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"Joseph" de Marie-Hélène Lafon - Extrait

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Description

Joseph est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. Il a bientôt soixante ans. Il connaît les fermes de son pays, et leurs histoires. Il est doux, silencieux. Il a aimé Sylvie, un été, il avait trente ans. Elle n'était pas d'ici et avait beaucoup souffert, avec et par les hommes. Elle pensait se consoler avec lui, mais Joseph a payé pour tous. Sylvie est partie au milieu de l'hiver avec un autre. Joseph s'est mis à boire, comme on tombe dans un trou.
Joseph a un frère, marié, plus beau et entreprenant, qui est allé faire sa vie ailleurs et qui, à la mort du père, a emmené la mère vivre dans sa maison. Joseph reste seul et finira seul. Il est un témoin, un voyeur de la vie des autres.
Joseph est le nouvel opus de Marie-Hélène Lafon. Roman émouvant, traversé en profondeur par une rivière souterraine qui a prénom de femme et de servante : Félicité. Avec talent et humour, Marie-Hélène Lafon rend ici un magnifique hommage à son cher Flaubert...

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Informations

Publié par
Publié le 18 août 2014
Nombre de lectures 49
Langue Français

Extrait

J O S E P H
M A R I E - H É L È N E L A F O N
——
JOSEPH
r o m a n
© Libella, Paris, 2014. ISBN : 978-2-283-02644-1
C’est comme une carte à jouer, des toits rouges sur la mer bleue.
Paul Cézanne
Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tres-saillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. Les poi-gnets sont solides, larges, on devine leur envers très blanc, charnu, onctueux et légèrement bombé. La peau est lisse, sans poil, et les veines saillent sous elle. Joseph tourne le dos à la télévision. Ses pieds sont immobiles et parallèles dans les pantoufles à carreaux verts et bleu marine achetées au Casino chez la Cécile ; ces pantoufles sont
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solides et ne s’usent presque pas, leur place est sur l’étagère à droite de la porte du débarras. La patronne appelle comme ça la petite pièce voûtée qui sépare la laiterie de la cuisine ; elle préfère que les hommes passent par là au lieu d’entrer directement par la véranda, c’est commode ça évite de trop salir surtout s’il fait mauvais ou quand ils remontent de l’étable avec les bottes. Cette patronne ne va pas à l’étable, elle s’occupe du fromage, tient sa maison et dit que dans une ferme il faut dresser les hommes pour qu’ils respectent le travail des femmes. Au moment des repas les pantoufles de Joseph glissent sur le carre-lage luisant et marron ; Joseph ne laisse pas de traces et ne fait pas de bruit. Il s’applique aussi pour ne pas sentir, il a appris en vieillissant ; dans sa jeunesse, on faisait moins attention à ces choses. Il ne se lave pas dans la salle de bains des patrons qui donne sur le couloir du bas ; on n’en a pas parlé quand il est entré dans cette ferme mais il a compris qu’il devrait utiliser le lavabo du débarras ou celui de l’étable, qu’il préfère parce qu’il sait à quel moment
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il sera tranquille pour la grande toilette alors que dans le débarras, on dit aussi l’arrière-cave, il aurait toujours peur de se retrouver en slip, en chaussettes, ou en maillot, ou même pire, devant la patronne, le patron, ou le fils qui traversent et ne frappent pas avant d’entrer puisqu’ils sont chez eux. Le chien reste avec lui quand il fait la grande toilette, à côté du lavabo mais un peu à l’écart pour ne pas être écla-boussé et toujours du côté des sacs de farine contre lesquels il appuie son arrière-train ; il se repose et suit ses gestes, penche la tête à droite à gauche, il a l’air perplexe et ses oreilles douces frémissent inexplica-blement, parfois on dirait qu’il rit et se moque des humains qui ont besoin de toutes ces fantaisies. Ce chien s’appelle Raymond, il est déjà vieux, il a au moins douze ans ; au début Joseph était gêné d’utiliser pour un chien le prénom de son père qui est mort depuis presque trente-six ans mais quand même ; ensuite il a pensé que ce prénom était parfait pour un chien comme celui-là, un chien blanc et noir au pelage luisant et souple, surtout entre les
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