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Description

La CathédraleJoris-Karl Huysmans1898Domine, dilexi decorem domus tuaeet locum habitationis gloriae tuae.Ne perdas cum impiis, Deus, animam meam...( P s a u m e s XXV)PATRI, AMICO,DEFUNCTOGABRIELI FERRET PRESBYT. S. S.MOESTEFILIUS, AMICUSJ.-K. H.I.II.III.IV.V.VI.VII.VIII.IX.X.XI.XII.XIII.XIV.XV.XVI.La Cathédrale : IÀ Chartres, au sortir de cette petite place que balaye, par tous les temps, le vent hargneux des plaines, une bouffée de cave trèsdouce, alanguie par une senteur molle et presque étouffée d’huile, vous souffle au visage lorsqu’on pénètre dans les solennellesténèbres de la forêt tiède.Durtal le connaissait ce moment délicieux où l’on reprend haleine, encore abasourdi par ce brusque passage d’une bise cinglante àune caresse veloutée d’air. Tous les matins, à cinq heures, il quittait son logis et pour atteindre les dessous de l’étrange bois, il devaittraverser cette place ; et toujours les mêmes gens paraissaient au débouché des mêmes rues ; des religieuses courbant la tête,penchées toutes en avant, la coiffe retroussée, battant de l’aile, le vent s’engouffrant dans les jupes tenues à grand’peine ; puisrepliées en deux, des femmes ratatinées dans leurs vêtements, les serrant contre elles, s’avançaient, le dos incliné, fouettées par lesrafales.Jamais, il n’avait encore vu, à cette heure, une personne qui se tînt d’aplomb et marchât, sans tendre le cou et baisser le front ; ettoutes ces femmes disséminées finissaient par se ...

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Langue Français
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Extrait

La Cathédrale
Joris-Karl Huysmans
1898
Domine, dilexi decorem domus tuae
et locum habitationis gloriae tuae.
Ne perdas cum impiis, Deus, animam meam...
( P s a u m e s XXV)
PATRI, AMICO,
DEFUNCTO
GABRIELI FERRET PRESBYT. S. S.
MOESTE
FILIUS, AMICUS
J.-K. H.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
La Cathédrale : I
À Chartres, au sortir de cette petite place que balaye, par tous les temps, le vent hargneux des plaines, une bouffée de cave très
douce, alanguie par une senteur molle et presque étouffée d’huile, vous souffle au visage lorsqu’on pénètre dans les solennelles
ténèbres de la forêt tiède.
Durtal le connaissait ce moment délicieux où l’on reprend haleine, encore abasourdi par ce brusque passage d’une bise cinglante à
une caresse veloutée d’air. Tous les matins, à cinq heures, il quittait son logis et pour atteindre les dessous de l’étrange bois, il devait
traverser cette place ; et toujours les mêmes gens paraissaient au débouché des mêmes rues ; des religieuses courbant la tête,
penchées toutes en avant, la coiffe retroussée, battant de l’aile, le vent s’engouffrant dans les jupes tenues à grand’peine ; puis
repliées en deux, des femmes ratatinées dans leurs vêtements, les serrant contre elles, s’avançaient, le dos incliné, fouettées par les
rafales.
Jamais, il n’avait encore vu, à cette heure, une personne qui se tînt d’aplomb et marchât, sans tendre le cou et baisser le front ; et
toutes ces femmes disséminées finissaient par se réunir en deux files, l’une tournant à gauche et disparaissant sous un porche
éclairé, ouvert en contre-bas sur la place ; l’autre, cheminant, droit en face d’elles, s’enfonçant dans la nuit d’un invisible mur.
Et fermant la marche, quelques ecclésiastiques en retard se hâtaient, saisissant d’une main leurs robes qui s’enflaient comme desballons, comprimant de l’autre leurs chapeaux, s’interrompant pour rattraper le bréviaire qui glissait sous le bras, s’effaçant la figure,
la rentrant dans la poitrine, s’élançant, la nuque première, pour fendre la bise, les oreilles rouges, les yeux aveuglés par les larmes,
s’accrochant désespérément, lorsqu’il pleuvait, à des parapluies qui houlaient au-dessus d’eux, menaçaient de les enlever, les
secouaient dans tous les sens.
Ce matin-là, la traversée avait été plus que de coutume pénible ; les bourrasques qui parcourent, sans que rien les puisse arrêter, la
Beauce, hurlaient sans interruption, depuis des heures ; il avait plu et l’on clapotait dans des mares ; l’on voyait à peine devant soi et
Durtal avait cru qu’il ne parviendrait jamais à franchir la masse brouillée du mur qui barrait la place, en poussant une porte derrière
laquelle s’ouvrait cette bizarre forêt qui fleurait la veilleuse et la tombe, à l’abri du vent.
Il eut un soupir de satisfaction et suivit l’immense allée qui filait dans les ténèbres. Bien qu’il connût la route, il s’avançait avec
précaution, dans cette avenue que bordaient d’énormes arbres dont les cimes se perdaient dans l’ombre. L’on pouvait se croire dans
une serre coiffée d’un dôme de verre noir, car l’on marchait sur des dalles et nul ciel n’apparaissait et nulle brise ne passait au-
dessus de vous. Les quelques étoiles mêmes dont les lueurs clignaient au loin, n’appartenaient à aucun firmament, car elles
tremblotaient presque au ras des pavés, s’allumaient sur la terre, en somme.
L’on n’entendait, dans cette obscurité, que des bruits légers de pas ; l’on n’apercevait que des ombres silencieuses, modelées ainsi
que sur un fond de crépuscule avec des lignes plus foncées de nuit.
Et Durtal finissait par aboutir à une autre grande avenue coupant l’allée qu’il avait quittée. Là, il trouvait un banc accoté contre le tronc
d’un arbre et il s’y appuyait, attendant que la Mère s’éveillât, que les douces audiences interrompues depuis la veille, par la chute du
jour, reprissent.
Il songeait à la Vierge dont les vigilantes attentions l’avaient tant de fois préservé des risques imprévus, des faciles faux-pas, des
amples chutes. N’était-elle pas le Puits de la Bonté sans fond, la Collatrice des dons de la bonne Patience, la Tourière des cœurs
secs et clos ; n’était-elle pas surtout l’active et la benoîte Mère ?
Toujours penchée sur le grabat des âmes, Elle lavait les plaies, pansait les blessures, réconfortait les défaillantes langueurs des
conversions. Par delà les âges, Elle demeurait l’éternelle orante et l’éternelle suppliée ; miséricordieuse et reconnaissante, à la fois ;
miséricordieuse pour ces infortunes qu’Elle allégeait et reconnaissante envers elles. Elle était en effet l’obligée de nos fautes, car
sans le péché de l’homme, Jésus ne serait point né sous l’aspect peccamineux de notre ressemblance et Elle n’aurait pu dès lors
être la génitrice immaculée d’un Dieu. Notre malheur avait donc été la cause initiale de ses joies et c’était, à coup sûr, le plus
déconcertant des mystères que ce Bien suprême issu de l’intempérance même du Mal, que ce lien touchant et surérogatoire
néanmoins qui nous nouait à Elle, car sa gratitude pouvait paraître superflue puisque son inépuisable miséricorde suffisait pour
l’attacher à jamais à nous.
Dès lors, par une humilité prodigieuse, Elle s’était mise à la portée des foules ; à différentes époques, Elle avait surgi dans les lieux
les plus divers, tantôt sortant ainsi que de sous terre, tantôt rasant les gouffres, descendant sur des pics désolés de monts, traînant
après elle des multitudes, opérant des cures ; puis, comme lasse de promener ces adorations, il semblait qu’Elle eût voulu les fixer à
une seule place et Elle avait presque déserté ses anciens douaires, au profit de Lourdes.
Au XIXe siècle, cette ville avait été la seconde étape de son passage en France. Sa première visite avait été pour La Salette.
Il y avait des annnées de cela... Le 19 septembre de l’an 1846, la Vierge s’était montrée à deux enfants sur une montagne, un
samedi, le jour qui lui était consacré et qui était, cette année, un jour de pénitence, à cause des Quatre-Temps. Par une nouvelle
coïncidence, ce samedi précédait la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont on commençait les premières vêpres, lorsque
Marie émergea d’une coque de lumière au-dessus du sol.
Et Elle apparut telle que la Madone des Pleurs dans ce paysage désert, sur ces rocs têtus, sur ces monts tristes. Elle avait, en
sanglotant, proféré des reproches et des menaces, et une fontaine qui ne jaillissait, de mémoire d’homme, qu’à la fonte des neiges,
avait coulé sans interruption depuis.
Le retentissement de cet acte fut immense ; des multitudes éperdues grimpèrent par d’effrayants sentiers jusqu’à ces régions si
élevées que les arbres ne poussaient plus. On convoya, Dieu sait comme, au-dessus des gouffres, des caravanes d’infirmes et de
moribonds qui burent de cette eau et les membres estropiés se redressèrent et les tumeurs fondirent au chant des psaumes.
Puis, peu à peu, lentement, après les obscurs débats d’un odieux procès, la vogue de La Salette décrut ; les pèlerinages
s’espacèrent ; les miracles s’affirmèrent de plus en plus rares. Il sembla que la Vierge fût partie, qu’Elle se désintéressât de cette
source de pitié, de ces monts.
A l’heure actuelle, ce ne sont plus guère que des gens du Dauphiné, que des touristes égarés dans les Alpes ; que des malades
venus pour se soigner aux sources minérales voisines de la Mothe, qui font l’ascension de La Salette ; les conversions, les grâces
spirituelles y abondent encore, mais les guérisons corporelles y sont à peu près nulles.
En somme, se dit Durtal, l’apparition de La Salette est devenue célèbre, sans que l’on ait jamais su comment, au juste. On peut se
l’imaginer, du moins, ainsi : la rumeur, d’abord localisée dans le village de Corps, situé au bas de la montagne, pénètre dans tout le
département, gagne les provinces des alentours, s&

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