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E. T. A. Hoffmann — Les Frères SérapionLa Cour d’Artus1816LA COUR D’ARTUSTraduit par Henry EgmontITu as sans doute entendu déjà, lecteur bénévole, bien des récits sur la villeancienne et commerçante de Dantzig. Tu connais peut-être, grâce à maintedescription, tout ce qu’elle renferme de remarquable ; mais j’aimerais mieux savoirque tu l’as visitée jadis toi-même, et que tu as vu de tes propres yeux lamerveilleuse enceinte dans laquelle je vais te conduire : je veux parler de la Courd’Artus.Durant la matinée, cette salle est encombrée d’une foule immense forméed’individus de toutes les nations, qui vont et viennent en se livrant à leurs affairescommerciales, et un tapage confus y étourdit les oreilles. Mais l’heure de la bourseune fois passée, lorsque les principaux négociants sont à diner, et qu’il ne passeplus dans ce lieu servant de jonction entre deux rues que quelques personnesisolées, c’est cet instant, cher lecteur, que tu devais choisir dans ton séjour àDantzig pour te rendre à la Cour d’Artus. Un demi-jour magique se glissait à traversles sombres vitraux, et toutes les figures sculptées et moulées dont toutes lesparois de l’édifice sont richement ornées, semblaient alors devenir mobiles etvivantes. Des cerfs aux immenses ramures et d’autres animaux fantastiques fixaientsur toi du plafond d’ardents regards que tu osais à peine soutenir. Aussi, plus lecrépuscule devenait sombre, plus la statue de marbre du vieux roi élevée au milieude la ...

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Extrait

E. T. A. Hoffmann — Les Frères SérapionLa Co1u8r1 d6’ArtusLA COUR D’ARTUSTraduit par Henry EgmontITu as sans doute entendu déjà, lecteur bénévole, bien des récits sur la villeancienne et commerçante de Dantzig. Tu connais peut-être, grâce à maintedescription, tout ce qu’elle renferme de remarquable ; mais j’aimerais mieux savoirque tu l’as visitée jadis toi-même, et que tu as vu de tes propres yeux lamerveilleuse enceinte dans laquelle je vais te conduire : je veux parler de la Courd’Artus.Durant la matinée, cette salle est encombrée d’une foule immense forméed’individus de toutes les nations, qui vont et viennent en se livrant à leurs affairescommerciales, et un tapage confus y étourdit les oreilles. Mais l’heure de la bourseune fois passée, lorsque les principaux négociants sont à diner, et qu’il ne passeplus dans ce lieu servant de jonction entre deux rues que quelques personnesisolées, c’est cet instant, cher lecteur, que tu devais choisir dans ton séjour àDantzig pour te rendre à la Cour d’Artus. Un demi-jour magique se glissait à traversles sombres vitraux, et toutes les figures sculptées et moulées dont toutes lesparois de l’édifice sont richement ornées, semblaient alors devenir mobiles etvivantes. Des cerfs aux immenses ramures et d’autres animaux fantastiques fixaientsur toi du plafond d’ardents regards que tu osais à peine soutenir. Aussi, plus lecrépuscule devenait sombre, plus la statue de marbre du vieux roi élevée au milieude la salle te causait une émotion de terreur. La grande fresque où sontreprésentées les vertus et les vices, avec leurs noms au bas, perdait sensiblementde sa moralité ; car, tandis que les vertus se confondaient déjà près du ceintre dansune teinte vaporeuse, les vices, personnifiés par des femmes merveilleusementbelles, avec des vêtements somptueux de couleurs éclatantes et variées,ressortaient à l’œil comme de séduisantes apparitions et semblaient vouloir tecaptiver par le doux gazouillement de leurs voix.Tu arrêtais plus volontiers ton regard sur la frise étroile et longue qui fait presque letour de la salle, et où l’on a peint, en groupes gracieux, en pompeux cortèges, lesélégantes milices au riche costume de l’ancienne ville impériale. De vénérablesbourguemestres, à l’air important et réfléchi, chevauchent en tête sur de fringantscoursiers superbement harnachés, et les tambours, les fifres, les hallebardierss’avancent avec une apparence si belliqueuse et si vraie que tu crois entendre leursfanfares joyeuses, et que tu t’attends à les voir sortir en effet par cette grandefenêtre là-bas qui donne sur le marché long. — En cette occurrence, lecteurbénévole, si toutefois tu sais habilement manier un crayon, tu n’auras pucertainement résister à l’envie de faire le croquis de ce magnifique bourguemestresuivi d’un si joli page. Il y avait toujours autrefois sur des tables à l’entour de la sallece qu’il fallait pour écrire, et ce matériel, entretenu aux frais de la ville, devaitredoubler ta tentation. Mais si tu étais bien le maître de la satisfaire, bienveillantlecteur, il n’en était pas de même du jeune Traugott, à qui une fantaisie semblablevalut mille désagréments et mille infortunes.« Veuillez, mon cher monsieur Traugott, aviser sur-le-champ notre ami deHambourg de la conclusion de cette affaire, » disait messire Elias Roos, négociantdistingué de qui Traugott devait bientôt devenir l’associé et le gendre, en épousantsa fille Christina. Le jeune homme trouva avec peine une petite place au bout d’unetable, il prit une feuille de papier, trempa sa plume dans l’écritoire, et il allaitcommencer par une hardie majuscule, lorsque, voulant repasser sommairement enesprit l’objet de sa missive, il leva les yeux en l’air.Le hasard voulut que son regard tombât précisément sur ces deux figures peintesdu cortège dont l’aspect le remplissait toujours d’une profonde et inconcevable
tristesse. Un homme à l’air grave, presque sombre, avec une barbe noire endésordre, et magnifiquement vêtu, s’avançait sur un cheval dont les rênes étaienttenues par un séduisant jeune homme qu’à sa chevelure tressée en bouclesabondants et à son costume élégant de diverses couleurs on aurait presque puprendre pour une femme. Si la physionomie du vieillard provoquait dans l’âme uneterreur secrète, en revanche dans les traits du jeune page se réflétait tout un mondede délicieuses et décevantes émotions. La vue de ces deux personnages captivaitconstamment Traugott d’une manière irrésistible, et cette fois encore, il arriva qu’aulieu de rédiger la lettre d’avis d’Elias Roos pour Hambourg, il demeurait absorbépar la contemplation du merveileux tableau, laissant sa main distraite griffonner surla feuille de papier. Il était depuis quelques minutes dans cette situation, lorsquequelqu’un lui frappa sur l’épaule par derrière, et dit d’une voix creuse : « Bien ! très-bien ! bravo, jeune homme ! voilà qui peut tourner à bien. » Traugott, réveillé de sarêverie, se retourna avec vivacité ; mais il demeura comme frappé de la foudre,muet de surprise et d’effroi, à l’aspect de la sombre figure du cortège qui se tenaitprès de lui, immobile, et qui évidemment venait de prononcer ces paroles, tandisqu’à ses côtés un jeune homme délicat et d’une beauté rare, lui souriait d’un air detendresse ineffable.« Mais ce sont eux ! se dit Traugott intérieurement, ce sont eux-mêmes. Les voilàprêts à se débarrasser de leurs sombres manteaux, et à se montrer dans leursbrillants costumes du vieux temps. » — La foule se pressait et s’agitaitconfusément, et bientôt Traugott perdit de vue les deux figures étrangères, mais luirestait stupéfait, dans la même attitude, et pour ainsi dire changé en statue, sa lettred’avis à la main, quoique l’heure de la bourse fût déjà passée depuis long-temps etqu’il n’y eût plus dans la salle que quelques individus solitaires. — Enfin, Traugott vitvenir à lui messire Elias Roos, accompagné de deux personnes inconnues. « Àquoi donc rêvez-vous encore à une heure aussi avancée, mon digne monsieurTraugott ! avez-vous exactement expédié la lettre d’avis ? » Traugott lui tendit sansréflexion la feuille de papier ; sur quoi messire Elias Roos, avec un geste dedésespoir, et frappant du pied par terre avec un courroux progressif, s’écria d’unton de voix dont toute la salle retentit : « Hélas ! mon Dieu ! déplorablesenfantillages ! — Révérend monsieur Traugott ! gendre évaporé, imprudentassocié, votre honneur a donc tout-à-fait le diable au corps : la lettre, la lettred’avis ! ô mon Dieu, le courrier parti !… »Messire Elias Roos étouffait de colère. Les deux étrangers souriaient à la vue de lasingulière lettre d’avis peu susceptible en effet d’aucun emploi. Immédiatementaprès ces mots :En réponse à votre honorée du 20 courant qui nous mandait…Traugott avait dessiné en traits hardis et gracieux les deux figures du vieillard et dupage. — Les deux messieurs essayèrent par leurs propos flatteurs de calmerl’esprit de messire Elias Roos. Mais celui-ci, tiraillant dans tous les sens saperruque ronde, et frappant de son jonc par terre, ne cessait de s’écrier : « Mauditejeunesse ! il a un correspondant à mettre en demeure, il s’amuse à dessinailler.Voilà dix mille marcs de flambés ! — Dix mille marcs ! » répéta-t-il d’un tonlarmoyant et avec un geste énergique de dépit.« Tranquillisez-vous, cher monsieur Roos, dit enfin le plus âgé des deux étrangers.Le courrier est parti, à la vérité, mais dans une heure je dois envoyer justement aHambourg une estafette qui se chargera de votre lettre d’avis, de sorte que votrecorrespondant la recevra plus tôt encore que par la poste.» Homme inappréciable ! ami généreux ! » s’écria messire Elias Roos, dont levisage rayonnait du plus vif éclat. — Traugott s’était remis de sa fâcheuse alerte, etil se disposait à se rasseoir pour écrire la lettre d’avis, mais messire Elias Roosl’en empêcha en grommelant entre ses dents d’un air ironique : « C’est inutile, monjeune étourdi ! » — Tandis que le négociant écrivait avec une extrême diligence, leplus âgé de ses compagnons s’approcha du jeune Traugott, qui restait là silencieuxet mortifié, et lui dit : « Vous paraissez n’être pas ici à votre place, mon cherMonsieur ! il ne serait jamais venu à l’idée d’un vrai négociant de se mettre à faireun croquis an lieu de rédiger une lettre indispensable. » Traugott dut prendre cetteobservation pour un reproche qui n’était que trop bien fondé, il répliqua un peutroublé : « Mon Dieu ! combien cette main n’a-t elle pas écrit déjà d’excellenteslettres commerciales ; ce n’est que par hasard que d’aussi étranges fantaisies mepassent par l’esprit. — Eh, non, ami ! répliqua en souriant l’étranger, ce ne sontpeut-être pas des fantaisies aussi étranges ! car je parierais que toute votrecorrespondance ne vaut pas ces figures esquissées avec tant de grâce et defermeté. Cela annonce vraiment un génie particulier. » Tout en parlant, l’étrangeravait pris dans la main du jeune homme la lettre d’avis si bizarrement transformée
en feuillet d’album, et après l’avoir soigneusement pliée, il l’avait mise dans sapoche.Alors Traugott sentit s’affermir en lui la conviction qu’il avait réellement produitquelque chose de bien supérieur à une lettre marchande : une inspiration nouvelles’éveilla au fond de son âme ; et quand messire Elias Roos, après avoir terminé salettre, lui répéta d’un air de blâme et de mécontentement : « Vos enfantillagesauraient pu me faire perdre dix mille marcs ! » Il répliqua alors d’un ton plus élevé etplus net que de coutume : « Que votre honneur veuille bien prendre des airs moinssinguliers envers moi, car autrement je renonce à vous expédier jamais aucunelettre d’avis, et toute relation d’intérêt cessera entre nous deux. » Messire Eliasramena de ses deux mains sa perruque dans une position régulière, et murmura enle regardant fixement : « Très-cher associé, mon fils affectionné, que signifient cesparoles altières ?… » — Le vieux Monsieur s’interposa alors entre eux, peu demots suffirent pour rétablir la bonne harmonie, et ils se dirigèrent tous pour dinervers le logis de messire Elias, qui avait invité les deux étrangers.Mademoiselle Christina vint recevoir les convives en toilette de cérémonie etsoigneusement tirée à quatre épingles, et bientôt elle fit adroitement manœuvrer ladouche d’argent un peu massive pour sa main délicate. Il me serait facile,bienveillant lecteur, de tracer ici le portrait détaillé des cinq personnes assises àcette table ; mais je craindrais que mes esquisses imparfaites ne fussent trop au-dessous des vivantes silhouettes dessinées par Traugott lui-même sur la lettrecaractéristique, car le diner va bientôt finir, et les merveilleuses aventures de cebrave jeune homme, que j’ai entrepris d’écrire à ton intention, bienveillant lecteur,m’entrainent d’une façon irrésistible.Tu sais déjà, cher lecteur, par ce qui précède, que messire Elias porte uneperruque ronde, et je n’ai guéres besoin d’en dire davantage ; car d’après sespropres discours tu dois facilement te représenter ce petit homme rond avec sonhabit puce, sa veste et sa culotte à boutons en filigrane d’or. Quant à Traugott, jem’étendrai davantage sur son compte, car il est le véritable héros de cette histoire.Mais s’il est vrai que la manifestation des sentiments et des habitudes individuelsformule ordinairement à l’esprit l’image de telle ou telle physionomie de manière àcréer cette harmonie merveilleuse et indéfinissable que nous appelons caractèredans les êtres humains ; dès-lors, cher lecteur, mes confidences te rendrontaisément familiers le visage et la tournure de Traugott. Dans le cas contraire, toutmon bavardage n’aura servi à rien, et tu seras libre de considérer le présent récitcomme non-avenu.Les deux autres messieurs sont l’oncle et le neveu, ci-devant marchands,actuellement faisant des affaires avec les capitaux qu’ils ont amassés, et amisintimes de messire Elias Roos, c’est-à-dire en relation d’intérêt avec lui pour dessommes considérables. Ils demeurent à Kœnigsberg, ils sont vêtus tout-à-fait àl’anglaise, portent avec eux un tire-bottes d’acajou fait à Londres, sont desamateurs d’art distingués, et se recommandent en général par la politesse et le bonton de leurs manières. L’oncle possède un cabinet d’objets d’art, et il fait descollections de dessins (témoin la lettre d’avis dérobée à Traugott).À la vérité, lecteur bénévole, c’était surtout mademoiselle Christina qu’il m’importaitde te dépeindre le plus fidèlement possible, car je prévois que son image fugitivedisparaitra bientôt de la scène. Je ferai donc bien de lui consacrer immédiatementquelques lignes. Figure-toi, cher lecteur, une personne de moyenne taille, biennourrie, âgée de 22 ou 23 ans, le visage rond, le nez court et un peu retroussé, desyeux d’un bleu limpide et caressant, qui ont l’air de sourire complaisamment à toutle monde, et de dire : Je vais me marier bientôt. Sa peau est d’une blancheuréclatante, ses cheveux ne sont pas décidément roux. Elle a des lèvres un tant soitpeu lascives, et une bouche un peu trop grande, il est vrai, et qu’elle contracte d’unemanière assez singulière, mais en découvrant alors deux rangées de dentsblanches comme des perles. Si par aventure un incendie, dévorant la maisonvoisine, projetait les flammes jusques dans sa chambre, ce ne serait qu’après avoirdonné à son serin sa pâture habituelle et rangé soigneusement le linge revenu de lalessive, qu’elle irait prévenir messire Elias à son comptoir que le logis court risqued’être brûlé. Jamais il n’est sorti de ses mains un gâteau aux amandes imparfait, etjamais elle n’a manqué une sauce au beurre, car elle est incapable de tourner uneseule fois par distraction la cuillère en sens inverse.Messire Elias Roos avait déjà versé le dernier verre de vieux vin de France à sesconvives. Je remarquerai seulement en passant que Christina ressentait pourTraugott l’affection la plus vive, en raison de son prochain mariage avec lui, car dequoi diable se serait-elle occupée si elle n’était pas devenue la femme dequelqu’un ? — Après le dîner, messire Elias Roos proposa à ses hôtes une
promenade sur les remparts. Avec quel plaisir Traugott, dont l’âme n’avait jamaiséprouvé autant d’étranges sensations que dans cette journée, ne se serait-il passéparé de la société ! mais la chose était impraticable. Car au moment où il allaitfranchir le seuil de la porte, sans même avoir baisé la main de sa future, messireElias l’attrapa par le pan de son habit en s’écriant : « Mon digne gendre, aimableassocié, vous ne nous quitterez pas ainsi ? » Et Traugott fut obligé de demeurer.Un professeur de physique soutenait que l’esprit suprême des mondes devait, enpraticien habile, avoir organisé quelque part une machine électrique gigantesqued’où s’échappaient mille courants mystérieux dirigés sur nous, à travers lesquelsnous pouvions bien pendant long-temps courir à l’abri de leurs atteintes, mais qu’unmoment arrivait enfin où, frappés au dépourvu par une commotion foudroyante,nous voyions tout subir autour de nous une complète métamorphose. Traugott avaitsans doute fait une de ces rencontres fatales, au moment où il aperçut vivantesderrière lui les deux figures qu’il dessinait sans réflexion ; car cette étrangeapparition l’avait frappé comme un coup de foudre, et semblait avoir donné uneexistence réelle et positive aux rêves et aux pressentiments confus de son âme.Adieu la timidité qui autrefois enchaînait sa langue dès que la conversation tombaitsur les mystérieux sentiments qui le préoccupaient ! Aussi, quand l’oncle vint àcritiquer les peintures si originales de la Cour d’Artus comme entachées demauvais goût, et blâma le caractère romanesque des costumes de la milice,Traugott avança hardiment qu’il se pouvait bien, à la vérité, que tout cela nes’accordât pas parfaitement avec les règles du bon goût, mais que néanmoins,pour lui, et sans doute aussi pour bien d’autres, les peintures de la Cour d’Artusévoquaient un monde merveilleux et fantastique, et que même il avait lu dans lesregards de certains personnages de ces tableaux, regards plus significatifs, pluséloquents que des paroles, le présage assuré qu’il pourrait devenir lui aussi ungrand artiste, et peindre un jour des œuvres dignes de l’atelier mystérieux où ilsavaient jadis pris naissance.La physionomie de messire Elias prit une apparence encore plus niaise que decoutume en entendant son gendre futur tenir des propos aussi transcendants. Maisle vieux Monsieur répéta alors, avec un sourire malicieux, qu’il ne concevait pas queTraugott eût embrassé la profession de négociant au lieu de s’adonner aux beaux-arts. Cet homme déplaisait souverainement à Traugott. Aussi durant toute lapromenade, celui-ci s’entretint avec le neveu qui se montra fort affable et boncompagnon. « Ô mon Dieu ! disait-il à Traugott, combien je vous envie votre beau,votre admirable talent ! Ah ! si je savais dessiner comme vous ! Ce ne sont pas lesdispositions qui me manquent : j’ai déjà fort joliment dessiné des nez, des yeux, desoreilles, et même trois ou quatre têtes entières, mais les affaires, bon Dieu ! lesaffaires !» J’aurais cru, dit Traugott, que, dès qu’on se sentait une véritable vocation pour lesarts, on dût renoncer absolument à toute autre affaire.— » Vous voulez dire se faire artiste enfin. Ah ! mon digne Monsieur, commentpouvez-vous parler ainsi ? Voyez-vous, j’ai réfléchi là-dessus plus sérieusementque personne, et étant moi-même aussi passionné pour l’art, j’ai approfondi laquestion plus que je ne saurais dire. Aussi, je me contenterai de quelquesindications sommaires. » Notre homme prononça ces mots d’un air si important etsi solennel, que Traugott ressentit involontairement un certain respect pour lui.« Vous m’accorderez, poursuivit le neveu après avoir prisé et éternué deux fois,que l’art sème de fleurs le chemin de la vie : distraire et récréer l’esprit fatigué d’untravail réel, tel est le but que s’efforcent d’atteindre tous les arts, qui y réussissentd’autant mieux que leurs œuvres sont plus parfaites. C’est un but clairement indiquépar l’exemple de tous les jours, car celui-là seul qui s’applique à la culture des artsjouit de ce bien être que ne sauraient atteindre ceux qui les envisagent,contrairement à toute idée raisonnable, comme l’affaire la plus importante de la vie,comme le plus noble emploi des facultés humaines. Ainsi donc, mon cher, que lesdiscours de mon oncle ne vous fassent pas renoncer aux occupations sérieuses,pour vous lancer dans une condition pleine d’instabilité et de déceptions. »Ici le neveu s’arrêta, comme pour attendre la réponse de Traugott ; mais celui-cirestait tout interdit et silencieux. Tout ce qu’il venait d’entendre lui paraissaitinexprimablement niais. Il se contenta de demander : « Mais qu’appelez-vous doncle but sérieux de la vie ? » Le neveu le regarda d’un air tant soit peu ébahi : « Ehbien, mon Dieu ! dit-il enfin, vous m’accorderez bien que nous sommes sur terrepour vivre, et comment, je vous le demande, vivent les artistes de profession,constamment tourmentés par la gêne et le besoin ? » Là-dessus, il débita à tort et àtravers mille phrases oratoires et fleuries, et ses conclusions furent à peu près quele bien être de la vie consistait à n’avoir point de dettes et à posséder au contraire
beaucoup d’argent, à bien boire et à bien manger, a avoir une jolie femme, etmême de jolis enfants qui ne fassent jamais de taches de graisse à leurs petitshabits du dimanche, et ainsi de suite. Traugott se sentait le cœur serré, et il éprouvaun soulageaient réel après avoir quitté son raisonnable interlocuteur, et en seretrouvant tout seul dans sa chambre.« Quelle pitoyable et pauvre existence est donc la mienne ! se dit-il à lui-même.Durant les jours dorés du printemps, et quand, jusqu’au fond des rues les plusobscures de la ville, on respire la tiède haleine du vent d’est, dont le doux murmuresemble apporter la nouvelle de tant de merveilleuses harmonies qui célébrent dansles bois et dans les prairies la fête de la nature, que fais-je alors ? je me trainelanguissant et plein de mauvaise humeur dans le comptoir enfumé de messire EliasRoos ; je trouve là des visages blêmes devant de grands pupitres difformes ; et lebruit des grands livres qu’on feuillette, le tintement des piles d’argent, de sourds etinintelligibles murmures interrompent seuls le morne silence produit par le travail, etquel travail ! — À quoi bon tant de combinaisons abstraites, tant d’écriturescompliquées ? C’est uniquement pour faire affluer dans la caisse les ducats, etpour entasser les offrandes sur l’autel de l’insatiable Mammon !» Mais avec quelle ivresse l’artiste, le peintre ne va-t-il pas alors respirer l’airextérieur, et, le front levé vers les cieux, absorber pour ainsi dire ces suavesémanations printanières qui fécondent l’âme et y réveillent tout un monded’apparitions merveilleuses plein de vie et d’allégresse. Il croit voir surgir du seindes buissons mille images fantastiques dont son imagination est seule créatrice, etqui n’appartiennent qu’à lui, car c’est en lui que réside le génie magique de lacouleur, de la lumière, de la forme ; et de là le secret qui lui appartient de reproduirefidèlement, et sous l’aspect le plus pittoresque, les tableaux enchantées qui sesuccèdent dans son esprit. Qui m’empêche de rompre avec cette odieuse manièrede vivre ? Ce vieillard surnaturel a semblé constater qu’une vocation réellem’entrainait à la pratique de l’art ; mais j’en crois surtout l’approbation tacite de sonjeune et charmant compagnon. Car, à défaut de paroles, il m’a semblé lire dans sonregard ce qui jusqu’alors n’avait été qu’un obscur pressentiment dormant au fondde mon cœur incapable de s’affranchir des doutes qui l’enchaînaient. — Ne puis-jepas, en échange du vil métier que je fais, devenir un peintre de talent !… »En parlant ainsi, Traugotl déploya çà et là tous les dessins qu’il avait faitsjusqu’alors, et les examina d’un œil scrutateur. Bien des choses lui apparurent alorssous un aspect tout différent et bien plus flatteur qu’autrefois. Un des essais de sapremière enfance frappa surtout vivement son attention. C’était une esquisseabrupte et grossière, mais pourtant bien reconnaissable, du vieux bourguemestreavec son joli page, et il se rappela fort bien l’impression étrange que déjà à cetteépoque ces deux figures avaient produite sur lui. Il se souvint qu’un jour entre autres,à l’heure du crépuscule, une fascination irrésistible lui avait fait délaisser sescompagnons de jeu pour se rendre à la Cour d’Artus, afin d’y copier son modèlefavori avec toute l’application possible. À l’aspect de cette feuille, Traugott se sentitpénétré d’une vague et profonde mélancolie. Il devait comme d’habitude allerpasser encore quelques heures au comptoir, mais il ne put s’y résoudre. Au lieu decela, il sortit de la ville, et monta sur le Karlsberg, d’où il contempla la mer houleuse,les vagues bleuâtres et les nuages gris amoncelés en ce moment, sous des formesbizarres, au-dessus du promontoire d’Hela. Et il cherchait à surprendre dansl’horizon vaporeux l’horoscope de sa destinée future.IINe sais-tu pas, cher lecteur, que les révélations qui descendent dans notre âme dumonde idéal de l’amour commencent par l’affecter d’une douleur aiguë et sansespoir ? Eh bien, tels sont aussi les doutes qui martyrisent le cœur de l’artiste à sondébut. Il voit, il comprend la perfection, la beauté suprême, et se débat sousl’impuissance de la réaliser. Mais bientôt un courage divin le ranime, il combat, ilpersévère, et à sa défiance de lui-même succède une douce inspiration quil’échauffe et l’anime à poursuivre incessamment l’objet de ses vœux, duquel ilapproche de plus en plus, sans pourtant l’atteindre jamais.Ce fut précisément ce découragement profond qui vint s’emparer de l’âme deTraugott, quand le lendemain matin il jeta un nouveau coup-d’œil sur les dessinsépars sur sa table. Tout cela lui parut insignifiant et ridicule au suprême degré, et ilse rappela alors les paroles d’un de ses amis profondément versé dans les arts,qui disait souvent qu’il résultait un grand abus, et peu de profit pour l’art, de ce quetant de gens prenaient pour une véritable vocation instinctive mainte excitationétrangère et exceptionnelle. Traugott n’était pas loin de regarder comme une
provocation de cette espèce à son égard les peintures de la Cour d’Artus etl’apparition des deux personnages mystérieux. Il se condamna lui-même à retournerau comptoir, et il continua ses fonctions chez messire Elias Roos, en surmontant sarépugnance, qui pourtant l’oppressait quelquefois si violemment, qu’il lui fallaitquitter la besogne pour respirer le grand air du dehors.Messire Elias Roos manifesta le plus vif intérêt pour Traugott, et attribuait sessingularités à l’état maladif dont sa pâleur mortelle paraissait être un indice certain.Quelque temps s’était passé. La foire de la Saint-Dominique approchait. C’étaitaprès sa clôture que Traugott devait épouser Christina, et s’annoncer au mondecommerçant comme l’associé en titre de messire Elias Roos. Il entrevoyait ce jourdécisif comme le terme fatal de ses espérances, de ses rêves les plus chers, et iléprouvait un serrement de cœur chaque fois qu’il voyait Christina s’occupant avecun zèle infatigable de faire tout frotter et mettre en ordre dans l’appartement qui luiétait réservé, plissant et drapant avec minutie les rideaux des croisées, et donnantde sa propre main le dernier poli aux ustensiles de cuivre.Un jour, Traugott, dans la Cour d’Artus, entendit tout près de lui retentir, au plusépais de la foule, une voix dont le son bien connu le fit tressaillir. « Ce papier serait-il vraiment tombé si bas ? » disait-on. Traugott se retourna, et reconnut, comme ils’y attendait, le vieillard singulier qui s’adressait à un courtier pour le placement dequelques valeurs fort discréditées en ce moment. Derrière le vieillard, il aperçut lejoli jeune homme, qui l’envisageait d’un regard empreint tout à la fois de tristesse etde bienveillance. Traugott s’approcha vivement du vieillard, et lui dit : « Permettez :Monsieur ! le papier que vous désirez négocier est bien au taux qu’on vient de vousindiquer, mais son cours ne saurait manquer de s’améliorer d’ici à peu de joursd’une manière très-sensible ; si vous voulez donc bien agréer mon conseil, attendezencore un peu de temps pour échanger ces valeurs.» Eh, Monsieur ! répliqua le vieillard d’un ton passablement brusque, en quoi mesaffaires vous regardent-elles ? Et savez-vous si à l’heure qu’il est ce chiffon depapier a pour moi la moindre valeur, tandis que de l’argent comptant peut m’êtreabsolument nécessaire ? »Traugott, passablement interdit devoir sa bonne intention si mal interprétée, faisaitdéjà mine de s’éloigner, quand il vit le jeune homme lui adresser de nouveau unregard suppliant, et presque les yeux en pleurs. « Je parle dans votre intérêt, ditTraugott au vieillard avec empressement, et je ne souffrirai pas que vous subissiezune perte considérable. Je m’offre à prendre ce papier, à condition de vousremettre d’ici à quelques jours l’excédant de valeur qu’il doit acquérir.» Vous êtes un singulier homme, dit le vieillard. Je consens au marché, quoique jene comprenne guères quel motif vous engage à vouloir m’enrichir. » À ces mots, illança un coup-d’œil étincelant à son jeune compagnon, qui baissa aussitôt ses jolisyeux bleus. — Tous deux suivirent Traugott chez lui, et le vieillard empocha d’un airsombre l’argent qu’on lui compta. Pendant ce temps-là, le jeune hommes’adressant à Traugott lui demanda si ce n’était pas lui qu’il avait vu, plusieurssemaines auparavant, dessinant un si joli croquis dans la Cour d’Artus. « C’est bienmoi, » répliqua Traugott, et le souvenir de la scène ridicule au sujet de la lettred’avis lui fit monter la rougeur au front.« En ce cas, je ne m’étonne plus de votre procédé, » reprit le jeune homme ; maisle vieillard l’ayant regardé tout-à-coup d’un air irrité, il se tut sur-le-champ. Traugottne pouvait se défendre vis-à-vis des deux étrangers d’une certaine anxiété, et il lesquitta sans avoir sollicité d’autres informations sur leur compte. Il y avait en effetdans ces deux individus quelque chose de si singulier, que tous les commis ducomptoir en furent même frappés. Le teneur de livres, garçon humoriste s’il en fut,avait fiché sa plume derrière son oreille, et la tête appuyée sur ses deux mains, ilconsidérait le vieillard d’un œil perçant. « Dieu me garde ! dit-il après le départ desétrangers, avec sa barbe touffue et son manteau noir, il ressemblait à un vieuxtableau de l’église paroissiale de Saint-Jean, de anno 1400. » Quant à messireElias, malgré la contenance digne de l’étranger, et sa figure empreinte de cettemajesté sévère des vieilles têtes allemandes, messire Elias le prit tout bonnementpour un juif polonais, et s’écria en souriant : « Sot animal ! vendre aujourd’hui cepapier dont on lui aurait donné dix pour cent de plus avant huit jours. » Il ne savaitrien, à la vérité, de l’appoint conditionnel que Traugott s’était engagé à payer de sapoche, ce qu’il ne manqua pas de faire quelques jours plus tard, ayant rencontré denouveau les deux étrangers dans la Cour d’Artus.« Mon fils, lui dit alors le vieillard, m’a rappelé que vous étiez aussi artiste, j’acceptedonc volontiers ce que j’aurais refusé d’une autre personne. » Ils se trouvaient alorsprécisément auprès d’une des quatre colonnes de granit qui supportent la voûte de
la salle, et à quelques pas du groupe peint que Traugott avait esquissé sur la lettred’avis. Il ne se fit aucun scrupule de parler de l’extrême ressemblance queprésentaient les deux personnages du tableau avec ses interlocuteurs. Le vieillardsourit d’une façon étrange ; il posa sa main sur l’épaule de Traugott, et lui dit à voixbasse et d’un air réfléchi : « Vous ne savez donc pas que je suis le peintre allemandGodefroy Berklinger, et que c’est moi qui, il y a bien long-temps, et quand je n’étaisencore qu’un apprenti, ai exécuté ces peintures qui paraissent tant vous plaire ?Dans ce bourguemestre, j’ai fait le portrait de ma propre personne, et mon fils aservi de modèle au jeune page, comme vous pouvez le voir aisément, encomparant leurs traits et leur taille. »Traugott était muet d’étonnement, mais il réfléchit bientôt que le vieillard, quis’imaginait être l’auteur de ces tableaux vieux de deux cents ans, était sans douteen proie à un égarement d’esprit particulier. « En vérité, dit le vieillard, en rejetant latête en arrière et promenant avec fierté ses regards autour de lui, c’était pourtantune merveilleuse et florissante époque pour l’art, alors que j’ornais cette enceintede ces peintures variées, en l’honneur du sage roi Artus et de sa noble table. Jecrois bien que ce fut cet illustre prince lui-même qui, avec sa haute stature,s’approcha un jour de moi durant mon travail, et m’encouragea avec bienveillance àbriguer l’honneur de la maîtrise que je n’avais pas encore obtenu.» Mon père, interrompit le jeune homme, est un artiste comme il y en a peu,Monsieur, et vous n’auriez pas à regretter, s’il y consentait, de venir voir sesproductions. » Le vieillard, après avoir fait encore un tour dans la salle déjà presquedéserte, engagea aussi son fils au départ. Alors Traugott le pria de vouloir bien luipermettre d’aller voir ses tableaux. Le vieillard le contempla long-temps d’un œilpénétrant et sérieux ; enfin il répondit d’un ton solennel : « C’est en effet uneprétention assez hardie de votre part, que de vouloir dès à présent pénétrer dans lesanctuaire intime de l’art, vous qui n’avez pas même commencé votreapprentissage. Mais soit ! si vos yeux sont encore trop débiles pour voirparfaitement, du moins vous pressentirez !… Venez chez moi demain matin debonne heure. » Et il lui indiqua sa demeure.Le lendemain donc, Traugott s’empressa de se débarrasser de ses affaires, et ilcourut à la maison que le singulier vieillard occupait dans une rue écartée. Le jeunehomme, vêtu tout-à-fait à l’ancienne mode allemande, lui ouvrit la porte et leconduisit dans une vaste chambre, au centre de laquelle était assis le vieillard surun petit escabeau, devant une grande toile couverte d’une seule teinte griseuniforme. « Vous arrivez à propos, Monsieur, s’écria le vieillard, car je viensprécisément de mettre la dernière main à ce grand tableau, qui m’occupe depuisplus d’un an et m’a coûté bien du travail. C’est le pendant d’une autre toile d’égaledimension, représentant le paradis perdu, que j’ai achevée l’année dernière, et quevous apercevez là-bas. Celui-ci, comme vous voyez, est le paradis retrouvé ; maisje verrais avec peine que cela vous donnât lieu d’en vouloir chercher tropsubtilement le sens allégorique. Il n’y a que les pauvres esprits ou les mazettescapables d’inventer des allégories en peinture. Mon tableau ne doit pas signifier, ildoit être ! Ne trouvez-vous pas que ces riches groupes d’hommes, d’animaux, depierres, de fleurs, de fruits forment ensemble une harmonie merveilleuse, dont lessublimes accords font rêver à une glorieuse et éternelle béatitude. » Alors levieillard se mit à indiquer mainte et mainte place de la toile ; il fit remarquer àTraugott la parfaite distribution des ombres et de la lumière produisant un clairobscur mystérieux, les couleurs éclatantes des fleurs et des métaux, les figurinesfantastiques qui, surgissant des calices éblouissants des lys, voltigeaient au milieudes couples gracieux de jeunes garçons et de jeunes filles divinement beaux. Il luidésignait, comme occupés à converser avec maints animaux étranges, deshommes graves dans la plénitude et la force d’une virilité féconde, qu’accusaient lefeu de leurs regards, leur barbe brune et leurs mouvements décidés. Le vieillardaccentuait de plus en plus ses paroles, dont le sens devenait toujours plusinintelligible. « Que ta couronne de diamants, ô mage sacré ! rayonne toujours surta tête ! s’écria-t-il enfin en fixant sur la toile des regards ardents, laisse tomber levoile d’Isis, qui déroba ton front aux regards indiscrets des profanes. Pourquoiserrer contre ta poitrine, avec tant de soin, les plis de ta robe flottante ? Je veux voirton cœur ; c’est là la pierre sacrée tant cherchée par les sages, la clé divine de tousles mystères ! N’es-tu pas ma propre essence ? Pourquoi avances-tu si hardimentà ma rencontre : voudrais-tu lutter avec ton maître ? Crois-tu que le rubis qui scintilleà la place de ton cœur puisse fondre le mien dans ma poitrine ? — Allons ! marchedonc, viens à moi ! — Reconnais ton créateur ; — moi je suis ! » — Ici le vieillardchancela subitement comme frappé de la foudre. Traugott le reçut dans ses bras, etle jeune homme ayant avancé un fauteuil, ils y assirent le vieillard qui paraissaitplongé dans un doux sommeil.« Vous savez maintenant, Monsieur, dit le jeune homme à demi-voix, ce qu’il en est
de mon bon vieux père. Un sort fatal a flétri pour lui toutes les fleurs de la vie, etdepuis plusieurs années déjà, il est mort pour l’art qui était autrefois tout pour lui. Ilpasse des journées entières devant cette toile apprêtée, le regard fixe ; il appellecela peindre, et vous avez vu quelle exaltation s’empare de lui quand il entreprendde décrire son chef-d’œuvre imaginaire. — En outre, il est poursuivi par une autreidée fixe qui me prépare une existence pleine de tourments et d’angoisse ; mais jem’y résigne comme à une fatalité invincible, qui m’associe sans espoir à sacondition déplorable. Suivez-moi, pour vous distraire de cette scène pénible, dansla pièce voisine, où vous verrez plusieurs tableaux peints par mon père dans toutela maturité de son talent. »Quelle fut la surprise de Traugott à la vue d’une galerie de tableaux qu’on auraitvolontiers attribués aux meilleurs maîtres de l’école flamande. La plupart étaient desscènes familières comme un Retour de chasseurs, une Société se divertissant àjouer, des Chanteurs répétant un concert, etc. Mais ces sujets si simples étaientempreints pourtant d’une certaine profondeur ; l’expression des têtes surtout offraitun caractère frappant de vérité et d’énergie.Traugott se disposait à sortir de la salle, lorsqu’il aperçut auprès de la porte untableau à l’aspect duquel il resta comme pétrifié. — C’était une vierge revêtue del’ancien costume allemand, et miraculeusement séduisante, dont les traits offraientla plus surprenante ressemblance avec le jeune homme, si ce n’est que le visagedu portrait avait plus de fraîcheur et d’éclat, et la taille plus de développement.Traugott tressaillit d’un ravissement indicible devant cette idéale image de femme.Pour la solidité et la vigueur du coloris, ce portrait eût rivalisé avec les meilleuresproductions de Van Dick. Ses yeux noirs jetaient sur Traugott un regard plein delangueur, et sur ses lévres entrouvertes paraissait errer un doux et tendre murmure.« Dieu ! mon Dieu ! s’écria Traugott avec un profond soupir, où la trouver ?» Allons ! » dit le jeune homme.Mais Traugott s’écria de nouveau comme dans un accès de démence : « Oui, c’estelle, la bien-aimée de mon cœur, que depuis si long-temps j’adore en secret, quijusqu’ici ne m’était apparue qu’en rêve. Où peut-elle être ? » — Des larmess’échappèrent des yeux du jeune Berklinger, qui paraissait, livré à l’émotionconvulsive d’une douleur subite, se contraindre péniblement pour affecter le calme.« Venez, dit-il enfin d’un air froid, ce portrait est celui de ma malheureuse sœurFelicitas. Vous ne la verrez jamais, elle est morte ! »Traugott se laissa reconduire dans l’autre chambre, presqu’à son insu. Le vieillardétait encore assoupi, mais tout-à-coup il s’éveilla en sursaut, et jetant sur Traugottun regard étincelant, il s’écria : « Que faites-vous ici, Monsieur ! » Le jeune hommes’approcha, et lui rappela qu’il venait lui-même d’expliquer à monsieur Traugott lesujet de son grand tableau. Berklinger parut retrouver ses souvenirs, il s’adoucitvisiblement, et dit d’une voix plus modérée : « Pardonnez, Monsieur, cet oubli à unvieillard !» Votre tableau, maître Berklinger, répondit Traugott, est en vérité d’une beautérare, et je n’ai jamais rien vu de comparable. Mais combien ne faut-il pas d’étudeset de travail pour arriver à peindre de la sorte ? Je sens en moi un penchant violentet irrésistible pour la pratique de l’art, et je vous conjure avec ardeur de m’accueilliren qualité de votre éléve. »Le vieillard redevint tout-à-fait bienveillant et affable. Il ouvrit ses bras à Traugott, etlui promit de l’aider avec zèle de ses conseils.En conséquence, Traugott ne laissa plus passer un jour sans se rendre chez levieillard, et il fit bientôt de remarquables progrès. Cela lui fit prendre tout-à-fait endégoût ses occupations de comptoir, et messire Elias Roos se plaignit enfin touthaut de sa négligence. Aussi, reçut-il avec un certain plaisir l’avis que Traugott,sous le prétexte d’une maladie de langueur, s’abstiendrait désormais de la gérancede ses affaires. Par le même motif, son mariage avec Christina fut remis aussi àune époque indéterminée.« Votre sieur Traugott, dit un jour à messire Elias une de ses vieillesconnaissances, parait être rongé d’un chagrin secret ; peut-être quelque arriérésentimental qu’il tient à solder avant son mariage ! Il est pâle comme un mort, et al’air tout égaré.» Ah bah !… répliqua messire Elias. — La petite friponne de Christina lui aurait-ellejoué quelque tour ? poursuivit-il après une pause, le teneur de livres, cet âneamoureux, est toujours à la lorgner et à lui presser les mains, et Traugott est
amoureux comme un fou de ma Christinette, cela est positif. Peut-être qu’un accèsde jalousie… Je veux le tâter là-dessus ! »Mais messire Elias eut beau faire, il ne put rien découvrir, et il dit à son vieil ami :« Notre cher Traugott est un singulier corps ! mais il faut le laisser agir à sa guise.S’il n’avait pas cinquante mille thalers dans mon commerce, je saurais bien quelparti prendre, car il ne fait plus rien absolument ! » Traugott aurait alors joui commeartiste d’un bonheur parfait, s’il n’avait eu le cœur déchiré par son ardent amourpour la belle Felicitas, dont l’image lui apparaissait souvent en songe. Mais leportrait avait disparu, et Traugott ne pouvait adresser au vieillard la moindrequestion à ce sujet sans exciter sa colère. Du reste, le vieux Berklinger était devenude plus en plus confiant, et il consentit à recevoir de Traugott, en guised’honoraires, un grand nombre d’objets dont était dépourvu son modeste ménage.Traugott apprit par le jeune Berklinger que le vieillard avait souffert d’une duperieévidente à la vente d’une collection de tableaux, et que le papier qui lui avait éténégocié, provenant du prix de cette vente, était le reste de leur mince fortune.Du reste, Traugott ne pouvait parler confidentiellement au jeune homme que fortrarement ; le vieillard le surveillait avec beaucoup de soin, et il lui adressait aussitôtune sévère injonction, chaque fois qu’il le voyait entamer avec son nouvel ami uneconversation familière et affectueuse. Cela faisait sur Traugott une impressiond’autant plus pénible, qu’il aimait extrêmement le jeune homme à cause de safrappante ressemblance avec Felicitas. — Oui, souvent même il lui semblait à levoir, que l’image chérie lui apparaissait en réalité, il croyait respirer la doucehaleine de la bien-aimée, et il aurait alors voulu presser contre son cœur le jeuneBerklinger, comme si c’eût été sa sœur.IIIL’hiver était passé : déjà l’aimable printemps faisait reverdir les bois et émaillait lesprairies. Messire Elias Roos en profita pour engager Traugott à se mettre aurégime du petit-lait et des eaux minérales. Christina se réjouissait de voirapprocher le moment de son mariage, et pourtant Traugott n’était guère assiduauprès d’elle, et avait presque oublié leurs engagements mutuels.Un règlement de compte indispensable avait une fois retenu Traugott au comptoirtoute la journée, et il fut obligé de renoncer à sa leçon de peinture. Ce ne fut qu’à lachute du jour qu’il put s’esquiver pour se rendre à la demeure éloignée deBerklinger. Il ne trouva personne dans l’antichambre ; mais les sons d’un luth, quipartaient d’une pièce voisine, le frappèrent : c’était la première fois qu’il entendaitfaire de la musique dans la maison. Il prêta l’oreille. Les douces modulations d’unevoix plaintive s’alliaient par intervalles aux accords de l’instrument. Enfin, il s’avançaet ouvrit la porte. Ciel ! devant lui une femme assise, le dos tourné, vetue de l’anciencostume allemand, avec une haute collerette dentelée, exactement comme leportrait de Felicitas. Au bruit que fit naturellement Traugott en entrant, la musiciennese leva et tourna la tête en déposant son luth auprès d’elle.« Felicitas ! c’est elle ! » s’écria Traugott avec un transport de joie. Il voulait seprécipiter aux genoux de cette apparition divine et adorée, quand il se sentitappréhendé au collet par une main vigoureuse, et entrainé en arrière avec une forceathlétique. « Misérable ! infâme ! s’écria le vieux Berklinger, en le poussantviolemment sur le seuil, c’était donc là ta passion pour l’art ! — C’est à ma vie quetu en veux ! » Et en même temps il fit un dernier effort pour le jeter dehors, et ils’armait déjà d’un large couteau. — Traugott descendit l’escalier, éperdu, et rentraen courant chez lui à moitié fou de terreur et de joie.Il se roulait dans son insomnie sur sa couche : « Felicitas ! Felicitas ! s’écria-t-ildans l’égarement de la douleur et de sa passion, tu existes, et il me sera interdit dete voir, de te presser contre mon cœur !… Tu m’aimes : ah ! je le sais, à l’angoissedouloureuse qui m’oppresse je sens que tu m’aimes… » Les rayons du soleilpénétrèrent enfin dans sa chambre. Il se leva alors, et résolut, quoi qu’il en pûtcoûter, de découvrir le mystère que recélait la maison de Berklinger. Il se rendit enhâte à son logis ; mais quelle fut sa stupéfaction en trouvant les fenêtres toutesgrandes ouvertes, et des servantes occupées à approprier les chambres. Il eutaussitôt le pressentiment de la vérité. Berklinger avait, à l’entrée dela nuit, quitté lamaison avec son fils, et était parti pour une destination inconnue. Une voitureattelée de deux chevaux avait reçu une caisse pleine de tableaux et deux petitesmalles contenant presque tout le modeste avoir du vieux peintre, qui s’était éloignélui-même, deux heures après, avec son fils.
Traugott fit de vaines recherches pour savoir quelle route ils avaient pu suivre ;aucun loueur n’avait fourni de voiture ni de chevaux aux deux personnes signaléespar Traugott. Il n’apprit rien de plus précis aux barrières de la ville. Bref ! Berklingeravait disparu comme si Méphistophélès l’eût emporté à travers les airs sous sonmanteau. Désespéré, Traugott rentra précipitamment chez lui. « Elle est partie !partie ! la bien-aimée de mon âme ! C’en est fait ! tout est perdu !… » Telle futl’exclamation du jeune homme en passant sur le perron, où se trouvait justementmessire Elias Roos, pour regagner sa chambre.« Grand Dieu ! miséricorde ! s’écrie à son tour messire Elias en bourrant saperruque ; — Christina ! Christina ! poursuivit-il d’une voix retentissante, vilaineenfant, fille mal apprise !… » Les garçons du comptoir accoururent, saisis defrayeur ; le teneur de livres, l’air consterné, disait : « Monsieur Roos ! monsieurRoos ! » Mais celui-ci continuait à crier : « Christina ! Christina ! »Mademoiselle Christina parut sur le seuil de la porte, et après avoir relevé de lamain le large bord de son chapeau de paille, demanda en souriant ce qu’avait sonpapa à mugir de la sorte. — « De semblables équipées ne me conviennent pas dutout, continua messire Elias en s’avançant vers Christina d’un air menaçant : mongendre est d’un caractère mélancolique, et c’est un Turc pour la jalousie : j’entendsqu’on reste gentiment au logis, sinon il arrivera ici quelque malheur ! Le cherassocié est là pourtant qui se lamente et jette les hauts cris sur vos habitudesvagabondes, Mademoiselle ! » —Christina, ébahie, consulta du regard le teneur de livres ; mais celui-ci tourna vers lecomptoir un coup-d’œil significatif, en paraissant indiquer l’armoire aux verres oùmessire Elle avait l’habitude de serrer le flacon de liqueur.« Qu’on entre ici bien vite consoler son petit mari ! » ajouta messire Elias, et ils’éloigna. Christina alla jusqu’à sa chambre pour s’ajuster un peu, pour donner lelinge, s’entendre avec la cuisinière au sujet du rôti du lendemain, et se faireraconter par la même occasion quelques cancans ; et après cela son intention étaitbien d’aller s’informer de ce qui était arrivé au cher futur.Tu n’ignores pas, cher lecteur, qu’il faut absolument, dans une position comme cellede Traugott, passer par un certain nombre de sensations successives qui sereproduisent constamment. Aux premiers transports du désespoir, succède unengourdissement stupide précurseur de la crise ; puis l’âme se repose dans unedouleur moins vive, dont la nature profite pour rétablir l’équilibre. C’est dans cettedisposition d’esprit mélancolique que Traugott, quelques jours après, était assis ausommet du Karlsberg, d’où il contemplait les vagues de la mer et les nuages grisamoncelés encore sur le promontoire d’Hela. Mais il ne cherchait plus cette fois à ylire le pronostic de son avenir. Tout avait disparu, ses espérances et sespressentiments. « Ah ! dit-il, ce n’était qu’une amère déception que cette prétenduevocation d’artiste. Le portrait de Felicitas fut l’appât trompeur qui m’entraina àprendre pour des réalités les rêves d’une imagination malade. C’en est fait, je merends ; reprenons notre chaîne, le sort en est jeté ! » —Traugott reprit ses occupations commerciales, et le jour de son mariage avecChristina fut de nouveau précisé. — La veille de ce jour même, Traugott était dansla Cour d’Artus, et regardait, plein d’une sombre tristesse, les deux mystérieusesfigures du vieux bourguemestre et de son page, lorsque le courtier auquel il avait vuBerklinger proposer l’acquisition de ses valeurs, s’offrit tout-à-coup à ses yeux.Sans s’en rendre compte, et presque involontairement, il alla à lui, et lui demandas’il connaissait par hasard le singulier vieillard à la barbe noire et touffue qui venaithabituellement quelque temps auparavant à la Bourse. — « Comment neconnaitrai-je pas, répondit celui-ci, le vieux peintre fou Gottfried Berklinger ?» Et savez-vous, poursuivit Traugott, ce qu’il est devenu, quel est le lieu de sonséjour ?» Sans contredit, répliqua le courtier, il est depuis quelque temps à Sorrente avecsa fille. — Avec sa fille Felicitas ! s’écria Traugott d’une voix si retentissante, quetout le monde se retourna vers lui.» Oui vraiment ! reprit son interlocuteur, c’était le joli jeune homme quiaccompagnait partout le vieillard. La moitié de Dantzig le connaissait pour unejeune fille, quoique le vieux fou s’imaginât en faire un mystère à tout le monde. On luiavait prédit que la première liaison de cœur formée par sa fille serait pour lui lesignal d’une mort terrible : voilà pourquoi il cherchait à déguiser son sexe, et laproduisait sur la place comme un garçon. »
Traugott. resta stupéfait ; puis il se mit à courir à travers les rues, il franchit labarrière, et s’enfonça dans les bois en s’écriant dans son délire : « Ô malheureuxque je suis ! c’était elle, elle-même ! Je me suis assis cent fois à ses cotés ; j’airespiré son haleine, j’ai pressé ses mains délicates, j’ai vu son œil ravissant fixé surmoi, j’ai entendu sa voix si douce… et je l’ai à jamais perdue !… Non cela ne serapas : je veux courir à sa recherche sous le beau ciel d’Italie, dans le pays des arts.— Je reconnais le doigt de la fatalité !… Partons, partons : À Sorrente ! » —Il s’empressa de retourner au logis, où il tomba à la rencontre de messire Elias,qu’il saisit par la manche, et entraîna dans sa chambre. — « Je n’épouserai jamaisChristina, lui cria-t-il, je trouve qu’elle ressemble à la Voluptas et à la Luxuries desfresques de la Cour d’Artus, et qu’elle a les cheveux de l’Ira leur compagne. — ÔFelicitas ! Felicitas ! ma belle bien-aimée ! je te vois étendant les bras vers moiavec une tendresse passionnée… J’accours ! me voici ! — Et sachez-le bien,poursuivil-il en saisissant violemment son associé consterné, vous ne me reverrezjamais dans votre infâme comptoir ! Qu’ai-je à démêler avec vos mauditsbrouillards et vos grands livres ? Je suis peintre, excellent peintre, digne élève deBerklinger ! voilà mon maître, mon père, mon tout ! tandis que vous ne m’êtes rien,absolument rien. » —En même temps il secouait avec frénésie le pauvre messire Elias, qui se mit àcrier : « Au secours ! au secours ! accourez tous, mon associé a le transport, mongendre est devenu fou — au secours ! »Tous les employés du comptoir accoururent ; Traugott avait lâché messire Elias, etétait retombé, épuisé, sur une chaise. On s’empressa autour de lui ; mais en levoyant se relever subitement et s’écrier, avec un regard farouche : « Que voulez-vous ! » chacun s’écarta du même mouvement, et se hâta de sortir, messire ËlieRoos le premier. Bientôt après, un léger frôlement comme d’une robe de soie se fitentendre derrière la porte, et une voix demanda : « Serait-il vrai que vous fussieztout-à-fait devenu fou, mon cher monsieur Traugott ? ou bien n’est-ce qu’uneplaisanterie ? »C’était Christina. — « Je ne suis nullement devenu fou, ma belle enfant, réponditTraugott, et je plaisante encore bien moins. Quant à notre mariage, c’est une affaireterminée, je ne serai jamais voire mari, ma chère.» Oh bien cela n’est pas si urgent, répliqua Christina avec sang-froid ; depuisquelque temps vous ne m’inspirez pas grande sympathie, et il est d’autres gens quisauront mieux apprécier leur sort quand ils donneront leur nom à la jolie et richemademoiselle Christina Roos. Votre servante ! » À ces mots elle s’éloigna.» Elle veut dire le teneur de livres, » pensa Trau- golt devenu plus calme : il se renditdans le cabinet de messire Elias, et lui expliqua catégoriquement qu’il ne fallait plusen rien compter sur lui, ni comme gendre, ni comme associé. Messire Elias entrafort bien dans ses raisons, et ne se lassa point de répéter devant tous les commisqu’il rendait grâces au Ciel d’être enfin débarrassé de cet original de Traugott,tandis que celui-ci était déjà bien loin de Dantzig.VITraugott vit s’ouvrir devant lui une vie nouvelle et pleine de charmes, lorsqu’il eutenfin touché la terre, objet de tous ses vœux. À Rome, les artistes allemandsl’accueillirent comme camarade d’études, ce qui lui fit prolonger son séjour danscette ville plus long-temps que semblait devoir le permettre son ardent désir deretrouver Felicitas après une si cruelle séparation. Mais la passion de Traugotts’était pour ainsi dire amollie, et n’occupait plus son cœur que comme un songedélicieux dont la suave influence l’animait comme une seconde nature, et toutes sesactions, l’exercice même de son art, lui semblaient autant d’aspirations vers larégion idéale et sublime des pressentiments surhumains.Chaque image de femme qu’il parvenait à créer avec une véritable inspirationd’artiste, ressemblait à la séduisante Felicitas. Ses jeunes compagnons furentvivement frappés de ces traits magiques et divins dont ils cherchaient en vainl’original dans Rome, et ils assaillaient Traugott de mille questions à ce sujet. MaisTraugott n’osait faire le récit de sa singulière aventure. À la fin pourtant il arrivaqu’un de ses anciens amis de Kœnigsberg, nommé Matuszewski, qui s’était aussicomplètement adonné à la peinture, annonça formellement avoir rencontré dansRome la jeune fille que Traugott prenait pour modèle dans tous ses tableaux.Qu’on se figure le ravissement de celui-ci. Il ne fit pas plus long-temps un mystère
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