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Description

L’Ensorcelée
Jules Barbey d’Aurevilly
1854
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
L’Ensorcelée : I
La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de la Normandie qu’on appelle la presqu’île du Cotentin. Pays de
culture, de vallées fertiles, d’herbages verdoyants, de rivières poissonneuses, le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre
grasse et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la Pauvresse-aux-Genêts, de ces parties stériles et nues où l’homme
passe et où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyères bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, ces places vides de
végétation, ces terres chauves pour ainsi dire, forment d’ordinaire un frappant contraste avec les terrains qui les environnent. Elles
sont à ces pays cultivés des oasis arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure. Elles jettent dans ces
paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects sévères. Elles les
ombrent d’une estompe plus noire... Généralement ces landes ont un horizon assez borné. Le voyageur, en y entrant, les parcourt d’un
regard et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs labourés les circonscrivent. Mais, si, par exception, on en trouve
d’une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l’effet qu’elles produisent sur l’imagination de ceux qui les traversent, de quel charme
bizarre et profond elles saisissent les yeux ...

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Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Extrait

I. II. III. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI.
L’Ensorcelée : I
L’Ensorcelée
Jules Barbey d’Aurevilly
1854
La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de la Normandie qu’on appelle la presqu’île du Cotentin. Pays de culture, de vallées fertiles, d’herbages verdoyants, de rivières poissonneuses, le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre grasse et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la Pauvresse-aux-Genêts, de ces parties stériles et nues où l’homme passe et où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyères bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, ces places vides de végétation, ces terres chauves pour ainsi dire, forment d’ordinaire un frappant contraste avec les terrains qui les environnent. Elles sont à ces pays cultivés des oasis arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure. Elles jettent dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects sévères. Elles les ombrent d’une estompe plus noire... Généralement ces landes ont un horizon assez borné. Le voyageur, en y entrant, les parcourt d’un regard et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs labourés les circonscrivent. Mais, si, par exception, on en trouve d’une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l’effet qu’elles produisent sur l’imagination de ceux qui les traversent, de quel charme bizarre et profond elles saisissent les yeux et le cœur. Qui ne sait le charme des landes ?... Il n’y a peut-être que les paysages maritimes, la mer et ses grèves, qui aient un caractère aussi expressif et qui vous émeuvent davantage. Elles sont comme les lambeaux, laissés sur le sol, d’une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l’homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette vieille ménagère qui n’a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l’esprit, cette poésie de l’âme qu’elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incomplètes, qu’elle n’admet la poésie des yeux, cachée et visible sous l’apparente inutilité des choses. Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n’aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l’imagination puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce règne de l’épais génie des aises physiques qu’on prend pour de la Civilisation et du Progrès, il n’y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut bien nous permettre de la raconter.
C’était cette double poésie de l’inculture du sol et de l’ignorance de ceux qui la hantaient qu’on retrouvait encore, il y a quelques années, dans la sauvage et fameuse lande de Lessay. Ceux qui y sont passés alors pourraient l’attester. Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand, où l’on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin., dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une
grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour. Ce qui est certain, c’est que, pour la traverser en droite ligne, il fallait à un homme à cheval et bien monté plus d’une couple d’heures. Dans l’opinion de tout le pays, c’était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d’Écosse et qui a vu Du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu’île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n’étaient pas de ce côté, on s’associait plusieurs pour passer la terrible lande ; et c’était si bien en usage qu’on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de nuit ou de jour.
On parlait vaguement d’assassinats qui s’y étaient commis à d’autres époques. Et vraiment un tel lieu prêtait à de telles traditions. Il aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser un voyageur ou pour dépêcher un ennemi, L’étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu’on pouvait découvrir de très loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu’on aurait poussés dans son sein. Mais ce n’était pas tout.
Si l’on en croyait les récits des charretiers qui s’y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays,il y revenaitPour ces populations musculaires, braves et prudentes, qui s’arment de précautions et de. courage contre un danger tangible et certain, c’était là le côté véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l’imagination continuera d’être, d’ici longtemps, la plus puissante réalité qu’il y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l’idée d’une attaque nocturne, faisait trembler lepied de frênedans la main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait à passer Lessay, à la tombée. Pour peu surtout qu’il se fûtamuséautour d’une chopine ou d’un pot, auTaureau rouge, un cabaret d’assez mauvaise mine qui se dressait, sans voisinage, sur le nu de l’horizon, du côté de Coutances, il n’était pas douteux que le compère ne vît dans le brouillard de son cerveau et les tremblantes lignes de ces espaces solitaires, nués des vapeurs du soir ou blancs de rosée, de ces choses qui, le lendemain, dans ses récits, devaient ajouter à l’effrayante renommée de ces lieux déserts. L’une des sources, du reste, les plus intarissables desmauvais bruits, comme on disait, qui couraient sur Lessay et les environs, c’était une ancienne abbaye que la Révolution de 1789 avait détruite et qui, riche et célèbre, était connue à trente lieues à la ronde sous le nom de l’abbaye de Blanchelande. Fondée au douzième siècle par le favori d’Henri II, roi d’Angleterre, le Normand Richard de La Haye, et par sa femme, Mathilde de Vernon, cette abbaye, voisine de Lessay et dont on voyait encore les ruines il y a quelques années, s’élevait autrefois dans une vallée spacieuse, peu profonde, close de bois, entre les paroisses de Varenguebec, de Lithaire et de Neufmesnil. Les moines qui l’avaient toujours habitée étaient de ces puissants chanoines de l’ordre de Saint-Norbert qu’on appelait plus communément Prémontrés. Quant au nom si pittoresque, si poétique et presque virginal de l’abbaye de Blanchelande – le nom, ce , dernier soupir qui reste des choses ! – les antiquaires ne lui donnent, hélas ! que les plus incertaines étymologies. Venait-il de ce que les terres qui entouraient l’abbaye avaient pour fond une pâle glaise, ou des vêtements blancs des chanoines, ou des toiles qui devaient devenir le linge de la communauté et qu’on étendait autour de l’abbaye, sur les terrains qui en étaient les dépendances, pour les blanchir à la rosée des nuits ? Quoi qu’il en fût à cet égard, si on en croyait les irrévérencieuses chroniques de la contrée, le monastère de Blanchelande n’avait jamais eu de virginal que son nom. On racontait tout bas qu’il s’y était passé d’effroyables scènes quelques années avant que la Révolution éclatât. Quelle créance pouvait-on donner à de tels récits ? Pourquoi les ennemis de l’Église, qui avaient besoin de motifs pour détruire les monuments religieux d’un autre âge, n’auraient-ils pas commencé à démolir par la calomnie ce qu’ils devaient achever avec la hache et le marteau ? Ou bien, en effet, en ces temps où la foi fléchissait dans le cœur vieilli des peuples, l’incrédulité avait-elle fait réellement germer la corruption dans ces asiles consacrés aux plus saintes vertus ? Qui le savait ? Personne. Mais toujours est-il que, faux ou vrais, ces prétendus scandales aux pieds des autels, ces débordements cachés par le cloître, ces sacrilèges que Dieu avait enfin punis par un foudroiement social plus terrible que la foudre de ses nuées, avaient laissé, à tort ou à raison, une traînée d’histoires dans la mémoire des populations, empressées d’accueillir également, par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux.
Il y a déjà quelques années, je voyageais dans ces parages, dont j’aurais tant voulu faire comprendre le saisissant aspect au lecteur. Je revenais de Coutances, une ville morne, quoique épiscopale, aux rues humides et étroites, où j’avais été obligé de passer plusieurs jours, et qui m’avait prédisposé peut-être aux profondes impressions du paysage que je parcourais. Mon âme s’harmonisait parfaitement alors avec tout ce qui sentait l’isolement et la tristesse. On était en octobre, cette saison mûre qui tombe dans la corbeille du temps comme une grappe d’or meurtrie par sa chute, et, quoique je sois d’un tempérament peu rêveur, je jouissais pleinement de ces derniers et touchants beaux jours de l’année où la mélancolie a ses ivresses. Je m’intéressais à tous les accidents de la route que je suivais. Je voyageais à cheval, à la manière des coureurs de chemins de traverse. Comme je ne haïssais pas le clair de lune et l’aventure, en digne fils des Chouans, mes ancêtres, j’étais armé autant que Surcouf le Corsaire, dont je venais de quitter la ville, et peu me chalait de voir tomber la nuit sur mon manteau ! Or, justement quelques minutes avant le chien-et-loup, qui vient bien vite, comme chacun sait, dans la saison d’automne, je me trouvai vis-à-vis du cabaret duTaureau rouge, qui n’avait de rouge que la couleur d’ocre de ses volets, et, qui, placé à l’orée de la lande de Lessay, semblait, de ce côté, en garder l’entrée. Étranger, quoique du pays, que j’avais abandonné depuis longtemps, mais passant pour la première fois dans ces landes, planes comme une mer de terre, où parfois les hommes qui les parcourent d’habitude s’égarent quand la nuit est venue, ou, du moins, ont grand’peine à se maintenir dans leur chemin, je crus prudent de m’orienter avant de m’engager dans la perfide étendue et de demander quelques renseignements sur le sentier que je devais suivre. Je dirigeai donc mon cheval sur la maison de chétive apparence que je venais d’atteindre et dont la porte, surmontée d’un gros bouchon d’épines flétries, laissait passer le bruit de quelques rudes voix appartenant sans doute aux personnes qui buvaient et devisaient dans l’intérieur de la maison. Le soleil oblique du couchant, deux fois plus triste qu’à l’ordinaire, car il marquait deux déclins, celui du jour et celui de l’année, teignait d’un jaune soucieux cette chaumière, brune comme une sépia, et dont la cheminée à moitié croulée envoyait rêveusement vers le ciel tranquille la maigre et petite fumée bleue de ces feux de tourbe que les pauvres gens recouvrent avec des feuilles de chou pour en ralentir la consomption trop rapide. J’avais, de loin, aperçu une petite fille en haillons, qui jetait de la luzerne à une vache attachée par une corde de paille tressée au contrevent du cabaret, et je lui demandai, en m’approchant d’elle, ce que je désirais savoir. Mais l’aimable enfant ne jugea point à propos de me répondre, ou peut-être ne me comprit-elle pas, car elle me regarda avec deux grands yeux gris, calmes et muets comme deux disques d’acier, et, me montrant le talon de ses pieds nus, elle rentra dans la maison en tordant son chignon couleur de filasse sur sa tête, d’où il s’était détaché pendant que je lui parlais. Prévenue sans doute par la sauvage petite créature, une vieille femme, verte et rugueuse comme un bâton de houx durci au feu (et pour elle ç’avait été peut-être le feu de l’adversité), vint au seuil et me demandaqué que j’voulais, d’une voix traînante et hargneuse.
Et moi, comme je me savais en Normandie, le pays de la terre où l’on entend le mieux les choses de la vie pratique et où la politique des intérêts domine tout à tous les niveaux, je lui dis de donner une bonne mesure d’avoine à mon cheval et de l’arroser d’une chopine de cidre, et qu’après je lui expliquerais mieux ce que j’avais à lui demander. La vieille femme obéit avec la vitesse de l’intérêt excité. Sa figure rechignée et morne se mit à reluire comme un des gros sous qu’elle allait gagner. Elle apporta l’avoine dans une espèce d’auge en bois, montée sur trois pieds boiteux ; mais elle ne comprit pas que le cidre, fait pour unchrétian, fût labâisson d’oune animâ fus-je obligé de lui répéter l’ordre de m’apporter la chopine que j’avais demandée, et je la versai sur l’avoine qui. Aussi remplissait la mangeoire, à son grand scandale apparemment, car elle fit claquer l’une contre l’autre ses deux mains larges et brunes, comme deux battoirs qui auraient longtemps séjourné dans l’eau d’un fossé, et murmura je ne sais quoi dans un patois dont l’obscurité cachait peut-être l’insolence.
« Eh bien ! la mère, – lui dis-je en regardant manger mon cheval, – vous allez me dire à présent quel chemin je dois suivre pour arriver à la Haie-du-Puits dans la nuit et sans m’égarer. »
Alors elle allongea son bras sec, et, m’indiquant la ligne qu’il fallait suivre, elle me donna une de ces explications compliquées, inintelligibles, où la malice narquoise du paysan, qui prévoit les embarras d’autrui et qui s’en gausse par avance, se mêle à l’absence de clarté qui distingue les esprits grossiers et naturellement enveloppés des gens de basse classe.
Je n’avais rien compris à ce qu’elle me disait. Aussi je me préparais, tout en rebridant mon cheval, à lui faire répéter et éclaircir son explication malencontreuse, quand, s’avisant d’un expédient qui anima sa figure comme une découverte, elle tourna sur le talon de ses sabots ferrés et s’écria d’une voix aiguë en rentrant à moitié dans le cabaret :
« Hé, maître Tainnebouy, v’là un mônsieu qui demande le quemin de la Haie-du-Puits, et qui, si vous v’lez, va s’en allerquant et vous! » Sur ma parole, je ne me souciais pas trop du compagnon qu’elle me donnait de son autorité privée. LeTaureau rouge était mal famé, et l’air de la vieille n’avait rien de très rassurant. Si c’était, comme on le disait, un asile pour des drôles de toute espèce, pour tous les vagabonds sans aveu, que ce cabaret isolé, qui semblait bâti par le diable devenu maçon pour l’accomplissement de quelque dessein funeste, on trouvera naturel que je n’inclinasse guère à recevoir de la main de la reine de ce bouge un guide ou un compagnon pour ma route dans cette dangereuse lande qu’il fallait traverser et que la nuit allait bientôt couvrir. Mais ces réflexions, qui passèrent en moins de temps dans mon cerveau que je n’en mets à les exprimer, ne tinrent pas, malgré l’heure qui noircissait, la misérable réputation duTaureau rouge l’air sinistre de son hôtesse, contre la présence de l’homme et qu’elle avait appelé et qui vint à moi du fond de l’intérieur de la maison, montrant à ma vue agréablement surprise un de ces gaillards de riche mine, lesquels n’ont pas besoin d’un certificat de bonne vie et mœurs délivré par un curé ou par un maire, car Dieu leur en a écrit un magnifique et lisible dans toutes les lignes de leur personne. Dès que je l’eus toisé du regard, mes défiantes idées s’envolèrent comme une nuée de corneilles dénichées tout à coup d’un vieux château par un joyeux coup de fusil tiré au loin dans la plaine. Je vis tout de suite à quelle espèce d’homme j’avais affaire. Il semblait avoir toutes les qualités nécessaires au passage de la lande, c’est-à-dire, en deux mots, la figure la plus rassurante pour un honnête homme et les épaules les plus effrayantes pour un coquin.
C’était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu’après tout, le mâle de la femme a aussi son genre de beauté. Il avait à peu près cinq pieds quatre pouces de stature, mais jamais le refrain de la vieille chanson normande :
  C’est dans la Manche  Qu’on trouve le bon bras.
n’avait trouvé d’application plus heureuse et plus complète. Il me fit l’effet, au premier coup d’œil, et la suite me prouva que je ne m’étais pas trompé, d’un fermier aisé de la presqu’île, qui s’en revenait de quelque marché d’alentour. Excepté le chapeau à couverture de cuveétroits et plus commode pour trotter à cheval contre le vent, il, qu’il avait remplacé par un chapeau à bords plus avait le costume que portaient encore les paysans du Cotentin dans ma jeunesse : la veste ronde de droguet bleu, taillée comme celle d’unmajoespagnol, mais moins élégante et plus ample, et la culotte courte, de la couleur de la laine de la brebis, aussi serrée qu’une culotte de daim, et fixée au genou avec trois boutons en cuivre. Et il faut le dire, puisqu’il n’y pensait pas, cette sorte de vêtement lui allait vraiment bien, et dessinait une musculature dont l’homme le moins soucieux de ses avantages aurait eu le droit d’être fier. Il avait passé, par-dessus ses bas de laine bleue à côtes, bien tendus sur des mollets en cœur, ces anciennes bottes sans pied qui descendaient du genou jusqu’à la cheville et dans lesquelles on entrait avec ses souliers. Ces anciennes bottes, qui n’avaient qu’un éperon, et qu’on laissait dans l’écurie avec son cheval quand on était arrivé, étaient, aux jambes de notre Cotentinais, couvertes d’une boue séchée qu’y constellait une boue fraîche, et elles disaient suffisamment qu’elles avaient vu du chemin, et du mauvais chemin, ce jour-là. La boue souillait aussi à une grande hauteur la massue dupied de frênequ’il tenait à la main, et qu’une lanière de cuir, formant fouet, fixait à son solide poignet, dans des enroulements multipliés.
« J’ n’ai jamais – me dit-il avec l’accent de son pays et une politesse simple et cordiale – refusé un bon compagnon quand Dieu l’a envoyé sur ma route. »
Il souleva légèrement son chapeau et le remit sur sa forte tête brune, dont les cheveux épais, droits, coupés carrément et marqués des coups de ciseaux dufraterqui les avait hachés d’une main inhabile, tombaient jusque sur ses épaules, autour d’un cou herculéen, lié à peine par une cravate qui ne faisait qu’un tour, à la manière des matelots.
« La vieille mère Gi uet dit, Monsieur, ue vous allez à la Haie-du-Puits, où e vais aussi our la foire de demain. Comme ’ n’ai as
de bœufs à conduire, car vous avez un cheval trop ardent pour bien suivre tranquillement un troupeau de bœufs, j’ pouvons, si vous le trouvez bon, faire route ensemble et nous en aller jasant, botte à botte, comme d’honnêtes gens, et, sauf votre respect, une paire d’amis. LaBlanchen’est pas tellement lassée, la pauvre bête, qu’elle ne puisse bien faire la partie de votre cheval. J’ la connais. Elle a de l’amour-propre comme une personne. Auprès de votre cheval, elle va joliment renifler ! La lande est mauvaise, et, si c’est comme hier soir, dans les landes de Muneville et de Montsurvent, le brouillard nous prendra bien avant que nous n’en soyons sortis. M’est avis qu’un étranger, comme vous paraissez l’être, ne serait point capable de se tirer tout seul d’un tel pas et pourrait bien chercher sa route encore demain matin au lever du soleil, c’est-à-dire en pleine matinée, car le soleil commence d’être tardif dans cette arrière-saison. »
Je le remerciai de sa politesse et j’acceptai sa proposition de grand cœur. Il y avait dans les manières, la voix, le regard de cet homme quelque chose qui attirait et qui eût forcé la confiance. Quoiqu’il fût Normand, son visage avisé n’était pas rusé. Il était presque aussi noir qu’un morceau de pain de sarrasin ; mais, si tanné qu’il fût par le soleil et les fatigues, il avait aussi les couleurs de la santé et de la force. Il respirait la sécurité audacieuse d’un homme toujours par monts et par vaux, comme il l’était par le fait de ses occupations et de son commerce, et qui, comme les chevaliers d’autrefois, ne devait compter, pour sortir de bien des embarras et de bien des difficultés, que sur sa vigueur et sur sa bravoure personnelle.
L’accent de son pays, que j’ai dit qu’il avait, n’était pas prononcé et presque barbare comme celui de la vieille hôtesse duTaureau rouge. Il était ce qu’il devait être dans la bouche d’un homme qui, comme lui, voyageait et hantait les villes... Seulement, cet accent donnait à ce qu’il disait un goût relevé de terroir, et il allait si bien à tout l’ensemble de sa vie et de sa personne que, s’il ne l’avait pas eu, il lui aurait manqué quelque chose. Je lui dis franchement combien je m’estimais heureux de l’avoir pour compagnon de route.
« Et, – ajoutai-je, – puisque vous parlez de brouillard, c’est assez l’heure où il commence ; – je lui montrai du doigt un cercle de vapeurs bleuâtres qui dansaient à l’horizon depuis que le soleil couché avait emporté les derniers reflets incarnats qu’il laisse après lui dans le ciel. – Il serait prudent peut-être de nous mettre en marche et de ne pas nous attarder plus longtemps. – C’est la vérité, – fit-il. – Il est temps de filer notre nœud, comme disent les matelots. LaBlanchea mangé sa trémaine, et je serai à vous dans unepetite minute de tempsGiguet, – reprit-il de sa voix impérieuse et forte, – combien la. Mère Blanche et moi vous devons-nous ? »  
Je le vis plonger la main dans une ceinture de cuir à poches, comme en portent les herbagers de la vallée d’Auge, et il paya ce qu’il devait à l’hôtesse, plantée sur le seuil à nous regarder. Il alla chercher saBlanche, comme il l’appelait, et qui était digne de son nom, car c’était une belle jument blanche comme une jatte de lait, à naseaux roses, et qui, crottée jusqu’à la sous-ventrière, n’en était que plus digne de son très crotté cavalier. Elle mangeait satrémaineattachée à un anneau de fer incrusté dans le, comme il avait dit, pignon du cabaret. Cachée par un angle du mur, je ne l’avais pas remarquée. À peine eut-elle entendu la voix de son maître, qu’elle se mit à hennir et à frapper la terre de son sabot avec une gaîté qui ressemblait à une violence.
Maître Tainnebouy, puisque tel était le nom de mon compagnon de voyage, raffermit un énorme manteau bleu, posé en valise sur sa selle, brida sa jument et lui grimpa lestement sur le dos avec l’aisance de l’habitude et un aplomb qui eût fait honneur à un écuyer consommé. J’ai vu bien des casse-cou dans ma vie, mais, de ma vie, je n’en ai vu un qui ressemblât à celui-là ! Une fois tombé en selle, il serra entre ses cuisses l’animal qu’il montait, et le fit crier.
« Voilà qui vous prouvera – me dit-il avec l’orgueil un peu sauvage d’un fils des Normands de Rollon – que si nous sommes attaqués dans notre traversée, je suis homme à vous donner,tant seulementavec monpied de frêne, un bon coup de main ! » J’avais payé comme lui l’hôtesse duTaureau rouge, et j’étais remonté sur mon cheval. Nous nous plaçâmes, comme il l’avait dit, botte à botte, et nous entrâmes dans cette lande de Lessay à la sombre renommée, et qui, dès les premiers pas qu’on y faisait, surtout comme nous les faisions, à la chute d’un jour d’automne, semblait plus sombre que son nom.
L’Ensorcelée : II
Quand on avait tourné le dos auTaureau rougeet dépassé l’espèce de plateau où venait expirer le chemin et où commençait la lande de Lessay, on trouvait devant soi plusieurs sentiers parallèles qui zébraient la lande et se séparaient les uns des autres à mesure qu’on avançait en plaine, car ils aboutissaient tous, dans des directions différentes, à des points extrêmement éloignés.
Visibles d’abord sur le sol et sur la limite du landage, ils s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C’était là pour le voyageur un danger toujours subsistant. Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, sans qu’il pût s’en apercevoir, dans ces espaces où dériver involontairement de la ligne qu’on suit est presque fatal, et il allait alors comme un vaisseau sans boussole, après mille tours et retours sur lui-même, aborder de l’autre côté de la lande, à un point fort distant du but de sa destination. Cet accident, fort commun en plaine, quand on n’a rien sous les yeux, dans le vide, ni arbre, ni buisson, ni butte, pour s’orienter et se diriger, les paysans du Cotentin l’expriment par un mot superstitieux et pittoresque. Ils disent du voyageur ainsi dévoyé qu’il amarché sur male herbe, et par là ils entendent quelquecharmeméchant et caché, dont l’idée les contente par le vague même de son mystère. « Voilà le sentier que nous devons suivre, – me dit mon compagnon en me désignant, du bout de sonpied de frêne, une des lignes blanches qui s’enfonçaient dans la lande. Tenez votre cheval plus à droite, Monsieur, et ne craignez pas de peser sur moi ! Le chemin va bientôt s’effacer, et il forme ici une traîtresse de courbe presque insensible. Dans quelques minutes, il sera nuit, et nous n’aurons pas la possibilité de nous orienter en nous retournant pour regarder leTaureau rouge. Heureusement que laBlanche connaît le chemin par où elle a passé comme un chien de chasse connaît sa voie. Bien des fois, en m’en revenant des foires et des marchés, le sommeil m’a pris sur ma selle, et je n’en suis pas moins pour ça bien arrivé, comme si j’avais sifflé tout le temps, pour me distraire, la chanson de M. de Matignon, l’esprit alerte et les yeux ouverts.
– N’était-ce pas là un peu imprudent ? – lui dis-je ; – car, voyageant de nuit dans des routes peu fréquentées, comme celle-ci, par exemple, ne vous exposiez-vous pas à être attaqué à l’improviste par quelques misérables vauriens, comme il en rôde souvent le soir dans les campagnes isolées ; surtout si vous avez l’habitude de porter une ceinture de cuir aussi enflée que celle que je vous vois autour des reins ?
– Je ne dis pas que non, Monsieur, – répondit-il. – Mais à la grâce de Dieu, après tout ! Il est des moments où, si solide qu’on soit, après avoir bu sous dix tentes différentes dans une foire et s’être égosillé pour faire le marché d’une dizaine de bœufs, la fatigue vous prend et vous assomme, et on dormirait sur le clocher de Colomby, par une ventée Saint-François ; à plus forte raison sur laBlanche, qui a l’allure moelleuse comme le mouvement d’unber, et le pied sûr. Mais pour ce qui est des mauvais gars dont vous parlez, c’est bien certain qu’ils eussent pu me jouer quelque vilain tour s’ils m’avaient surpris ronflant sur ma selle comme au sermon de notre curé. Heureusement que laBlanchen’a jamais avisé de ruine suspecte, dans le clair de lune ou dans l’ombre, qu’elle n’ait henni à couvrir le bruit d’un moulin ! Allez ! j’étais toujours à temps sur la défensive et prêt à donner le compte aux plus malins qui seraient venus me tarabuster !
Et vous l’avez donné quelquefois, – lui demandai-je, – car j’ai ouï dire que les routes étaient bien loin d’être sûres dans ce pays ?
– Oh ! deux ou trois petites fois, Monsieur, – répondit-il, – des bagatelles qui ne valent pas la peine qu’on en parle ; un ou deux coups de bâton par-ci, par-là, qui faisaient piauler mes coquins comme un chien qu’on fouette dans un carrefour. Mais jamais de raclée complète ! Ils ne l’attendaient pas ; ou ils décampaient, ou ils tombaient à terre comme un paquet de linge sale, et c’était le meilleur parti qu’ils avaient à prendre, car je n’ai jamais pu frapper un homme à terre... et laBlanchesautait par-dessus ! Mais de cela il y a maintenant des années ; c’était dans le temps de la bande du fameux Lemaire, qui a été guillotiné à Caen, de ces soi-disant marchands de cuillers d’étain qui ont bouté le feu à plus d’une ferme... À présent les routes sont tranquilles, et peut-être, hors celle-ci, à cause de la lande, n’y en a-t-il pas une seule dans toute la Manche où il faille, comme j’ai vu, dans un temps, quand on y passait, se hausser sur les étriers pour regarder par-dessus les haies et faire un nœud de plus à la lanière de son bâton autour de son bras.
– Et voyagez-vous souvent dans ces parages ? – lui demandai-je encore, ayant bien soin de régler le pas de mon cheval sur le pas du sien.
– Cinq à six fois par an, Monsieur, – dit-il. – J’y fais ma tournée. J’y viens, de fondation, à la foire Saint-Michel de Coutances, à la Crottée, aux gros marchés de Créance, et il y en a deux en été et deux en hiver. Voilà à peu près tout, sauf erreur. Comme vous voyez, je ne suis pas bien grandcoutumierde cette route-ci. Mes affaires sont de l’autre côté, du côté de Caen et de Bayeux, où je vais vendre aux Augerons de ce haut pays des bœufs qu’ils conduisent à Poissy, et qui sortent, comme tous ceux qu’ils y mènent, de nos herbages du bas Cotentin, et non pas de leur vallée d’Auge, dont ils sont si fiers.
– Je vois que vous êtes – lui dis-je, souriant de son patriotisme d’éleveur – un herbager de la pointe de notre presqu’île ; car, quoique vous m’ayez pris pour étranger et que j’aie perdu l’accent qui dit à l’oreille d’un autre qu’on est son compatriote, je suis cependant du pays, et, si mon oreille n’a pas oublié autant que ma langue les sons qui me furent familiers autrefois, vous devez être, à votre manière de parler, du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte ou de Briquebec.
– Juste comme bon poids ! – s’écria-t-il avec une explosion de gaieté causée par l’idée que j’étais son compatriote, – vous avez mis la main sur le pot aux roses, mon cher monsieur ! Vère ! je suis du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte, car je tiens à bail la grosse ferme du Mont-de-Rauville, qui, comme vous le savez, puisque vous êtes du pays, est entre Saint-Sauveur et Valognes. Je suis herbager et fermier, comme l’ont été tous les miens, honnêtes vestes rousses de père en fils, et comme le seront mes sept garçons, que Dieu les protège ! La race des Tainnebouy doit tout à la terre, et ne s’occupera jamais que de la terre, du moins du vivant de maître Louis, car les enfants ont leurs lubies. Qui peut répondre de ce qui doit survenir après que nous sommes tombés ?... »
Il dit ces derniers mots presque avec mélancolie. Je louai beaucoup l’honnête Cotentinais de cette résolution intelligente et courageuse, que malheureusement on ne trouve plus guère parmi les fermiers de nos provinces enrichis par l’agriculture. Moi qui crois que les sociétés les plus fortes, sinon les plus brillantes, vivent d’imitation, de tradition, des choses reprises à la même place où le temps les interrompit ; moi, enfin, qui me sens plus de goût pour le système des castes, malgré sa dureté, que pour le système de développement à fond de train de toutes les facultés humaines, et qui, d’un autre côté, admirais l’aisance, la franchise, l’attitude du corps et de l’âme, cet aplomb, cette simplicité, toutes ces virilités qui circulaient noblement et paisiblement en cet homme, je trouvais qu’il avait doublement raison de vouloir que ses enfants ne fussent que ce qu’il était et rien de plus.
Je vis bien que cette grosse tête, placée sur de si robustes épaules et solide comme le créneau qui couronne une tour, ne s’était pas laissée lézarder ar ces fausses idées ui courent le monde et u’il avait dû entendre souvent ex rimer dans les foires et les
marchés où il allait. C’était un homme de l’ancien temps. Quand il avait parlé de Dieu, il avait mis la main sans affectation à son chapeau et l’avait soulevé. La nuit n’était pas si bien venue que je n’eusse très bien discerné ce geste muet. Tout en nous avançant dans la lande, cerclée d’une brume mobile qui venait vers nous peu à peu sous une lune froide et voilée, je repris la conversation, que mes réflexions sur le sens droit de mon compagnon avaient un instant suspendue.
« Ma foi ! – lui dis-je en regardant autour de moi, car le brouillard n’était pas encore assez épais pour que nous n’aperçussions pas devant et à côté de nous à de grandes distances, – je suis fort disposé à vous croire, maître Louis Tainnebouy, quand vous exceptez des routes sûres de votre département cette lande de Lessay. Je suis, comme vous, un voyageur de nuit ; j’ai déjà bien couru, et en plus d’un pays, dans ma vie ; mais je n’ai jamais vu, que je me rappelle, d’endroit qui se prêtât mieux à une attaque nocturne que celui-ci. Il n’y a pas d’arbres, il est vrai, derrière lesquels on puisse se cacher pour ajuster ou surprendre le voyageur, mais voilà des replis de terrain, des espèces de buttes derrière lesquelles un coquin peut se coucher à plat ventre pour éviter le regard de l’homme qui passe et lui envoyer un bon coup de fusil quand il est passé.
– Par l’oiseau de saint Luc, qui est le patron des bouviers, – dit l’honnête fermier, – vous seriez fort endevinailles, Monsieur, comme on dit chez nous. Vous avez deviné tout à l’heure, en m’entendantcauser, que j’étais de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et v’là que vous devinez maintenant ce que les sacrés bandits étaientusagésen avait dans ces parages. Vère, Monsieur, commede faire, quand il y vous dites, ils se blottissaient derrière ces buttes, à la façon d’un lièvre au gîte, car il y a bien des places comme celle-ci dans la lande, qui est bossuée comme la vieille casserole de cuivre d’unmagnam [1]. Le plus souvent, s’ils étaient deux, ils se mettaient comme qui dirait l’un ici, l’autre là, et, au moment où vous passiez, l’un se levait tout droit de sa butte et sautait à la bride de votre cheval, tandis que l’autre, qui sortait aussi de sa cachette, vous empoignait la cuisse, et à eux deux ils vous avaient bientôt démonté. Quelquefois ils ne faisaient pas tant de cérémonies : ils se contentaient de vous envoyer une charge de plomb en guise de coup de chapeau. Qui diable entendait le coup de fusil dans ces espaces ? Tout au plus, de ce côté de la lande, la mère Giguet duTauret rougede peur de discréditer sa maison., qui se gardait bien d’en souffler un mot, – Et une maison qui ne flaire pas comme baume ! l’ami, – repris-je. – On m’a dit à Coutances qu’il ne fallait pas trop s’y arrêter.
– Ce sont là des mauvais propos et des commérages, – repartit maître Louis Tainnebouy, – une espèce de méchant renom qui tient au voisinage de la lande et à la mine de l’auberge plus qu’à autre chose. Je connais la mère Giguet depuis plus de vingt ans, Monsieur. Son mari était boucher à Sainte-Mère-Église. Je lui ai vendu plus d’une couple de bœufs qu’il m’a toujours bien payés, rubis sur l’ongle, comme on dit. Mais le malheur est entré dans sa maison à la mort de sa fille, un beau brin de blonde, aux joues comme son tablier d’incarnat des dimanches, morte à l’âge des noces. Elle n’avait pas dix-huit ans quand Dieu la prit. Pauvre jeunesse ! De ce moment-là, la chance a tourné pour les Giguet. Le père n’a plus eu le cœur à l’ouvrage. Il était toujours sihargagne, qu’on disait partout qu’il avait une maladie noire. Pour noyer son chagrin, ils’adonnaà l’eau-de-vie, et il a été promptement tourné. Quant à la mère, elle sécha sur pied comme un arbre frappé aux racines. Elle n’avait pas de garçon, et saigner des bœufs et en laver lescouréesn’est pas un métier qui convienne aux ciseaux ni aux mains d’une femme. Aussi bien ferma-t-elle son étal et s’en vint-elle s’établir à vendre du cidre auTauret rouge. De sorte – ajouta-t-il avec un gros rire – qu’elle aura passé la moitié de sa vie à nourrir le monde, et l’autre moitié à l’abreuver. Pour ce qui est des gens qui hantent sa maison, Monsieur, ils ressemblent à ceux qui fréquentent les cabarets et les auberges. Ils ne sont ni mieux ni pis ; c’est comme partout : cinq mauvaises figures pour une bonne ! Quand on a un bouchon sur sa porte, ce n’est pas pour la fermer. Et d’ailleurs, quand il est gagné honnêtement, le sou du coquin n’a pas plus de vert-de-gris que celui de l’honnête homme, n’est-il pas vrai, Monsieur ?... »
C’est ainsi que nous allions en devisant. Il y avait à peu près une heure que nous chevauchions dans la lande, et le brouillard avait fini par nous envelopper complètement de son réseau diaphane. La lune filtrait dans la vapeur une lumière pâle et incertaine. Tout en trottant, maître Louis Tainnebouy avait détaché les longes de cuir qui retenaient son manteau sur la croupe de son cheval et l’avait étendu de toute sa vaste ampleur autant sur sa monture que sur lui, si bien qu’on eût dit, dans cette brume, que le cavalier et le cheval ne faisaient plus qu’un seul être, bizarre et monstrueux. Moi-même, j’avais resserré le mien autour de mon corps pour l’opposer à l’humidité qui pénétrait. Si nous avions gardé le silence, nous eussions ressemblé à deux ombres comme le Dante en dut voir errer dans les limbes de son Purgatoire. Les pas de nos chevaux s’entendaient à peine sur cette lande qui en amortissait le bruit. Nous allions, et plus nous allions, plus nous devenions communicatifs, plus aussi j’avais occasion de remarquer combien sur toutes les questions mon compagnon l’herbager montrait de justesse etd’informationdisent les Anglais... L’intelligence de cet homme, comme fruste était aussi saine que son corps. Ses connaissances étaient bornées, mais exactes. Ce qui s’était établi dans cette excellente judiciaire y était entré sans l’aide des écoles, par les yeux, par la main, par l’expérience. Si donc il y avait parfois en lui de ces originelles manières de sentir qu’on appelle arriérées dans ce pauvre siècle de mouvement perpétuel et de gesticulation cérébrale, il ne les avait point, comme on eût pu le croire, en raison de son infériorité relative de paysan. Sur tous les terrains de la vie réelle, il aurait battu les plus madrés, quand même on eût extrêmement élevé le terrain. Mélange de Normand et de Celte, car le voisinage de la Bretagne et de la Normandie a souvent versé des familles d’une province dans l’autre, il était le type le plus expressif que j’eusse vu de sa double race. À travers les formes un peu agrestes – qu’on me passe le mot : « un peu brunes » – de son langage, il transperçait de sagacité fine et il éclatait de bon sens. Et puis, ce qui lui allait surtout, c’est qu’il était et restait toujours à sa place, qu’il faisait corps avec sa vie ; c’est qu’il s’ajustait, comme un gant à la main, à sa destinée. Toute chose doit sentir son fruit, disait Henri IV. Lui sentait le sien à pleines narines ; il se conformait sans le savoir aux préceptes de l’ami de Michaud. Ce n’était qu’un morceau de pain d’orge, mais il était bon.
Tout à coup, à un de ces replis de terrain que nous nous étions signalés, la jument de maître Louis Tainnebouy trébucha, et peut-être serait-elle tombée s’il ne l’eût soutenue de sa main vigoureuse et d’une bride épaisse. Mais quand elle se releva elle boitait.
« Sacre... ! – dit-il, et le juron que je n’ose écrire, il le lâcha tout au long avec une rondeur d’intonation qui ressembla à un coup de grosse caisse, – voilà laBlanchedamnée lande ! À quoi a-t-elle pu se blesser sur cequi boite, maintenant ! Que le diable emporte la sol uni sans cailloux ? Il faut que jevoie à cela, et tout à l’heure ! Bien des excuses, Monsieur ! – ajouta-t-il en dégringolant plus qu’il ne descendit de son cheval. – Je méprise l’homme qui n’a pas soin de sa monture. Qu’est-ce que je deviendrais sans laBlanche, la meilleure jument de la presqu’île, sur laquelle je crève depuis sept ans tous les bouillons du Cotentin ?... »
Je m’étais arrêté le vo ant s’arrêter. Mais uand e le vis vider l’étrier d’une ambe si leste, e crus ue l’amour de laBlanche lui
tournait complètement la tête. En effet, quoique la nuit ne fût pas noire et que la lune noyât sa blafarde clarté dans le brouillard, il aurait fallu pourtant être plus nyctalope que tous les chats qui aient jamais miaulé à la porte d’une ferme à minuit pour distinguer ce qui se trouvait sous le sabot d’un cheval à une pareille heure. Mais, comme il avait causé mon étonnement, il le dissipa aussi vite qu’il l’avait fait naître. Je le vis battre le briquet une seconde et tirer de la poche de son manteau à manches une petite lanterne d’écurie qu’il alluma. Aidé de la lueur de cette lanterne, il souleva, l’un après l’autre, les pieds de son cheval, et il s’écria que le pied de devant était déferré !
« Et peut-être depuis longtemps, – ajouta-t-il en répétant l’observation qu’il avait déjà faite ; – car sur ce sol poussiéreux on perdrait  les quatre fers de son cheval qu’on ne s’en apercevrait pas ! Il est probable que c’est de ce pied-là que la bête se sera piquée. Seulement, – fit-il inquiet, – je ne vois rien. »
Et il approchait sa lanterne, et il regardait la corne du cheval, comme un maréchal-ferrant l’aurait fait :
« Je ne vois rien, ni sang, ni enflure, et cependant la pauvre bête pose à peine le pied à terre et paraît diantrement souffrir ! » Il la prit au défaut du mors et la fit marcher en l’attirant à lui. Mais la jument, si fringante il n’y avait qu’un moment, boitait d’une façon lamentable, et vraiment il y avait raison de craindre qu’elle ne pût continuer son chemin.
« Nous voilà bien ! – dit-il encore, mais avec l’accent d’une contrariété que je comprenais, et que même je commençais à partager, –  nous voilà bien, àmittande la lande, avec un cheval qui boite, et sans âme qui vive, ni maison, ni rien, à deux lieues à la ronde, et un fier bout de route à faire encore ! La première forge que nous trouverons est à un quart de lieue de la Haie-du-Puits. C’est amusant ! Qu’allons-nous devenir ? Le diable m’emporte si je le sais ! Je n’ai pas d’envie de mettre laBlanchesur la litière pour une quinzaine, car c’est le Ier du mois prochain la Toussaint, à Bayeux, une fameuse foire qui dure trois jours et qui n’a pas sa pareille d’ici la Chandeleur ! »
Et, toujours armé de sa lanterne, il tira à lui la jument, objet de ses plaintes ; mais la bête éclopée pouvait à peine se traîner.
« Ma fingue ! Monsieur, – finit-il par me dire, comme un homme qui prend une résolution, – m’est avis qu’à présent nos caravanes sont terminées et qu’il serait sage à vous de me quitter et de vous en aller tout seul, car le temps n’est pas beau et la nuit est froide, comme si l’air était plein d’aiguilles. Vous êtes p’t-être pressé d’arriver... Chacun a ses affaires. Vous ne devez pas souffrir du retardement des miennes. Moi, j’ai mis dans ma tête d’aller à pied jusqu’à la Haie-du-Puits. J’arriverai, Dieu sait quand, c’est vrai..., demain matin. Mais je suis accoutumé à la peine. J’en ai vu degrisesdans ma vie. J’ai passé souvent la nuit sous Garnetot ou sous Aureville, enfoncé dans la vase du marais jusqu’à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuer les canards sauvages et les sarcelles. Ce n’est donc pas une ou deux lieues dans lebuhanqui me font bien peur..., d’autant que Jeannine a doublé la houppelande de son homme comme une ménagère qui aime mieux lui mettre une tranche de jambon sur le gril et lui verser un bon pot de cidre que de lui faire de la tisane, quand il revient de toutes ses courses à la maison. » Mais je l’assurai que je ne le laisserais pas ainsi tout seul dans l’embarras après avoir voyagé de si bonne amitié avec lui ; que mes affaires, en fin de compte, n’étaient pas plus pressées que les siennes, peut-être moins... et qu’un peu de brouillard ne m’avait jamais non plus épouvanté.
« Tenez, – lui dis-je, – maître Louis Tainnebouy, arrêtons-nous un moment. Nous sifflerons nos chevaux et nous fumerons un peu pour conjurer les âcres vapeurs de la nuit. Peut-être qu’après un temps de repos vous pourrez remonter sur votre bête, puisque vous ne voyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied.
– Je crains bien, – dit-il d’un air songeur et en hochant la tête – que je ne puisse remonter c’te nuit sur laBlanche, si c’est ce que je craisqui la tient. – Et que croyez-vous donc, maître Louis ? – lui demandai-je en voyant, à la clarté de la lanterne, un nuage couvrir ses traits francs et hardis où la gaieté brillait d’ordinaire. – Ma finguette ! – fit-il en se grattant l’oreille comme un homme qui éprouve une petite anxiété, – j’ ne suis pas très enclin à vous le dire, Monsieur, car vous allez p’t-être vous moquer de moi. Mais si c’est la vérité, pourquoi la tairais-je ? Une risée n’est qu’une risée, après tout ! Notre curé répète sans cesse que ça fait toujours du bien de se confesser, et, pour mon propre compte, j’ai r’marqué que quand j’ai eu quéque poids sur l’esprit et que je l’ai dit à Jeannine, la tête sur la taie de l’oreiller, j’ai eu l’esprit plus soulagé le lendemain. D’ailleurs, vous êtes du pays et v’ n’êtes pas sans avoir entendu parler de certaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers... comme, par exemple, des secrets qu’ont d’aucunes personnes et qu’on appelle dessortsparmi nous. – Certes ! oui, j’en ai entendu parler, – lui dis-je, – et même beaucoup dans mon enfance. J’ai été bercé avec ces histoires... Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus. – Perdus, Monsieur ! – fit-il rassuré en voyant que je ne contestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle, – non, Monsieur, ces secrets-là n’ont jamais été perdus, et probablement ils ne se perdront jamais, tant que j’aurons dans le pays de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d’où et qui s’en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il faut donner du pain à manger et des troupeaux à conduire si on ne veut pas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des rats bourrés d’arsenic. » Maître Tainnebouy ne m’apprenait là que ce que je savais. Il y a dans la presqu’île du Cotentin (depuis combien de temps ? on l’ignore) de ces bergers errants qui se taisent sur leur origine et qui se louent pour un mois ou deux dans les fermes, tantôt plus, tantôt moins. Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortilèges. D’où viennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? Rien ne l’annonce dans leur physionomie ni dans la conformation de leurs traits. C’est une population blonde aux cheveux presque jaunes, aux yeux gris clair ou verts, de haute taille, et
qui a gardé tous les caractères des hommes venus autrefois du Nord sur leurs barques d’osier. Par une singulière anomalie, ces hommes, qui, selon mes incertaines et tremblantes lumières, doivent être une branche de Normands modifiés avec des éléments inconnus, n’ont ni l’âpre goût au travail, ni la prévoyance profonde, ni le génie pratique de leur race. Ils sont fainéants, contemplatifs, mous à la besogne, comme s’ils étaient les fils d’un brûlant soleil qui leur coula la dissolvante paresse dans les membres avec la chaleur de ses rayons. Mais d’où qu’ils soient issus, du reste, ils ont en eux ce qui agit le plus puissamment sur l’imagination des populations ignorantes et sédentaires : ils sont vagabonds et mystérieux. Bien des fois on a essayé de les bannir des paroisses. Ils s’en sont allés, puis sont revenus. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamais que d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
« Et vous pensez donc – dis-je à mon Cotentinais – qu’on aurait bien pu jeter un sort sur votre jument, maître Louis Tainnebouy ?
– J’en ai l’idée, – fit-il en réfléchissant et en donnant un revers de la main à son chapeau, qu’il poussa par là sur son oreille, – j’en ai l’idée, Monsieur. C’est la vérité, et voici pourquoi. Il y avait hier au marché de Créance, dans le cabaret où j’étais, justement un de ces misérables bergers, la teigne du pays, qui s’en vont en se louant à tous les maîtres. Il était accroupi dans les cendres de l’âtre et faisait chauffer un godet de cidre doux pendant que je finissais un marché avec un herbager de Carente (Carentan). Je venions de nous taper dans la main, quand mon acheteur me dit qu’il avait besoin de quelqu’un pour conduire ses bœufs à Coutances (il allait voir, lui, un de ses oncles malade à Muneville-le-Bengar, et c’est alors que le berger, qui s’acagnardait et buvait au bord de l’âtre, se proposa. « Qui es-tu, toi, pour que je te confie mes bêtes ? – fit l’herbager. – Si maître Tainnebouy te connaît et répond pour toi, je ne demande pas mieux que de te prendre. Répondez-vous du gars, maître Louis ? » – « Ma fé, – dis-je à l’herbager, – prenez-le si vous v’lez, mais j’ m’en lave les mains comme Ponce Pilate ; j’ me soucie pas d’encourir des reproches s’il arrivait quéque malencontre à vos bestiaux. Qui cautionne paye, dit le proverbe, et je ne cautionne point qui je ne connais pas. » – « Alors, va trouver un autre maître ! » a dit le Carentinais, et ça a été tout. Eh bien, à présent, je me rappelle que le berger m’a jeté, de dessous le manteau de la cheminée, un diable de regard, noir comme le péché, et que je l’ai trouvé qui rôdait du côté de l’écurie quand j’ai été pour prendre la Blancheet partir ! » Rien, au fond, n’était plus admissible que ce récit de maître Tainnebouy. Pour expliquer l’accident arrivé à son cheval, il n’était pas besoin de creuser jusqu’à l’idée d’un maléfice. Le berger, poussé par le ressentiment, avait pu introduire quelque corps blessant dans le sabot du cheval pour se venger de son maître, comme ce cruel enfant corse (on dit Napoléon) qui enfonça avec son doigt une balle de carabine dans l’oreille du cheval favori de son père, parce que son père lui avait infligé une correction. Seulement, ce qui pour mon Cotentinais révélait l’influence du démon dans toute cette affaire, c’est que laBlanche boitait sans blessure ou motif apparent de boiter. Il avait déposé sa lanterne à terre, sur un petit tertre qui se trouvait là, et il chargeait sa pipe en regardant sa jument, qui, comme tous les animaux souffrants, abaissait d’instinct son intelligente tête vers la partie de son corps qui la faisait souffrir. J’étais descendu de mon cheval à mon tour, et je roulais entre mes doigts les feuilles du maryland que j’allais convertir en cigarettes. Le froid piquait, de plus en plus vif.
« C’est dommage – dis-je en jetant les yeux sur le sol dénudé de tout et où le vent d’ouest n’avait pas seulement roulé une branche d’arbre – que nous n’ayons pas quelque branche de bois mort comme on en trouve parfois d’éparses sur la terre. Nous pourrions allumer une flambée pendant que votre jument se repose et nous réchauffer le bout des doigts.
– Ah ! ben oui ! du bois mort, dans cette lande, – fit-il, – c’est comme du bois vert ! On ne trouve pas plus l’un que l’autre ; et nous n’avons qu’à souffler dans nos doigts pour les réchauffer. Quand les Chouans tenaient, par les nuits claires, leurs conseils de guerre là où nous sommes, ils étaient obligés d’apporter à dos d’homme le bois qu’ils avaient coupé, pour faire du feu, dans le taillis des Patriotes. »
Ce mot de Chouans, jeté là en passant comme un souvenir de hasard par cette énergique veste rousse qui avait peut-être, dans sa jeunesse, fait le coup de fusil par-dessus la haie avec eux, évoqua en ce moment, aux yeux de mon esprit, ces fantômes du temps passé devant lesquels toute réalité présente pâlit et s’efface. Je venais précisément d’une ville où la guerre des Chouans a laissé une empreinte profonde. Personne, quand j’y passai, n’y avait oublié encore le sublime épisode dont elle avait été le théâtre en 1799, cet audacieux enlèvement par douze gentilshommes, dans une ville pleine de troupes ennemies, du fameux Des Touches, l’intrépide agent des princes, destiné à être fusillé le lendemain. Comme on ramasse quelques pincées de cendre héroïque, j’avais recueilli tous les détails de cette entreprise, sans égale parmi les plus merveilleuses crâneries humaines. Je les avais recueillis là où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartons et des chancelleries, mais l’histoire orale, le discours, la tradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d’une génération et qu’elle a laissée, chaude du sein qui la porta et des lèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de la génération qui l’a suivie. Encore sous l’empire des impressions que j’avais éprouvées, rien d’étonnant que ce nom de Chouans, prononcé dans les circonstances extérieures où j’étais placé, réveillât en moi de puissantes curiosités assoupies.
« Est-ce que vous auriez fait la guerre des Chouans ? – demandai-je à mon compagnon, espérant que j’allais avoir une page de plus à ajouter aux Chroniques de cette guerre nocturne de Catérans bas-normands, qui se rassemblaient aux cris des chouettes et faisaient un sifflet de guerre de la paume de leurs deux mains.
– Nenni pas, Monsieur, – me répondit-il après avoir allumé sa pipe et l’avoir coiffée d’une espèce de bonnet de cuivre, attaché à une chaînette du même métal qui tenait au tuyau. –Nenni-da ! J’étais trop jeune alors ; je n’étais qu’un marmot bon à fouetter. Mais mon père et mon grand-père, qui ont toujours été un peu de lavache à Colas, ont chouanné dans le temps comme leurs maîtres. J’ai même un de mes oncles qui a été blessé de deux chevrotines dans le pli du bras, au combat de la Fosse, auprès de Saint-Lô, sous M. de Frotté. C’était un joyeux vivant que mon oncle, qui jouait du violon comme un meunier et aimait à faire pirouetter les filles. J’ai ouï dire à mon oncle que sa blessure, le soir même du combat, ne l’empêcha pas de jouer de son violon à ses camarades, dans une grange, pas bien loin de l’endroit où le matin on s’était si fortcapuché. On s’attendait à voir les Bleus dans la nuit, mais on sautait tout de même, comme s’il n’y avait eu dans le monde que des cotillons courts et de beaux mollets ! Les fusils chargés ne dormaient que
d’un œil dans un coin de la grange. Mon enragé et joyeux compère d’oncle tenait son violon de son bras blessé et saignant, et il jouait gaiement, comme le vieux ménétrier Pinabel, dans un de ses meilleurs soirs, malgré le diable d’air que lui jouait, à lui sa blessure. Savez-vous ce qui arriva, Monsieur ? Son bras resta toute sa vie dans la position qu’il avait prise pour jouer cette nuit-là ; il ne put l’allonger jamais. Il fut cloué par les chevrotines des Bleus dans cette attitude de ménétrier qu’il avait tant aimée pendant sa jeunesse, et jusqu’à sa mort, bien longtemps après, il n’a plus été connu à la ronde que sous le surnom deBras-de-Violon... » Enchanté d’une parenté aussi honorable et qui semblait me promettre les récits que je désirais, je poussai mon Cotentinais à me raconter ce qu’il savait de la guerre à laquelle ses pères avaient pris une part si active. Je l’interrogeai, je le pressai, j’essayai de lever une bonne contribution sur les souvenirs de son enfance, sur toutes les histoires qu’il avait dû entendre raconter, au coin du feu, pendant la veillée d’hiver, quand il se chauffait sur son escabeau, entre les jambes de son père. Mais, ô désappointement cruel, et triste preuve de l’impuissance de l’homme à résister au travail du temps dans nos cœurs, maître Louis Tainnebouy, fils de Chouan, neveu de cet héroïqueBras-de-Violon, le blessé de la Fosse, qui aurait mérité d’ouvrir la tranchée à Lérida, avait à peu près oublié, s’il l’avait su jamais, tout ce qui, à mes yeux,sacraitses pères. Hormis ces faits généraux et notoires, qui m’étaient aussi familiers qu’à lui, il n’ajouta pas l’obole du plus petit renseignement à mes connaissances sur une époque aussi intéressante à sa manière que l’époque de 1745, en Écosse, après la grande infortune de Culloden. On sait que tout ne fut pas dit après Culloden, et qu’il resta encore dans les Highlands plusieurs partisans en kilt et en tartan, qui continuèrent, sans réussir, le coup de feu, comme les Chouans à la veste grise et au mouchoir noué sous le chapeau le continuèrent dans le Maine et la Normandie après que la Vendée fut perdue. Ce que j’aurais voulu, c’est qu’au moins le souvenir de cette guerre eût laissé une étincelle des passions de ses pères dans l’âme du neveu deBras-de-Violon. Or, je dois le dire, j’eus beau souffler dans cette âme l’étincelle que je cherchais, je ne la trouvai pas. Le Temps, qui nous use peu à peu de sa main de velours, a une fille plus mauvaise que lui : c’est la Légèreté oublieuse. D’autres intérêts, d’un ordre moins élevé mais plus sûr, avaient saisi de bonne heure l’activité de maître Tainnebouy. La politique, pour ce cultivateur occupé de ses champs et de ses bestiaux, se trouvait trop hors de sa portée pour n’être pas un objet fort secondaire dans sa vie. À ses yeux de paysan, les Chouans n’étaient que desréveille-matinbrusques, et il était plus frappé de quelquesun peu trop faits de maraudage, de quelques jambons qu’ils avaient dépendus de la cheminée d’une vieille femme, ou d’un tonneau qu’ils avaient mis àdalledans une cave, que de la cause pour laquelle ils savaient mourir. Dans le bon sens de maître Louis, la Chouannerie qui n’avait pas réussi était peut-être une folie de la jeunesse de ses pères. Conscrit de l’Empire, à qui il avait fallu dix mille francs pour se racheter de la coupe réglée des champs de bataille, un tel souvenir l’animait plus contreBonot– comme disaient les paysans, qui vous dépoétisaient si bien le nom qui a le plus retenti sur les clairons de la gloire – que la mort du général de son oncle, ce Frotté, à l’écharpe blanche, tué par le fusil des gendarmes, avec un sauf-conduit sur le cœur !
Cependant, quand il eut fumé sa pipe et qu’il eut regardé encore une fois sous le pied déferré de sa jument, maître Tainnebouy parla de se mettre en route, que bien que mal, et de gagner comme nous pourrions la Haie-du-Puits. L’heure, au pied ailé, volait toujours à travers nos accidents et nos propos, et la nuit s’avançait silencieuse. La lune, alors dans son premier quartier, était couchée. Comme l’aurait dit Haly dansL’Amour peintrenulle étoile ne montrait le bout de son nez. Nous, il faisait noir autant que dans un four, et gardâmes la lanterne allumée, dont les rais tremblants produisaient l’effet d’une queue de comète dans la vapeur fendue du brouillard. Bientôt même elle s’éteignit, et nous fûmes obligés de marcher à pied, cahin-caha, tirant péniblement nos chevaux par la bride et n’y voyant goutte. La situation, dans cette lande suspecte, ne laissait pas que d’être périlleuse ; mais nous avions le calme de gens qui ont sous leur main des moyens de résistance et dans leur cœur la ferme volonté, si l’occasion l’exigeait, de s’en servir. Nous allions lentement, à cause du pied malade de laBlanche, et aussi à cause des grosses bottes que nous traînions. Si nous nous taisions un moment, ce qui me frappait le plus dans ces flots de brouillard et d’obscurité, c’était le mutisme morne des airs chargés. L’immensité des espaces que nous n’apercevions pas se révélait par la profondeur du silence. Ce silence, pesant au cœur et à la pensée, ne fut pas troublé une seule fois pendant le parcours de cette lande, qui ressemblait, disait maître Tainnebouy,à la fin du monde, si ce n’est, de temps à autre, par le bruit d’ailes de quelque héron dormant sur ses pattes, que notre approche faisait envoler. Nous ne pouvions guères, dans une obscurité aussi complète, apprécier le chemin que nous faisions. Cependant des heures retentirent à un clocher qui, à en juger par la qualité du son, nous parut assez rapproché. C’était la première fois que nous entendions l’heure depuis que nous étions dans la lande ; nous arrivions donc à sa limite.
L’horloge qui sonna avait un timbre grêle et clair qui marqua minuit. Nous le remarquâmes, car nous avions compté l’un et l’autre et nous ne pensions pas qu’il fût si tard. Mais le dernier coup de minuit n’avait pas encore fini d’osciller à nos oreilles, qu’à un point plus distant et plus enfoncé dans l’horizon nous entendîmes résonner non plus une horloge de clocher, mais une grosse cloche, sombre, lente et pleine, et dont les vibrations puissantes nous arrêtèrent tous les deux pour les écouter.
« Entendez-vous, maître Tainnebouy ? – dis-je un peu ému, je l’avoue, de cette sinistre clameur d’airain dans la nuit, – on sonne à cette heure : serait-ce le feu ?
– Non, – répondit-il, – ce n’est pas le feu. Le tocsin sonne plus vite, et ceci est lent comme une agonie. Attendez ! voilà cinq coups ! en voilà six ! en voilà sept ! huit et neuf ! C’est fini, on ne sonnera plus.
– Qu’est-ce que cela ? – fis-je. La cloche à cette heure ! C’est bien étrange. Est-ce que les oreilles nous corneraient, par hasard ?...
– Vère ! étrange en effet, mais réel ! – répondit, d’une voix que je n’aurais pas reconnue, si je n’avais pas été sûr que c’était lui, maître Louis Tainnebouy, qui marchait à côté de moi dans la nuit et le brouillard ; – voilà la seconde fois de ma vie que je l’entends, et la première m’a assez porté malheur pour que je ne puisse plus l’oublier. La nuit où je l’entendis, Monsieur, il y a des années de ça, c’était de l’autre côté de Blanchelande, et minute pour minute, à cette heure-là, mon cher enfant, âgé de quatre ans et qui semblait fort comme père et mère, mourait de convulsions dans son berceau. Que m’arrivera-t-il cette fois ?
Qu’est donc cette cloche de mauvais présage ? – dis-je à mon Cotentinais, dont l’impression me gagnait.
– Ah ! – fit-il, – c’est la cloche de Blanchelande qui sonne la messe de l’abbé de La Croix-Jugan.
– La messe, maître Tainnebouy ! – m’écriai-je. – Oubliez-vous que nous sommes en octobre, et non pas à Noël, en décembre, pour u’on sonne la messe de minuit ?
 
     
– Je le sais aussi bien que vous, Monsieur, – dit-il d’un ton grave ; – mais la messe de l’abbé de La Croix-Jugan n’est pas une messe de Noël, c’est une messe des Morts, sans répons et sans assistance, une terrible et horrible messe, si ce qu’on en rapporte est vrai.
– Et comment peut-on le savoir, – repartis-je, – si personne n’y assiste, maître Louis ?
– Ah ! Monsieur, dit le fermier du Mont-de-Rauville, – voici comment j’ai entendu qu’on le savait. Le grand portail de l’église actuelle de Blanchelande est l’ancien portail de l’abbaye, qui a été dévastée pendant la Révolution, et on voit encore dans ses panneaux de bois de chêne les trous qu’y ont laissés les balles des Bleus. Or, j’ai ouï dire que plusieurs personnes qui traversaient de nuit le cimetière pour aller gagner un chemin d’ifs qui est à côté, étonnées de voir ces trous laisser passer de la lumière à une telle heure et quand l’église est fermée à clef, ont guetté par là et ont vu c’te messe, qu’elles n’ont jamais eu la tentation d’aller regarder une seconde fois, je vous en réponds ! D’ailleurs, Monsieur, ni vous ni moi ne sommes dans les vignes ce soir, et nous venons d’entendre parfaitement les neuf coups de cloche qui annoncent l’Introïbo. Il y a vingt ans que tout Blanchelande les entend comme nous, à des époques différentes ; et dans tout le pays il n’est personne qui ne vous assure qu’il vaut mieux dormir et faire un mauvais somme que d’entendre, du fond de ses couvertures, sonner la messe nocturne de l’abbé de La Croix-Jugan !
– Et quel est cet abbé de La Croix-Jugan, maître Tainnebouy, – repris-je, – lequel se permet de dire la messe à une heure aussi indue dans toute la catholicité ?
– Nejostezpas ! Monsieur, – répondit maître Louis. – Il n’y a pas de risée à faire là-dessus. C’était une créature qui en a rendu d’autres aussi malheureuses et criminelles qu’elle était. Vous me parliez des Chouans il n’y a qu’une minute, Monsieur ; eh bien ! il paraît qu’il avait chouanné, tout prêtre qu’il fût, car il était moine à l’abbaye de Blanchelande quand l’évêque Talaru, un débordé qui s’est bien repenti depuis, m’a-t-on conté, et qui est mort comme un saint en émigration, y venait faire les quatre coups avec les seigneurs des environs ! L’abbé de La Croix-Jugan avait pris sans doute, dans la vie qu’on menait lors à Blanchelande, de ces passions et de ces vices qui devaient le rendre un objet d’horreur pour les hommes et pour lui-même, et de malédiction pour Dieu. Je l’ai vu, moi, en 18..., et je puis dire que j’ai vu la face d’un réprouvé qui vivait encore, mais comme s’il eût été plongé jusqu’au creux de l’estomac en enfer. »
Ce fut alors que je demandai à mon compagnon de voyage de me raconter l’histoire de l’abbé de La Croix-Jugan, et le brave homme ne se fit point prier pour me dire ce qu’il en savait. J’ai toujours été grand amateur et dégustateur de légendes et de superstitions populaires, lesquelles cachent un sens plus profond qu’on ne croit, inaperçu par les esprits superficiels, qui ne cherchent guères dans ces sortes de récits que l’intérêt de l’imagination et une émotion passagère. Seulement, s’il y avait dans l’histoire de l’herbager ce qu’on nomme communément du merveilleux (comme si l’envers, le dessous de toutes les choses humaines n’était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que ce qu’on nie, faute de l’expliquer !), il y avait en même temps de ces évènements produits par le choc des passions ou l’invétération des sentiments, qui donnent à un récit, quel qu’il soit, l’intérêt poignant et immortel de ce phénix des radoteurs dont les redites sont toujours nouvelles, et qui s’appelle le cœur de l’homme. Les bergers dont maître Tainnebouy m’avait parlé, et auxquels il imputait l’accident arrivé à son cheval, jouaient aussi leur rôle dans son histoire. Quoique je ne partageasse pas toutes ses idées à leur égard, cependant j’étais bien loin de les repousser, car j’ai toujours cru, d’instinct autant que de réflexion, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive la magie, je veux dire : à la tradition de certainssecrets, comme s’exprimait Tainnebouy, que des hommes initiés se passent mystérieusement de main en main et de génération en génération, et à l’intervention des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l’humanité. J’ai pour moi dans cette opinion l’histoire de tous les temps et de tous les lieux, à tous les degrés de la civilisation chez les peuples, et, ce que j’estime infiniment plus que toutes les histoires, l’irréfragable attestation de l’Église romaine, qui a condamné, en vingt endroits des actes de ses Conciles, la magie, la sorcellerie, les charmes, non comme choses vaines et pernicieusement fausses, mais comme choses RÉELLES, et que ses dogmes expliquaient très bien. Quant à l’intervention de puissances mauvaises dans les affaires de l’humanité, j’ai encore pour moi le témoignage de l’Église, et d’ailleurs je ne crois pas que ce qui se passe tout à l’heure dans le monde permette aux plus récalcitrants d’en douter... Je demande qu’on me passe ces graves paroles, attachées un peu trop solennellement peut-être au frontispice d’une histoire d’herbager, racontée de nuit dans une lande du Cotentin. Cette histoire, mon compagnon de route me la raconta comme il la savait, et il n’en savait que les surfaces. C’était assez pour pousser un esprit comme le mien à en pénétrer plus tard les profondeurs. Je suis naturellement haïsseur d’inventions. J’aurais pu, la mémoire fraîchement imbibée du langage de maître Tainnebouy, écrire, quand nous fûmes arrivés à la Haie-du-Puits, tout ce qu’il m’avait raconté, nais je passai mon temps à y songer, et c’est ce que j’en puis dire de mieux. Aujourd’hui que quelques années se sont écoulées, m’apportant tout ce qui complète mon histoire, je la raconterai à ma manière, qui, peut-être, ne vaudra pas celle de mon herbager cotentinais. Donnera-t-elle au moins à ceux qui la liront la même volupté de songeries que j’eus à en ruminer dans ma pensée les évènements et les personnages, le reste de cette nuit-là, le coude appuyé sur une mauvaise table d’auberge, entre deux chandelles qui coulaient devant une braise de fagot flambé, au fond d’une bourgade silencieuse et noire, « dans laquelle je ne connaissais pas un chat », aurait dit maître Louis Tainnebouy, – expression qui, par parenthèse, m’a toujours paru un peu trop gaie pour signifier une chose aussi triste que l’isolement !
Note
1. ↑ Revendeur ambulant.
L’Ensorcelée : III
L’an VI de la République française, un homme marchait avec beaucoup de peine, aux derniers rayons du soleil couchant qui tombaient en biais sur la sombre forêt de Cerisy. On entrait en pleine canicule, et, quoiqu’il fût près de sept heures du soir, la chaleur, insupportable tout le jour, était accablante. L’orbe du soleil, rouge et fourmillant comme un brasier, ressemblait, penché vers l’horizon, à une tonne de feu défoncée qu’on aurait à moitié versée sur la terre. L’air n’avait pas de vent, et, dans la mate atmosphère, nul arbre ne bougeait, du tronc à la tige. Pour emprunter à maître Tainnebouy (que je rappellerai souvent dans ce récit) une expression énergique et familière : on cuisait dans son jus. L’homme qui s’avançait sur la lisière de la forêt paraissait brisé de fatigue. Il avait peut-être marché depuis le matin et amoncelé sur lui les lourdes influences de cette longue et dévorante journée. Quoi qu’il en fût à cet égard, aux yeux de toute personne accoutumée aux faits de cette époque et qui eût avisé cet inconnu, il n’aurait pas été un voyageur ordinaire, armé, par précaution, pour longer les bords de cette forêt, réputée si dangereuse que les voitures publiques ne la traversaient pas sans une escorte de gendarmeries. À sa tournure, à son costume, à ce je ne sais quoi qui s’élève, comme une voix, de la forme muette d’un homme, il était aisé, sinon de reconnaître, au moins de soupçonner qui il était, tout en s’étonnant de le voir errer seul à une heure de la soirée où le jour était si haut encore. En effet, ce devait être un Chouan ! Ses vêtements étaient d’un gris semblable au plumage de la chouette, couleur que les Chouans avaient, comme on sait, adoptée pour désorienter l’œil et la carabine des vedettes quand, au clair de la lune ou dans l’obscurité, ils se rangeaient contre un vieux mur ou s’aplatissaient dans un fossé comme un monceau de poussière que le vent y aurait charriée. Ces vêtements, fort simples, étaient coupés à peu près comme ceux que j’avais vus à maître Tainnebouy. Seulement, au lieu de la botte sans pied de notre herbager, l’inconnu portait des guêtres en cuit fauve qui lui montaient jusqu’au-dessus du genou, et sot grand chapeau, rabattuen couverture à cuve, couvrait presque entièrement son visage.
Selon l’usage de ces guérillas de halliers, qui se reconnaissaient entre eux par des noms de guerre mystérieux comme des mots d’ordre, afin de n’offrir à l’ennemi que des prisonniers anonymes, rien, dans la mise de l’inconnu, n’indiquait qu’il fût un chef ou un soldat. Une ceinture, du cuir de ses guêtres, soutenait deux pistolets et un fort couteau de chasse, et il tenait de la main droite une espingole. D’ordinaire, les Chouans, qui n’allaient guères en expédition que la nuit, ne se montraient point sur les routes, de jour, avec leurs armes. Mais, comme personne ne savait mieux qu’eux l’état du pays, et comme ils eussent pu dire combien en une heure devaient passer de voyageurs et de voitures en tel chemin, c’est là ce qui donnait sans doute à ce Chouan, si c’en était un, sa sécurité. La diligence, avec son écharpe de gendarmes, était passée dans un flot de poussière vers les cinq heures, son heure accoutumée. Il ne s’exposait donc qu’à rencontrer quelques charrettes attelées de leurs quatre bœufs et de leurs deux chevaux, ou quelques fermiers et leurs femmes, montés sur leursbidets d’allure, et revenant tranquillement des marchés voisins. C’était à peu près tout. Les routes ne ressemblaient point à ce qu’elles sont aujourd’hui ; elles n’étaient point, comme à présent, incessamment sillonnées de voitures élégantes et rapides. Terrifié par la guerre civile, le pays n’avait plus de ces communications qui sont la circulation d’une vie puissante. Les châteaux, orgueil de la France hospitalière, étaient en ruines ou abandonnés. Le luxe manquait. Il n’y avait de voitures que les voitures publiques. Quand on se reporte par la pensée à cette curieuse époque, on se rappelle la sensation que causa, même à Paris, la fameuse calèche blanche de M. de Talleyrand, la première qui ait, je crois, reparu après la Révolution. Du reste, pour en revenir à notre voyageur, au premier bruit suspect, à la première vue de mauvais augure, il n’avait qu’un léger saut à faire et il entrait dans la forêt.
Mais s’il avait songé à tout cela, calculé tout cela, il n’y paraissait guère. Quand la précaution et la défiance dominent l’homme le plus brave, on s’en aperçoit dans sa démarche et jusque dans le moindre de ses mouvements. Or, le Chouan qui se traînait entre les deux bords de la forêt de Cerisy, appuyé sur son espingole comme un mendiant s’appuie sur son bâton fourchu et ferré, n’avait pas seulement la lenteur d’une fatigue affreuse, mais l’indifférence la plus complète à tout danger présent ou éloigné. Il ne fouillait point le fourré du regard. Il ne tendait point le cou pour écouter le bruit des chevaux dans l’éloignement. Il s’avançait insoucieusement, comme s’il n’avait pas eu conscience de sa propre audace. Et, de fait, il ne l’avait pas. L’obsession d’une pensée cruelle, ou l’abattement d’une fatigue immense, l’empêchait d’éprouver la palpitation du danger, chère aux hommes de courage. Aussi, de sang-froid, commit-il une grande imprudence. Il s’arrêta et s’assit sur le revers du fossé qui séparait le bois de la route, et là il ôta son chapeau qu’il jeta sur l’herbe, comme un homme vaincu par la chaleur et qui veut respirer.
C’est à ce moment que ceux qui l’auraient vu auraient compris son insouciance pour tous les dangers possibles, eussent-ils été rassemblés autour de lui et embusqués derrière chaque arbre de la forêt qui s’élevait aux deux bords du chemin. Débarrassé de son grand chapeau, sa figure, qu’il ne cachait plus, en disait plus long que n’aurait fait le plus éloquent des langages. Jamais peut-être, depuis Niobé, le soleil n’avait éclairé une si poignante image du désespoir. La plus horrible des douleurs de la vie y avait incrusté sa dernière angoisse. Beau, mais marqué d’un sceau fatal, le visage de l’inconnu semblait sculpté dans du marbre vert, tant il était pâle ! et cette pâleur verdâtre et meurtrie ressortait durement sous le bandeau qui ceignait ses tempes, car il portait le mouchoir noué autour de la tête comme tous les Chouans, qui couchaient à la belle étoile, et ce mouchoir, dont les coins pendaient derrière les oreilles, était un foulard ponceau, passé en fraude, comme on commençait d’en exporter de Jersey à la côte de France. Aperçus de dessous cette bande d’un âpre éclat, les yeux du Chouan, cernés de deux cercles d’un noir d’encre, et dont le blanc paraissait plus blanc par l’effet du contraste, brillaient de ce feu profond et exaspéré qu’allume dans les prunelles humaines la funèbre idée du suicide. Ils étaient vraiment effrayants. Pour qui connaît la physionomie, il était évident que cet homme allait se tuer. Selon toute probabilité, il était de ceux qui avaient pris part à un engagement de troupes républicaines et de Chouans, lequel avait eu lieu aux
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