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Jacques le fataliste et son maître

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Description

Denis Diderot
Jacques le fataliste et son maître
Garnier, 1875-77 (pp. 9-287).
◄ Notice préliminaire
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le
monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où
venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que
l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et
Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive
de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
le maître.
C’est un grand mot que cela.
jacques.
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait
[1]son billet .
le maître.
Et il avait raison…
Après une courte pause, Jacques s’écria : Que le diable emporte le
cabaretier et son cabaret !
le maître.
Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.
jacques.
C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de
mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se
fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu
durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp
devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se
donne.
le maître.
Et tu reçois la balle à ton adresse.
jacques.
Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les
bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles
se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans
ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux
de ma vie, ...

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Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Extrait

Denis Diderot
Jacques le fataliste et son maître
Garnier, 1875-77 (pp. 9-287).
◄ Notice préliminaire
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le
monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où
venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que
l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et
Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive
de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
le maître.
C’est un grand mot que cela.
jacques.
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait
[1]son billet .
le maître.
Et il avait raison…
Après une courte pause, Jacques s’écria : Que le diable emporte le
cabaretier et son cabaret !
le maître.
Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.
jacques.
C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de
mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit ; il se
fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu
durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp
devant Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se
donne.
le maître.
Et tu reçois la balle à ton adresse.
jacques.
Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les
bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles
se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans
ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux
de ma vie, ni boiteux.
le maître.
[2]Tu as donc été amoureux ?
jacques.
Si je l’ai été !
le maître.
Et cela par un coup de feu ?jacques.
Par un coup de feu.
le maître.
Tu ne m’en as jamais dit un mot.
jacques.
Je le crois bien.
le maître.
Et pourquoi cela ?
jacques.
C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
le maître.
Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?
jacques.
Qui le sait ?
le maître.
À tout hasard, commence toujours…
Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner :
il faisait un temps lourd ; son maître s’endormit. La nuit les surprit au
milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une
colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le
pauvre diable disant à chaque coup : « Celui-là était apparemment
encore écrit là-haut… »
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait
qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit
des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur
faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce
qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ?
d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de
les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il
est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et
l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.
L’aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et
poursuivant leur chemin. Et où allaient-ils ? Voilà la seconde fois
que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous
réponds : Qu’est-ce que cela vous fait ? Si j’entame le sujet de leur
voyage, adieu les amours de Jacques… Ils allèrent quelque temps
en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le
maître dit à son valet : Eh bien, Jacques, où en étions-nous de tes
amours ?
jacques.
Nous en étions, je crois, à la déroute de l’armée ennemie. On se
sauve, on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ
de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui
fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine
d’autres, sur une charrette, pour être conduit à un de nos hôpitaux.
Ah ! Monsieur, je ne crois pas qu’il y ait de blessures plus cruelles
que celle du genou.
le maître.
Allons donc, Jacques, tu te moques.jacques.
Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a là je ne sais
combien d’os, de tendons, et bien d’autres choses qu’ils appellent
[3]je ne sais comment…
Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu’il portait en
croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit : « Monsieur a
raison… »
On ne savait à qui ce monsieur était adressé, mais il fut mal pris par
Jacques et par son maître ; et Jacques dit à cet interlocuteur
indiscret : « De quoi te mêles-tu ?
— Je me mêle de mon métier ; je suis chirurgien à votre service, et
je vais vous démontrer… »
La femme qu’il portait en croupe lui disait : « Monsieur le docteur,
passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n’aiment pas
qu’on leur démontre.
— Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je leur
démontrerai… »
Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne, lui
fait perdre l’équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque
de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend,
dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons.
Je ne sais s’il commença par rabaisser les jupons ou par dégager
le pied ; mais à juger de l’état de cette femme par ses cris, elle
s’était grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au
chirurgien : « Voilà ce que c’est que de démontrer. »
Et le chirurgien : « Voilà ce que c’est de ne vouloir pas qu’on
démontre !… »
Et Jacques à la femme tombée ou ramassée : « Consolez-vous,
ma bonne, il n’y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni
de la mienne, ni de celle de mon maître : c’est qu’il était écrit là-haut
qu’aujourd’hui, sur ce chemin, à l’heure qu’il est, M. le docteur serait
un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que
vous auriez une contusion à la tête et qu’on vous verrait le cul… »
Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s’il me
prenait en fantaisie de vous désespérer ! Je donnerais de
l’importance à cette femme ; j’en ferais la nièce d’un curé du village
voisin ; j’ameuterais les paysans de ce village ; je me préparerais
des combats et des amours ; car enfin cette paysanne était belle
sous le linge. Jacques et son maître s’en étaient aperçus ; l’amour
n’a pas toujours attendu une occasion aussi séduisante. Pourquoi
Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ?
Pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et même le rival
préféré de son maître ? — Est-ce que le cas lui était déjà arrivé ? —
Toujours des questions. Vous ne voulez donc pas que Jacques
continue le récit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes,
expliquez-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ?
Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière
son conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs.
Cette fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître :
Voilà le train du monde ; vous qui n’avez été blessé de votre vie et
qui ne savez ce que c’est qu’un coup de feu au genou, vous me
soutenez, à moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis vingt
ans...
le maître.
Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause
que te voilà encore sur une charrette avec tes camarades, loin de
l’hôpital, loin de ta guérison et loin de devenir amoureux.jacques.
Quoi qu’il vous plaise d’en penser, la douleur de mon genou était
excessive ; elle s’accroissait encore par la dureté de la voiture, par
l’inégalité des chemins, et à chaque cahot je poussais un cri aigu.
le maître.
Parce qu’il était écrit là-haut que tu crierais ?
jacques.
Assurément ! Je perdais tout mon sang, et j’étais un homme mort si
notre charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une
chaumière. L

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