20 pages
Français

L’Homme qui voulut être roi

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
20 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Rudyard Kipling — C o n t e sL’Homme qui voulut être roiThe Man Who Would Be King1888Traduit par Louis Fabulet et Robert d’HumièresL’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI>e commencement de tout, ce fut dans le train sur la route d’Ajmir à Mhow. Undéficit budgétaire, survenu à cette époque, nécessitait le voyage non pas ensecondes, qui ne coûte que la moitié du prix des premières, mais en classeintermédiaire, ce qui est absolument odieux. Il n’y a pas de banquettesrembourrées en classe intermédiaire, et le public y est soit intermédiaire, c’est-à-dire Eurasien, soit indigène, ce qui finit par incommoder au bout d’un long trajet,soit de l’espèce vagabond, gens d’esprit quoique ivrognes. Les intermédiaires nepatronnent pas les buffets de chemin de fer. Ils portent leurs vivres dans despaquets ou des pots, achètent des sucreries au marchand de bonbons indigène etboivent l’eau le long des routes. C’est pourquoi, en été, on les extrait parfois défuntsde leurs compartiments et qu’en toutes saisons on leur témoigne, à juste titre, unminimum de considération.Mon compartiment, à moi, resta vide par hasard jusqu’à la gare de Nasirabad où unmonsieur de considérable prestance et en bras de chemise y pénétra, et, selon lacoutume des intermédiaires, se mit incontinent à l’aise. C’étajt un errant et unvagabond, comme moi-mêrne ; doué, par surplus, d’un goût cultivé pour le whiskey.Il racontait des choses vues ou accomplies en tels coins perdus de l’empire où ilavait pénétré, ...

Informations

Publié par
Nombre de lectures 405
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Extrait

Rudyard Kipling — ContesL’Homme qui voulut être roiThe Man Who Would Be King8881Traduit par Louis Fabulet et Robert d’HumièresL’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI>e commencement de tout, ce fut dans le train sur la route d’Ajmir à Mhow. Undéficit budgétaire, survenu à cette époque, nécessitait le voyage non pas ensecondes, qui ne coûte que la moitié du prix des premières, mais en classeintermédiaire, ce qui est absolument odieux. Il n’y a pas de banquettesrembourrées en classe intermédiaire, et le public y est soit intermédiaire, c’est-à-dire Eurasien, soit indigène, ce qui finit par incommoder au bout d’un long trajet,soit de l’espèce vagabond, gens d’esprit quoique ivrognes. Les intermédiaires nepatronnent pas les buffets de chemin de fer. Ils portent leurs vivres dans despaquets ou des pots, achètent des sucreries au marchand de bonbons indigène etboivent l’eau le long des routes. C’est pourquoi, en été, on les extrait parfois défuntsde leurs compartiments et qu’en toutes saisons on leur témoigne, à juste titre, unminimum de considération.Mon compartiment, à moi, resta vide par hasard jusqu’à la gare de Nasirabad où unmonsieur de considérable prestance et en bras de chemise y pénétra, et, selon lacoutume des intermédiaires, se mit incontinent à l’aise. C’étajt un errant et unvagabond, comme moi-mêrne ; doué, par surplus, d’un goût cultivé pour le whiskey.Il racontait des choses vues ou accomplies en tels coins perdus de l’empire où ilavait pénétré, des épisodes de vie risquée pour la subsistance de quelques jours.« Si l’Inde ne comptait que des gens comme vous et moi, qui ne savent pas plusque les corbeaux où ils prendront leur ration du lendemain, ce n’est pas soixante-dixmillions de revenu que produirait le pays, mais sept cents millions », disait-il, et, àregarder sa bouche et ses mâchoires, je me sentais enclin à partager son avis.Nous parlâmes politique, — cette politique des gueux et de leur république qui voitl’envers des choses, le côté dont on n’a point poli les lattes ni le plâtras, et nouscausâmes organisation postale, parce que mon ami voulait envoyer une dépêchede la prochaine station à Ajmir, où bifurque sur Mhow la ligne de Bombay, quand onvient de l’Est. Mon ami n’avait pas d’argent, sinon huit annas qu’il réservait pour sondiner, et je n’avais, moi, pas d’argent du tout, en raison de l’accroc budgétairementionné plus haut. De plus, je m’enfonçais dans des solitudes, lesquelles, bienque je dusse y reprendre contact avec le Trésor, manquaient de bureautélégraphique. Je me trouvais en conséquence parfaitement incapable de lui veniren aide.— On pourrait bousculer un chef de gare et lui faire expédier une dépêche à l’œil,dit mon ami, mais il s’ensuivrait des enquêtes sur vous et moi, et je suis vraimenttrop occupé ces jours-ci. Vous disiez que vous reveniez par la même ligneprochainement ?— Dans dix jours, répondis-je.— Vous ne pourriez pas réduire à huit ? dit-il. Mon affaire est plutôt pressée.— Je puis envoyer votre télégramme dans dix jours au plus tard, si cela peut vousrendre service, dis-je.— Réflexions faites, j ‘aurais peur de manquer mon homme maintenant, sij’envoyais une dépêche. Voilà ce que c’est : il quitte Delhi le 23 pour Bombay. Celaveut dire qu’il passera à Ajmir dans la nuit du même jour.— Mais je serai au fond du désert, expliquai-je.— Parfaitement, dit-il. Vous changez à Marwar pour entrer dans le tetritoire deJodhpore, c’est nécessaire, et lui passera à Marwar, avec la malle de Bombay, debonne heure dans la matinée du 24. Pouvez-vous vous trouver à ce moment à lagare de Marwar ? Cela ne vous dérangera guère, je sais qu’il n’y a pas grand’-chose à faire dans ces États de l’Inde centrale — même en se faisant passer pourcorrespondant du Backwoodsman.
— Vous y êtes allé de ce truc-là ? demandai-je.— Des masses de fois, mais on se fait pincer par les résidents et ramener à lafrontière avant d’avoir eu le temps d’amorcer. Mais pour l’ami dont je vous parle, ilfaut absolument que je lui fasse connaître de vive voix ce que je suis devenu ou bienil ne saura pas où aller. Ça serait plus que gentil à vous, si vous pouviez quitterl’Inde centrale à temps pour l’attraper à Marwar et lui dire : « Il est allé Sud pour lasemaine. » Il saura ce que ça signifie. C’est un fort bonhomme avec une barberouge, et distingué, je vous prie de croire. Vous le trouverez dormant comme unmonsieur, tous ses bagages autour de lui, en secondes. Mais n’ayez pas peur.Baissez la glace et dites : « Il est allé Sud pour la semaine. » Il se grouillera. Celane raccourcit que de deux jours votre séjour Ià-bas. Je vous le demande comme àun étranger sur la route de l’Ouest, dit-il avec emphase.— Et vous, d’où venez-vous ? dis-je.— De l’Est, dit-il, et j’espère que vous lui ferez la commission sans faute, pourl’amour de ma mère comme de la votre.L’Anglais ne s’émeut guère en général d’entendre invoquer la mémoire de sa mère,mais, pour certaines raisons qui apparaîtront dans la suite, je crus devoirm’engager.— Il s’agit de choses sérieuses, dit-il, et c’est pour cela que je vous demande de lefaire — et je sais maintenant que je peux y compter. Un compartiment de secondesen gare de Marwar, et un homme roux endormi sur la banquette. Vous vousrappellerez bien. Je descends à la prochaine station et il faut que je reste là jusqu’àce qu’il vienne ou m’envoie ce qu’il faut.— Je ferai la commission, si je le joins, dis-je, et, pour l’amour de votre mèrecomme de la mienne, je vous donnerai un petit conseil. N’essayez pas de faire lesÉtats de l’Inde centrale en ce moment-ci, à titre de correspondant duBackwoodsman. Il y en a un vrai qui se balade par là et cela pourrait mal tourner.— Merci, dit-il avec simplicité, et quand le pourceau s’en va-t-il ? Je ne peux pasmourir de faim parce que cela lui plaît de me gâter mon travail. Je comptaisempaumer le rajah de Degumber, à propos de la veuve de son père, et lui donner le.cart— Qu’est-ce qu’il a donc fait à la veuve de son père ?— Bourrée de poivre rouge, pendue à une poutre par un pied et fouettée à mort àcoups de babouche. J’ai découvert le pot aux roses moi-même et je suis le seul quioserait passer les frontières de Degumber pour aller faire le prix de ma discrétion.Ils essayeront de m’empoisonner, comme à Chortumna, quand j’allai butiner par l’a.Mais vous ferez ma commission à l’homme de la gare de Marwar ?Il descendit en route à une petite station et je me mis à réfléchir.J’avais ouï parler plus d’une fois de ces hommes qui, assumant le personnage decorrespondants de journaux, saignent les petits États indigènes en les menaçant descandale, mais je n’avais rencontré aucun membre de leur caste auparavant. Ilsmènent une dure vie et meurent généralement de mort très subite. Les Étatsindigènes professent une salutaire horreur pour les journaux anglais, toujourssusceptibles de mettre en lumière leurs méthodes originales de gouvernement, etfont de leur mieux pour gorger le journaliste de champagne ou lui tourner la tête àrenfort de landaus à quatre chevaux. Ils ne comprennent pas que personne ne sesoucie pas plus que d’une guigne de l’administration intérieure d’un État indigène,tant que l’oppression et la criminalité s’y maintiennent dans des bornesraisonnables et tant que le chef n’y reste pas sous l’influence de l’opium, de l’eau-de-vie ou de la maladie d’un bout de l’année à l’autre. Les États indigènes furentcréés par la Providence, afin de pourvoir le monde de décors pittoresques, detigres et de descriptions. Ce sont de sombres coins de la terre, pleinsd’inimaginables cruautés, qui touchent d’un côté au chemin de fer et au télégrapheet, de l’autre, aux jours d’Haroun-al-Raschid. En débarquant du train, je m’acquittaide mes affaires avec divers potentats, et passai, en huit jours, par les phases devie les plus variées. Tantôt en frac, j’allais de pair et compagnon avec princes etRésidents, buvant dans le cristal et servi dans l’argenterie. Tantôt, vautré sur le solnu, trop heureux de dévorer la première nourriture venue, un Chapatti1 me servantd’assiette, je buvais l’eau des ruisseaux et partageais la couverture de mondomestique. Tout cela rentrait dans la besogne du jour.
Puis je mis le cap sur le Grand Désert Indien à la date convenue, comme je l’avaispromis, et le train de nuit me déposa à la gare de Marwar, d’où un drôle de petit va-comme-je-te-pousse de chemin de fer, à personnel indigène, bifurque surJodhpore. Le train postal entre Deihi et Bombay fait une courte halte à Marwar. Ilarriva comme j’entrais dans la gare et j’eus à peine le temps de courir au quai et descruter les voitures. Il n’y en avait qu’une de secondes dans le train. Je baissai laglace et découvris une barbe d’un rouge flamboyant à demi cachée par unecouverture de voyage. C’était mon homme. Il dormait à poings fermés et jel’ébranlai légèrement d’un petit coup dans les côtes. Il s’éveilla en grognant et je vissa figure à la clarté des lampes. C’était une large figure, à peau qui luisait.— Encore les billets ? dit-il.— Non. Je suis chargé de vous dire qu’il est allé Sud pour la semaine. Il est alléSud pour la semaine.Le train partait. L’homme roux se frotta les yeux et répéta :— Il est allé Sud pour la semaine ? Ça ressemble bien à son impudence. A-t-il ditque je vous donnerais quelque chose ? Parce que je n’en ferai rien.— Il n’a rien dit, répondis-je en sautant du marchepied.Les fanaux rouges s’enfonçaient dans la nuit. Il faisait un froid horrible, car le ventsoufflait de la région des sables. Je grimpai dans mon propre train — pas enintermédiaire cette fois — et m’endormis.Si l’homme barbu m’avait donné une roupie, je l’aurais gardée en souvenir d’uneaffaire assez curieuse. Mais la conscience du devoir accompli fut ma seulerécompense.Plus tard je réfléchis que deux compères de l’espèce de mes amis ne feraient riende bon à jouer les faux journalistes, et pourraient s’attirer des difficultés sérieusesau cas où ils voudraient appâter un de ces petits pièges à rats d’États indigènes del’Inde centrale ou du Rajpoutana. Je pris en conséquence la peine de donner leursignalement. aussi minutieux que le permettaient mes souvenirs, aux gens quieussent pu avoir intérêt à les déporter, et je réussis, comme je l’appris plus tard, àles empêcher de franchir les frontières du Degumber.Puis je redevins personne respectable et réintégrai mon bureau où ne seproduisaient ni rois ni incidents, sauf la composition quotidienne d’un journal.Un bureau de journal semble avoir le privilège d’attirer une inconcevable variété depersonnes, au plus grand préjudice de la discipline. Des dames missionnairesarrivent et somment le directeur d’abandonner sur l’heure toutes ses obligations,afin de décrire une distribution de prix d’école chrétienne dans l’arrière-faubourgd’un village d’ailleurs parfaitement inaccessible ; des colonels, négligés sur letableau d’avancement, s’installent et ébauchent les grandes lignes d’une série dedix, douze ou vingt-quatre articles de tête, à propos de l’ancienneté et du choix ;des missionnaires exigent de savoir pourquoi ils n’auraient pas le droit de changerpour une fois la nature de leurs plaintes et d’agonir un collègue spécialement placésous le patronage directorial ; des troupes de comédiens à la côte envahissent lesbureaux à l’effet d’expliquer qu’ils ne peuvent pas payer leur publicité, mais qu’àleur retour de Taïti ou de Nouvelle-Zélande ils s’en acquitteront avec usure ; desinventeurs de moteurs à pankahs patentés, de vis d’attelage pour wagons, desabres ou d’arbres de couche incassables, font visite, des certificats plein lespoches, et désireux de se voir fixer quelques heures d’entretien ; des compagniespour la vente du thé entrent, s’assoient et élaborent leurs prospectus avec lesplumes du bureau ; des secrétaires de comités dansants objurguent avec éclat lerédacteur mondain afin d’obtenir un plus ample compte rendu des gloires de leurdernier bal ; des dames inconnues font irruption dans un frou-frou de jupes et disent« Il me faut un cent de cartes de visite tout de suite, s’il vous plaît, » ce qui rentremanifestement dans les attributions d’un directeur ; et le moindre, le plus dissoludes ruffians qui jamais ait vagabondé le long de la grand’-route se fait un devoir devenir demander une place de correcteur d’épreuves. Et tout le temps le timbre dutéléphone tinte frénétiquement, on tue des rois sur le continent, des empires sedisent : « Vous en êtes un autre, » et mossieu Gladstone appelle le feu du ciel surles colonies britanniques, tandis que les petits typos noirs geignent « kaa pi-chay-ha-yeh » (on demande de la copie), comme des abeilles lasses, et qu’aux troisquarts le journal est encore aussi blanc que l’écu de Modred.Mais cela, c’est le moment amusant de l’année. Il y a six autres mois où personnene vient jamais, où le thermomètre, pouce par pouce, grimpe en haut de l’échelle,
où l’ombre maintenue dans le bureau permet à peine de lire, où les presses brûlentau toucher, et où personne n’écrit guère que des comptes rendus de fêtes dans lesstations de montagne ou des notices nécrologiques. C’est alors que le téléphonese transforme en terreur tintinnabulante, toujours prêt à vous annoncer des mortssubites d’hommes ou de femmes que vous connaissiez intimement. Le pricklyheat2 vous recouvre comme d’un vêtement, et l’on s’assied pour écrire : « Onannonce un léger accroissement dans la mortalité du district de Khuda Janta Khan.L’épidémie, de nature purement sporadique, grâce aux efforts énergiques desautorités locales, est maintenant à peu près vaincue. C’est cependant avec unprofond regret que nous enregistrons la mort, etc., etc. »Puis l’épidémie éclate pour de bon, et moins on enregistre ou moins on rédige à cesujet, mieux vaut pour le repos des abonnés. Mais Empires et Rois continuent à sedivertir avec autant d’égoïsme que devant, le chef typographe trouve qu’un journalquotidien ne devrait point en vérité paraître plus d’une fois toutes les vingt-quatreheures, et les gens des stations d’été interrompent leurs plaisirs pour dire : « MonDieu, qu’est-ce qui empêche ce journal d’être brillant ? Il se passe bien assez dechoses par ici. »Voilà le côté sombre de la situation, et, comme on dit aux annonces : s Il faut engoûter pour en juger.Ce fut en cette saison — pire que jamais cette année-là — que le journal inaugurale système d’imprimer le dernier tirage de la semaine dans la nuit du samedi, c’est-à-dire le dimanche matin comme les journaux de Londres. Précieux avantage quipermettait, une fois la copie sous presse, au rédacteur éreinté de commencer dansla fraîcheur du matin un somme avant que la chaleur le réveillât. L’aube fait baisserle thermomètre de 54° à 42° — et l’on n’imagine pas comme il fait froid à 42° àl’ombre quand on n’a jamais prié pour cette température-là.Un samedi soir, il me revint l’aimable obligation d’achever le journal tout seul. Unroi, un courtisan, une courtisane ou une communauté allaient mourir, ou obtenir unenouvelle constitution, ou faire quelque chose d’important pour l’autre côté dumonde, et le journal devait attendre l’imprimatur jusqu’à la dernière minutepossible, afin d’attraper le télégramme. C’était une nuit d’encre, étouffante, unevraie nuit de juin, et le loo, le vent torride qui souffle de l’ouest, bramait dansl’amadou des branches en faisant semblant d’avoir une pluie sur les talons. Parintervalles, une goutte d’eau presque bouillante tachait la poussière avec un flop degrenouille aplatie ; mais, dans sa lassitude, notre univers savait bien que ce n’étaitque feinte. Il faisait une idée moins chaud dans l’atelier que dans le bureau, desorte que je m’assis là parmi le cliquetis des machines, les huées des oiseaux denuit aux fenêtres, les typos, à demi nus, qui épongeaient la sueur de leurs fronts etdemandaient à boire. La chose qui nous faisait veiller, quelle qu’elle pût être,refusait d’arriver, quoique le loo fût tombé, le dernier caractère en place, et quetoute la terre ronde demeurât en suspens dans la chaleur suffocante, un doigt surles lèvres, attendant l’événement. Je m’assoupis, tout en me demandant sil’invention du télégraphe constituait en somme un bien et si ce moribond ou cepeuple en révolte avait conscience du dérangement produit par son retard. Sauf lachaleur et la préoccupation, nulle raison particulière d’énervement, et pourtant,comme les aiguilles de la pendule rampaient jusqu’à trois heures et que lesmachines essayaient deux ou trois tours de volant avant le mot prononcé qui leslâcherait dans leur carrière, j’aurais pu crier tout haut de fatigue.Soudain, le grondement et la crécelle des machines déchirèrent le silence enminuscules lambeaux. Je me levais pour sortir quand deux hommes vêtus de blancs’arrêtèrent devant moi. Le premier dit « C’est lui ! » Le second dit « Ma foi, oui ! »Et ils rirent tous deux à couvrir le bruit des presses et en s’épongeant le front.— Nous avons vu une lumière de l’autre côté de la route, car nous dormions dans lefossé là-bas, pour avoir frais, et j’ai dit à mon copain que voilà : « Allons parler àcelui qui nous a fait mettre hors de l’Etat de Degumber, » dit le plus petit des deux.C’était l’homme que j’avais rencontré dans le train de Mhow, et son camarade,l’homme à poil roux de la gare de Marwar. Il n’y avait pas à se tromper aux sourcilsde l’un ni à la barbe de l’autre.Je n’étais pas content, car j’avais plus envie de dormir que de me chamailler avecdes vagabonds.— Qu’est-ce que vous voulez ? demandai-je.— Causer une demi-heure, au frais et à l’aise, dans le bureau, dit l’homme à barberouge. Nous ne refuserions pas à boire — le contrat n’a pas force encore, Peachey,
ce n’est pas la peine de faire une tête — mais ce qu’il nous faut pour de bon c’estdes conseils. Nous n’avons pas besoin d’argent. C’est comme une faveur que nousdemandons, rapport au sale tour que vous nous avez joué à propos du Degumber.Je montrai le chemin qui passait de l’imprimerie au bureau suffocant, où des cartespendaient aux murs. L’homme roux se frotta les mains.— Il y a du bon, dit-il. Nous avons frappé à la bonne porte. Maintenant, Monsieur,permettez-moi de vous présenter le frère Peachey Carnehan, ça, cest lui, et lefrère Daniel Dravot, ça, cest moi ; quant à nos professions, moins nous enparlerons mieux ça vaudra ; nous avons fait tous les métiers dans notre temps.Soldats, marins, typos, photographes, correcteurs d’épreuves, prêcheurs en pleinvent et correspondants du Backwoodsman les fois où le journal en avait besoin.Carnehan est à jeun, moi aussi. Regardez-nous bien d’abord pour être sûr. Ça vousévitera de me couper. Nous allons prendre chacun un cigare et vous tiendrezl’allumette.Je tentai l’épreuve. Les deux hommes n’avaient pas bu et je leur fis servir deuxpegs3 tiédissants.— À la bonne heure, dit Carnehan, l’homme aux sourcils, en séchant sa moustache.Laisse-moi parler maintenant, Dan. Nous avons fait à peu près toute l’Inde, le plussouvent à pied. Nous avons été ajusteurs de chaudières, conducteurs delocomotives, petits entrepreneurs et le reste, et maintenant nous avons décidé quel’Inde n’est pas assez grande pour les gens de notre acabit.Ils étaient certainement trop grands pour le bureau. La barbe de Dravot semblaitemplir la moitié de la pièce, et les épaules de Carnehan l’autre moitié, assis qu’ilsse tenaient tous deux sur la grande table. Carnehan continua :— Le pays ne donne pas la moitié de ce qu’il devrait parce que le gouvernement neveut pas qu’on y touche. Ils passent tout leur sacré temps à gouverner et on ne peutpas soulever une bêche, faire sauter un éclat de pierre ou forer pour de l’huile sansque le gouvernement crie « À bas les pattes et laissez-nous gouverner. » C’estpourquoi, tel quel, nous allons le laisser en paix et partir pour quelque autre pays oùl’on puisse jouer des coudes et faire son chemin. Nous ne sommes pas de petitshommes et nous n’avons peur de rien, que de la boisson, et nous avons signé uncontrat sur ce point. Donc, nous nous en allons être rois.— Rois de plein droit, murmura Dravot.— Oui, c’est entendu, dis-je. Vous avez traîné vos guêtres au soleil, la nuit est plutôtchaude, et vous feriez peut-être mieux d’aller dormir sur votre idée. Venez demain.— Ni coup de soleil, ni verre de trop, dit Dravot. Voilà un an que nous dormons surnotre idée ; nous avons besoin de voir des livres et des atlas, et nous avons concluqu’il n’y a plus qu’un pays au monde où deux hommes à poigne puissent faire leurpetit Sarawak4. Cela s’appelle le Kafiristan. À mon idée c’est dans le coin del’Afghanistan, en haut et à droite, à moins de trois cents milles de Peshawer. Ils onttrente-deux idoles, les païens de là-bas, nous ferons trente-trois. C’est un paysmontagneux et les femmes, de ces côtés, sont très belles.— Mais ça, c’est défendu dans le contrat, dit Carnehan. Ni femmes, ni boisson,Daniel.— C’est tout ce que nous savons, excepté que personne n’y est allé et qu’on s’ybat. Or, partout où l’on se bat, un homme qui sait dresser des hommes peut toujoursêtre roi. Nous irons dans ce pays, et, au premier roi que nous trouverons, nousdirons : « Voulez-vous battre vos ennemis ? » et nous lui montrerons à instruire desrecrues, car c’est ce que nous savons faire le mieux. Puis nous renverserons ce roi,nous saisirons le royaume et nous fonderons une dynastie.— Vous vous ferez tailler en pièces à cinquante milles passé la frontière, dis-je. Ilvous faut traverser l’Afghanistan pour arriver dans ce pays-là. Ce n’est qu’un fouillisde montagnes, de pics et de glaciers que jamais Anglais n’a franchis. Les habitantssont de parfaites brutes, et, en admettant que vous arriviez à eux, il n’y aurait rien àfaire.— J’aime mieux ça, dit Carnehan. Si vous nous trouviez encore plus fous, ça nousferait encore plus de plaisir. Nous sommes venus à vous pour nous renseigner surce pays, pour lire des livres qui en parlent et consulter vos cartes. Nous avons enviede nous faire traiter de fous et de voir vos livres.
Il se tourna vers la bibliothèque.— Parlez-vous sérieusement, pour de bon ? dis-je.— Un peu, dit Dravot, avec onction. Nous voulons votre plus grande carte, mème s’ily a un blanc à la place du Kafiristan, et tous les livres que vous pouvez avoir. On saitlire, quoiqu’on n’ait pas reçu beaucoup d’éducation.Je dépliai la grande carte de l’Inde à l’échelle de trente-deux milles au pouce, deuxcartes de frontières plus petites, descendis péniblement le tome INF–KAN del’Encyclopædia Britannica, et mes hommes se mirent à les consulter.— Attention, dit Dravot, un doigt sur la carte. Jusqu’à Jagdallak, Peachey et moinous connaissons la route. Nous sommes allés là avec l’armée de Roberts. ÀJagdallak il faudra prendre à droite à travers le territoire de Laghmann. Puis nousentrons dans les montagnes. Quatorze mille, quinze mille pieds, il fera frais là-haut.Mais ça ne paraît pas très loin sur la carte.Je lui passai les Sources de l’Oxus, par Wood. Carnehan était plongé dansl’Encyclopædia.— Ils sont un tas, dit Dravot d’un air méditatif, et ça ne nous avancera guère desavoir les noms de leurs tribus. Plus il y aura de tribus et plus de batailles, tantmieux pour nous. De Jagdallak à Ashang. H’mm !— Mais tous les renseignements sur la région sont aussi superficiels et aussivagues que possible, protestai-je. Voici la collection de United Services Institute.Lisez ce que dit Bellew.— Zut pour Bellew ! dit Carnehan. Dan, c’est un sacré tas de païens, mais ce livre-ci dit qu’ils sont apparentés à nous autres Anglais.Je continuai à fumer, tandis que les deux hommes s’ensevelissaient dans Raverty,Wood, les cartes et l’Encyclopædia.— Ce n’est pas la peine de nous attendre, dit Dravot poliment.— Il est quatre heures à peu près, maintenant. Nous partirons avant six heures sivous voulez dormir et nous ne volerons pas de papiers. Ne veillez pas sur nous.Nous sommes deux toqués pas dangereux, et si vous passez par le Serai demainsoir, nous vous dirons adieu.— Certainement vous êtes fous tous les deux, répondis-je. On vous fera rebrousserà la frontière ou on vous coupera le cou à l’instant où vous mettrez le pied enAfghanistan. Avez-vous besoin d’argent ou d’une recommandation pour lesprovinces du Sud ? Je peux vous mettre à même de trouver de l’ouvrage lasemaine prochaine.— La semaine prochaine nous travaillerons nous-mêmes et d’attaque, merci bien,dit Dravot. Ce n’est pas si facile d’être roi que ça en a l’air. Quand nous auronsnotre royaume et que tout fonctionnera, nous vous le ferons dire et vous viendreznous aider à le gouverner.— C’est-il deux toqués qui feraient un contrat comme ceci, dit Carnehan avec unenuance de discret orgueil, en me montrant une demi-feuiile de papier à lettregraisseux, où on lisait ce qui suit. J’en pris copie sur-le-champ, à titre de curiosité :Le présent contrat ayant force entre toi et moi, prenant à témoin le nom de Dieu.Amen, etc., etc.(Un). Que moi et toi déciderons cette affaire ensemble, à savoir d’être rois deKafiristan.(Deux). Que toi et moi ne devrons point, pendant que nous déciderons cetteaffaire, regarder aucune boisson, ni aucune femme noire, blanche ou brune, demanière à ne pas nous embrouiller à cause de l’une ou de l’autre ni que mals’ensuive. (Trois). Que nous devrons nous conduire avec prudence et dignité, et que sil’un se trouve dans l’embarras l’autre reste avec lui.Signé par toi et moi ce jour.Peachey Taliaferro Carnehan,Daniel Dravot,Gentlemen tous deux sans profession.
Il n’y avait pas nécessité pour le dernier article, dit Carnehan, en rougissant avecmodestie ; mais ça vous a l’œil plus correct. Vous savez ce que c’est que desloupeurs — c’est ce que nous sommes encore, Dan, avant d’être sortis de l’Inde —eh bien ! croyez-vous que nous aurions signé un contrat comme cela si nousn’avions pas pris la chose au sérieux ? Nous nous sommes privés des deux chosesqui valent la peine de vivre.— Vous aurez vite fait votre deuil de vivre si vous persistez à tenter cette aventureidiote. Ne mettez pas ie feu au bureau, dis-je, et partez avant neuf heures.Je les quittai, toujours absorbés dans la lecture des cartes et qui prenaient desnotes au dos du « Contrat. »— Manquez pas de venir au Serai demain, firent-ils, comme je partais.Le Serai de Kumharsen est le grand égout humain, à quatre murs en carré, oùviennent prendre ou laisser leurs charges les files de chameaux et de chevaux quiarrivent du Nord. On y trouve toutes les nationalités de l’Asie centrale et la plupartdes gens de l’Inde propre. Balkh et Bokhara rencontrent là Bengale et Bombay, ettâchent réciproquement de s’y tirer les canines. On peut y acheter des poneys, desturquoises, des chats persans, des moutons à queue charnue ou du musc, dans ceSerai de Kumharsen ; on y attrape même plus d’une chose bizarre gratis. Dansl’après-midi, je descendis de ce côté afin de constater si mes amis tiendraientparole ou si je les trouverais vautrés et ivres-morts.Un mullah vêtu de bouts de rubans et de loques s’avança vers moi d’un pasdélibéré. Il agitait gravement un moulinet d’enfant en papier. Son serviteur, derrièrelui, pliait sous le poids d’une botte remplie de jouets de terre. L’un et l’autres’occupaient de charger deux chameaux, et les hôtes du Serai les regardaient faireen se tordant de rire.— Le mullah est fou, me dit un marchand de chevaux. Il va à Kahoul vendre desjouets à l’Amir. Il se fera élever aux honneurs ou couper la tête. Il est arrivé ici cematin et, depuis lors, n’a pas cessé d’agir comme un fou.— Les simples sont sous la protection de Dieu, bégaya en mauvais hindi un Uzbegaux joues plates. Ils prédisent les choses de l’avenir.— Il aurait bien dû me prédire que ma kafila se ferait hacher par les Shinwaris,presque à l’ombre de la Passe, grogna un homme de Eusufzai, agent d’une maisonde commerce du Rajpoutana, dont les marchandises étaient tombées, par grandefélonie, entre les mains d’autres voleurs, à courte distance de la frontière, et queses infortunes rendaient le plastron du bazar. Ohé, mullah, d’où viens-tu et où vas-tumaintenant ?— De Roum5 suis-je venu, cria le mullah en agitant son moulin en papier, de Roum,poussé par le souffle de cent mille diables, depuis l’autre côté de la mer ! Oh !voleurs, brigands, menteurs, la bénédiction de Pir Khan sur les porcs, les chiens etles parjures. Qui veut emmener le Protégé de Dieu vers le Nord afin de vendre àl’Amir des charmes qui ne vieillissent point ? Leurs chameaux ne souffriront pas,leurs fils ne tomberont pas malades, leurs femmes demeureront fidèles pendantleur absence à ceux qui me donneront place dans leur kafila. Qui m’aidera àchausser le roi des Roos6 d’une pantoufle d’or à talon d’argent ? La protection dePir Khan repose sur ses labeurs !Il rejeta en arrière les pans de son caban et pirouetta parmi les rangs de chevauxentravés.— Il part une kafila de Peshawer pour Kaboul dans vingt jours, Huzrut, dit lemarchand de Eusufzai. Mes chameaux l’accompagnent. Viens donc avec nous etnous porte bonheur.— Je partirai tout de suite, cria le mullah, je partirai sur mes chameaux ailés, etserai à Peshawer en un jour ! Ho ! Hazar Mir Khan, hurla-t-il à son domestique, faissortir les chameaux, mais que je monte sur le mien d’abord.Il sauta sur le dos de la bête agenouillée et s’écria en se tournant vers moi :— Viens aussi, Sahib, suis-nous un peu sur la route, et je te donnerai un charme —une amulette, qui te fera roi de Kafiristan.À ce moment la lumière se fit dans mon esprit. Je suivis les deux chameaux à lasortie du Serai jusqu’à la grand’route où le mullah fit halte.
— Qu’en pensez-vous ? dit-il en anglais. Carnehan ne sait pas leur patois, c’estpourquoi j’en ai fait mon domestique. C’est un domestique à la hauteur. Je n’ai pasbattu le pays pendant quatorze ans pour rien. C’était bien fait, hein, ce bout decausette tout à l’heure ? Nous nous collerons à une kafila, entre Peshawer etJagdallak, et de là nous verrons à échanger nos chameaux pour des bourricots et àfaire notre brèche en Kafiristan. Des petits moulins pour l’Amir… Ah ! vingt dieux !Passez votre main sous les sacs et dites-moi ce que vous sentez.Je tâtai la crosse d’un Martini, d’un autre, puis d’un autre encore.— Il y en a vingt, dit Dravot avec placidité. Vingt et des munitions en conséquencesous les petits moulins et les poupées en terre.— Le ciel vous aide, si on vous découvre avec ces joujoux-là ! dis-je. Un Martini,chez les Pathans, cela vaut son pesant d’argent.— Quinze cents roupies de capital — tout ce qu’on a pu mendier, taper ou volerplacées là sur ces deux chameaux, dit Dravot. Nous ne nous ferons pas pincer.Nous passons le Khyber avec une vraie kafila. Qui toucherait un pauvre fou demullah ?— Avez-vous tout ce qu’il vous faut ? demandai-je, vaincu par la surprise.— Pas encore, mais ça viendra bientôt. Donnez-nous un souvenir de votreobligeance, frère. vous m’avez rendu service hier et l’autre fois aussi à Marwar. Lamoitié de mon royaume sera pour vous, comme dit la chanson.Je détachai une petite boussole-fétiche de ma chaîne de montre et la tendis aumullah. Adieu, dit Dravot en me tendant la main avec circonspection. Cest notredernière poignée de main à un Anglais pour bien des jours. Serre-lui la main,Carnehan ! cria-t-il, comme le second chameau me dépassait.Carnehan se pencha et me serra la main. Puis les chameaux s’effacèrent dans lapoussière de la route, et je restai tout seul, à m’émerveiller. Mon œil n’aurait pudiscerner le moindre accroc dans les déguisements. La scène du Serai attestaitleur perfection pour le jugement indigène. Une chance donc se présentait pourCarnehan et Dravot de cheminer à travers l’Afghanistan sans se trahir. Mais au delàils trouveraient la mort, une mort affreuse et sûre.Dix jours plus tard, un indigène de mes amis, qui me mandait les nouvelles les plusrécentes de Peshawer, terminait sa lettre en ces termes : « On a beaucoup ri par icià cause d’un certain mullah qui est fou et s’en va, assure-t-il, vendre des colifichetset des babioles, quil appelle des charmes puissants, à S. M. l’amir de Bokhara. Il atraversé Peshawer et s’est joint à la seconde kafila d’été qui va à Kaboul. Lesmarchands sont contents, ils s’imaginent, par superstition, que des fous de la sorteportent bonne chance. »Les deux avaient donc passé la frontière. J’aurais prié pour eux, mais, cette nuit-là,un vrai roi mourut en Europe, qui réclama un article nécrologique.La roue du temps ramène toujours à nouveau les mêmes phases. L’été passa,l’hiver après lui, pour revenir et repasser encore. Le journal quotidien continuait, moide même, et, dans le courant du troisième été, advinrent une nuit chaude, uneédition tardive et une attente énervée à propos de quelque chose qu’on devaittélégraphier de l’autre côté du monde, le tout exactement comme il était arrivéauparavant. Quelques grands hommes étaient morts au cours des deux années quivenaient de s’écouler, les écrous des machines jouaient avec plus de bruit, etquelques arbres, dans le jardin, avaient deux pieds de plus. C’était toute ladifférence.Je passai dans l’atelier ; la même scène se reproduisit que j’ai déjà décrite. Latension nerveuse se faisait sentir plus intense que deux ans auparavant, et lachaleur me pesait davantage. À trois heures, je commandai : « Imprimez ! » et jem’en allais, quand se traîna vers ma chaise ce qu’il restait d’un homme. Il étaitcourbé en cercle, la tête sombrée dans les épaules, et il passait ses pieds l’un par-dessus l’autre, comme un ours. Je distinguais à peine s’il marchait ou s’il rampait— ce stropiat loqueteux et geignant qui m’appelait par mon nom, en pleurant qu’ilétait de retour.— Pouvez-vous me donner à boire ? pleurnichait-il. Pour l’amour de Dieu, donnez-moi à boire !
Je retournai au bureau, précédant l’homme et ses gémissements de douleur. Jelevai la lampe.— Vous ne me reconnaissez pas ? souffla-t-il en se laissant tomber sur une chaise,et il tourna son visage ravagé surmonté d’une toison grise vers la lumière.Je le fixai avec persistance. Une fois auparavant j’avais vu ces sourcils qui sejoignaient à la racine du nez en bande noire d’un pouce de largeur, mais du diablesi j’aurais pu dire où.— Je ne vous connais pas, dis-je en lui passant le whiskey. Que puis-je faire pourvous ?Il avala une gorgée d’alcool pur et frissonna malgré rétouffante chaleur.— Je suis revenu, répétait-il, et j’ai été roi de Kafiristan, moi et Dravot, roiscouronnés tous deux ! C’est dans ce bureau que nous avions tout décidé. Vousétiez assis là, vous nous avez donné des livres. Je suis Peachey — PeacheyTaliaferro Carnehan, et vous êtes resté ici tout le temps depuis… Bon Dieu !J’étais plus que médiocrement surpris, et m’exprmai en conséquence.— C’est vrai, dit Carnehan avec un ricanement sec, tout en berçant ses piedsempaquetés de chiffons. Vrai comme l’Evangile. Nous étions rois — avec descouronnes sur la tête — moi et Dravot, pauvre Dan ! Oh ! pauvre Dan qui ne voulaitjamais écouter, même les prières !— Prenez du whiskey, dis-je, et prenez votre temps. Dites-moi tout ce que vouspouvez vous rappeler depuis le commencement jusqu’à la fin. Vous avez passé lafrontière sur vos chameaux, Dravot habillé en mullah fou et vous comme sondomestique. Vous rappelez-vous cela ?— Je ne suis pas fou pas encore, mais ça m’arrivera bientôt. Bien sûr que je mesouviens. Continuez à me regarder, sans quoi j’ai peur que mes mots s’en aillentpar morceaux, continuez à me regarder dans les yeux et ne dites pas un mot.Je me penchai en avant et le fixai en plein visage aussi ferme que je pus. Il laissatomber sa main sur la table et je la saisis par le poignet. Elle était tordue commeune serre d’oiseau, et, sur le dos, on voyait une cicatrice aux contours déchiquetés,toute rouge et en forme d’as de carreau.— Non, ne regardez pas là. Regardez-moi, dit Carnehan. Ça, c’est après, maispour l’amour de Dieu ne me troublez pas. Nous sommes partis avec cettecaravane, moi et Dravot, faisant toutes sortes de farces pour amuser les gens quenous accompagnions. Dravot nous faisait rire, les soirs, à l’heure où tout le mondecuisait son dîner — cuisait son dîner, et… qu’est-ce qu’ils faisaient donc après ? Ilsallumaient des petits feux, et les étincelles volaient dans la barbe de Dravot, et onriait tous, à se faire mourir. Des petits charbons rouges, ça faisait, qui volaient dansla grosse barbe rouge de Dravot — si drôles !Ses yeux quittèrent les miens. Il souriait d’un air simple.— Vous êtes allés jusqu’à Jagdallak avec cette caravane, dis-je à tout hasard,après avoir allumé ces feux. À Jagdallak vous a-t-on détournés de pénétrer enKafiristan ?— Non, ni l’un ni l’autre. Qu’est-ce que vous racontez ? Nous avons bifurqué avantJagdallak, en entendant dire que les routes étaient bonnes. Pas assez bonnes pournos deux chameaux — le mien et celui de Dravot. En quittant la caravane, Dravotôta tous ses habits et les miens aussi, et dit qu’il fallait faire les païens parce queles Kafirs ne permettent pas aux mahométans de leur adresser la parole. Alors onse déguisa, moitié l’un, moitié l’autre, et une tête comme celle de Daniel Dravot,jamais je n’en ai vu de pareille ni n’en reverrai jamais. Il brûla sa barbe à moitié, sependit une peau de mouton sur l’épaule et se rasa la tête en petits dessins. Il merasa la mienne aussi et me fit mettre des frusques de chienlit pour me donner l’aird’un païen. Tout ça se passait dans un pays excessivement montagneux, et noschameaux ne pouvaient plus avancer à cause des montagnes. C’est desmontagnes très hautes et toutes noires, et, au retour, je les voyais se battre, commedes chèvres sauvages — il y a des tas de chèvres en Kafiristan. Et ces montagnes,elles ne se tiennent jamais tranquilles, tout comme des chèvres. Toujours à sebattre et à vous empêcher de dormir la nuit…— Prenez d’autre whiskey, dis-je très lentement. Qu’avez-vous fait, Daniel Dravot etvous, lorsque les chameaux ne purent plus avancer à cause des mauvaises routes
qui menaient en Kafiristan ?— Ce que nous avons fait ? Qui ça ? Il y avait un individu nommé PeacheyTaliaferro Carnehan, avec Dravot. Faut-il vous parler de lui ? Il est mort là-bas, dansla neige. Vlan ! du haut du pont tomba ce vieux Peachey, et il tournait et se tortillaiten l’air comme un moulin à un penny pour vendre à l’amir. Non, ça coûtait un pennyet demi les trois, ces moulins, ou je me trompe et j’ai bien du chagrin. Et alors leschameaux plus bons à rien, et Peachey dit à Dravot : « Pour l’amour de Dieu,tirons-nous d’ici avant qu’on nous coupe la tète ! » Et là-dessus ils tuèrent leschameaux dans la montagne, car ils n’avaient rien que je sache à manger, maisd’abord ils enlevèrent les caisses de fusils et de cartouches. Puis voilà deuxhommes qui s’amènent, conduisant quatre mules. Dravot saute debout et se met àdanser devant eux en chantant « Vends-moi tes quatre mules. » Le premier hommedit : « Si tu es assez riche pour payer, tu es assez riche pour voler ! » mais, avantqu’il porte seulement la main à son couteau, Dravot lui casse le cou en travers deson genou, et l’autre se sauve. De sorte que Carnehan charge les mules avec lesfusils qu’on avait descendus des chameaux, et tous deux nous piquons de l’avantdans ces pays du froid de chien, où il n’y a jamais de route plus large que le dos dela main.Il s’arrêta un moment, tandis que je lui demandais s’il se rappelait la nature du payspar lequel il avait cheminé.— Je vous dis tout, aussi droit que je peux, mais la tête n’est pas aussi bonne quetout ça. Ils ont enfoncé des clous dedans pour que j’entende mieux comment Dravotmourut. Le pays était montagneux, les mules rétives et les habitants dispersés etsolitaires. On allait montant, descendant, et l’autre individu, Carnehan, suppliaitDravot de ne pas chanter ni siffler si fort, crainte de détacher les terriblesavalanches. Mais Dravot disait que si un roi ne pouvait pas chanter, ça ne valait pasla peine d’être roi, et ne fit attention à rien pendant dix jours de glace. Nousarrivâmes à une grande vallée unie, au milieu des montagnes, et les mules étaient àmoitié mortes et on les tua, n’ayant rien que je sache à leur donner, ni à mangernous-mêmes. Puis nous nous assîmes sur les caisses et nous jouions à pair etimpair avec les cartouches qui avaient roulé à terre.Tout à coup, dix hommes, avec des arcs et des flèches, descendent la vallée encourant et en faisant la chasse à vingt hommes, armés de même, et le potin étaiténorme. Ils étaient blonds, plus blonds que vous et moi — les cheveux jaunes, ettrès bien bâtis. Dravot dit en déballant les fusils : « Voilà le commencement de labesogne. Nous prenons parti pour les dix. » Là-dessus il tire deux coups sur lesvingt hommes et en dégringole un à deux cents mètres du haut du rocher où il setenait. Les autres commencèrent à détaler, mais Carnehan et Dravot s’assoient surles caisses et se mettent à les poivrer, à toutes distances, du haut en bas de lavallée. Après, nous nous dirigeons vers les dix hommes qui avaient traversé aussila neige en courant et ils nous décochent une coquine de petite flèche. Dravot tireen l’air et ils tombent tous à plat ventre. Alors il marche dessus en leur donnant dutalon de botte, et, après, les relève et distribue des poignées de main à la rondepour s’en faire des amis. Il les appelle et leur donne les caisses à porter avec degrands gestes, tout comme s’il était roi déjà. Ils le mènent avec ses caisses del’autre côté de la vallée, en haut d’une colline avec un bois de pins au sommet, où ily avait une demi-douzaine de grandes idoles de pierre. Dravot marche à la plusgrande — un gars qu’ils appellent Imbra — pose un fusil et une cartouche à sespieds, lui frotte le nez respectueusement contre le sien, lui passe la main sur la têteet lui fait des salamalecs. Il se retourne vers les hommes, secoue la tête et dit « Çava bien. J’en suis aussi, et tous ces vieux casse-noisettes sont mes copains. »Alors il ouvre la bouche en montrant son gosier du doigt, et quand le premierhomme lui apporte à manger, il dit « Non, » et quand le deuxième homme luiapporte à manger, il dit : « Non ; » mais quand un des vieux prêtres et le chef duvillage lui apportent à manger, il dit : « Oui, » très fier, et mange sans se presser.Voilà comme nous sommes arrivés à notre premier village, sans difficultés, toutcomme si nous tombions du ciel. Oui, mais nous sommes tombés d’un de cesdamnés ponts de cordes et on ne peut pas s’attendre à voir un homme vivrebeaucoup après ça.— Prenez d’autre whiskey et continuez, dis-je. Ça, c’était votre premier village.Comment êtes-vous devenu roi ?— Moi ? Je n’ai pas été roi. Cest Dravot qui était roi, et ça faisait un beau gars,couronne d’or en tête et le reste. Lui et l’autre individu demeurèrent dans ce village,et, tous les matins, Dravot s’asseyait à côté du vieil Imbra, tandis que les gensvenaient lui faire poojah7. C’était l’ordre de Dravot. Puis une troupe d’hommesentrent dans la vallée, et Carnehan avec Dravot les descendent à coups de fusil
avant qu’ils sachent où ils en sont, montent sur l’autre versant et trouvent un autrevillage, pareil au premier, où tout le monde se jette à plat ventre, et Dravot dit :« Voyons, qu’est-ce qui ne va pas entre nos deux villages ? » Les gens alors luimontrent une femme, une femme blanche, comme vous et moi, qu’on avait enlevée,et Dravot la ramène au premier village et compte les morts — huit qu’il en avait.Pour chaque mort, Dravot verse un peu de lait par terre, remue le bras comme unmoulinet et : « C’est très bien ! » qu’iI dit. Ensuite, lui et Carnehan prennent le grandchef de chaque village, chacun sous le bras, descendent avec dans la vallée et leurmontrent à tirer une ligne avec un fer de lance tout le long de la vallée, en leurdonnant à chacun une motte d’herbe prise des deux côtés de la ligne. Alors tous lesgens descendent, gueulant comme le diable et son train, et Dravot dit : « Allezbêcher la terre, croître et multiplier, ce qu’ils firent, quoiqu’ils ne comprenaient pas.Alors nous demandons les noms des choses dans leur baragouin : l’eau, le pain, lefeu, les idoles et le reste, et Dravot amène le prêtre de chaque village devant l’idoleet lui dit de rester là pour juger les gens, et que si ça ne marchait pas on lui ficheraitun coup de fusil.La semaine après, ils étaient tous à retourner la terre dans la vallée, tranquillescomme des abeilles et plus jolis à voir ; les prêtres écoutaient les réclamations etrapportaient à Dravot, par gestes, de quoi il s’agissait. « Voilà que ça commence,dit Dravot, ils nous prennent pour des dieux ! » Lui et Carnehan choisissent vingtgaillards solides et leur apprennent à charger un fusil, à doubler par le flanc, àmarcher alignés. Ça leur faisait plaisir et ils en voyaient vite la farce. Puis il prendsa pipe et sa blague, laisse un homme dans un village, un homme dans l’autre, etnous partons, histoire de voir ce qu’il y avait à faire dans la prochaine vallée. C’étaittout rocher par là, avec un petit village. Carnehan dit « Envoyons-les planter dansl’autre vallée ! » Il les y emmène comme il dit et leur donne de la terre quin’appartenait à personne avant. Ils n’étaient pas riches et on leur fit cadeau d’unchevreau avant de les faire entrer dans le nouveau royaume. C’était pour frapper lesautres. Ils s’installèrent tout tranquillement, et Carnehan retourna trouver Dravot quiavait poussé dans une autre vallée : rien que de la neige, de la glace et desmontagnes énormes. Il n’y avait personne par là et l’armée se prend de peur, desorte que Dravot en tue un et continue de l’avant jusqu’à ce qu’il trouve quelqueshabitants dans un village, auxquels l’armée fit comprendre que, s’ils ne veulent pasêtre massacrés, ils feront mieux de ne pas tirer leurs petits fusils à pierre, car ilsavaient des fusils à pierre. On se met bien avec le prêtre, et je reste là tout seul,avec deux de l’armée, à apprendre l’exercice aux hommes ; et alors arrive un grandchef du tonnerre de Dieu, à travers la neige, avec des tambours et des cornes quifaisaient du train, rapport qu’il avait entendu parler d’un nouveau dieu qui sebaladait par là. Carnehan vise dans le tas à un demi-mille à travers la neige et endégringole un. Alors il envoie dire au chef que, s’il ne veut pas se faire tuer, il fautqu’il vienne me donner une poignée de main et laisse les armes derrière. Le chefarrive le premier, tout seul. Carnehan lui serre la main et fait le moulinet avec sesbras, comme Dravot, et le chef n’était pas à moitié étonné et me tâtait les sourcils.Puis Carnehan marche tout seul au chef et lui demande par signes sil a un ennemiqu’il haït. « J’en ai un, » dit le chef. En entendant ça, Carnehan lui rafle le dessus dupanier de ses hommes et leur fait montrer la manœuvre par les deux de l’armée, et,au bout de deux semaines, les hommes se débrouillent à peu près comme desvolunteers. Alors il marche avec le chef vers un grand coquin de plateau sur le hautd’une montagne, et les hommes du chef donnent l’assaut à un village, et le prennentavec l’aide de nos trois martinis qui tapaient dans le tas. Ça fait que nous prîmes cevillage-là aussi, et je donne au chef un morceau de drap de ma veste en disant :« Occupe jusqu’à mon retour ! » à la mode biblique. Histoire de l’y faire penser,lorsque l’armée et moi nous étions éloignés de mille huit cents mètres, je plante uneballe dans la neige à deux pas de lui et tous les gens tombent à plat ventre. Puisj’envoyai une lettre à Dravot. Du diable si je savais où le prendre, sur terre ou surremAu risque de rompre le fil des idées de la loque humaine que j’avais devant moi,j’interrogeai :— Comment pouvait-on écrire une lettre là-haut, si loin ?— La lettre ?… Oh ! la lettre ! Continuez à me regarder entre les yeux, s’il vous plaît.C’était une lettre en nœuds de ficelle. Un mendiant aveugle nous avait montré le trucautrefois en Pendjab. Je me souvins qu’une fois était venu au bureau un aveugleporteur d’une baguette noueuse et d’une ficelle qu’il enroulait à la baguette selonquelque chiffre de son invention. Après un laps de plusieurs heures ou de plusieursjournées, il pouvait répéter la phrase ainsi entortillée. Il avait réduit l’alphabet à onzesons élémentaires, et il essaya de m’enseigner sa méthode, mais sans succès.— J’envoyai la lettre à Dravot, dit Carnehan, pour lui dire de revenir, parce que ce
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • Podcasts Podcasts
  • BD BD
  • Documents Documents
Alternate Text