que de sa fenêtre elle avait aperçu le jeuneofficier, et déjà elle lui avait écrit, et il avait réussi à obtenir d’elle un rendez-vous lanuit. Elle savait son nom, voilà tout. Elle en avait reçu quantité de lettres, maisjamais il ne lui avait adressé la parole ; elle ne connaissait pas le son de sa voix.Jusqu’à ce soir-là même, chose étrange, elle n’avait jamais entendu parler de lui.Ce soir-là, Tomski, croyant s’apercevoir que la jeune princesse Pauline ***, auprèsde laquelle il était fort assidu, coquetait, contre son habitude, avec un autre que lui,avait voulu s’en venger en faisant parade d’indifférence. Dans ce beau dessein, ilavait invité Lisabeta pour une interminable mazurka. Il lui fit force plaisanteries sursa partialité pour les officiers de l’armée du génie, et, tout en feignant d’en savoirbeaucoup plus qu’il n’en disait, il arriva que quelques-unes de ses plaisanteriestombèrent si justes, que plus d’une fois Lisabeta put croire que son secret étaitdécouvert.« Mais enfin, dit-elle en souriant, de qui tenez-vous tout cela ?– D’un ami de l’officier que vous savez. D’un homme très original.– Et quel est cet homme si original ?– Il s’appelle Hermann. »Elle ne répondit rien, mais elle sentit ses mains et ses pieds se glacer.« Hermann est un héros de roman, continua Tomski. Il a le profil de Napoléon etl’âme de Méphistophélès. Je crois qu’il a au moins trois crimes sur la conscience.Comme vous êtes pâle !– J’ai la migraine. Eh bien ! que vous a dit ce M. Hermann ? N’est-ce pas ainsi quevous l’appelez.– Hermann est très mécontent de son ami, de l’officier du génie que vousconnaissez. Il dit qu’à sa place il en userait autrement. Et puis, je parierais queHermann a ses projets sur vous. Du moins, il paraît écouter avec un intérêt fortétrange les confidences de son ami…– Et où m’a-t-il vue ?– À l’église peut-être ; à la promenade, Dieu sait où, peut-être dans votre chambrependant que vous dormiez. Il est capable de tout… »En ce moment, trois dames s’avançant, selon les us de la mazurka, pour l’inviter àchoisir entre oubli* ou regret*[6], interrompirent une conversation qui excitaitdouloureusement la curiosité de Lisabeta Ivanovna.La dame qui, en vertu de ces infidélités que la mazurka autorise, venait d’être
choisie par Tomski était la princesse Pauline. Il y eut entre eux une grandeexplication pendant les évolutions répétées que la figure les obligeait à faire et laconduite très lente jusqu’à la chaise de la dame. De retour auprès de sa danseuse,Tomski ne pensait plus ni à Hermann ni à Lisabeta Ivanovna. Elle essaya vainementde continuer la conversation, mais la mazurka finit et aussitôt après la vieillecomtesse se leva pour sortir.Les phrases mystérieuses de Tomski n’étaient autre chose que des platitudes àl’usage de la mazurka, mais elles étaient entrées profondément dans le cœur de lapauvre demoiselle de compagnie. Le portrait ébauché par Tomski lui parut d’uneressemblance frappante, et, grâce à son érudition romanesque, elle voyait dans levisage assez insignifiant de son adorateur de quoi la charmer et l’effrayer tout à lafois. Elle était assise les mains dégantées, les épaules nues ; sa tête parée defleurs tombait sur sa poitrine, quand tout à coup la porte s’ouvrit, et Hermann entra.Elle tressaillit.« Où étiez-vous ? lui demanda-t-elle toute tremblante.– Dans la chambre à coucher de la comtesse, répondit Hermann. Je la quitte àl’instant : elle est morte.– Bon Dieu !… Que dites-vous !– Et je crains, continua-t-il, d’être cause de sa mort. » Lisabeta Ivanovna leregardait tout effarée, et la phrase de Tomski lui revint à la mémoire : « Il a aumoins trois crimes sur la conscience ! » Hermann s’assit auprès de la fenêtre, et luiraconta tout. Elle l’écouta avec épouvante. Ainsi, ces lettres si passionnées, cesexpressions brûlantes, cette poursuite si hardie, si obstinée, tout cela, l’amour nel’avait pas inspiré. L’argent seul, voilà ce qui enflammait son âme. Elle qui n’avaitque son cœur à lui offrir, pouvait-elle le rendre heureux ? Pauvre enfant ! Elle avaitété l’instrument aveugle d’un voleur, du meurtrier de sa vieille bienfaitrice. Ellepleurait amèrement dans l’agonie de son repentir. Hermann la regardait en silence ;mais ni les larmes de l’infortunée ni sa beauté rendue plus touchante par la douleurne pouvaient ébranler cette âme de fer. Il n’avait pas un remords en songeant à lamort de la comtesse. Une seule pensée le déchirait, c’était la perte irréparable dusecret dont il avait attendu sa fortune.« Mais vous êtes un monstre ! s’écria Lisabeta après un long silence.– Je ne voulais pas la tuer, répondit-il froidement ; mon pistolet n’était pas chargé. »Ils demeurèrent longtemps sans se parler, sans se regarder. Le jour venait,Lisabeta éteignit la chandelle qui brûlait dans la bobèche. La chambre s’éclairad’une lumière blafarde. Elle essuya ses yeux noyés de pleurs, et les leva surHermann. Il était toujours près de la fenêtre, les bras croisés, fronçant le sourcil.Dans cette attitude, il lui rappela involontairement le portrait de Napoléon. Cetteressemblance l’accabla.« Comment vous faire sortir d’ici ? lui dit-elle enfin. Je pensais à vous faire sortirpar l’escalier dérobé, mais il faudrait passer par la chambre de la comtesse, et j’aitrop peur…– Dites-moi seulement où je trouverai cet escalier dérobé ; j’irai bien seul. »Elle se leva, chercha dans un tiroir une clé qu’elle remit à Hermann, en lui donnanttous les renseignements nécessaires. Hermann prit sa main glacée, déposa unbaiser sur son front qu’elle baissait, il sortit.Il descendit l’escalier tournant et entra dans la chambre de la comtesse. Elle étaitassise dans son fauteuil, toute raide ; les traits de son visage n’étaient pointcontractés. Il s’arrêta devant elle, et la contempla quelque temps comme pours’assurer de l’effrayante réalité ; puis il entra dans le cabinet noir, et, en tâtant latapisserie découvrit une petite porte qui ouvrait sur un escalier. En descendant,d’étranges idées lui vinrent en tête. « Par cet escalier, se disait-il, il y a quelquesoixante ans, à pareille heure, sortant de cette chambre à coucher, en habit brodé,coiffé à l’oiseau royal*, serrant son chapeau à trois cornes contre sa poitrine, onaurait pu surprendre quelque galant, enterré depuis de longues années, et,aujourd’hui même, le cœur de sa vieille maîtresse a cessé de battre. »Au bout de l’escalier, il trouva une autre porte que sa clé ouvrit. Il entra dans uncorridor, et bientôt il gagna la rue.V
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